Articles‎ > ‎7. Histoire d'ailleurs‎ > ‎

Etats-Unis

  • 1917 : entrée en guerre des Etats-Unis (2ème partie) suite de : 1917 : entrée en guerre des Etats-Unis (1ère partie)Rappel du plan généralI. avant la guerre (avant août 1914)Le système monétaire mondial centré sur LondresEn ...
    Publié à 9 sept. 2017 à 02:12 par Jean-Pierre Rissoan
  • 1917 : entrée en guerre des Etats-Unis (1ère partie) plan général I. avant la guerre (avant août 1914)Le système monétaire mondial centré sur LondresEn Amérique, la banque Morgan au centre du jeu            - concernant l'Amérique latine (back ...
    Publié à 28 août 2017 à 15:07 par Jean-Pierre Rissoan
  • Honneur et gloire aux manifestants américains du 1er mai 1886 !      On dit souvent que les Etats-Unis d'Amérique n'ont pas de tradition de luttes syndicales, ouvrières et salariées. C'est pécher par ignorance ! Et ne pas connaître le ...
    Publié à 3 juil. 2015 à 02:45 par Jean-Pierre Rissoan
  • 1955, Montgomery (Alabama - USA) : la lutte pour les droits civiques commence     Aujourd’hui, alors que sort, selon la tradition hollywoodienne - c’est-à-dire Barnum tonitruant - le film sur Lincoln-qui-a-aboli-l’esclavage, c’est le centième anniversaire de ...
    Publié à 18 déc. 2014 à 15:28 par Jean-Pierre Rissoan
  • « La nuit du chasseur » de Charles Laughton (1955) lien : « La nuit du chasseur » de Charles Laughton (1955)analyse du film avec paragraphe important sur le double colonisation religieuse en Nlle-Angleterre, Pilgrim Fathers et Puritans Fathers, double colonisation ...
    Publié à 25 sept. 2012 à 01:00 par Jean-Pierre Rissoan
  • Les Etats-Unis et le droit de la guerre (Les Gi américains urinent sur le cadavre de leurs ennemis…)     La photo de l’agence Reuters fait le tour du monde au grand plaisir de You tube. On y voit quatre GI, verge hors de la braguette du battle dress ...
    Publié à 20 janv. 2015 à 15:23 par Jean-Pierre Rissoan
  • « THE PATRIOT », G. Washington, les loyalistes noirs.     Suite à la critique sur le film « The patriot » les chemins de la liberté», je complète quelques informations sur le sort réservé aux Noirs durant cette guerre. Guerre entre Blancs ...
    Publié à 3 janv. 2016 à 15:23 par Jean-Pierre Rissoan
  • « THE PATRIOT », le chemin de la liberté...     Une fois n’est pas coutume, je me permets de renvoyer le lecteur à cette critique qui me semble fondamentalement juste. On regrettera le style SMS (c = c’est) mais ...
    Publié à 27 sept. 2017 à 03:47 par Jean-Pierre Rissoan
  • GERONIMO, LES APACHES, BEN LADEN, MEME COMBAT ?   10/05/2011      De retour d’un séjour en Italie, je pensais publier un petit carnet de voyage. Mais, dans le train qui me ramenait de Milan, j’ai été ...
    Publié à 30 janv. 2012 à 10:03 par Jean-Pierre Rissoan
  • III. GUERRE DE SÉCESSION : WILLIAM T. SHERMAN   14/04/2011      En 1942, les Américains utilisèrent un char de combat qu’ils dénommèrent SHERMAN (M4 Sherman). Tourné en 1949, en pleine guerre froide et à la veille de ...
    Publié à 12 sept. 2016 à 05:37 par Jean-Pierre Rissoan
  • II. GUERRE DE SECESSION et REVOLUTION   12/04/2011      La Guerre de sécession est considérée par les historiens comme la seconde étape de la révolution américaine.     Tant que l’esclavage persistait aux États-Unis, ces derniers ...
    Publié à 4 févr. 2017 à 08:56 par Jean-Pierre Rissoan
  • I. 12 AVRIL 1861 : La guerre de Sécession commence…   11/04/2011      La presse a déjà commencé à évoquer la Guerre de Sécession[1]dont le 12 avril de cette année 2011 marque le 150° anniversaire du déclenchement. Le ...
    Publié à 6 oct. 2016 à 11:36 par Jean-Pierre Rissoan
  • OBAMA, Clémentine AUBRY et la LUTTE DES CLASSES…   07/11/2010  Dans un article précédent, « Jouer avec le feu ? » du mois de mai, j’analysais les propos de Clémentine Aubry et Jacques Delors tenus lors d’un entretien ...
    Publié à 3 juil. 2011 à 03:16 par Jean-Pierre Rissoan
Affichage des messages 1 - 13 de 13 Afficher plus »

1917 : entrée en guerre des Etats-Unis (2ème partie)

publié le 17 août 2017 à 10:21 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 9 sept. 2017 à 02:12 ]


suite de : 1917 : entrée en guerre des Etats-Unis (1ère partie)

Rappel du plan général

I. avant la guerre (avant août 1914)

Le système monétaire mondial centré sur Londres

En Amérique, la banque Morgan au centre du jeu

            - concernant l'Amérique latine (back yard of the Unites States)

            - concernant l'Europe

II. Pendant la guerre (août 1914 - début 1917)

Morgan & Co toujours aux avant-postes (fin de la 1ère partie)

L'entente des banques centrales, américaine et britannique (début de la 2ème partie)

III. L'entrée en guerre des Etats-Unis (6 avril 1917)

La crise dramatique

        - du côté américain

        - du côté britannique

Le discours du 2 avril 1917

        - le contexte

        - le texte

IV. Conclusion(s)


reprise de l'exposé :

L’entente des banques centrales, américaine et britannique

Au cours de l’année 1916, voilà près de deux ans que les transferts de métaux précieux et de devises parcourent l’océan Atlantique. Le déséquilibre s’accentue en faveur des Etats-Unis, "nain financier" au début de la guerre, en train de devenir un géant. En février 1916, Benjamin Strong, se rend en Europe pour rencontrer ses alter-égos français et britanniques. Il rencontre successivement les Français et les Anglais.

G.-H. Soutou écrit sans ambages "pour l’essentiel, Strong agit en étroite collaboration avec Morgan et Grenfell" –ce dernier étant le correspondant de Morgan Co à Londres-. Je pense qu’il n’est pas utile de détailler les mécanismes financiers qui sont au cœur des discussions. D’autant que ces rencontres sont l’occasion de distinguer les mêmes valeurs, la même langue et les mêmes institutions que partagent Etats-Unis et Royaume-Uni. C’est dire que si l’or et les devises restent le nerf de la guerre, les convictions proprement politiques voire sentimentales ne sont pas mises à l’écart même s’il ne faut pas en exagérer l’importance stratégique. Strong expose devant les clearing bankers de Londres, c’est-à-dire le gratin de la City (Soutou dixit) : "(…) les bouleversements introduits par la guerre rendent inévitable que les banquiers américains cherchent à placer leur argent à l’étranger". Morgan ne va pas nier. Et Strong poursuit "Cette guerre pourrait entraîner de grands sacrifices pour les Anglais, y compris les banquiers, et si cela comportait l’abandon d’un peu du marché financier mondial à New York, au moins nous pensons que cet abandon se produirait à des conditions équitables".

A la proposition américaine de faire acheter par la Banque d’Angleterre des traites sur Londres, le gouverneur de la Banque d’Angleterre répondit qu’il acceptait d’être le correspondant de la Fed en Angleterre et qu’il ferait ainsi acheter par la Banque d’Angleterre des traites à trois mois. L’Anglais alla même plus loin et dit son accord pour que la Banque d’Angleterre fît acheter par la Federal Reserve  bank des valeurs commerciales américaines. "Les deux banques de New York et d'Angleterre s'ouvraient réciproquement un compte d'achat de titres commerciaux ; les balances seraient équilibrées par des dépôts d'or ear-marked, ce qui en éviterait le transport". Bref, "elles collaboreraient sur un pied d’égalité" (Soutou).

