Les TUDOR : Henri VIII

publié le 11 sept. 2014 à 06:45 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 19 janv. 2016 à 16:05 ]

    L’ouvrage d’Olivier Lutaud est intitulé "les deux révolutions d’Angleterre" [1]. Tout le monde pense à celle d’Olivier Cromwell (1640-1660) - la "grande Rébellion" pour ceux qui la dénigrent - et pense à celle qui mena Guillaume d’Orange et la reine Marie au pouvoir - la "Glorieuse révolution" (1688-89) pour ceux qui la magnifient (et qui sont les mêmes). Faut-il donc en rajouter une troisième ? Beaucoup le font. L’historien américain Lawrence Stone [2] étudie les causes de la révolution anglaise de 1640 en remontant à 1529.

   Pourquoi cette date de 1529 ?

    Avant de répondre à cette question, il faut revenir sur le concept de révolution. Le passage de l’Europe chrétienne dirigée par l’aristocratie terrienne sous l’autorité du pape à une Europe éclatée en États-nations dirigés par la bourgeoisie marchande et financière qui a dans de nombreux pays établi une religion réformée peut servir de base à la réflexion, quoique schématique. L’édifice de l’Europe médiévale des papes tirait sa légitimité de l’autorité de l’Église dont le chef était réputé "successeur de Saint-Pierre" lui-même choisi par Jésus, la source des décisions se trouvait dans la Bible, livre révélé, exprimant la parole de Dieu. Un seul Dieu, une seule Église : il était évident que l’Europe chrétienne était aussi unie et unique : on ne déchire pas la tunique du Christ ! Or, en 1529, Henri VIII convoqua "l’un des parlements les plus justement célèbres de l’histoire insulaire, assemblée connue sous le nom de Parlement de la Réforme – Reformation Parliament – elle siégea jusqu’à 1536 et posa les bases de la séparation du royaume d’avec la papauté" [3]. Imagine-t-on ce que représente pour un pays unanimement chrétien, ce que représente la soustraction volontaire à l’autorité papale ? Cela ne va pas sans moult résistances, pas sans violences pour vaincre les opposants et entretenir la flamme des partisans. La force même d’un Henri VIII n’y suffit pas, il lui fallut le soutien d’une institution incarnant "les libertés d’Angleterre". L’an 1529 marque le début du processus de rupture avec la papauté et l’entrée dans la révolution, par le roi en son Parlement.

LA RÉVOLUTION HENRICIENNE

 

    On sait que le facteur déclenchant fut l’affaire du divorce. J’en parlerai très peu, cette histoire étant très connue et surtout, elle n’est guère qu’un arbre (disons le bosquet, car il y eut six épouses…) cachant la forêt des désaccords entre pape et roi d’Angleterre, cachant l’éveil de la conscience nationale anglaise. La Réforme anglaise est un produit de l’identité nationale anglaise. Sans que le roi prenne appui sur elles, les "hérésies", hostiles à Rome, anticléricales mais non -loin s’en faut- irréligieuses, aident Henri VIII dans sa démarche.

Permanence du courant révolutionnaire en Angleterre

    La situation est révolutionnaire dans les campagnes anglaises, en termes sociaux, c’est-à-dire exploités contre exploiteurs. Les "hérésies" prospèrent concomitamment. "Bien que persécuté et interdit, le lollardisme ne disparut jamais" écrit Trevelyan (Wycliffe & les Lollards XIV° siècle et ensuite).

    Ces révolutionnaires suscitèrent des mesures d’exception comme nous l’avons indiqué dans la chronologie. Le lollardisme eut ses martyrs tout au long du XV° siècle. Et au début du XVI°, les historiens observent un "revival" - une renaissance - de la pensée révolutionnaire. Ces thèses audacieuses inspireront Thomas More, dont les travaux sont une nouvelle étape dans l’histoire du communisme primitif. Les hommes ont besoin d'utopie. On constate donc qu’il y a une permanence du courant révolutionnaire anglais, les campagnes anglaises s’agitent sous les premiers rois Tudor. Les Lollards aident grandement Henri VIII dans son entreprise de dépossession de l’Église d’Angleterre. C’est une idée vieille d’au moins cent-cinquante ans quand il la met en œuvre et une idée adoptée par de larges masses, autrement dit une force matérielle.

