Le rôle idéologique de la monarchie en Angleterre. 1ère partie

publié le 19 févr. 2012 à 06:12 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 29 sept. 2016 à 15:06 ]

    Je publie un article archivé depuis fort longtemps. C’est la conjonction de la sortie des films "The Queen" et "Discours d’un roi" qui me pousse à le faire, cet article sera mieux placé sur mon site que dans un coin perdu de ma bibliothèque. C’est un article paru dans la revue "La Nouvelle critique", éditée par le P.C.F. et dédiée aux intellectuels. Il date de 1970 vraisemblablement. Comme son angle d’approche est historique, il n’a pas beaucoup perdu de sa valeur. On pourra par exemple en extraire d’excellentes citations. Je crois que la problématique de l’article est bonne. La voici présentée par la rédaction de la revue : Contrairement à une idée fort répandue, la monarchie anglaise n'est pas à ranger parmi les nombreuses reliques conservées au Musée de l'Histoire pour la seule joie des enfants et des touristes. Ses fastes ne sont pas uniquement les témoins surannés d'un attachement sentimental à ce qui constitue le symbole de la continuité et de l'unité nationales ; ils ne sont pas, non plus, seulement ceux d'un entêtement chauvin à voir se perpétuer les apparences d'une grandeur que les réalités du XX° siècle s'acharnent à démentir. La monarchie anglaise s’articule dans la société britannique d’une manière qui, bien que spécifique, n’en garde pas moins un caractère de classe.

 

LE RÔLE IDÉOLOGIQUE DE LA MONARCHIE

 

La monarchie et l’État

    En 1867, en un temps où la classe montante - celle du capitalisme industriel - commençait à entrevoir les utilisations possibles que pouvait lui offrir la monarchie (parlementaire) Walter Bagehot écrivait : « L'utilisation de la reine, de ses fonctions d’apparat, est incalculable. Sans elle, l'actuel gouvernement de l’Angleterre tomberait et disparaîtrait ».[1] Les commentaires de cet historien bourgeois perspicace prennent toute leur signification quand on sait que la réforme électorale de 1867 marque une étape capitale dans l’évolution du mouvement ouvrier britannique puisqu'elle fournit la première base sérieuse à « la constitution d'un parti indépendant de la classe ouvrière au Parlement»[2].

    La bourgeoisie dynamique de l'industrie et des affaires, dans sa lutte contre l'aristocratie terrienne pour s'imposer comme classe dirigeante[3], n'avait jusqu'alors montré qu’indifférence, et souvent hostilité, à l'égard de la monarchie qu'elle considérait à juste titre comme l’alliée des forces conservatrices. Installée au pouvoir, son attitude commença de changer lorsqu’elle comprit que celle-ci pourrait d'une part, servir sa politique impérialiste, d'autre part, être utilisée comme arme idéologique pour freiner la marche en avant du mouvement ouvrier. Bagehot attribuait d'ailleurs déjà à la Couronne un rôle plus « psychologique » que « constitutionnel » : "la monarchie anglaise donne à notre gouvernement la force de la religion... Elle donne aujourd'hui une force immense à toute la constitution en lui gagnant l’obéissance crédule de masses populaires énormes ".

    Renforcer et maintenir à son plus haut degré possible le prestige de la monarchie a toujours été depuis, l'un des soucis de la classe dominante. En faisant de la Reine d'Angleterre, l'Impératrice des Indes, Disraeli, en 1871, affirmait non seulement la vocation impérialiste de la Grande-Bretagne, mais il démontrait en même temps l'aptitude de la bourgeoisie à utiliser, en le rénovant, le prestige d'une institution décadente.

    La bourgeoisie fut aidée dans sa tâche, dès l'origine, par les dirigeants réformistes du mouvement ouvrier dont elle sut s’assurer l'allégeance, tant dans les organisations politiques que syndicales, par corruption et une politique astucieuse de concessions mesurées et de compromis.