Cet accord sans protocole du 30 mars 1916 ne représente pas seulement le début historique de la collaboration entre la Fed et la Banque d’Angleterre, il est un tournant de l'histoire financière mondiale dont les protagonistes sont parfaitement conscients[1] : New York ne cherchera pas à évincer Londres, comme première place financière mondiale, mais veut maintenant sortir de son sous-développement monétaire et coopérer avec elle sur un pied d’égalité ; et la Banque d'Angleterre, quant à elle - mais ce n'est pas le cas pour l'ensemble de la City -, accepte en toute connaissance de cause cette nouvelle situation. C’est le point de départ de la fameuse special Relationship, d’abord financière puis étendue à tous les aspects de la politique mondiale (cf. infra).

Cet accord dans l’immédiat a une importance politique considérable : il déblaye le terrain ; entendez qu’il ouvre les horizons les plus obscurs sur ce que sera l’après-guerre pour les Américains, ceux-ci peuvent envisager dès lors une entrée en guerre aux côtés des Alliés, l’essentiel est en place. Imagine-t-on les States rester inactifs devant la perspective d’une victoire allemande, laquelle victoire ruinerait ce bel édifice qui donne le second rang mondial à la place de New York ? devant la perspective d’une défaite alliée qui laisserait en stand-by une dette de plusieurs milliards de dollars ?   

III

L’entrée en guerre des Etats-Unis (6 avril 1917)

 L’entrée en guerre des Etats-Unis fut précédée par une "crise" entre les Alliés et leur créancier majeur qui dura un semestre d’octobre 1916 à fin mars 1917. Cette crise traverse les Alliés - surtout les Britanniques – comme elle traverse l’Atlantique. Elle se résout avec le basculement des Etats-Unis vers la guerre contre les puissances centrales. 

 La crise dramatique

Du côté américain

Nous avons vu la victoire que représentait l’accord du 30 mars 1916 pour la tendance Strong – Morgan. Mais il y a une autre tendance, majoritaire, qui parcourt les cabinets de Washington et qui n’a pas donné son aval à cet accord. Harding, présidant le Fed Reserve Board, en prend la tête en déclarant que les prêts aux Alliés atteignaient un montant excessif et qu’un cercle vicieux risquait de se mettre en place, les Etats-Unis prêtant aux Alliés pour que ceux-ci puissent rembourser les prêts…, il stigmatise les prêts accordés sans collatéral, il redoutait un emballement de la machine économique de l’Union dopée par cet or qui s’accumule et peut déchaîner l’inflation, ces exportations qui s’envolent. Il fallait craindre, dit Harding, "l’inévitable réaction". De façon très lucide, il relève que "les Etats-Unis ont la possibilité de prolonger ou d’abréger le conflit, selon l’attitude qu’ils adopteraient comme banquiers".

Le Board publie un texte qui déclare "l’achat de bons du Trésor alliés n’est pas dans l’intérêt du pays" (28 novembre). Ce texte dit Soutou "fit l’effet d’une bombe". Sa logique est en effet l’arrêt du conflit en Europe, les Alliés proposant une paix blanche faute de moyens de paiement. C’est aussi un pas vers le dégagement du capital américain de l’emprise britannique (surtout), les Anglais étant obligés, dès lors, de vendre leur portefeuille d’avoirs américains (qui se monte à 4,5 milliards de dollars) pour financer leurs achats aux ports de la côte Est. C’est aussi le choix d’un certain isolationnisme économique et financier de la part des States.

 Du côté britannique

En cette fin 1916, la question est de savoir s’il faut mener la guerre jusqu’à la victoire totale ou s’il faut se contenter d’une paix négociée, blanche, avec arbitrage wilsonien. Derrière ce problème politique d’ampleur, se cachent des options économiques fondamentales. Pour simplifier, nous parlerons de la tendance Asquith, pour la paix négociée, et de la tendance Lloyd George, guerre totale jusqu’à la victoire.  

Pour Asquith, alors Prime Minister, libéral, il est hors de question de réglementer le commerce extérieur, démarche conduisant à une économie administrée. Lloyd George accepte un système de rationnement, permettant de maîtriser les déficits, moyen de garder la valeur de la £ aussi haut que possible. Pour Asquith, le maintien du Gold standard est essentiel pour maintenir le rang qui fut celui de Londres en 1914 : le premier. Rang qu’il faut conserver après-guerre. Lloyd George envisage l’arrêt des prêts américains comme une possibilité, en ce cas, les paiements en £ ne pourront plus être garantis par l’or, il faudra donc abandonner l’étalon-or. Concernant les avoirs américains détenus par les Anglais, Asquith tenait à les conserver le plus possible, alors que Lloyd George acceptait de les vendre en échange de marchandises de guerre américaines. En résumé, les Libéraux et autres de tendance Asquith se comportent en traditionnels concurrents des Etats-Unis et font tout pour garder la primauté économique et financière d’avant 1914. A l’inverse Lloyd George, ainsi que l’écrit Soutou, accepte de "troquer la primauté contre le condominium", acceptant l’accord du 30 mars 1916.

In fine, le rapport des forces est tel que lord Asquith démissionne et est remplacé par Lloyd George, qui opte pour la guerre totale et réunit immédiatement le War cabinet. Cette radicalisation évoque légitimement la présidence Clemenceau en France.

 

Si le condominium financier se met en place, Lloyd George et ses ministres acceptent la discussion politique avec Wilson, y compris en acceptant son idée fixe, qu’il gardera ne variatur de janvier 1916 à 1919 à Versailles : la SDN. Habilement, les Anglais font remarquer à Wilson que la mise en place d’une SDN créatrice du Droit international sera fort difficile avec les Empires centraux imprégnés du militarisme prussien dont les méthodes à l’égard de la Belgique – dont ils étaient garants de la neutralité – montrent assez ce dont ils sont capables. La coalition Lloyd George estimait qu'il fallait en priorité battre le Reich et que la collaboration avec l'Amérique ainsi que l'accroissement de puissance économique et financière que cela entraînerait pour cette dernière n'étaient pas un prix trop lourd à payer. D'autre part, la coalition Lloyd George comprenait le groupe de la Round table, qui depuis l'avant-guerre (cf. supra) militait justement pour le rapprochement, pour des raisons politiques et culturelles, des puissances anglo-saxonnes. Cette fois, après l’accord du 30 mars avalisé par Lloyd George, la special relationship est née. Notons que cette politique est le triomphe de la banque Morgan and Co.

Wilson progresse peu à peu vers l’idée de la guerre contre le Reich.

En mars 17, la situation est périlleuse au possible pour les Alliés. Lloyd George y fit face

-en expédiant en Amérique au cours du premier trimestre pour 300 millions de dollars d'or

-en réquisitionnant et en vendant des valeurs américaines à partir du 25 janvier,

-en laissant s'accumuler chez Morgan un découvert de 358 millions de dollars début avril.

Le 3 avril, devant le  cabinet de guerre impérial, le nouveau chancelier de l'Échiquier, Bonar Law, admit que la situation était critique et qu'il plaçait ses espoirs dans l'entrée en guerre des États-Unis, que l'on venait d'annoncer. En effet, Wilson parla devant le Congrès des Etats-Unis le 2 avril 1917.     

 

Le discours du 2 avril 1917 [2]

Ce discours est précédé d’importants évènements singuliers qui sont d’autant plus mis en relief qu’il faut convaincre l’opinion américaine laquelle fut longtemps hostile à la guerre, opinion caressée dans le sens du poil par les discours-mêmes de Wilson[3]. "Il nous a maintenu hors de la guerre" était le slogan principal du parti démocrate pour la réélection de W. Wilson en 1916. Il lui faut donc retourner son opinion publique.

Le contexte :

Il est dominé par les morts provoqués par les sous-marins allemands qui torpillent des navires de passagers et par le célèbre télégramme de Zimmermann, secrétaire d’État allemand aux affaires étrangères.