    Et voici que cette tradition anglaise rencontre l’innovation luthérienne. "Les doctrines luthériennes firent immédiatement entrer les Lollards dans le mouvement protestant" écrit Trevelyan. Cambridge deviendra un foyer réformé. Mais le plus intéressant pour notre sujet est "l’importation" du courant anabaptiste depuis le continent. L’anabaptisme est une secte religieuse. Deux points de sa "doctrine" sont à souligner. D’abord, ce souci de responsabiliser l’adulte : c’est un sujet libre qui doit décider de son entrée dans la communauté chrétienne [4], pas un nouveau-né. Le baptême doit se faire à l’âge adulte. Cela relève de la démarche autonomique. Ensuite, les Anabaptistes sont pour la révolution sociale. Les Anabaptistes, croyant résolument en la liberté de l’adulte responsable, conçoivent l’existence de "congrégations" créées par un "élu" en lieu et place de l’Église instituée. Avec leur refus de la dîme, il y a là la négation de l’ordre ecclésiologique (de la hiérarchie catholique, si l’on préfère). Et dès lors que devient le roi "chef suprême de l’Église d’Angleterre" ? Surtout, ainsi que l’écrit Christopher Hill : "still more were alleged to carry egalitarianism to the extent of denying a right to private property. The name came to be used in a general pejorative sense to describe those who were believed to oppose the existing social and political order" -D’autres encore ont été accusés de porter la notion d’égalitarisme jusqu’à la négation du droit à la propriété privée. Le mot "anabaptiste" fut finalement utilisé dans un sens très péjoratif pour désigner tous ceux dont on pensait qu’ils s’opposaient à l’ordre social et politique existant- [5].

 

CHRONOLOGIE

-          - 1519, réforme de Luther.

-          - 1521, Cambridge à la tête du mouvement anglais de réforme religieuse.

-          - Les étudiants ‘luthériens’ se réunissent à la « petite Allemagne » (auberge du Cheval Blanc à Cambridge)

-          - 1525, W. Tyndale adopte définitivement les idées luthériennes. Il traduit en anglais le Nouveau Testament et le fait imprimer.

-          - 1525, échec du mouvement paysan allemand de Thomas Münzer. L’Angleterre sert de refuge aux exilés.

-          - Le lollardisme se fond dans l’anabaptisme.

-          - 1535, échec de l’expérience de Münster. Des anabaptistes rejoignent l’Angleterre.

-          - échec anabaptiste également en Hollande, fournisseur de réfugiés en Angleterre.

-          - 1549 : soulèvement paysan dans le fief lollard du Norfolk : Robert Kett’s rebellion.

-          -1563 : édit des Trente-neuf articles dont le 38° condamne explicitement l’anabaptisme (communauté des biens).

    Les échanges de toute nature sont multiples de part et d’autre de la Manche. Les allers-retours fréquents pour les marchands comme pour les intellectuels. Un vieux dicton ne dit-il pas :

"Hops [6], Reformation, bays, and Beer

Came into England all in year"

    L’anabaptisme est donc, lui aussi, un "produit d’importation" du continent en Angleterre où il rencontre le fonds lollard. On sait que l’anabaptisme se répandit de façon significative en Allemagne du sud et en Suisse, à l’occasion de "la Guerre des paysans", aux Pays-Bas également. On sait aussi que "nulle confession n’a fourni autant de victimes à la répression de l’hérésie" (H. Pirenne). Il en va de même en Angleterre. Mais dans ce dernier pays, l’hostilité à la secte va être portée au niveau institutionnel, au niveau théorique et philosophique en quelque sorte. Cela par le biais des articles de foi de 1563 (cf. infra).

 Une révolution nationale : marche vers l’autonomie

    Le processus de sortie de l’Angleterre du monde féodal européen centré sur la papauté, son entrée progressive dans le capitalisme et la domination des "moneyed men" (qui se substituent aux "landed men") s’effectuent en trois étapes dont la première est le fait des Tudor : Henri VIII, Édouard VI et Élisabeth. C’est ce qui justifie le titre de l’ouvrage de Lawrence Stone qui fixe comme limites chronologiques à son étude des causes de la révolution anglaise les dates de 1529 et 1642.

    Prenons un à un les éléments énumérés par Hobbes – dans son Béhémoth - qui expliquent la dépendance des États à l’égard du Vatican et voyons par quoi l’Angleterre de Henri VIII s’y est soustraite.

