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« THE PATRIOT », le chemin de la liberté...

publié le 6 sept. 2011 à 11:28 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 1 févr. 2016 à 09:48 ]

    Une fois n’est pas coutume, je me permets de renvoyer le lecteur à cette critique qui me semble fondamentalement juste. On regrettera le style SMS (c = c’est) mais l’auteur n’écrit pas sur un forum universitaire…

http://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:opeUBMhA0K4J:mordusdecine.forumactif.com/t4325-the-patriot-le-chemin-de-la-liberte+patriot,+pour+la+libert%C3%A9,+film&cd=21&hl=fr&ct=clnk&gl=fr

 

    Cette critique me permet d’aller directement à "mon" essentiel.

    Le film dure 164 minutes, soit 2h 44mn. Les scènes de bataille et les rues animées de Charleston ont nécessité 63 acteurs principaux, 95 cascadeurs, 800 figurants dont 400 scénarisés. Bref, c’est du lourd, du très lourd. Indigeste ? C’est, à coup sûr, un bombardement hollywoodien.

    Le titre d’origine est « The patriot », « le chemin de la liberté » a été rajouté par des Français serviles. Cela modifie quelque peu le sens du film. Pour les auteurs, c’est l’histoire d’un patriote -Benjamin Martin- et de sa famille au sein de cette période toujours troublée qu’est une guerre révolutionnaire. Pour ceux qui rajoutent « les chemins de la liberté », on peut croire qu’ils estiment que ce film est une didactique sur le « comment faire une révolution », ou « comment cette révolution a ouvert un chemin vers la liberté ».

    La liberté ? mot-clé envahissant employé pour tout et rien dire.

Liberté pour les Indiens ?

    Le film est totalement muet sur cette question. Or la question indienne est AU CENTRE de la problématique des causes de cette révolution indépendantiste. Après la guerre contre les Français et les Indiens[1], guerre atroce si l’on en croit les dialogues du film, les Anglais décident de fixer les choses. De quoi s’agissait-il ? Les Français maîtrisaient -très mal- l’axe Mississippi-Ohio-Grands Lacs-Saint Laurent (Montréal). Les Anglais eux venaient de la côte atlantique et progressaient vers l’Ouest -la conquête de l’Ouest commence dès les origines-, en l’occurrence, il s’agissait là de souder les frontière Ouest des Treize colonies à la vallée de l'Ohio. Le conflit avec les Français était inévitable, avec les Indiens également, puisque progresser vers l’Ouest cela veut dire, pour les pionniers, éjecter les natives un peu plus loin : la terre est si grande …Les Anglais gagnent. Mais ceux de Londres décident de FIXER une ligne de démarcation définitive, Nord-Sud, entre les Treize colonies à l’Est et les territoires indiens à l’Ouest. Fureur indescriptible des pionniers qui voient leurs ambitions s’éteindre, fureur des spéculateurs à la G. Washington qui ne pourront plus revendre à hauts prix aux pionniers les terres qu’ils auront volées aux Indiens. Il y a là une des causes les plus nettes de la guerre d’Indépendance. Une victoire des Insurgés -c’est-à-dire des Indépendantistes américains- serait -et d’ailleurs sera- une grave défaite pour les Indiens. Le chemin de l’extermination des Indiens[2]. Sur ce point, le film est TOTALEMENT MUET.

Liberté pour le bon peuple ?

    Aux États-Unis en gestation, « la conscription s’avéra, comme d’habitude, une question d’argent » (Zinn, p.96). Les riches, en envoyant un substitut ou en payant la somme de 5£, pouvaient échapper au service. L’historien militaire John Shy estime qu’un cinquième seulement de la population des futurs États-Unis participa activement à la sédition. Les premiers hommes à rejoindre les milices coloniales étaient « des parangons de respectabilité ». En revanche, les Indiens alliés, les Noirs affranchis, les serviteurs blancs sous contrat et même les Blancs libres sans domicile précis en étaient exclus. Mais confrontés à la faiblesse des effectifs, le Massachusetts et la Virginie engagèrent des vagabonds dans leur milice. Au Connecticut, on vota une loi sur le service militaire obligatoire (hommes blancs entre seize et soixante ans) qui exemptait certains haut-fonctionnaires, les pasteurs, les étudiants et professeurs de Yale, les Noirs, les Indiens et les mulâtres.

    Puis, des pauvres réalisèrent que le service militaire pouvait leur permettre de gagner quelque argent. Selon Shy, si l’Amérique révolutionnaire connaissait une relative prospérité, « on y trouvait aussi un nombre croissant d’individus franchement pauvres. Ce sont eux qui comme toujours participèrent effectivement aux combats et supportèrent l’essentiel des souffrances de guerre entre 1775 et 1783 ». Les réfractaires désargentés étaient emprisonnés mais "libérés" s’ils s’engageaient à combattre[3]. Les soldats n’étaient pas toujours payés. De retour chez eux, ils sont la proie des créanciers. Injustice criante, qui est à l’origine d’une révolte fort perturbante pour l’élite du parti patriote. C’est la Shays’rebellion de 1786-87.