La guerre sous-marine, menée par les Allemands contre les navires des Alliés, a fait basculer l’opinion aux Etats-Unis. Déjà, le 15 août 1915, le paquebot "Lusitania" avait été torpillé au large de l’Irlande ; parmi les 1198 morts, se trouvaient 139 citoyens américains. Le Lusitania avaient été repeint selon les critères du camouflage militaire et transportait des armes, alors que l’Amirauté britannique savait fort bien que, dans de telles conditions, le navire deviendrait automatiquement la cible des torpilles allemandes. Les citoyens américains morts lors de ce torpillage devinrent des atouts considérables dans la guerre psychologique. A partir de ce moment-là de la guerre, des manifestations anti-allemandes s’organisèrent aux Etats-Unis. Après plusieurs autres torpillages, le 24 mars 1916, le "Sussex", un navire français de transport de passagers, est coulé dans la Manche : 480 citoyens américains sont parmi les victimes. Face aux réactions extrêmement vives, le gouvernement du Reich ordonne de mettre un terme au torpillage sans avertissement préalable de navires de transport. Mais ce même gouvernement se réserve toutefois le "droit de décider comme il l’entend, au cas où les Etats-Unis ne réclameraient et n’obtiendraient pas rapidement de la part de la Grande-Bretagne l’observation stricte des clauses de droit international prévoyant la liberté des mers". Les Allemands considèrent, en effet, que le blocus des Alliés est une atteinte au droit des gens.

Le Reich annonce le 31 janvier 1917 qu’il lance la guerre sous-marine illimitée. Un jour plus tôt, les Etats-Unis en avaient été avertis formellement, si bien qu’ils ne pouvaient plus protester. Le 3 février, les Etats-Unis rompent les relations diplomatiques avec Berlin et contraignent la plupart des pays latino-américains à en faire autant. C’est alors "la catastrophe diplomatique"[4] du télégramme Zimmermann. Le secrétaire d’État allemand aux affaires étrangères, Arthur Zimmermann, avait chargé le représentant du Reich à Mexico de forger une alliance avec le Mexique en cas de déclaration de guerre des Etats-Unis au Reich et de promettre aux Mexicains la récupération du Texas, du Nouveau-Mexique et de la Californie, perdus en 1848. Pour le transmettre, il avait utilisé un câble américain direct que le gouvernement des Etats-Unis avait mis à la disposition de l’ambassade d’Allemagne pour faire passer toutes les informations relatives aux propositions de médiation de Wilson. Le télégramme tomba aux mains des services secrets britanniques, qui avaient déjà réussi à déchiffrer les codes allemands dès août 1914. "Avec un sens consommé du timing" écrit Soutou "les Anglais remirent la transcription du télégramme à W. Wilson, le 24 février". "Le contenu en était si énorme que les neutralistes américains accusèrent leur propre gouvernement d’avoir fabriqué un faux et c’est Zimmermann lui-même (!) qui torpilla leur ultime manœuvre pour sauver la neutralité américaine en affirmant haut et clair que sa dépêche résultait d’une volonté bien justifiée de se défendre" (Thorsten Hinz). On imagine aisément l’émoi de l’opinion publique américaine.

 Le texte

Très décevant, mais passons. Wilson consacre plus du tiers de son message à la guerre sous-marine, aux morts civils innocents "hommes, femmes et enfants se livrant à des occupations qui furent toujours, même aux époques les plus sombres de l’histoire moderne, jugées innocentes et légitimes". La corde sensible, la gentillesse américaine, la droiture, etc… tout y passe. Mais, je le répète, pour mobiliser l’opinion la presse a donné les grandes orgues, le président s’y colle à son tour. L’Allemagne en menaçant les pays neutres menace aussi les Etats-Unis, ceux-ci ne font que répondre à une agression. Wilson distingue l’espèce d’État qui "jusque-là, (s’était) conformé aux usages en honneur chez les nations civilisées" et, comme l’explique le professeur Losurdo, crée une despécification, il sort le Reich de cette espèce et ce dernier devient par là-même condamnable.

Une seconde partie de texte de Wilson devant le Congrès, plus brève, est consacrée aux tâches qui s’imposent parmi lesquelles "la coopération et l’entente les plus complètes avec les gouvernements actuellement en guerre avec l’Allemagne, et, comme conséquence, l’ouverture à ces gouvernements des crédits financiers les plus larges, de manière à ce que nos ressources puissent, autant que possible, être ajoutées aux leurs". C’est le seul passage qui concerne tout ce que j’ai écrit depuis le début de cet article avec celui-ci "En prenant les mesures qui permettront de réaliser ces projets, nous ne devrons jamais oublier qu’il est sage de ne contrecarrer que le moins possible, dans la préparation et l’équipement de nos propres forces militaires, l’obligation essentielle que nous avons de fournir aux nations déjà en guerre avec l’Allemagne le matériel qu’elles ne peuvent obtenir que de nous et qu’avec notre assistance. Elles sont dans l’arène. Nous devons les aider de toutes les manières à y faire une besogne efficace". Mais on imagine mal le président des Etats-Unis dire "après la guerre, nous gouvernerons de concert avec la place financière de Londres, notre stock d’or sera inégalé etc…" cela ne veut toutefois pas dire que c’est insignifiant, c’est au contraire primordial mais indicible.

Le reste du discours, un autre très gros tiers, est consacré au matraquage du Reich prussien, le mot autocrate/autocratie est utilisé cinq fois. L’argument anglais (cf. supra) a porté : on ne pourra rien faire avec cette caste militariste, inhumaine, au pouvoir dans les Empires centraux, puisque notre but, dit Wilson, est "la domination universelle du droit par une association des peuples libres qui apporte paix et sécurité à toutes les nations et rende enfin au monde la liberté". Sonnez trompettes, résonnez tambours… C’est la Société des nations qui est dans l’œuf. Gros paragraphe sur la Russie qui a eu l’opportunité de faire sa révolution libérale au bon moment avec des Prince Lvov, des Kerensky bien sympas. Depuis longtemps, les Alliés trainaient comme un boulet ce régime tsariste russe non présentable, mais voici que le peuple russe devient "un digne partenaire dans une ligue d’honneur". En bon Américain, Wilson termine sur la présence divine, l’aide de Dieu, qui, forcément, oblige

Le vote du Congrès sera très largement favorable. Voyez l’ampleur des votes au Sénat : 82 votes pour la guerre, 6 contre [5].

Nonobstant, cette guerre n’est pas acceptée par tous. H. Zinn donne de nombreux exemples de rébellion. Le parti socialiste des États-Unis la condamne formellement et obtient d’excellents résultats électoraux à New-York (22%) à Chicago (35%)… mais c’est une autre histoire.

 IV

conclusion(s)

 

Les Etats-Unis sont entrés en guerre une fois qu’ils furent assurés qu’ils auraient une place égale à celle du Royaume-Uni dans le système monétaire et financier mondial après la paix, que New York égalerait Londres. Ils sont entrés en guerre au moment où la situation des Alliés était financièrement désespérée et où le remboursement des milliards de dollars prêtés devenait plus qu’incertain. Ils sont entrés après la formation du cabinet Lloyd George qui, tout à fait d’accord pour ce condominium économique et financier, l’était aussi pour une collaboration politique avec ce pays, ancienne colonie de la Couronne, qui a dépassé sa métropole mais qui partage avec elle, la même civilisation. Le président Wilson entre en guerre, aussi, contre un groupe de pays dont la philosophie politique ne permettra pas le fonctionnement d’un ordre mondial fondé sur le droit des gens.

La guerre de 1914-1918 a créé les conditions pour que les Etats-Unis prennent conscience que leur confinement à l’hémisphère américain était dépassé et que la voie transatlantique ouverte très tôt par Morgan était celle de l’avenir, de leur avenir.  

Malgré tout, malgré la quasi unanimité du vote du Sénat en 1917, cette ligne politique n'est pas partagée par tous et les divergences exposées ici et là annoncent le vote hostile du Congrès à l'égard du traité de Versailles, en mars 1920.



[1] On file vers Gênes, 1922…

[2] On trouvera l’intégralité du discours sur le site suivant : http://aufildesmotsetdelhistoire.unblog.fr/2012/04/06/le-2-avril-1917/

[4] L’expression est d’un auteur allemand Thorsten Hinz, article issu de Junge Freiheit, Berlin, n°14/2007. Voir le lien pour l’article complet (note infrapaginale précédente).

[5] L’Union comprend alors 48 États soit 96 sénateurs.