- Premièrement, l'exemption, de tous les prêtres, frères et moines dans des causes criminelles, de la prise en compte par des juges civils. Autrement dit, les membres du clergé sont soustraits à la justice du roi d’Angleterre.  

En 1532, la chambre des Communes conteste la légitimité des tribunaux d’Église. L’Acte pour la soumission du clergé de 1534 confirme et amplifie celui de 1532. En 1533, le Parlement déclare que « le royaume d’Angleterre est un empire (comprendre : un État souverain) qui a, à sa tête, un roi doté d’une couronne impériale, à qui l’ensemble du corps politique, incluant même le clergé, doit obéissance ». En 1536, est signé un premier Acte de dissolution des monastères, un second en 1539.

- Deuxièmement, l'attribution de bénéfices à qui leur plaît, indigène ou étranger, et l'exigence de dîmes, annuités et autres paiements.

Le paiement des annates au pape est restreint en 1532 puis définitivement annulé en 1534. Les dispenses ecclésiastiques, les visitations de monastères sont, à partir de l’Act of Dispensations de 1534, décidées en Angleterre.

- Troisièmement, appels à Rome dans toutes les causes où l’Église peut prétendre être concernée.

En 1533 est décidée l’interdiction de se pourvoir en appel auprès du Saint-Siège.

- Quatrièmement, d'être le juge suprême au sujet de la validité des mariages, ce qui concerne la succession héréditaire des rois, et avoir la juridiction sur toutes les causes en matière d'adultère et de fornication. (…).

L’Act of supremacy de 1534, fait du roi le "chef suprême" de l’Église d’Angleterre.

- Cinquièmement, un pouvoir de dispenser les sujets des devoirs et des serments de fidélité envers leur souverain légitime, si le pape l'estime opportun pour extirper l'hérésie.

En 1533, le chancelier Thomas Cromwell [7] organisa une campagne d’information à l’échelle du pays, montrant la vanité de l’excommunication éventuelle du roi, rappelant que seul Jésus-Christ est à la tête des chrétiens, affirmant l’autonomie de l’Angleterre, et prétendant à la supériorité d’un concile universel – dont Henri VIII demande la réunion excipant de sa qualité d’empereur (cf. infra) – sur l’autorité du simple évêque de Rome.

    Face à cette batterie de mesures, on est en droit de se demander où se situe la réforme protestante. Nulle part. Sauf – ce qui n’est pas rien – dans la dénégation de la légitimité du pape de Rome. Mais pour l’heure, ce qui s’effectue c’est une révolution nationale : l’Angleterre coupe tous les liens avec une suzeraineté pontificale, l’Église catholique ne peut plus être un "État dans l’État" avec ses propres tribunaux, le droit d’appel à Rome, son droit d’immunité [8], ses impôts spécifiques [9], etc.… Henri VIII, son Parlement et ses sujets ne redoutent même plus l’excommunication ou l’interdit. Un siècle plus tard (1647), un révolutionnaire levelleur admettra cette dette à l’égard des Tudor : "il est exact que les rois ont été les instruments qui permirent de rejeter la suprématie du pape (…)" [10]. Pour certains historiens anglais, la date de 1533 correspond à l’année 1776 pour les Américains : c’est une proclamation d’indépendance [11].  

 

La Réforme par l’argent : "l’âge du pillage".

    Pour expliquer d’autres motivations profondes des Anglais quant à la réforme de leur Église (et là nous quittons le champ idéologique des Lollardo-Anabaptistes), B. Cottret cite un historien de sa majesté qui écrit tout de go en 1902 que

"le rôle que joua la justification par la foi en Allemagne, ou la prédestination en Suisse, fut dévolu à l’argent en Angleterre". "Formule provocante, certes, mais assez exacte, à s’en tenir aux années 1530" prolonge Cottret [12]. Et il est vrai que l’Église devint, nous dit-il, "la vache à lait" du régime, "au grand soulagement des laïcs, plus profiteurs qu’idéologues, et ultérieurement d’une nomenklatura de spoliateurs d’autant plus attachée à la Réforme religieuse qu’elle y trouvait son intérêt".