    Elle sut, en outre, s'assurer la collaboration habile des rois George V et George VI qui contribuèrent à « fondre le Parti Travailliste et ses partisans dans le cadre moral de la vie nationale»[4]. Clement Attlee, par exemple, après bien d'autres dirigeants réformistes, exprimait ainsi l'attitude officielle du Parti Travailliste face au problème de la couronne ; s'élevant contre une proposition de réduction draconienne des dépenses royales, il déclarait le 9 juillet 1952 : «C'est une grande faute de rendre le pouvoir trop triste. Ce fut, je pense, l'erreur de la République allemande après la première guerre mondiale. Ils étaient trop ternes, trop tristes ; l'ennui est qu'ils ont laissé le diable tirer les marrons du feu»[5]. Et toujours dans le même discours : «Nous pensons qu’il est juste de conserver un certain apparat parce que cela plaît au peuple et que cela contrarie un certain penchant à d'autres formes d'agitation ».

    L'objectif est clair, il s'agit essentiellement de détourner les travailleurs de la lutte de classe ou, tout au moins, de contribuer à en estomper la réalité et la nécessité. Comme l'écrivent fort justement E. Shils et M. Young : « l'agressivité qui est canalisée vers l'arène politique est à son tour tempérée et annulée par le sentiment d’unité morale que la couronne contribue à créer ».

    La bourgeoisie s'efforce en effet de présenter la monarchie, symbole du pouvoir d’État, comme ce en quoi tous, riches et pauvres, peuvent se reconnaître au-delà des conflits dont l'acuité est d’ailleurs atténuée par le jeu du bipartisme politique. Le succès de cette mystification apparaît clairement aussi dans la conception social-démocrate de l’État «neutre» et «arbitre» qui contribue à renforcer l'idée d'une monarchie « et des factions au-dessus des partis »[6]. Dès les premiers jours du Parti Travailliste, Ramsay Mac Donald consacra une grande partie de sa réflexion à la question de l’État. Selon lui : « Les socialistes devraient considérer l’État et l'autorité politique non comme l'expression de la domination de la majorité ou de la domination d'un secteur quelconque, mais comme l'incarnation de la vie de la communauté tout entière».[7] Quarante ans plus tard, Herbert Morrison exprimait en d'antres termes la même opinion lors d'une allocution aux fonctionnaires : «le peuple britannique a, sur l’État, une opinion qui diffère considérablement de celle entretenue dans certaines parties de l'Europe... Notre État n'est que l'expression de nous-mêmes en tant que groupe qui essaie d'œuvrer d'une façon équitable et ordonnée»[8].

    La propagande bourgeoise n'a cessé (et ne cesse) de représenter l’État et la monarchie comme totalement indépendants des structures économiques, sociales et politiques.

    Cortèges d'apparat et cérémonies officielles auxquels participe la famille royale sont l'une des armes "psychologiques" préférées de la bourgeoisie anglaise. Grands du royaume, dignitaires civils et militaires, hommes politiques conservateurs et travaillistes, leaders syndicalistes et magnats de la City s'y côtoient et célèbrent ensemble des rites plusieurs fois centenaires. Tout est mis en œuvre pour offrir au peuple l'image d'une élite unie dans le culte de la tradition et de la continuité, gages de sécurité et d'harmonie sociale, et pour consolider l'attitude de déférence si caractéristique d'une partie importante de la classe ouvrière britannique.