1917 : entrée en guerre des Etats-Unis (1ère partie)

publié le 17 août 2017 à 10:07 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 28 août 2017 à 15:07 ]

plan général

I. avant la guerre (avant août 1914)

Le système monétaire mondial centré sur Londres

En Amérique, la banque Morgan au centre du jeu

            - concernant l'Amérique latine (back yard of the Unites States)

            - concernant l'Europe

II. Pendant la guerre (août 1914 - début 1917)

Morgan & Co toujours aux avant-postes (fin de la 1ère partie)

L'entente des banques centrales, américaine et britannique (début de la 2ème partie)

III. L'entrée en guerre des Etats-Unis (6 avril 1917)

La crise dramatique

        - du côté américain

        - du côté britannique

Le discours du 2 avril 1917

        - le contexte

        - le texte

IV. Conclusion(s)


Voici un essai sur le problème important de l’entrée en guerre des Etats-Unis d’Amérique aux côtés des Alliés de l’Entente, le 6 avril 1917. Il est consternant de voir tant de sites ne parler que du Lusitania et du télégramme Zimmermann. Ce télégramme, c’est un peu comme l’attentat de Sarajevo : la mise au feu de la poudre, l’étincelle, mais sans poudrière, le feu ne fait que long feu… j’ai utilisé plusieurs sources qui figurent en bas de page mais cet essai que j’ai repoussé si souvent a été long à réaliser à cause de ma source principale : le Soutou. Vous ne connaissez pas le Soutou ? C’est un livre au format 14 x 22, de 966 pages dont 851 pages de texte, 74 pages de notes repoussées à la fin du livre (ce qui est une idiotie), 20 pages pour la liste des sources, 6 pages d’index et, enfin, 9 pages pour la table des matières (neuf pages). Au total, un kilo deux cents grammes, 1,211 kg exactement. Cela s’appelle "L’OR ET LE SANG" avec un sous-titre Les buts de guerre économiques de la Première Guerre mondiale [1].

I

Avant la guerre (avant août 14)

 

Le système monétaire mondial centré sur Londres

"Les États-Unis, barricadés derrière leurs droits de douanes prohibitifs, ont un développement surtout interne. Leur puissance économique est impressionnante, mais elle reste très autocentrée. Les capitaux américains ne peuvent guère rivaliser encore avec les capitaux britanniques ou allemands, ils restent dans la zone d'influence du pays, en Amérique latine ou dans le Pacifique. En revanche, les investissements britanniques restent la clé du développement américain. Surtout, les industriels et les gouvernants américains s'intéressent encore peu au reste du monde, malgré le mouvement réformiste, mené par Théodore Roosevelt, président de 1901 à 1909, qui tente d'ouvrir le pays. Mais tout se passe comme si la puissance américaine, quoique démesurée, était encore régionale". http://www.latribune.fr/

En 1914, Ce sont les Britanniques qui, par le biais essentiel de la place de Londres, dominent complètement la planète financière. ( p120-121)

"Tout au long du XIXème siècle, et jusqu'en 1914, Londres était la première place financière mondiale. (…). Avant 1914, la place de Londres était spécialisée dans le prêt : on y prêtait trois fois plus d'argent qu'à New-York et dix fois plus qu'à Paris, comme le décrivait le journaliste économique Walter Bagehot dans son livre Lombard Street, paru en 1873. La place financière tirait sa force de la puissance économique et industrielle britannique, de la puissance des entreprises britanniques, des emprunts importants qu'elles contractaient (les entreprises britanniques empruntaient beaucoup plus que leurs homologues européennes), du haut degré de bancarisation des acteurs britanniques (les Britanniques gardaient beaucoup moins leurs économies par devers eux que les Français ou les Allemands et les plaçaient dans le système bancaire, contribuant ainsi au développement du secteur financier), de la spécialisation des acteurs sur les marchés qu'ils choisissaient, de la place du Royaume-Uni dans le commerce international (en tant qu'importateur, intermédiaire ou exportateur), de la force de frappe du sterling qui était la monnaie internationale de l'époque (et qui était déjà as good as gold, JPR)". http://www.lefigaro.fr/

Cela est si vrai que l’on peut parler de "sous-développement monétaire" de la place de New-York et que beaucoup de banquiers britanniques estimaient que "New York devait prendre sa part du financement du commerce international". Prenons le cas des relations économiques entre les États-Unis et l’Amérique latine. 

Un des freins au commerce inter-américain était le fait que les transactions étaient libellés en livres et que toutes les opérations de change et de crédit avaient lieu par l'intermédiaire de Londres et du système financier britannique. Tout cela alourdissait les frais pour les exportateurs et importateurs américains; malgré l'importance des échanges de marchandises entre les deux Amériques, il n'y avait en effet aucun lien financier direct entre elles, même pas la possibilité pour un exportateur américain d'escompter à New York, en dollars, l'effet d'un client sud- américain. Il était indispensable de trouver une solution à ce problème de change et de crédit, « pour nous débarrasser, au moins partiellement, d'une dépendance à l'égard des crédits de Londres et des marchés financiers européens qui, quoique essentielle dans le passé, s'est révélée sérieusement embarrassante (…) D'autre part il faudrait également ouvrir le marché américain aux valeurs et emprunts sud-américains c'est parce que la plus grande partie de ceux-ci étaient placés jusque-là à Londres que, en dernière analyse, tout le système financier sud-américain, même pour les opérations à court terme et les changes, reposait en fait sur les banques anglaises. (Soutou, 330).

Tant et si bien que les experts parlaient de "système triangulaire". On comprend dès lors que beaucoup d’Américains aient eu envie de court-circuiter Londres et de réaliser ce que le New-York-Times appela "une doctrine de Monroe financière". Les finances de l’Amérique (de l’Arctique au Cap Horn) aux Américains ! Ce ne fut pas, pas du tout.

 En Amérique, la banque Morgan au centre du jeu

La biographie de John Pierpont Morgan (JPM) 1837-1913 apporte son lot d’informations[2]. De cette source j’extrais ce qui concerne les liens transatlantiques tissés par la banque new-yorkaise, liens sans cesse renforcés et qui feront de cette banque et ses satellites de chauds partisans du conflit..

Description de l'image JohnPierpontMorgan.jpg.JPM obtient une éducation à la fois européenne (Londres, Suisse, Allemagne) et nord-américaine. Ces liens transatlantiques expliquent sa culture internationaliste : il s’est formé à la succursale parisienne d’une banque de Philadelphie, Drexel, en 1868-1870, et séjourne souvent en France, à Paris ou à Aix-les-Bains. Sa force aura été d’impulser le glissement insensible du pôle financier et bancaire de Boston et Philadelphie vers Wall Street. Aux côtés de la banque "israélite" (Kuhn-Lœb, Seligman)[3] ou "chrétienne" (Brown, Kidder Peabody), il affirme un nouveau modèle, celui de la banque financière agissant en relais de la City puisque, jusqu’à la première guerre mondiale, une grosse partie des titres nord-américains est placée sur le Vieux Continent. "Ce "grand banquier" se dote d’un carnet d’adresses transatlantique, apte à servir de truchement entre des parties prenantes sur chaque place bancaire et financière. Il entretient sa "culture" internationale, pour la collecte d’informations sur chaque marché, chaque grande entreprise, la conjoncture, les soubresauts politiques. "En avant-garde du retournement faisant de Wall Street le leader financier du monde (après 14-18, JPR), JPM co-gère les trois emprunts anglais à New York pour financer la Guerre des Boers en Afrique du Sud en 1900-1901 (342 millions de dollars) (…)". En 1896-1904, il co-organise l’emprunt de 40 millions de dollars pour l’achat de la Compagnie française du canal de Panama ; le pool en acquiert en sous-main un bloc d’actions puis paye le solde en transportant à Paris 18 millions de dollars en pièces d’or, la plus grande opération effectuée par l’État américain hors du pays à cette date. Lors d’une panique euro-américaine en 1890-1895, les investisseurs européens vendent leurs dollars, l’État fédéral risque une crise de liquidité, voire un défaut. JP Morgan met au point à la Maison blanche l’opération de sauvetage : sur Londres, Morgan et Rothschild achètent de l’or, le transfèrent à New York, et apportent leur garantie à un emprunt privé gagé sur cet or sur 65 millions de dollars et 30 ans : ce "gold syndicate" brise la crise de confiance, ce qui permet de revendre les titres avec profit, puis un emprunt public de 67 millions en 1896, monté par JPM, dont la "force de frappe" transatlantique et surtout l’habileté juridique et financière entrent dans la légende bancaire.