    J.-P. Moreau, autre historien de la période, affirme, avec l’aval de Cottret –qui nous dit que le règne de Henri VIII tout entier se vit qualifier dans les années 1970 "d’âge du pillage" et que « l’évolution religieuse du pays se doubla, il faut bien l’avouer, de menées assez sordides en vue d’un enrichissement personnel par le biais des spoliations religieuse »- J.-P. Moreau, donc, affirme que « la dissolution et la suppression des monastères furent une manipulation politique et financière déguisée, au début, en réforme religieuse ».

    Je doute que les Anglais fussent les seuls à mériter cette volée de bois vert. Il y a le mot de Frédéric II, roi de Prusse : "Si l’on veut réduire les causes du progrès de la Réforme à des principes simples, on verra qu’en Allemagne, ce fut l’ouvrage de l’intérêt". Il faut rappeler aussi et surtout que le "moteur" des Grandes Découvertes au XV° siècle était la recherche de l’or et des épices par les Européens [13]. Henri VII (le père), roi d’Angleterre, sponsor des marins Cabot, était continuateur du prince portugais Henri le navigateur. L’appât du gain se tournait aussi bien vers les nouvelles routes et comptoirs commerciaux que vers les Biens ecclésiastiques : un tiers du capital de l’Europe occidentale appartenait à l’Église ! Pour les loups de Hobbes, de quoi se lécher les babines …

 

LES TRENTE-NEUF ARTICLES : TURNING POINT ?

 

    Les réformés anglais ont à plusieurs reprises définit leur credo (Roland Marx). Les 39 articles de 1563 sont un aboutissement de la réflexion du premier XVI° siècle anglais, c’est pourquoi, quoiqu’ adoptés sous le règne d’Élisabeth, je les fais figurer dans la partie consacrée à la révolution henricienne.

    L’édit des 39 est la constitution de l’Église anglicane. Ce n’est pas rien. "Toujours valable aujourd’hui" écrivait Roland Marx en 1976. Et dans ce texte (sacré ?) on parle de choses aussi triviales que le droit de propriété. En effet, l’article 38 dénonce nommément les Anabaptistes, preuve manifeste de leur importance concrète dans les villes et campagnes anglaises, preuve des sentiments révolutionnaires qui habitent le peuple anglais durant cette première étape de la Révolution. Il faut savoir d’abord que le maître Jean Calvin a publié un texte sévère et définitif sur les Anabaptistes de Genève et de la Confédération helvétique : "Brievre instruction pour armer tous bons fidèles contre les erreurs de la secte commune des Anabaptistes". Cela en 1544. Il fut introduit en Angleterre et traduit en langue vernaculaire en 1549. On voit donc la mobilisation des esprits contre la secte honnie.

Que dit l’article 38 ?

“Article XXXVIII:  Of Christian men's good which are not common. The riches and goods of Christians are not common, as touching the right, title, and possession of the same, as certain Anabaptists do falsely boast; notwithstanding every man ought of such things as he possesseth liberally to give alms to the poor, according to his ability”.

    Comme on le voit, les biens des Chrétiens ne sont pas propriété commune, ce sont les Anabaptistes qui divulguent cette grossière tromperie. Bien entendu, chacun se doit en fonction de ses possibilités de faire un peu l’aumône. Mais le substrat est clair : pas de communisme en Angleterre ! On comprend mieux cette exclamation de William Penn (1644-1718) qui parle ainsi de la Réforme : "Je suis sûr qu’on l’a faite pour assurer les droits de la propriété et de la conscience : le Protestantisme a été la protestation élevée par la conscience contre les atteintes portées à la Propriété" [14]. Il faut dire que ces "communistes" primitifs qui parlent de partage, qui nient la propriété privée, sont bien à contre-courant dans cette Angleterre remplie de loups hobbesiens qui se lèchent les babines devant les biens des couvents et autres monastères, qu’ils convoitent et qu’ils accapareront. Ainsi, dès le milieu du XVI° siècle, l’État anglais légifère sur le statut de la propriété : elle sera privée. Cela justifie les affirmations du philosophe A. Badiou qui peut écrire :