    Un officier allemand passé au service des États-Unis décrit ainsi le camp américain en 1778 : « L'éternel flux et reflux des hommes engagés pour trois, six ou neuf mois, qui arrivaient ou partaient tous les jours, faisait qu'il était toujours impossible d'avoir ou un régiment ou une compagnie au complet....J'ai vu un régiment composé de trente hommes et une compagnie de un caporal. Les hommes qui quittaient le service emportaient non seulement leurs vêtements, mais leurs armes.... Il n'y avait pas de campagne où les magasins n'eussent pas à fournir jusqu'à 8000 fusils pour remplacer ceux qui disparaissaient [ainsi]....Les hommes étaient à moitié nus, au sens littéral du mot.... Quant à la discipline, je puis affirmer qu'elle n'existait pas.... Chaque colonel avait son système à lui…»[4]

    Les Américains de la classe dominante sont les héritiers -et même, au départ, les alter ego- des gentlemen britanniques. Pas question de mélanger serviettes et torchons. Car, au départ, les officiers sont souvent d'extraction modeste ce qui déplaît fort à l'aristocratique Washington. Dans une lettre du 9 janvier 1777, il entreprend de redresser la barre. Il écrit :

« Ne prenez pour officiers que des gentlemen »[5] et dans d'autres instructions il précise : « Ce dont il faut avant tout se garder, dans le choix des officiers, c'est que les officiers et les soldats ne soient de conditions trop rapprochées. La hiérarchie des rangs passe souvent de la vie civile dans la vie militaire. Quand d'anciens services n'entrent pas en ligne de compte (dans le choix de l’officier, JPR), la règle doit être de chercher si le candidat peut à juste titre passer pour un gentleman, s'il a un vrai sentiment de l'honneur et une réputation à risquer ».

    G.Washington va donc y mettre bon ordre. Voici le témoignage d’un aumônier militaire :

« Le plus strict des gouvernements est en train de se mettre en place et les distinctions sont très marquées entre les officiers et les hommes. Tout le monde doit connaître sa place et la garder, sous peine d’être immédiatement arrêté et de recevoir trente coups de fouet ».

    Cela sent fort son Ancien Régime… Que nous sommes loin de l’armée française des sans-culottes ! Parmi les plus glorieux de nos généraux de l’an II, on peut donner l’origine sociale de Kléber, fils de maçon ; de Marceau, fils d’un procureur de bailliage ; de Hoche, fils d’un palefrenier aux écuries royales ; de Masséna, fils de vigneron ; de Jourdan qui s’était établi mercier à Limoges. Pour la future armée des États-Unis on a G. Washington, landlord qu’on ne présente plus, Hamilton, planteur et financier ; Knox, fils d’officier de marine, libraire ; Pinckney, fils de l’attorney général de Caroline du sud, planteur…

    Sur ce point, le film est totalement MENSONGER. Démagogiquement mensonger, faisant croire à une opposition entre une armée de paysans, de fermiers, et l’armée anglaise parfumée des aristocrates à la Cornwallis soucieux de défendre l’encadrement aristocratique de son armée.

    Après la victoire, la nouvelle constitution des Etats-Unis -celle de Philadelphie- n’est jamais ratifiée -dans chacun des treize nouveaux États- au suffrage universel.

Liberté pour les Noirs ?

    J’attendais le film sur ce point précis. Là aussi, il y a beaucoup à dire sur la Déclaration d’indépendance des États-Unis, dont on nous rebat les oreilles, alors QUE PAS UN MOT, je dis PAS UN MOT n’y est écrit sur le problème des Noirs et de l’esclavage.

    Mais le film se passe en Caroline du Sud, il fallait bien montrer un ou deux visages non pâles. Le héros du film est présenté comme "planteur"… Mais qu’est-ce qu’un planteur en Caroline du sud à cette date ? Sinon un propriétaire foncier avec des dizaines voire des centaines d’esclaves noirs ? Benjamin Martin, le Patriote du film, a une domestique noire -très chaleureuse avec ses enfants comme il se doit, c’est une nounou- mais c’est lui qui tient la charrue. C’est donc un paysan très pauvre qui, au demeurant, habite une demeure cossue. C’est à n’y rien comprendre. Mais les scénaristes ne pouvaient pas mettre en scène un vrai planteur esclavagiste. Pour la propagande désirée, cela faisait désordre.

    Une déclaration du comté de Cumberland (NC) affirme à l‘époque de la genèse de la guerre : « Les apprentis et serviteurs sont la propriété de leurs maîtres et de leurs maîtresses, et priver leurs maîtres et maîtresses de leur propriété, sous quelle quelque forme que ce soit, constitue une violation des droits de l’homme »[6].

