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I. 12 AVRIL 1861 : La guerre de Sécession commence…

publié le 3 juil. 2011 à 03:16 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 6 oct. 2016 à 11:36 ]
  11/04/2011  

    La presse a déjà commencé à évoquer la Guerre de Sécession[1]dont le 12 avril de cette année 2011 marque le 150° anniversaire du déclenchement. Le 12 avril 1861, les sudistes attaquent le fort Sumter, en Caroline du sud, fort qui était une possession de l’armée fédérale, autrement dit sous les ordres de Washington (DC).

    Faut-il appeler cette guerre Guerre de sécession comme disaient à l’époque Anglais et Français ou bien Civil War comme disaient et disent toujours les Américains ? Parler de sécession, c’est admettre que les États des États-Unis - les États fédérés - sont des entités autonomes qui peuvent sortir de l’Union qui n’est pour eux qu’une confédération et redevenir à chaque instant des États indépendants. Parler de Guerre Civile, signifie au contraire, que les États fédérés, s’ils gardent une part de souveraineté interne, appartiennent définitivement à une nation, une et indivisible, organisée sur une base fédérale certes, mais dont on ne peut plus se détacher.

    A proprement parler, je pense que l’expression Guerre de Sécession est plus juste. Mais pour des raisons de commodité paresseuse, je parlerais aussi de Guerre Civile. Il apparaît clairement, dès qu’on aborde l’histoire des États-Unis, que le Nord et le Sud n’avaient guère à cette date de points communs. Pierre Chaunu, historien moderniste, membre de l’Institut, écrit :

    « L’opposition fédéralistes - républicains (Hamilton le New-yorkais et Jefferson le Virginien) n’est certainement pas une opposition droite-gauche. Elle n’est pas davantage une opposition entre pouvoir fédéral et droit des États [2], ce qu’elle veut être officiellement. Elle est bien plutôt, par delà les personnes et les caractères, une opposition entre deux classes dirigeantes et, puisque nous sommes en Amérique, entre deux régions de l’Union. Hamilton, c’est le négoce des grands ports du Centre plus que du Nord, la monnaie dure des créanciers selon les exigences du commerce international ; Hamilton, c’est aussi l’avenir ; Jefferson, c’est la démocratie juridique des planteurs propriétaires d’esclaves du Sud : le front inflationniste des débiteurs. A l’endettement des pionniers correspond l’endettement des planteurs essoufflés par la spéculation foncière et la reprise, à partir de 1800 avec le coton qui émerge, d’une politique d’achats d’esclaves, tous perpétuellement à la recherche d’un niveau de vie au-dessus de leur revenu agricole »[3].

"Puisque nous sommes en Amérique, entre deux régions de l’Union" : Chaunu fait allusion à cette donnée structurelle de la géopolitique américaine : les sectional interests. C’est-à-dire la division de la géographie américaine en "sections"- le Nord, Le Sud et l’Ouest [4] - qui ont chacune des intérêts propres, souvent différents voire en conflit avec ceux des deux autres. "L’Amérique (du Nord) est un continent où les tensions sociales prennent volontiers l’aspect concret, dynamique et grossier, d’oppositions raciales ou géographiques" [5]. Cette opposition sera fatale, jamais surmontée [6], et porte en germe la Guerre civile. Ce sera une opposition entre "deux classes dirigeantes", c’est-à-dire entre deux systèmes économiques, deux sociétés.

    Chaunu n’a évidemment pas sorti cette opposition nord-sud de son chapeau.