« J'appelle ‘État’,…, le système des contraintes qui, précisément, limitent la possibilité des possibles. On dira aussi bien que l'État est ce qui prescrit, ce qui, dans une situation donnée, est l'impossible propre de cette situation, à partir de la prescription formelle de ce qui est possible. L'État est toujours la finitude de la possibilité, et l'événement en est l'infinitisation. Qu'est-ce qui aujourd'hui, par exemple, constitue l'État au regard des possibles politiques ? Eh bien, l'économie capitaliste, la forme constitutionnelle du gouvernement, les lois (au sens juridique) concernant la propriété et l'héritage, l'armée, la police... On voit comment, au travers de tous ces dispositifs, de tous ces appareils, y compris ceux, naturellement, qu'Althusser nommait ‘appareils idéologiques d'État’ - et qu'on pourrait définir par un but commun : interdire que l'Idée communiste désigne une possibilité -, l'État organise et maintient, souvent par la force, la Distinction entre ce qui est possible et ce ne l'est pas. Il en résulte clairement qu'un événement est quelque chose qui advient en tant que soustrait à la puissance de l'État » [15].

    Les fameuses "libertés anglaises" dont on nous rebat les oreilles sont limitées, à droite, par l’exclusive anticatholique, à gauche, par l’exclusive anticommuniste. On retrouvera cependant une forme de communisme sous la Révolution de 1640-1660.

 

LA FORCE NÉCESSAIRE POUR ÊTRE "PAPE"

 

    Observons que dénier l’autorité du successeur de Saint-Pierre, tenter de le remplacer aux yeux - et dans l’âme - de ses sujets, se faire appeler "pape en son royaume" exigent une certaine carrure, une capacité à supporter un lourd poids sur ses épaules.

"Pour durer, pour inspirer aux sujets la pensée que le roi était leur Providence, et que, s'il échouait, c'était la volonté de Dieu que leur sort fût précaire, il fallait un homme ayant le sens de l'autorité et de la mesure, sachant, s'entourer d'une sorte d'auréole magique et imprégner son règne de mystique" [16].

    Henri VIII avait cette ampleur mais un homme seul ne fait jamais l’histoire : s’il n’avait pas été supporté par des forces nationales multiples Henri VIII eût échoué.

1. La démarche autonomique s’exprime par la poursuite du nationalisme économique d’Henri VII qui est déjà une forme de démarche autonome : on maîtrise le fonctionnement de l’économie nationale qui est auto-centrée. Henri VIII poursuit, mais en plus dote le pays d’une navy, la Marine royale : flotte militaire permanente.

 2. en 1533, le Parlement vote "l’acte pour restreindre les appels" qui interdisait aux sujets du roi de se pourvoir à Rome (Cf. supra) ce faisant, il fait clairement référence au caractère "impérial" –c’est-à-dire sans suzeraineté, sans pouvoir souverain au-dessus de lui, pouvoir auquel on pourrait faire appel de sa décision – au caractère impérial de la couronne d’Angleterre : Cottret écrit de manière éclatante qui est dans la parfaite ligne de notre problématique :

"cette loi constitue une authentique révolution : l’Angleterre était définie comme un « empire » dont le prince souverain n’avait de compte à rendre à aucune autre puissance, temporelle ou spirituelle" (p.223).  

3. L’affirmation de la langue vulgaire. Il n’y a pas de sentiment national sans langue nationale. A Poitiers (1356), lorsque les Anglais terrassèrent leurs ennemis français, ils célébrèrent la victoire… en français. Or, la future langue anglaise était en gestation. En 1359, le Parlement déclara que "la langue française étant très peu connue en ce royaume (…) les hommes de loi doivent à partir de maintenant plaider dans leur langue maternelle". L’anglais, notamment grâce aux établissements d’enseignement, "redevint le langage de la classe supérieure et instruite, ce qu’il avait cessé d’être depuis Hastings" [17]. L’invention de l’imprimerie, on s’en doute, multiplia les livres en langue anglaise.

    En 1535, est publiée à Zurich la bible anglaise de Miles Coverdale. "Ce qui marque, dit Cottret, autant un aboutissement qu’un point de départ" (p.240). Un aboutissement dit-il car "elle est largement tributaire de la traduction de Tyndale". Sur le plus long terme, on peut dire que c’est aussi le triomphe posthume de Wycliffe qui entreprit cette traduction dès le XIV° siècle. La bible en anglais fut interdite longtemps, comme expression de l’hérésie puis du protestantisme. C’est aussi un point de départ "parce qu’elle fut à l’origine de la Grande Bible, officielle celle-là, de 1539". Ainsi, comme Tyndale l’avait souhaité, la Bible – installée désormais en permanence dans chaque église/paroisse – devint connue "de tous les artisans et "du garçon qui mène la charrue"". Tout cela ne pouvait que favoriser l’éclosion du patriotisme et du sentiment national.