La banque Morgan joue un rôle décisif par rapport à la problématique "poursuite de l’intégration panaméricaine" ou "ouverture transatlantique" ; elle est à la croisée des chemins. 

 

Concernant l’Amérique latine   

En janvier 1917, McAdoo, secrétaire d’État au Trésor – plutôt hostile aux prêts aux Alliés – demanda à Lamour, de la banque Morgan, d’étudier la possibilité de placer aux Etats-Unis des emprunts sud-américains. Morgan avec d’autres banques s’étaient intéressés à ce marché. Quoique la rémunération du capital prêté était, théoriquement, plus intéressante avec les pays latino-américains qu’avec les pays européens, le manque de limpidité des informations et la méfiance du public états-unien ainsi que le refus des gouvernements latino-américains d'offrir des garanties acceptables réduisaient l'efficacité des efforts de ces banques, car le groupe ne pouvait pas se permettre de garder indéfiniment sur les bras les valeurs sud-américaines. C’est ainsi que ces banques menées par Morgan avaient acheté pour 15 millions de dollars d’obligations des chemins de fer argentins mais n’avaient pas pu en placer une seule dans le public (Soutou, 337). Dans ces conditions il n'est pas étonnant que 160 millions de dollars seulement d'emprunts sud-américains aient été placés au total à New York avant 1917, alors que durant les années de neutralité 750 millions de dollars d’emprunts européens y étaient placés chaque année.

Par conséquent, c’est pour l’Europe que Morgan a les yeux de Chimène. L’Europe où Morgan est présent depuis longtemps avec un correspondant à Londres et les discussions de la Round table.

Concernant l’Europe

"(…) des contacts capitaux (sic, JPR) furent noués dès avant la guerre entre Lloyd George et tout un groupe conservateur très original : celui de la Round Table, présidé par Lord Milner, comptant (….), Philippe Kerr - futur secrétaire de Lloyd George en 1916 -, Hankey, le très influent responsable du Cabinet Office, Robinson - par la suite Dawson - au Times, (…) Lord Astor qui avait racheté l'Observer en 1911. Tout ce groupe a en commun l'exaltation de l'Empire, mais aussi la conviction que la sécurité de celui-ci face à l'Allemagne devra reposer sur un rapprochement étroit, "anglo-saxon", avec les Etats-Unis. C'est une forme d'atlantisme avant la lettre qui annonce, nous le verrons, les choix fondamentaux de décembre 1916. Notons à ce sujet que la Round Table avait une branche américaine, où l'on trouvait Walter Lippmann et Thomas Lamont, de la banque Morgan" (195).

Ainsi donc, dès avant la guerre, on trouve la banque américaine Morgan au sein d’un groupe de réflexion britannique, groupe qui constituera l’armature du War cabinet de décembre 1916, celui de la guerre à outrance avec Lloyd George – comme la présidence Clemenceau, en France – dont les problèmes financiers seront réglés par la même banque Morgan.

II

Pendant la guerre (août 1914-début 1917)

 

Les problèmes financiers sont rapidement posés. La victoire française sur la Marne, début septembre 14, sonne l’échec du plan allemand d’anéantissement de la France et la "course à la mer" annonce une guerre longue et indécise. Dès que les effets économiques et financiers de la guerre se font sentir - avec l'accroissement des exportations américaines vers l'Europe, la rapide disparition des ventes Alliées aux États-Unis, et conséquemment, la position créditrice des États-Unis (lesquels étaient largement débiteurs des Alliés avant 1914) - les dirigeants américains commencent à évaluer les conséquences économiques du nouvel état de choses pour l'après-guerre, et à intégrer dans leur vision du monde leur naissante suprématie. "En particulier, la force du dollar et la puissance capitaliste de New York devaient leur permettre de façonner la paix et d'imposer, à l'ennemi battu comme aux Alliés, l'ouverture du monde non seulement aux idéaux politiques des États-Unis, mais aussi à leurs marchandises et à leurs capitaux. En même temps, la nature même des instruments de cet impérialisme financier très particulier nécessitait un minimum de collaboration avec les autres participants du jeu international, et en particulier la Grande-Bretagne, sous peine de perdre toute efficacité". Ces spéculations parcourent les esprits des Américains dès la fin de l’année 1914.


Morgan&Co toujours aux avant-postes

La banque new-yorkaise (Morgan Junior a succédé à son père en 1913, photo ci-dessous) poursuit sans hésiter ses investissements financiers tant en France qu’en Angleterre. Avec l'accord de l'Administration et par l'entremise de Morgan, toute une série de prêts sont consentis :

John Pierpont Morgan, Jr.jpg-emprunt franco-anglais de 500 millions de dollars en octobre 1915 pour cinq ans ;

-emprunt français de 100 millions pour trois ans en juillet 1916 ;

-emprunt anglais de 250 millions pour deux ans en août 1916 ;

-50 millions pour la ville de Paris à cinq ans en septembre 1916 ;

-300 millions pour la Grande-Bretagne à trois et cinq ans en octobre 1916.

Soit, pour ces exemples seulement, un total de 1,2 milliard de dollars. Comme on le voit, les remboursements commenceraient en 1918 et s'échelonneraient jusqu'en 1921, avec d'ailleurs dans certains cas des possibilités de prolongation. Il y avait accord complet entre Lamont de la banque Morgan et Strong [4] sur cette stratégie : la politique souhaitée par Strong des prêts aux Alliés à moyen terme, dont les remboursements échelonnés après la guerre viendraient à point pour maintenir l'équilibre international des États-Unis, malgré les retraits d'or prévus. Selon l’encyclopédie Wiki, toutes les munitions achetées par la Grande-Bretagne aux États-Unis l'ont été via une des sociétés créées par J.-P. Morgan jr, successeur de son père (et le ministre britannique chargé des munitions n’était autre que Lloyd George, membre –comme Morgan Jr- de la Round table). Morgan Jr mit également sur pied un groupement d'environ 2.200 banques[5] qui accordèrent un prêt de 500 millions de dollars aux Alliés. Morgan Jr mit donc ses pieds dans les pas de son père. Il était très amoureux de l’Europe et de la France en particulier.

Une commission parlementaire américaine enquêta, sous la présidence FD. Roosevelt, sur les causes de l’entrée en Guerre des États-Unis en 1917. Une de ses conclusions les plus commentées fut la suivante :

"Entre 1915 et avril 1917, les USA ont prêté à l’Allemagne 27 millions de dollars. Durant la même période, les USA ont prêté au Royaume-Unis et à ses alliés 2,3 milliards de dollars soit 85 fois plus. La conclusion a été tirée que les USA sont entrés en guerre parce qu’il était dans leur intérêt commercial que le Royaume-Uni ne soit pas vaincu" (et donc dans l’incapacité de rembourser ces dettes, JPR).

Il va sans dire qu’en 1917, beaucoup d’Américains savaient cette distorsion entre les prêts aux pays de l’Entente et ceux accordés au Reich (quasi nuls). Ainsi, McAdoo, secrétaire d’État au Trésor, signala au président Wilson (3 janvier 1917) "cet extraordinaire manque de prévoyance" dont faisait preuve la banque américaine en prêtant de l’argent aux belligérants au lieu de racheter les valeurs qu’elle avait simplement acceptées comme collatéral [6]. Cette situation périlleuse –alors que la révolution de février en Russie change la donne sur le front Est- explique la teneur du télégramme expédié à Washington par Page, ambassadeur américain à Londres, qui indique que France et Angleterre sont arrivées "au bout de leur possibilités financières" et qui évoque "(notre) entrée en guerre qui peut-être serait le seul moyen de maintenir notre actuelle position commerciale prédominante et d’empêcher une panique" (5 mars 1917).

