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Malcom X, figure de l'émancipation des noirs

publié le 2 juin 2021, 08:00 par Jean-Pierre Rissoan

    Quatre oncles lynchés, un père assassiné : il ne fait pas bon être noir dans l’Amérique des années 1930. La suprématie des Blancs, la folie assassine du Klu Klux Klan imposent le racisme et la ségrégation. Parmi les leaders de la lutte pour l’émancipation des Noirs, Malcolm X sera l’un des plus grands. Converti à l’islam, il met toute son énergie, treize ans durant, au service de sa cause. Il en redessine les contours, optant pour un tiersmondisme devenu la clef de voûte du combat pour l’émancipation. Un combat qui lui coûtera la vie.

    Déjà 50 ans ! Le 21 février 1965. Nous sommes à l’Audubon Ballroom, l’une des salles de danse les plus réputées de Harlem. Il est tard dans la soirée. De jeunes Afro-Américains se déhanchent sur un rythme à la mode. Quelques heures plus tôt, dans cette même salle, Big Red est abattu. Il avait à peine 39 ans. Big Red, c’est Malcolm X, de son nom musulman Malik El Shabazz, l’un des grands noms de la lutte pour la dignité des Noirs aux États-Unis, à l’instar de W. E. B. Dubois, militant des droits civiques dès le début de XX e siècle, Martin Luther King, Angela Davis, et tant d’autres moins connus en France.

    Le meeting de Malcolm à Audubon était prévu de longue date. Bien qu’il se sache menacé, il demande à sa femme d’être présente avec leurs enfants. Une semaine plus tôt, leur maison avait été dévastée par un incendie criminel qu’il attribue avec raison à la Nation of Islam (NOI). Connue aussi sous le nom de Black Muslims, cette puissante organisation alors séparatiste se réclamait d’un syncrétisme mêlant à des mythes racialistes et suprématistes noirs certaines croyances empruntées à l’islam. Principal organisateur de la NOI jusqu’à peu, Malcolm n’ignorait pas les méthodes de la secte. Il savait sa volonté d’en finir avec lui. Il était tout aussi convaincu que le FBI était pressé également de se débarrasser de lui. Quelques jours avant son assassinat, il déclarait au « New York Times » qu’il vivait « comme un homme qui est déjà mort».

    Le meeting à l’Audubon commence. Plus nerveux qu’à l’habitude, il monte à la tribune. Il a à peine prononcé quelques mots qu’éclate une altercation dans la salle. Le service d’ordre intervient immédiatement. Désormais seul sur la scène, Malcolm n’a plus aucune protection. Un premier homme se tourne alors vers lui avec un fusil à canon scié et lui tire dans la poitrine. Malcolm X s’effondre. Deux complices s’avancent au même moment et l’achèvent presque à bout portant avec leurs armes de poing.
L’enquête policière conduit à l’arrestation de trois militants de la NOI qui seront condamnés à la réclusion à perpétuité. Mais bien des mystères planent encore sur les circonstances précises du meurtre et l’on ne connaît toujours pas avec certitude ses commanditaires. Spécialiste de Malcolm X, l’historien américain Manning Marable a travaillé sur l’affaire pendant une dizaine d’années. Les conclusions de l’enquête qu’il a menée ont été livrées au public dans un ouvrage de plusieurs centaines de pages (1). Mais, avant d’aller plus loin, sans doute faut-il rappeler qui était Malcolm.

    Malcolm X est né en 1925 dans l’État rural du Nebraska. Son père, Earl Little, partisan de Marcus Garvey, est assassiné en 1931, laissant une femme et huit enfants dans une Amérique profondément ségrégationniste. Malcolm est encore un enfant lorsque sa mère est internée dans un asile psychiatrique. Il est alors confié à une famille d’accueil, puis se retrouve dans un centre de détention pour adolescents, avant de rejoindre sa demi-sœur à Boston. De petits boulots en petits boulots, il sombre finalement dans la délinquance. En 1946, il est condamné à 10 ans de prison pour vol. C’est là, derrière les barreaux, qu’il découvre la NOI. À sa libération, au bout de 7 années de réclusion, il se donne corps et âme à sa nouvelle Église et en devient rapidement le principal porte-parole. Énergique et déterminé, excellent organisateur, orateur hors pair, il crée 80 mosquées en quelques années, et d’une petite secte de 400 adeptes il fait une puissante organisation regroupant plusieurs dizaines de milliers d’adhérents.
Progressivement, cependant, Malcolm X est tenté de secouer l’indifférentisme politique recommandé par Elijah Muhammad, le gourou de la secte, et multiplie les initiatives qui inquiètent ce dernier et agacent d’autres dirigeants jaloux de son ascension fulgurante. Réduit au silence et marginalisé alors qu’on voyait en lui un successeur probable d’Elijah, impressionné par la vigueur du mouvement des droits civiques qu’il condamne pourtant pour ses illusions intégrationnistes, il prend le risque de la rupture en 1964 et s’attelle à la construction de deux nouvelles organisations : une mosquée – The Muslim Mosque Inc. –, chargée de répandre le message de l’islam sunnite auquel il s’est rallié, et un mouvement politique – l’Organisation pour l’unité afro-américaine – destiné à rassembler tous les Afro-Américains, pardelà leur allégeance religieuse, autour d’un nouveau projet de libération qui cherche encore sa voie.