4. Le "nationalisme fiscal". Cette expression est de B. Cottret. La fiscalité pontificale est dénoncée depuis longtemps. Au XVI° siècle, Luther déclencha les hostilités en condamnant les flux financiers qui pompent l’or et l’argent de sa belle Allemagne au profit de la "prostituée romaine" (sic). On observe ce même comportement chez les Anglais. C’est le Parlement qui prit l’initiative de dénoncer "les grandes sommes d’argent emportées du royaume, sous le titre de prémices ou d’annates" et de voter "l’acte pour l’interruption conditionnelle des annates". Les flux fiscaux, au lieu de s’échapper vers Rome, furent recentrés sur Londres.

5. Le rôle du Parlement. "L’instrument que choisit Henri pour effectuer sa Réforme royale fut le Parlement" écrit le plus modestement possible, l’historien Trevelyan. Cottret y voit au contraire "l’un des rares traits de génie" du second Tudor. Et quel parlement ! un "mangeur de curés" (sic, p.188). Henri VIII lui fit adopter successivement l’Act for the pardon of the clergy (admirable renversement des rôles : c’est le roi qui daigne accorder une amnistie à son clergé -et en échange d’une somme d’argent- à cause des affres dressées par l’Eglise romaine sur la voie du divorce). Puis l’Act for the Submission of the clergy. Puis l’Act of supremacy qui fait de lui le "chef suprême" de l’Eglise d’Angleterre. Enfin, les Acts of dissolution of the Monasteries. Avec la dissolution des monastères, Henri VIII se bâtit une clientèle qui lui achète les terres confisquées. Pairs, courtisans, fonctionnaires, marchands achetèrent puis revendirent les terres à de plus petites gens. Un vaste marché du foncier s’établit. Cela créa un effet de cliquet : impossible de revenir en arrière. Les détenteurs de ces biens seront les soutiens indéfectibles de la Réforme et des adversaires non moins résolus du retour au catholicisme.

    C’est au cours de cette accumulation de textes fondateurs qu’une expression apparut, destinée à faire florès : "Votre majesté royale et vos Lords spirituels et temporels, ainsi que les Communes, représentant tout l’État du royaume dans cette haute cour du Parlement, avez tout pouvoir et autorité… etc... ". Le roi fait partie intégrante désormais du Parlement : c’est la nouvelle sainte trinité anglicane : le roi, la chambre des Lords, la chambre des Communes sont trois et un à la fois. L’expression King-in-Parliament – le "roi-en-son-Parlement" écrit Cottret – marque sans ambigüité le caractère collectif de la souveraineté.

Henri VIII - le roi-en-son-Parlement - a réformé l’Angleterre avec la coopération du Parlement de la Réformation. Elisabeth réunit dix fois le Parlement, soit une fois tous les quatre ou cinq ans, c’est peu mais suffisant pour accréditer l’idée que le roi règne et gouverne avec les deux chambres. On comprend mieux la colère des Anglais lorsqu’ils constateront que les Stuart veulent s’en passer. Onze ans (1629-1640) sans convocation sous Charles Ier. "Le roi et son Parlement ont définitivement laissé place au roi en son Parlement" : c’est le définitivement qui ne comprirent pas les rois Stuart et bouleversa le XVII° siècle anglais.

6. Last but non least : le patriotisme voire le nationalisme. Henri VIII mit fin aux ordres religieux cosmopolites. "Henri ordonna aux prêtres de réciter dans leurs congrégations, aux pères de famille d’enseigner à leurs enfants, la prière, les Commandements et les Articles de la foi en anglais" etc. Le nationalisme anglais avait atteint sa pleine maturité (Trevelyan 203).

Cottret souligne avec force légitimité : "la convocation du Parlement (de la Réforme) se révéla extraordinairement efficace pour orchestrer dans le pays entier le soutien à la cause du souverain". Je l’ai déjà dit : un homme seul ne peut rien. S’il n’avait pas bénéficié de multiples forces matérielles – au sens du matérialisme historique – Henri VIII eût échoué dans sa tentative.

