L’ANGLETERRE EN FLAMMES, OU LE RETOUR DES "DEUX NATIONS"

publié le 10 août 2011 à 13:14 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 10 août 2011 à 13:28 ]

Ce qui se passe en Angleterre ne laisse évidemment pas indifférent. Les témoignages qu’on peut entendre et voir à la TV laissent souvent pantois. Les Londoniens ne comprennent pas ce qui leur arrive. Armés de leurs balais et pelles à ordures, ils nettoient les dégâts, tout en attendant de pied ferme, avec leur milice d’auto-défense, les casseurs sortis on ne sait d’où.   

Avec sa seule réponse en termes de rapports de force et de répression, le discours du Premier ministre illustre cette fracture sociale qui sépare ceux qui vivent, et parfois très bien, et ceux qui n’arrivent pas à vivre.

"Les jeunes souffrent d'un taux de chômage qui est le plus haut depuis 1992 : presque un million de personnes de moins de vingt-cinq ans (20 %) n'ont pas d'emploi. Le consumérisme peut apparaître également comme une illusion quand bien des gens n'ont pas les moyens de consommer les produits new-look. Il n'est pas surprenant que les grandes surfaces dans bien des quartiers aient été délestées de postes de télévision et de toutes sortes de matériels électroniques, y compris ces Black-Berry fournissant les moyens de communication entre ceux qui mènent les assauts contre l'autorité et contre tout ce qui représente des richesses auxquelles les plus démunis ne peuvent prétendre". Ce texte de Peter Avis, journaliste britannique[1], est conforme aux témoignages -d’une autre nature que les précédents- que l’on a pu relever sur les écrans.


Dirigeant politique, Ken Livingstone, ancien maire de Londres et candidat travailliste à ce poste en 2012, a un discours plus profond que le Premier ministre.

"Le gouvernement a provoqué la colère et la frustration chez les jeunes Britanniques. Il y a certainement de la criminalité dans les événements que nous vivons actuellement. Mais on peut constater qu’un bon nombre de dirigeants politiques, au bout du rouleau, se sont emparés du thème sécuritaire en dénonçant la criminalité. (…). J'ai visité dix-huit arrondissements de Londres, cette année, où j'ai trouvé des jeunes gens très inquiets de leur situation présente et de leur avenir. Je suis allé dans un collège à Tottenham, au Nord, où les étudiants craignaient plus que tout d'être dans l'impossibilité de poursuivre leurs études à cause de l'annulation des aides accordées aux familles les plus défavorisées. Les sévères économies dans le domaine de l'éducation et dans l'aide au logement touchent durement la jeune génération.

La priorité aujourd'hui est de rétablir la paix sociale, d'assurer la sécurité de tous et puis de discuter sérieusement du pourquoi de tels événements. Cela me préoccupe car on assiste à une dislocation sociale à Londres et au risque de voir la police se trouver dans un conflit accru avec nombre de communautés. Nous ne voulons pas retourner aux années 1980. L'austérité imposée par le gouvernement conservateur crée inévitablement des divisions sociales. Elle rappelle la situation où Margaret Thatcher, elle-même, avait mis on oeuvre une telle politique (…)"[2].


Tout cela fait penser à l’analyse d’un fin politique du XIX° siècle : B. Disraeli. Dans son célèbre Sybil or the Two Nations, en 1845, Disraeli avançait notamment, pour le regretter, que la reine Victoria régnait non sur une "communauté" mais sur un "agrégat" de deux nations, "les Riches et les Pauvres", "deux nations entre lesquelles il n'y a ni relation ni sympathie ; qui sont aussi ignorantes des coutumes, des pensées et des sentiments l'une de l'autre que si leurs habitants appartenaient à deux planètes différentes"[3]. On croit vivre ce qui se passe, en direct.

L’incompréhension des Londoniens d’aujourd’hui me rappelle cette lettre d’une bonne lady qui perçoit parfaitement la "nation" à laquelle elle n’appartient pas et qui écrivit à son journal :

"Monsieur le Rédacteur en chef,

Depuis quelque temps on rencontre dans les grandes rues de notre ville une foule de mendiants qui, tantôt par leurs vêtements en haillons et leur aspect maladif, tantôt par l'étalage de blessures béantes et d'infirmités repoussantes, cherchent à éveiller la pitié des passants de façon souvent fort impudente et fort offensante. J'incline à croire que lorsqu'on paye non seulement l'impôt pour les pauvres, mais qu'on apporte en outre une généreuse contribution à l'entretien d'établissements de bienfaisance, on en a fait assez pour avoir le droit d'être enfin à l'abri d'importunités aussi désagréables et cyniques ; et à quoi donc sert l'impôt si lourd que nous payons pour l'entretien de la police municipale si la protection qu'elle nous accorde ne nous permet même pas d'aller tranquillement en ville ou d'en revenir? J'espère que la publication de ces lignes dans votre journal, qui jouit d'une grande diffusion, incitera les pouvoirs publics à faire disparaître cette nuisance et je reste votre très dévouée,

Une Dame".


Cette brave ( ?) dame exprimait un point de vue largement partagé par sa classe. La pauvreté était telle à la date où Disraeli expose cette coupure sociale que Tocqueville lui-même écrivait : "la civilisation (matérielle, JPR) fait des miracles et l’homme civilisé retourne presque à l’état sauvage". Et un Américain, autre visiteur à la même époque, écrit, soulagé : "chaque jour que je vis, je remercie le ciel de ne pas être un homme sans ressources avec une famille, en Angleterre"[4]. Mais les pauvres parfois -et même régulièrement- s’insurgeaient. L’un d’eux déclara : "j’aimerais mieux perdre ma vie que de rentrer à la maison comme je suis. Je veux du pain et j’en aurai". La violence était de rigueur : "on brisa les batteuses, on brûla la nuit les meules de foin. Les hommes exigeaient un minimum vital" (Hobsbawm, c’est moi qui souligne).

Mais dira-t-on les choses ont changé. Apparemment pas. Il est vrai toutefois que Disraeli, du parti conservateur, a tenté de rapprocher les "deux nations". A l’image de ses contemporains, Napoléon III et Bismarck, il a eu une « politique ouvrière ». C’est lui qui élargit le vote aux ouvriers les plus qualifiés, qui accorda des droits très importants aux syndicats britanniques alors en gestation.

Mais Mme Thatcher était comme Disraeli du parti conservateur ?

Certes, mais du parti de la révolution conservatrice. Elle a tout cassé. Elle a brisé les syndicats, elle a détruit tout ce qu’elle pouvait dans ce qui constituait l’Etat-Providence, qui n’est pas le fait du seul parti travailliste mais qui, historiquement, relevait également du parti conservateur.

Avec elle, et avec le libéral A. Blair, la bourgeoisie britannique a ressuscité les deux nations.    



[1] Correspondant de l’Humanité, 10 août 2011.

[2] Propos recueillis par Peter AVIS.

[3] Wikipaedia qui cite F. BEDARIDA.

[4] Cités par E. J. HOBSBAWM.

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