Ce constat de Page est confirmé par les propos de J.M. Keynes qui, fin février-début mars 1917, déclare qu’il ne reste plus à son pays que "quelques semaines d’achat" aux États-Unis, pour finalement dire "qu’il faudra prendre des mesures désespérées"[7].

Morgan et ses banques satellites demeurèrent fidèles à cette stratégie de prêts aux Alliés, envers et contre tout, y compris contre le gouvernement américain et, surtout, le Federal Reserve Board présidé par Harding à partir de 1916. C’est ainsi que Davison, un des plus hauts dirigeants de Morgan Co, déclara devant ce même Board (18-XI-1916) que les Anglais achetaient pour 10 millions de dollars par jour aux États-Unis et qu’il ne fallait pas en refusant des prêts, interrompre cette tendance lourde qui faisait des Américains "les maîtres du monde !" (sic), Soutou. 



[1] Chez FAYARD, édition de 1989.

[2] Disponible gratuitement sur le net. Lien : http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/08/17/j-p-morgan-le-mythe-du-super-banquier_3462724_3234.html texte d’Hubert Bonin, professeur d’histoire économique à Sciences Po Bordeaux.

[3] Ces banques ne peuvent ignorer que, à chaque élection générale, sous le 2° Reich, se présente tout à fait légalement un parti antisémite. Leur penchant naturel les porte vers les Alliés.

[4] Gouverneur de la Federal Reserve Bank of New-York durant 14 ans, de 1914 à sa mort (1928). Il exerça une grande influence sur le Federal Reserve System.

[5] Il y avait environ 10.000 banques aux États-Unis, paradis pour Bonnie and Clyde…

[6] Le collatéral est livré par l'emprunteur au prêteur en contrepartie des liquidités prêtées.

[7] A cette date, Keynes est haut-fonctionnaire à la division du Trésor chargée du financement de la guerre.

Honneur et gloire aux manifestants américains du 1er mai 1886 !

publié le 1 mai 2015 à 03:31 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 3 juil. 2015 à 02:45 ]


     On dit souvent que les Etats-Unis d'Amérique n'ont pas de tradition de luttes syndicales, ouvrières et salariées. C'est pécher par ignorance ! Et ne pas connaître le livre formidable d' Howard Zinn dont j'ai souvent exploité la richesse documentaire himalayenne (1). Sait-on que l'histoire du 1er mai a débuté aux États-Unis, à Chicago précisément ? Voici un article qui retrace ces évènements dramatiques : le 1er mai est né dans le sang. Parmi ces héros, l'auteur dégage la noble figure de Lucy Parsons...
        J.-P. R.

    (1) voir : Howard Zinn, Une histoire populaire américaine, d'Olivier Azam et Daniel Mermet, France, 1h41.
      également :   http://www.humanite.fr/howard-zinn-une-histoire-populaire-par-en-bas-572612

À l'origine du 1er Mai : Lucy Parsons, la veuve des martyrs de Chicago

     Le 1er mai 1886, la grève est lancée à Chicago. Le 4 mai s’abat la répression. Jugés, quatre hommes sont pendus dont Albert Parsons. Sa femme, Lucy, poursuivra la lutte jusqu’à sa mort. À 88 ans, la police la considère toujours comme une menace « plus dangereuse que mille insurgés ».

par Hernando Calvo Ospina

 

    En hommage aux cinq martyrs de Chicago, le Congrès des ouvriers socialistes qui se tenait à Paris en 1889 (en raison du centenaire de la Révolution, JPR) instaura le 1er mai comme la Journée internationale des travailleurs et des travailleuses. L’année suivante, cette journée fut commémorée pour la première fois. Lucy Parsons était déjà connue comme la « veuve mexicaine des martyrs de Chicago ». Fille d’un Indien de l’Alabama et d’une Mexicaine noire, Lucy Gonzalez naquit esclave en 1853, dans un hameau du Texas, un territoire qui, cinq ans plus tôt, faisait partie du Mexique. Orpheline à trois ans, on l’envoya dans les champs de coton dès qu’elle fut en mesure de travailler. À dix-neuf ans, elle épousa Albert Parsons. Quasiment considérés comme un couple illégal, car la mixité raciale était pratiquement interdite dans les États du Sud, ils faisaient partie du petit nombre d’activistes pour le droit des Noirs. Pour ces deux raisons, les menaces de mort à leur encontre les obligèrent à partir pour Chicago en 1873. Pour survivre, Lucy confectionnait des vêtements pour femmes et il travaillait dans une imprimerie. Elle se mit à écrire pour des journaux syndicaux, sur des sujets tels que le chômage, le racisme, ou le rôle des femmes dans les organisations politiques.

    La militante Lucy fut très bien accueillie par les ouvrières, notamment dans les fabriques textiles, là où l’exploitation était la plus féroce. Avec le soutien d’Albert, elle participa à la création de l’Union des femmes ouvrières de Chicago, reconnue en 1882 par l’Ordre des nobles chevaliers du travail . Un grand triomphe : jusqu’alors, le militantisme féminin n’était pas admis.

    La lutte pour la journée de huit heures devint la principale revendication nationale. Les travailleurs appelèrent à une grève pour le 1er mai 1886. Lucy et Albert défilèrent avec leurs enfants. Ils étaient tendus et prudents : dans l’éditorial du Chicago Mail, Albert et un autre compagnon de lutte étaient taxés de « dangereux voyous en liberté ». Et le journal exigeait : « Dénoncez-les aujourd’hui. Ne les perdez pas de vue. Signalez-les comme personnellement responsables de toute difficulté qui pourrait survenir. » À Chicago, où les conditions de travail étaient pires que dans d’autres villes, les grèves et les mobilisations se poursuivirent.

    Le 4 mai, lors du rassemblement organisé au Haymarket Square, Albert prit la parole. Il restait quelque deux cents manifestants sur la place lorsque la police chargea. Une bombe de fabrication artisanale explosa, tuant un officier. Les forces de l’ordre ouvrirent le feu. On ne connut jamais le nombre exact de morts. L’état d’urgence et le couvre-feu furent décrétés. Les jours suivants, des centaines d’ouvriers furent arrêtés. Certains furent torturés. Sur les trente et une personnes mises en examen pour l’affaire de la bombe, huit furent incriminées. Le 21 juin, le procès débuta. Après s’être entretenu avec Lucy, Albert se présenta face à la cour pour déclarer : « Vos honneurs, je suis venu afin que vous me jugiez avec tous mes compagnons innocents. » Le procès ne fut qu’une mascarade, aggravée par la campagne de diffamation lancée par la presse. Ce fut un véritable lynchage. Le jury déclara les huit accusés coupables. Cinq, dont Parsons, furent condamnés à mort par pendaison.

    José Marti, futur apôtre de l’indépendance de Cuba, assistait au procès. Le 21 octobre, dans un article publié par le quotidien argentin la Nacion, il décrivit le comportement de Lucy lorsque la sentence fut prononcée : « La mulâtresse de Parsons est là, inflexible et intelligente comme lui, celle qui ne cille pas des yeux même dans les pires situations, qui parle avec une vibrante énergie dans les rassemblements publics, qui ne s’évanouit pas comme les autres, qui ne laisse apparaître aucun mouvement sur son visage lorsqu’elle entend la condamnation féroce (…). Elle appuie une joue contre son poing fermé. Elle ne regarde pas, ne répond pas ; on remarque un tremblement croissant de son poing… »

    Pendant presque un an, Lucy, accompagnée de ses enfants, parcourut le pays pour faire connaître la vérité, suscitant un immense mouvement de solidarité. Mais le 11 novembre 1887, la sentence fut exécutée. « Tu es une femme du peuple, et je te confie au peuple… » lui a écrit Albert avant de mourir. Les patrons appliquèrent la journée de huit heures. Le sacrifice des martyrs ne fut pas vain. Après la mort de son époux, Lucy continua à organiser les ouvrières. En juin 1905, lors de la création de l’Organisation des travailleurs ouvriers du monde (Industrial Workers of the World, JPR), à Chicago, parmi les douze femmes présentes, Lucy fut la seule à prendre la parole. « Nous autres, les femmes de ce pays, nous n’avons aucun droit de vote. Le seul moyen est de prendre un homme pour nous représenter (…) et cela me paraîtrait étrange de demander à un homme de me représenter (…). Nous sommes les esclaves des esclaves… » Elle répétait que la libération des femmes n’aurait lieu qu’en luttant avec les hommes pour l’émancipation de la classe ouvrière. À quatre-vingts ans, elle continuait à conseiller, à former. En février 1941, à quatre-vingt-huit ans, elle fit sa dernière apparition publique et l’année suivante, déjà aveugle, elle fut surprise par la mort dans l’incendie de sa maison. Même morte, la police la considérait encore comme une menace, « plus dangereuse que mille insurgés » : ses milliers de documents et livres furent saisis.

référence de l'illustration : ©The Granger Collection NYC/Rue

Mercredi, 29 Avril, 2015
L'Humanité

Hernando Calvo Ospina est l'auteur de Latines, belles et rebelles,
aux Éditions 
le Temps des Cerises. 2015,
200 pages, 15 euros.