    C’est en faisant son pèlerinage à La Mecque et en rencontrant des militants et des dirigeants anticolonialistes dans différents pays africains – où il se lie à Che Guevara – que Malcolm espère trouver une réponse aux questions qui l’assaillent. À son retour, il annonce renoncer définitivement à l’idéologie racialiste et séparatiste pour proposer une nouvelle démarche politique, ancrée dans les luttes des peuples dominés par le colonialisme. Malcolm s’engage alors dans une violente campagne contre l’organisation à laquelle il a appartenu et multiplie les révélations compromettantes mettant directement en cause le chef de la NOI.
    La rupture définitivement consommée aiguise les craintes au sein de la NOI. Cependant, si les Black Muslims avaient coutume de punir violemment leurs membres dissidents, leur élimination physique semble avoir été plutôt rare. Le cas Malcolm est cependant plus épineux compte tenu de sa popularité dans les ghettos et de la précision des accusations portées contre le gourou de la secte. En outre, en se ralliant à l’islam « orthodoxe » et en gagnant les bonnes grâces de l’Arabie saoudite, Malcolm X sape les prétentions de la NOI à être une représentation légitime de l’islam. Il n’est pourtant pas certain qu’Elijah Muhammad ait donné l’ordre explicite de l’éliminer : chacun savait qu’il fallait en finir avec l’ancien porte-parole. Et si quelques doutes pouvaient encore subsister, Louis Farrakhan, un de ses dirigeants les plus influents, s’était chargé de les lever, proclamant à qui voulait l’entendre qu ’« un tel homme mérite de mourir».

    Si la responsabilité de la NOI est avérée, de nombreux soupçons se portent aussi sur les agissements étranges de la police, qui disposait de nombreux informateurs tant au sein de la NOI que des organisations de Malcolm X – jusque dans le service d’ordre chargé de sa protection, affirme Manning Marable. L’historien met également en cause les conditions d’une enquête trop rapidement bouclée. Le groupe qui a mené l’opération contre Malcolm est composé d’au moins cinq personnes et pourtant seuls trois membres de la NOI sont poursuivis dont deux sont vraisemblablement innocents.
Bizarrement, note-t-il également, le jour du meurtre, les policiers habituellement en faction devant l’Audubon avaient été déplacés un peu plus loin. Les nombreux éléments que dévoile Manning Marable confortent la thèse, sinon de l’implication directe, de la police, à travers ses relations au sein de la NOI, du moins d’un laisser-faire coupable, voire d’un assentiment implicite. Le FBI n’était guère rassuré, en effet, par la popularité de Malcolm X et par sa détermination à s’engager directement dans l’action politique en s’appuyant sur la mobilisation des ghettos. Sa récente évolution pouvait en outre laisser craindre une convergence avec les tendances radicales du mouvement des droits civiques, voire avec Martin Luther King lui-même. À leurs yeux, Malcolm X devenait d’autant plus dangereux qu’il bénéficiait du soutien de l’Égyptien Nasser et d’autres dirigeants africains. Plus grave encore, il avait apporté son appui au peuple vietnamien aux prises avec la sale guerre américaine.

    Il est courant d’entendre dire au lendemain de la mort d’un grand martyr que sa pensée va lui survivre. Cela n’est pas toujours vrai. Pour Malcolm X, cela est vrai et faux à la fois.
    Ses propositions stratégiques, dans leur incomplétude, et l’esprit de radicalisme qui l’imprégnait ont constitué une source essentielle d’inspiration des militants noirs au tournant des années 1970. Que l’on pense, par exemple, au mouvement Black Power ou aux Blacks Panthers. Mais, au-delà, c’est toute la culture militante et non militante des Afro- Américains qui en a été influencée, y compris dans ses formes artistiques et musicales. Dans le même temps, et alors que refluait la résistance noire directement politique, on a bien souvent voulu voir dans la figure iconisée de Malcolm l’incarnation d’un cheminement rédempteur qui, de la misère et de la délinquance, l’aurait conduit à retrouver fierté et estime de soi à travers l’expérience malheureuse d’un sectarisme racialiste avec lequel il aurait magnifiquement rompu pour redécouvrir les valeurs de fraternité universelle, de nonviolence et de liberté chères à Martin Luther King.