 

LA PERSÉCUTION

 

    La révolution henricienne ne se fit pas sans violence. Trevelyan (Cambridge) emploie les mots de "terreur, besoin d’un serviteur plus rude et moins scrupuleux, révolution accompagnée de violence et d’injusticeanticléricalisme monstrueux… scènes tragiques". Cottret (U. de Versailles-St-Quentin) - qui sous-titre sa biographie de Henri VIII "le pouvoir par la force" - parle de "délation, d’âge du pillage, sordide enrichissement personnel, supplice, roi sanguinaire…". Les exécutions de Thomas More, de Thomas Cromwell et de bien d‘autres sont autant de crimes politiques.

 ci-dessous : le climat de répression avec des suppliciés trainés sur la claie avant d'être roués et d'être écartelés par quatre chevaux. 

La politique d’Henri VIII

    Une lettre écrite de la main même d’Henri VIII à son chancelier donne un aperçu de ses méthodes de gouvernement :

"(Voici) ce qui doit demeurer entre vous et moi : vous devez surveiller de près le duc de Suffolk, le duc de Buckingham et le Lord Northumberland, sans oublier le seigneur Derby(…) et tous autres que vous trouverez suspects…".

    Mais cela n’est rien par rapport à l’issue finale. Quand il apprit l’existence d’un complot papiste franco-impérial contre l’Angleterre, complot mené, entre autres, par Reginald Pole, Henri VIII eut

"une riposte foudroyante. Les membres de la famille Pole restés en Angleterre furent décimés. Pour Henri VIII vengeur, il s’agissait en outre de mettre fin une nouvelle fois à la Guerre des Deux-Roses. Cette préoccupation demeura une obsession constante du règne [18]. Les Pole n’étaient-ils pas les descendants de la famille d’York ? (…). Le frère ainé de Reginald fut décapité en compagnie de Courtenay, marquis d’Exeter, et de Sir Edward Neville, tous deux proches de la famille. Les Pole, les Courtenay, les Neville : toute la fine fleur de la vieille noblesse fut ainsi brutalement fauchée" (B. Cottret, p.276).

    Après l’assassinat de T. Cromwell, maquillé sous un procès en bonne et due forme, ce furent trois chefs "anabaptistes" qui furent exécutés. Avec cette politique de bascule qui frappe à droite (contre les catholiques) ou à gauche (contre les Lollards-Anabaptistes),

"la cohérence doctrinale échappe aux observateurs qui furent très sensibles au caractère sommaire de la procédure. « Ces hommes - écrit un contemporain - professaient l’évangile de Jésus-Christ et ils le prêchaient. La raison pour laquelle ils ont été aussi cruellement exécutés m’échappe encore" (cité par B. Cottret, p.310).

 

L’exemple de l’extermination des Chartreux

    La suppression des couvents et l’expropriation de leurs biens au profit de la Couronne se sont effectuées sans une guerre civile d’ampleur. Il y eut nonobstant des persécutions à l’encontre des récalcitrants. Je viens d’en donner quelques exemples. Voici le cas de l’ordre des Chartreux, possessionné au cœur de Londres et dans d’autres villes d’Angleterre. L’extermination de l’Ordre demanda plus de deux ans. Deux ans d’exécutions et de harcèlement -Henri VIII allant jusqu’à se déplacer en personne pour convaincre un de ses amis, moine chartreux-. En mars 1535, il y eut trois exécutions. Trois prieurs de trois chartreuses dont Augustin Webster, qui refusa –comme les autres- le serment d’allégeance au Roi, persévérant dans sa fidélité au pape. C’est le chancelier Cromwell qui le fit emprisonner, puis pendre, décapiter et mis en quartier. Trois autres exécutions quelques semaines plus tard. En 1537, il fallut inventer de toutes pièces un dossier de trahison pour faire exécuter quatre autres moines chartreux. Ils furent enchaînés aux remparts de la cité d’York jusqu’à ce que mort s’ensuive. L’affaire fut bouclée avec l’emprisonnement des irréductibles enchaînés à des pieux dans les caves de la prison de Newgate, abandonnés sans eau ni vivres. L’histoire de ces martyrs prend un tour épique avec le dévouement de Margaret Clément, ancienne servante de Thomas More, qui réussit à convaincre le geôlier, à passer avec un déguisement de fermière et à apporter quelques nourritures aux victimes, évacuant leurs excréments, etc. ... Henri VIII s’interrogea sur la survie mystérieuse de ces moines. Alors Margaret passa par les toits de la prison pour faire descendre des paniers suspendus à une corde, etc. ... Le calvaire de ces martyrs dura plusieurs semaines. Aujourd’hui, sur "un site internet hébergé par l’Église catholique en France", on peut lire la fin atroce de l’un d’entre eux : Saint John Davy.