    Les techniques modernes de communication de masse et de publicité ont permis depuis la dernière guerre de magnifier l'influence de telles manifestations. En 1953, le peuple entier, et non plus seulement les rares privilégiés admis dans Westminster Abbey, a pu, grâce à la télévision, vivre en direct le couronnement de sa reine. La ferveur populaire indéniable suscitée par l'événement avait de longue date été préparée par une publicité commerciale intense et par la presse dont on connaît les liens intimes avec le capitalisme monopoliste et la réaction. L'investiture de Charles à Caernarfon [9] en juillet 1969 a été précédée du même battage publicitaire ; des millions de britanniques ont assisté à la cérémonie devant le petit écran. Pourtant l’événement a soulevé des critiques plus vives et plus nombreuses que par le passé. Au Pays de Galles, premier intéressé, de nombreux travailleurs ont exprimé leur colère de voir plus de 250 millions de livres ainsi gaspillées en frais d'apparat alors que le pays manque de « logements décents », d'écoles et d'hôpitaux. Cette hostilité atteste la vigueur du sentiment nationaliste, mais elle reflète surtout l'angoisse de la classe ouvrière galloise et de la petite bourgeoisie devant l'ampleur de la crise économique qui frappe le pays. La «Welsh Language Society» a rassemblé à Cilmery plusieurs milliers de personnes dans une manifestation de protestation. De leur côté, les sections du Parti Communiste au Nord comme au Sud du Pays de Galles et les jeunes socialistes du Parti Travailliste ont organisé de nombreux meetings pour s'opposer à l'investiture. La presse bourgeoise, de son côté, a joué son rôle de propagande en avançant les mêmes arguments mystificateurs, parfois avec une franchise déconcertante. «Ce qui s'est passé au Pays de Galles montre à nouveau pourquoi la monarchie constitue un élément précieux du système de gouvernement britannique…, derrière les décors chamarrés, ces grandes manifestations de la royauté jouent un rôle important dans le système politique sensé de la Grande-Bretagne, bien que la plupart ne s'en rendent pas compte» (The Economist, 5 juillet 1969). Ou bien encore : «On a prétendu récemment que la monarchie pourrait servir de pont avec les régions déshéritées ; que la reine était le dernier rempart qui nous protège de la révolution violente ; qu'en certaines circonstances le souverain pourrait être amené à jouer un rôle vital en usant de son droit de véto en matière de législation» (The Observer, 6 juillet 1969).


    Une famille unie.

    La bourgeoisie britannique utilise aussi le thème de la famille comme moyen de pression idéologique. Elle s'efforce de donner de la famille royale une image morale exemplaire de paix et d'harmonie, qui symbolise, par inférence, la paix et l'harmonie indispensables dans les rapports sociaux. Pour cela, avec l'aide de l’Église, elle "sacralise" certaines valeurs - amour, générosité, loyauté, esprit de sacrifice - qu'elle présente comme opposées aux concepts de revendication, agitation, lutte de classe, esprit critique, etc.

    On a, en effet, remarqué que les grandes manifestations inspirées par la monarchie - le couronnement en particulier - tendent à revigorer les liens familiaux. En écoutant la radio, en regardant la télévision, en se promenant dans les rues décorées, ce qui frappe l'observateur c'est l'omniprésence de la famille. Ni le père ni la mère ne sont loin lorsque les enfants participent aux multiples réjouissances que des dizaines de milliers de comités locaux, créés pour l'occasion, organisent en leur honneur. Dévouement à la famille royale signifie donc dévouement à sa propre famille, les valeurs qu'incarnent l'une et l'autre étant ressenties comme communes. Cet aspect de la relation entretenue entre les deux apparaît clairement dans l’allocution que le souverain prononce chaque année à l'époque de Noël sur le thème invariable de la famille royale, des millions de famille britanniques, de l'unité de la nation. Tout est mis en œuvre, en effet, pour présenter la famille royale comme un "modèle" et comme la famille de tous[10]. A l'occasion de la polémique soulevée par la demande d'augmentation des «salaires» royaux, le très conservateur "Daily Telegraph" écrivait de la reine : « Elle est en un sens notre mère à tous, l'incarnation de notre histoire et de l'espoir de tout ce que nous fûmes, sommes et serons »[11].

    Le fait que la reine a décidé cette année (1970, JPR) de ne pas prononcer son allocution de Noël sera confusément ressenti par beaucoup comme une punition infligée par la mère à ses enfants ingrats.


    Monarchie populaire

    Pour rendre plausible cette identification, la famille royale ne ménage pas ses efforts, surtout depuis une soixantaine d'années. L'essor du mouvement ouvrier ne semble pas étranger à cette conduite. Comme l'écrivait le « Times » dernièrement : «II ne suffit pas que les membres de la famille royale soient exposés à la vue de tous ; il leur faut être vivants en tant que personnes, ce qui signifie qu'il leur faut apparaître dans un cadre aussi informel que le leur permet la dignité».