    Alexis de Tocqueville fut un observateur d’une sagacité et d’une perspicacité rares. D’autres l’ont dit avant moi, il est inutile d’insister.  Dès 1830, il avait cerné les différences fondamentales entre le Nord et le Sud des États-Unis qu’il visita. Descendant le cours de l’Ohio river il observe en rive droite l’ État du même nom et en rive gauche, au Sud, le Kentucky. Ce dernier est né en 1775, l’Ohio est constitué en 1789, douze ans après. "Mais douze ans en Amérique c’est plus d’un demi-siècle en Europe. Aujourd’hui, la population de l’Ohio excède déjà celle du Kentucky". Chez le bourgeois de l’Ohio, "il y a une sorte d’héroïsme dans son avidité pour le gain"; au contraire, l’aristocrate du Kentucky "a les goûts des hommes oisifs, l’argent a perdu une partie de sa valeur à ses yeux, il aime passionnément la chasse et la guerre". Quant aux travailleurs, on a, au Nord, "l’ouvrier libre qui reçoit un salaire", et, au Sud, "l’esclave (qui reçoit) une éducation, des aliments, des soins, des vêtements". Économie monétarisée d’un côté, relations d’homme à homme de l’autre, quasi seigneuriales : Tocqueville brosse en quelques lignes l’opposition de deux modes de production [7], de deux civilisations comme juxtaposées. C’est magistral.

Tout cela plaide en faveur d’une analyse en termes de sécession.

    Et l’esclavage dans tout ça ?

    Il faut vous attendre, chers lecteurs, à lire la banalité suivante : la guerre a eu pour cause le problème de l’esclavage que le Nord voulait abolir et le Sud conserver. Les Américains WASP - vrais protestants anglo-saxons - dont le racisme est avéré chez la grande majorité d’entre eux à cette date -et après- auraient massacré plus de 600.000 des leurs pour cette noble cause. Cette affirmation relève d’une propagande bien installée. 

Elle fait fi de cette déclaration pourtant bien connue de Lincoln (1862) :

      "S'il en est qui ne veulent sauver l'Union qu'en abolissant en même temps l'esclavage, je ne suis pas d'accord avec eux. Mon but suprême dans cette lutte est de sauver l'Union : ce n'est ni de sauver ni de détruire l'esclavage. Si je pouvais sauver l'Union sans libérer un seul esclave, je le ferais; si je pouvais la sauver en libérant tous les esclaves, je le ferais; et si je pouvais la sauver en libérant certains esclaves sans m'occuper des autres, je le ferais aussi. Ce que je fais à propos de l'esclavage et de la race noire, je le fais parce que je croîs que cela peut contribuer à sauver l’Union".

    Quant à Howard Zinn (Boston University), qui vient de nous quitter (2010), il écrit "dans les manuels scolaires, cette période apparait avant tout comme celle de la controverse sur l’esclavage" pour corriger aussitôt "Pourtant, à l’aube de la guerre de Sécession, la priorité des priorités n’était certainement pas l’esclavage mais l’argent et le profit que pouvaient faire les classes dirigeantes du pays"[8]. Il s’appuyait pour le dire sur de multiples témoignages dont, sans doute, celui du pasteur Théodore Parker (1810-1860), qu’admirait tant Martin Luther King, qui déclarait que "l’argent est actuellement la première puissance de notre nation".

    La clé est, en effet, dans l’ambition du Nord, en pleine révolution industrielle capitaliste, qui voulut détruire le système sudiste de la grande exploitation agricole esclavagiste aussi bien que le système primitif des Indiens des Grandes plaines, afin d’unifier le territoire états-unien.

    Au demeurant, la confédération sudiste, avant même la fin de la guerre, décida d’abolir l’esclavage, sur l’insistance du généralissime LEE, himself.

On ne peut mieux dire.

2° partie : II. GUERRE DE SECESSION et REVOLUTION



[1] LA CROIX, datée des samedi-dimanche 12-13 mars, LIBÉRATION, daté des samedi-dimanche 9-10 avril.

[2] C’est tout de même un peu ça… (JPR).

[3] P. CHAUNU, Les Amériques aux XVI, XVII, XVIIIe° siècle, A. Colin, 1976.

[4] Auxquels s’ajoutera ultérieurement le Far West, c'est-à-dire la côte du Pacifique.

[5] P. CHAUNU, ouvrage cité.

[6] Exemple : lorsque le Méthodisme "débarque" en Amérique, il se scinde progressivement en un Méthodisme esclavagiste et un Méthodisme du Nord anti-esclavagiste.

[7] «  De la démocratie en Amérique », Vol. I, Garnier- Flammarion, 1981.

[8] Une histoire populaire des États-Unis, édition AGONE, Marseille, traduction française, 2002. Un ouvrage qui devrait être dans toutes les mains des amis du peuple américain.  

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