« Religieux de la chartreuse de Londres, il refusa de reconnaître Henri VIII comme seul chef spirituel de l’Église d'Angleterre. Il fut condamné, avec huit autres moines, chartreux comme lui, à l'exécution la plus longue "drawn-hanged-drawn-quartered". Être traîné sur une claie à travers la ville de la prison à la potence (drawn), puis pendu (hanged), et descendu de la potence à moitié étranglé mais respirant encore pour être à nouveau traîné sur une claie de la potence au billot (drawn). Enfin avoir la tête coupée et être équarri comme un bœuf à l'abattoir (quartered) ».

    Tout cela est fort exact. Le site gagnerait en crédibilité à dire que tel était le sort des condamnés à mort dans toute l’Europe catholique avant la Réforme, que Mme de Sévigné nous relate la même chose à l’époque du Très Chrétien Louis XIV et que les catholiques espagnols firent de même pour le chef des Libéraux révolutionnaires, Riego, en 1823, après la Révolution française et après la proclamation des droits de l’homme.

    La révolution anglaise n’a donc pas que des heures de gloire, loin s’en faut. J’observe que la balance n’est pas égale entre la France et l’Angleterre. Dans notre pays on a droit régulièrement à la programmation du « dialogue des carmélites », qui relate l’abomination terroriste de la soldatesque jacobine contre des religieuses sans défense sinon leurs prières et leur rosaire mais en Angleterre, les martyrs chartreux restent au fond des oubliettes de la Tour de Londres.



[1] O. LUTAUD, Éditions Aubier, collection bilingue, 1978.

[2] L. STONE, Causes of the English revolution, 1529-1642, Routledge, London, 186 pages, 2002.

[3] B. COTTRET, Henri VIII, page 167.

[4] Cela annonce les lumières d’E. Kant et son célèbre « aie le courage de te servir de ton propre entendement ».

[5] C. HILL, p26. « D’autres encore ont été accusés de porter la notion d’égalitarisme jusqu’à la négation du droit à la propriété privée. Le mot "anabaptiste" fut finalement utilisé dans un sens très péjoratif pour désigner tous ceux dont on pensait qu’il s’opposaient à l’ordre social et politique existant ».

[6] Hops : houblon ; bays : Étoffes fines à contexture assez légère (Le Branchu).

[7] Ne pas confondre avec Olivier Cromwell l’homme de la grande révolution de 1640-1660.

[8] Par le droit d’immunité, les biens ecclésiastiques étaient exemptés d’impôts.

[9] La dîme est maintenue mais est versée à l’Église d’Angleterre et non plus à Rome.

[10] Cité par O. LUTAUD, Cromwell, les Niveleurs et la République, page 149.

[11] Par exemple Dale HOAK, professeur au collège William &Mary.

[12] B. COTTRET, Henri VIII, page 174. L’historien précise que l’auteur anglais de cette formule est « assez fier au demeurant que les idées aient importé aussi peu à ses compatriotes », ce qui témoignerait d’une fidélité séculaire au culte du veau d’or (JPR). Autres citations extraites des pages 197 et 200.

[13] P. CHAUNU, « L’expansion européenne, du XIII° au XV° siècle », P.U.F., 1969. Jean FAVIER, « De l'or et des épices : Naissance de l'homme d'affaires au Moyen Age ».

[14] R.B. PERRY, Puritanisme & Démocratie ; Robert LAFFONT, Paris, page 345.

[15] Alain BADIOU, l’hypothèse communiste, (2009), Nouvelles éditions Lignes, extraits.

[16] BRAURE, L’Angleterre moderne, Albin Michel, page 36.

[17] TREVELYAN, page 175.

[18] Déjà, le duc de Buckingham, cité précédemment, fut décapité après un procès consécutif à une dénonciation, parce qu’il était descendant de la famille des Lancastre (rose rouge) et, à ce titre, pouvait menacer le trône de la dynastie encore fragile des Tudor.

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