    Le droit de l’homme à posséder des esclaves ! il fallait y songer... les Anglo-saxons l’ont fait. Ce sont les fameuses "libertés anglaises". En 1851, H.B. Stowe fait dire à l’un de ses personnages, propriétaire esclavagiste : "It is a free country, sir ; the man’s mine, and I do what I please with him. That is it ! "[7]. Cette conception étriquée de la « liberté » aura la vie dure[8]. La liberté à l’américaine ne peut pas être un impératif catégorique. Sauf dans les titres de film de propagande.

    Je rappelle que la Caroline du sud -où se déroule le film- sera avec la Géorgie, la seule colonie à ne jamais recruter de Noirs dans son armée de la guerre d’Indépendance. Là aussi le film faillit. Il est vrai qu’il n’y qu’un seul -1- milicien de couleur dans le film. Le fils du héros, jeune et idéaliste, veut et croit se battre "pour avoir la chance de bâtir un monde où tous les hommes que Dieu a créés seront égaux". Il le dit au Noir de service. C’est un dialogue d’une ânerie sans nom. En aucun cas, la guerre d’Indépendance a marqué un pas en avant vers la liberté des Noirs -sauf en Nouvelle-Angleterre mais, ici, l’esclavage était déjà inexistant de facto. Et le film se passe en Caroline du Sud, État qui, immédiatement après l’élection de Lincoln, soixante ans plus tard, sera le premier à faire sécession, ayant l’esclavage chevillé au corps.

    Les Noirs ont plutôt quand ils le pouvaient rejoint le camp des Anglais. Ce furent les Loyalistes noirs dont je reparlerai. « THE PATRIOT », G. Washington, les loyalistes noirs.

 

    Le film a tout de même un intérêt historique. Il montre la violence de la guerre entre anglo-saxons, les rois du consensus nous dit-on. Une scène interroge : c’est l’ Oradour avant la lettre pratiqué par le colonel William Tavington, dont le personnage est inspiré de la vie d’un vrai colonel de sa majesté. Tavington fait enfermer l’ensemble des habitants du village de Benjamin Martin qu’il poursuit- dans le temple. Il déclare sauver la vie de ces braves gens si l’un d’entre eux lui donne des indications sur la cachette du patriote. Un captif craque et dévoile tout. Contrairement à sa promesse, le colonel ordonne de mettre le feu au temple où se trouve toujours l’assemblée du village.

    Crime de guerre dont j’ignore s’il est inspiré d’un fait réel. Mais parfaitement vraisemblable. En tout cas, à ma connaissance, il n’a pas soulevé d’indignation diplomatique, ni embarrassé la censure américaine. Les Anglais ont pratiqué face aux Irlandais, aux Écossais, aux Indiens une guerre totale, éhontée, sûrs qu’ils étaient d’être un peuple élu. En montrant/dénonçant cela, les auteurs du film donnent raison à l’écrivain suédois Sven LINDQVIST dont la thèse est que les crimes nazis trouvent leur origine profondes dans les crimes perpétrés par les impérialistes du XIX° siècle dont les Anglais, au premier rang. Avec ce film, on remonte au XVIII° siècle. Le livre de Lindqvist est intitulé « exterminez toutes ces brutes ! » c’est le cri de Kurtz, le "héros" de Joseph Conrad. A mettre entre toutes les mains.


   

[1] "French et Indian war",1754-1763, c’est le nom donné à cette guerre dans les pays anglophones. En France, nous disons « guerre de sept ans ».

[2] Je rappelle que la déclaration d’Indépendance qualifie les Indiens de « sauvages sans pitié, dont la manière bien connue de faire la guerre est de tout massacrer, sans distinction d'âge, de sexe ni de condition ». Le pire les attend.

[3] H. ZINN, pp. 94-96.

[4] Ch. Tower, Le Marquis de la Fayette, trad. française, t. I, Plon éditeur, cité par J. ISAAC, XVII°-XVIII°, Hachette.

[5] Ce qui n’est en rien une garantie. H. ARENDT évoque « le parfait gentilhomme et la parfaite canaille (qui) finissaient par bien se connaître dans la ‘grande jungle sauvage et sans loi’ ».

[6] Extrait de Colonist in Bondage, White Servitude and Convict Labor in America, 1607-1776, de A.E. Smith, cité par Jacques ARNAULT, L’Humanité des 29 et 30 juin 1976. Lire également MARIENSTRAS, p. 263.

[7] « Nous sommes dans un pays libre, monsieur ; (cet) homme est à moi, j’en fais ce que je veux, c’est comme ça ! », Uncle Tom’s cabin,  page 10, chapter II.

[8] Par exemple, aujourd’hui, « nous sommes dans un monde libre, les Etats-Unis font ce qu’ils veulent »…
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