301940 Image 0
                                                photo collections MUSEUMCA

1955, Montgomery (Alabama - USA) : la lutte pour les droits civiques commence

publié le 9 févr. 2013 à 03:05 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 18 déc. 2014 à 15:28 ]

    Aujourd’hui, alors que sort, selon la tradition hollywoodienne - c’est-à-dire Barnum tonitruant - le film sur Lincoln-qui-a-aboli-l’esclavage, c’est le centième anniversaire de la naissance d’une ouvrière du textile afro-américaine. Anonyme, inconnue, invisible, comme toutes les ouvrières du textile afro-américaines, elle sort de l’anonymat par un geste héroïque : elle refuse de se lever pour donner sa place assise à un homme blanc, dans l’autobus qui la ramène chez elle après une journée de labeur. Rosa Parks -c’est son nom - entre dans l’histoire de la pire des façons : arrestation, emprisonnement. Mais elle ouvre un chemin qui deviendra une grand-route. J.-P. R.


 Rosa Parks, la femme qui s’est tenue debout en restant assise

ROSA PARKS, la femme qui s’est tenue debout en restant assise.

 

    Par Christophe DEROUBAIX

    Journaliste à L’Humanité.

 

 

    Née il y a cent ans, cette jeune couturière a participé au basculement de l’histoire des États-Unis en refusant, en 1955, de céder sa place à un Blanc dans un bus de ­Montgomery (Alabama).  À cette époque, l’apartheid à l’américaine réprime mais l’apartheid à l’américaine s’effrite. 

 

    «Elle s’est assise pour que nous puissions nous lever. Paradoxalement, son emprisonnement ouvrit les portes de notre longue marche vers la liberté» déclara Jesse Jackson. Le 1er décembre 1955, à Montgomery, en Alabama, dans le Sud profond, Rosa Parks, couturière de quarante-deux ans, s’est, en effet, assise. Elle a, plus exactement, refusé de se lever pour céder la place à un Blanc. Voici le témoignage qu’elle en a livré : «D’abord, j’avais travaillé dur toute la journée. J’étais vraiment fatiguée après cette journée de travail. Mon travail, c’est de fabriquer les vêtements que portent les Blancs. Ça ne m’est pas venu comme ça à l’esprit, mais c’est ce que je voulais savoir : quand et comment pourrait-on affirmer nos droits en tant qu’êtres humains ? Ce qui s’est passé, c’est que le chauffeur m’a demandé quelque chose et que je n’ai pas eu envie de lui obéir. Il a appelé un policier et j’ai été arrêtée et emprisonnée ».

 

Ségrégation inconstitutionnelle

    L’apartheid à l’américaine réprime mais l’apartheid à l’américaine s’effrite. En mai 1954, dans l’arrêt Brown versus Board of Education, la Cour suprême a déclaré inconstitutionnelle la ségrégation raciale dans l’éducation. Le Sud raciste résiste, évidemment, tandis que le pouvoir fédéral regarde ailleurs, pour l’instant.

    Rosa Parks, née en 1913 à Tuskegge, à cinquante kilomètres de Montgomery, ne fut pas la première à «désobéir». En 1944, Jackie Robinson, le premier joueur noir de la ligue professionnelle de base-ball, avait refusé d’être cantonné dans la partie du bus réservée aux «non-Blancs». Traduit devant une cour martiale, il fut acquitté. À Montgomery même, en mars 1955, une adolescente de quinze ans, Claudette Colvin, outrepasse l’interdit raciste. Mais c’est l’acte d’une couturière anonyme qui sert de déclencheur et de catalyseur. Dès le lendemain de son emprisonnement, les Noirs boycottent la compagnie de bus. Les différentes associations et églises se fédèrent au sein du Mouvement pour le progrès de Montgomery. Elles placent à sa tête un pasteur de vingt-sept ans venu d’Atlanta, Martin Luther King. Le mouvement formule trois revendications immédiates : la liberté pour les Noirs comme pour les Blancs de s’asseoir où ils veulent dans les autobus ; la courtoisie des chauffeurs à l’égard de tout le monde ; l’embauche de chauffeurs noirs.

 

        K.K.K.


File:Ku Klux Klan members march down Pennsylvania Avenue in Washington, D.C. in 1928.jpg

Le Ku Klux Klan se démène comme jamais pour endiguer la vague montante du mouvement des droits civiques mais, le 4 juin 1956, la Cour fédérale de district condamne les règles ségrégationnistes en vigueur dans les transports. Le maire de Montgomery se tourne vers la Cour suprême. Le 13 novembre, la plus haute juridiction du pays confirme l’inconstitutionnalité de cette pratique ségrégationniste.

Rosa Parks a gagné. D’une flammèche, elle a embrasé la poudre dormante des consciences. Le mouvement des droits civiques est désormais sur son orbite. Dans son "Histoire populaire des États-Unis", l’historien américain Howard Zinn souligne que « Montgomery allait servir de modèle au vaste mouvement de protestation qui secouerait le Sud pendant les dix années suivantes : rassemblements religieux pleins de ferveur, hymnes chrétiens adaptés aux luttes, références à l’idéal américain trahi, engagement de non-violence, volonté farouche de lutter jusqu’au sacrifice »[1].

Marche des droits civiques

    Cette «longue marche» prendra presque une décennie avant d’atteindre sa destination, fera une étape décisive à Washington, en août 1963, pour la grande marche des droits civiques et le discours de Martin Luther King «I Have a Dream». En 1964 et 1965, le président démocrate Lyndon Johnson signe, respectivement, la loi sur les droits civiques puis la loi sur le droit de vote. Quant à Rosa Parks, elle poursuivit son engagement, travailla avec le représentant afro-américain du Michigan, John Convers. En 1987, elle créa le Rosa and Raymond Parks Institute for Self Development qui organisait des visites en bus pour les jeunes générations en leur faisant découvrir les sites importants du mouvement pour les droits civiques. En 1990, Nelson Mandela, tout juste libéré de prison, lui rend visite à Detroit, où elle a établi domicile.

    C’est là qu’elle décède le 24 octobre 2005. Dans tout le pays, les drapeaux sont descendus à mi-mât. Sa dépouille reste exposée durant deux jours dans la rotonde du Capitole pour un hommage public. À l’autre bout du Mall, trône la statue géante d’Abraham Lincoln, le président qui abolit l’esclavage, promesse d’une aube nouvelle pour les Noirs d’Amérique qu’il fallut encore un siècle pour entrevoir.

    De l’annonce de son décès à son enterrement, les premières places des bus de Montgomery restèrent vacantes. On y trouvait une photo de Rosa entourée d’un ruban et cette inscription : «La société de bus RTA rend hommage à la femme qui s’est tenue debout en restant assise».

    «L’arme de l’amour».  En 1956, un reporter du New York Times couvre l’une des réunions de boycott. Il est impressionné par le talent de tribun de Martin Luther King qu’il cite longuement : «Nous avons subi les humiliations ; nous avons supporté les injures ; nous avons été maintenus dans la plus profonde oppression. Et nous avons décidé de nous dresser, armés de la seule protestation. C’est une des grandes gloires de l’Amérique que de garantir le droit de protester. Même si nous sommes arrêtés chaque jour, si nous sommes piétinés chaque jour, ne laissez jamais quelqu’un vous abaisser au point de vous forcer à le haïr. Nous devons user de l’arme de l’amour. Nous devons faire preuve de compassion et de compréhension envers ceux qui nous détestent. Nous devons réaliser que tant de gens ont appris à nous détester et qu’ils ne sont finalement pas totalement responsables de la haine qu’ils nous portent. Mais nous nous tenons au tournant de la vie et c’est toujours l’aube d’un nouveau jour.»