    C'est George V (1910-1936) qui, le premier, prit l'habitude de rendre visite aux quartiers les plus pauvres, serrant la main des ouvriers, bavardant avec eux, à un moment où les luttes ouvrières menaçaient de prendre un caractère révolutionnaire. Ces tournées avaient, pendant la première guerre mondiale un but très précis, comme le souligne Lloyd George dans ses «Mémoires de guerre» : « Il serait difficile de surestimer la valeur du service rendu à la nation par le souverain lors de ses tournées dans les fabriques de munitions... Rien ne pouvait être plus heureux que ce désir spontané du roi de se mêler à eux, (les ouvriers), de leur serrer la main, de bavarder avec eux... Il exprima son espoir que "toutes les mesures restrictives seraient abolies et que tous travailleraient dans un but commun". Ce fut, de la part du roi, un geste très courageux, destiné à promouvoir la solution de ce très difficile problème de la suspension des restrictions imposées (par les travailleurs) aux syndicats qui, à l'époque, gênaient considérablement la production».

    Depuis cette époque, visiter les quartiers populaires, se mêler au peuple, est devenu monnaie courante pour la famille royale. Ces tournées et la publicité qui en est faite s'efforcent de montrer l'affinité qui existe entre la famille royale et le peuple, entre la reine (la mère) et ses sujets (ses enfants).

    L'extrait suivant de l'allocution radiodiffusée à l'intention des ménagères, par le Maréchal Sir William Slim, alors chef d'État-major Impérial, illustre assez bien l'effort de la classe dominante dans ce domaine : «Vers la fin de la guerre, ma femme et moi eûmes l'honneur en un seul jour, d'être reçus par deux dames âgées dans leur foyer respectif. L'une était la Reine Mary [12] à Marlborough House ; l'autre était la mère du soldat qui me servit de chauffeur en Birmanie, dans sa maison de l'East End de Londres. Je suppose que vous pourriez dire qu'elles se trouvaient aux deux extrémités de l'échelle sociale - si d'aventure ces choses-là vous intéressent - mais croyez-moi, pour la courtoisie, la gentillesse, la fierté nationale, le courage et l'humour, elles étaient sœurs, simplement des britanniques » (6 juillet 1952).

    L'objectif est, bien entendu, d'estomper les différences entre les classes sociales et de présenter les intérêts de la classe dominante comme coïncidant avec ceux des travailleurs.

 

La Nouvelle critique (1970)

Article signé René Salles

A suivre (le rôle politique de la monarchie). Le rôle politique de la monarchie en Angleterre.



[1] Walter Bagehot : « The English Constitution », 1867.

[2] A.-L. Morton : « A people's History of England », chapitre XIII.

[3] Cette vision est trop schématique. L’aristocratie n’était pas que "terrienne", elle investissait aussi dans l’industrie et autres activités capitalistiques (JPR).

[4] Shils, E. et Young, M. "The Meaning of the Coronation" (Sociological Review, p. 77), note de l’auteur.

[5] Cité dans James Harvey and Katherine Hood "The British State" (New York, 1959), p. 68.

[6] M. Charlot, "La vie politique dans l’Angleterre d’aujourd’hui", coll. U2, page 236.

[7] "Socialism and Government", 1909, vol.1, page 91.

[8] "Peaceful revolution", 1949, p.111.

[9] Le château -construit à partir du XIII° siècle - a été utilisé en 1911 pour l'investiture du Prince de Galles, le futur Édouard VIII du Royaume-Uni, en raison de ses liens passés avec la couronne anglaise. Ce fut un précédent, qui fut répété en 1969 pour l'investiture de Charles, prince de Galles. (Wikipaedia).

[10] JPR : cet article est paru en 1970. Les choses ont un peu changé du côté de la famille royale en termes de modèle… Peut être que le rôle de films comme The Queen ou Discours d’un roi consiste-t-il à redorer le blason de la monarchie. 

[11] Cité dans « What's the next act in the Royalty show? » (Morning Star, organe du PC de G.-B., 25-10-69).

[12] Épouse du roi George V, (1867-1953).

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