La NOI Nation of Islam. Nation of Islam est une organisation politique, religieuse américaine, elle compterait actuellement entre 20 000 à 40 000 membres. Fondée en 1930, elle développe un mélange de nationalisme afro-américain, saupoudrée d’un islam sectaire. Elijah Muhammad, entre 1934 et 1975, lui donne son orientation et sa puissance. Louis Farrakhan, soupçonné d’être un des instigateurs de l’assassinat de Malcom X, s’empare de la NOI au début du XXI e siècle, et devient un leader en vue. Son discours insistant sur la nécessité d ’’étudier, de conquérir un statut social et de lutter contre la délinquance s’accompagne de discours ambigus, plus ou moins hostiles aux Blancs et aux juifs. Parmi les adeptes de la NOI figure le célèbre boxeur Muhammad Ali.

    Il est vrai qu’il n’est guère aisé de dégager une ligne directrice homogène des discours dans lesquels Malcolm X exprimait une pensée en mouvement. De ses longs voyages en Afrique, Malcolm revient avec deux idées majeures. L’oppression des Afro-Américains n’est pas une histoire de couleur de peau, mais relève d’une hiérarchie mondiale des puissances enracinée dans le colonialisme occidental. La révolte noire aux États-Unis « fait partie de la rébellion contre l’oppression et le colonialisme » liés aux intérêts économiques des pouvoirs impériaux. « Nous assistons aujourd’hui, ajoute-t-il, à une rébellion mondiale des opprimés contre les oppresseurs. » Plus qu’à l’anticapitalisme, comme cela a fréquemment été affirmé, la pensée de Malcolm se rattache au mouvement tiers-mondiste, un tiers-mondiste des ghettos, sensible à la misère des siens comme à celle de tous les peuples auxquels il identifie le combat des Afro-Américains.

    Dès lors, plutôt que d’attendre une miraculeuse séparation d’avec le « démon blanc », il s’agit de décoloniser les structures mêmes de la société américaine. D’une part, par l’internationalisation de la question noire, d’autre part, en développant les capacités d’intervention autonome des Afro-Américains dans le champ politique états-unien. « Il faut du pouvoir, affirme-t-il, pour discuter avec le pouvoir. » D’où la nécessité de construire les instruments de cette politique indépendante, des organisations propres aux Noirs, des relations fortes avec les États et les mouvements qui s’opposent à la domination impériale, un ressourcement culturel et mémoriel susceptible de défaire l’auto-dévalorisation des Afro-Américains, le développement d’un capital noir et, bien entendu, l’engagement dans la lutte quotidienne contre la ségrégation et pour rendre effectif le droit de vote. Autrement dit, « par tous les moyens nécessaires », pour reprendre ses mots, il s’agit de constituer un pouvoir noir articulant le pouvoir des Noirs sur eux-mêmes et le pouvoir noir au sein même du pouvoir, c’est-à-dire des institutions de l’État.

    C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre son mot d’ordre de défense des droits humains. Ceux-ci incluent la notion d’autodétermination et pourraient, espère-t-il, permettre de porter la question noire devant l’ONU. Malcolm, qui a pris la mesure de l’importance des mobilisations pour les droits civiques, ne s’y rallie donc pas plus qu’il ne s’y oppose. À ses yeux, la revendication des droits humains englobe tout en la dépassant la revendication des droits civiques dont la seule finalité est de conquérir l’égalité entre individus, Noirs et Blancs, au terme d’une action bornée à l’espace institutionnel des États-Unis. Sans lui donner la priorité dans la stratégie qu’il ébauche, il envisage de s’associer au combat pour les droits civiques, non pas comme constituant le tout de la lutte, mais comme autant de points d’appui pour radicaliser celle-ci.

    La disparition prématurée de Malcolm ne lui a hélas pas permis de développer ses intuitions. Alors qu’avec l’affaire Trayvon Martin, en février 2012, et les émeutes du mois d’août dernier à Ferguson dans le Missouri, le mythe de la société post-raciale incarné par Obama s’effondre, que dans de nombreux pays européens le racisme à l’encontre des populations issues de l’immigration et des territoires d’outre-mer s’affirme décomplexé, peut-être ne serait-il pas inutile de relire Malcolm X, non pas, bien sûr, pour y trouver des solutions toutes faites, mais comme ressource pour penser la persistance des inégalités raciales dans un monde métamorphosé et dégager de nouvelles voies pour combattre le racisme.

  • Sadri Khiari est notamment l’auteur de « Malcolm X, stratège de la dignité noire». Éditions Amsterdam, 2013, 128 pages, 8,50 euros.
  • L’édition espagnole vient de paraître : « Malcolm X, estratega de la dignidad». Éd. Artefakte, Barcelone, février 2015.
  • (1) « Malcolm X. Une vie de réinventions (1925-1965) », de Manning Marable. Éditions Syllepse, 2014.




paru dans l'Humanité du 27 février 2015

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