[1] Page 512, extrait du chapitre XVII du livre de H. ZINN bien connu des lecteurs de ce site, chapitre consacré à la lutte pour les droits civils et politiques (JPR).

« La nuit du chasseur » de Charles Laughton (1955)

publié le 25 sept. 2012 à 01:00 par Jean-Pierre Rissoan

lien :
« La nuit du chasseur » de Charles Laughton (1955)
analyse du film avec paragraphe important sur le double colonisation religieuse en Nlle-Angleterre, Pilgrim Fathers et Puritans Fathers, double colonisation qui a marqué définitivement l'Amérique.

Les Etats-Unis et le droit de la guerre (Les Gi américains urinent sur le cadavre de leurs ennemis…)

publié le 13 janv. 2012 à 06:34 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 20 janv. 2015 à 15:23 ]

    La photo de l’agence Reuters fait le tour du monde au grand plaisir de You tube. On y voit quatre GI, verge hors de la braguette du battle dress, urinant sur le cadavre d’Afghans dont un était sur un brancard. C’est la réitération des clichés pris dans la prison d’Abou Ghraib, en 2004, qui concernaient, alors, des détenus irakiens. Ces moines-soldats [1] donnent ainsi une idée de la civilisation exportée par les Américains dont nous sommes compagnons d’armes en Afghanistan et au sein de l’OTAN.

    Comme d’habitude, des voix puritaines s’élèvent aux Etats-Unis - certaines sincères, d’autres parfaitement hypocrites- pour condamner de tels agissements. Mais elles prêchent dans le désert. Depuis plus d’un siècle, le traitement de l’ennemi comme "unter-Menschen" est chose courante dans ce pays. Les soldats yankees se sont entrainés contre les Noirs et surtout les Indiens.


Lors de la guerre des Philippines (1899-1902)


    Les motivations d’abord : « Nulle terre en Amérique ne surpasse en fertilité les plaines et les vallées de Luçon. Le riz, le café, le sucre, la noix de coco, le chanvre, … le bois des Philippines peut fournir le monde entier pour le siècle à venir. Etc...  » s’écrie Albert Beveridge devant le Sénat des Etats-Unis.

    Les méthodes ensuite : Un volontaire de l'État de Washington écrivit que « notre esprit combatif était au plus haut et nous voulions tous tuer du "nègre" (…). On les a tirés comme des lapins ». La Ligue anti-impérialiste américaine publia, en effet, des lettres de soldats faisant leur service aux Philippines. Un capitaine originaire du Kansas écrivait : « La ville de Caloocan était censée abriter dix-sept mille habitants. Le 20° (régiment) du Kansas est passé par là et maintenant il n'y a plus âme qui vive à Caloocan». Un simple soldat du même régiment affirma : « J'ai mis moi-même le feu à plus de cinquante maisons de Philippins après la victoire de Caloocan. Des femmes et des enfants ont été victimes de nos incendies».

    « Tuer du nègre »… voilà bien un héritage de violence selon le mot d’Audouin-Rouzeau. Mais aux Etats-Unis, l’héritage est lourd. « La guérilla est combattue non seulement par la destruction systématique des récoltes et du bétail, mais aussi par l'enfermement en masse de la population dans des camps de concentration où la faim et la maladie la réduisent ». Le général Jacob H. Smith donne l'ordre explicite de transformer l’île de Samar [2] en une "lande désolée" (Howling Wilderness). « I want no prisoners. I wish you to kill and burn, the more you kill and burn the better it will please me. I want all persons killed who are capable of bearing arms in actual hostilities against the United States» (Miller, p.220). Et, selon Smith, tous les hommes de plus de dix ans sont capables de manier le fusil, d’où le terrible "Kill every one over ten"[3]. Exploitant les travaux d’un historien américain, Brian McAllister Linn (Texas A&M University), le professeur Losurdo écrit [4] « Il ne s'agit pas (de la part de Smith, JPR) d'un geste isolé : il faut faire son profit -confirme le secrétaire à la Guerre lui-même - "des méthodes que nous avons expérimentées avec succès dans l'Ouest au cours de nos campagnes contre les Indiens" ». Le génocide indien, autre héritage toujours présent. Quant à la Scorched earth tactics, la technique de la "terre brûlée", elle est bien connue des Américains, les Indiens en savent quelque chose mais les Géorgiens aussi (cf. III. GUERRE DE SÉCESSION : WILLIAM T. SHERMAN). C’est un héritage anglais (The charge of the light brigade (1936).

    L’historien R. Leckie [5] décrit un autre apport des Américains à la civilisation : « Les Philippins conduisaient un type de guerre basé sur la terreur. Les Américains y répondirent avec tout autant de cruauté. Ils développèrent une "torture à l'eau" (water cure) qui fit frémir même les Espagnols. Si un Philippin capturé refusait de dévoiler des informations militaires, cinq ou six gallons d'eau lui étaient déversés de force dans la gorge jusqu’à ce que son corps devienne un "objet horrible à regarder". Ensuite, on faisait sortir l'eau en lui mettant les genoux sur l'estomac. Le traitement était répété jusqu'à ce que le prisonnier parle ou meure ». C’est l’usage de la « water cure » qui permit aux Américains de connaître le site du PC des révolutionnaires philippins (S.C.Miller[6]). Le gouverneur civil Taft admit devant le Congrès : « the so called water cure had been used on some occasions to extract information ». Les descendants des Pères puritains ont donc torturé.


La lutte contre les Japonais (1941-1945).


    Le racisme à l’égard des Japonais est immédiat aux Etats-Unis. En 1906, un jeune d’âge scolaire, dont le père était japonais, se voit refuser son inscription dans une école de San Francisco [7]. Après Pearl Harbour, le racisme WASP va encore frapper. On a vu comment ces derniers traitèrent les Noirs esclaves, les Indiens ; leur mépris des humains de "race jaune" est du même acabit.

    Pour le GI moyen, le Japonais est soit « a monkey » soit « an ape » mais dans de plus hautes sphères, plus intellectuelles, on n’est pas loin de penser la même chose : « L’irruption de la guerre du Pacifique dans les années 40 a provoqué une rupture nette dans la perception des Japonais par les Américains. On est passé d’une perception d’avant-guerre faite de mépris et de dédain (le conservateur de la division d’anthropologie de la Smithsonian Institution avait informé le Président que le crâne des Japonais montrait un développement "en retard de 2000 ans par rapport aux nôtres" cependant que l’idée était largement répandue au sein des experts militaires occidentaux que les Japonais faisaient de mauvais pilotes qui "ne pouvaient viser juste parce que leurs yeux étaient bridés") à une perception liée à la guerre qui en faisaient des combattants très efficaces mais moralement des sous-hommes, des bêtes»[8]. D’où le cri de guerre des GI qui débarquaient en hurlant : « Kill the Japs bastards ! Take no prisoners ».

    Dans son livre « La guerre sans merci », J.W. Dower publie des illustrations d’époque qui sont sans ambigüité. Surpris par l’extrême rapidité de la progression des Japonais, les Américains les vivent dans un premier temps comme des êtres immondes, au sens premier, c’est-à-dire pas de ce monde. Aussi les caricaturistes donnent au soldat japonais le corps de King-Kong ou alors c’est une horde de singes qui volent de lianes en lianes à la vitesse de l’éclair. Le Japonais peut être aussi une nouvelle espèce de pou : le louseous japonicas (sic). Face à la bête immonde, un seule recours la …civilisation, mot écrit sur un énorme revolver pointé sur la tête d’une sorte de gorille, revolver sur la gâchette duquel un doigt est appuyé. La civilisation, c’est la main -américaine- qui va faire usage du revolver.

    Tout cela invite les GI à ne pas faire de manières. Voici l’article publié par le correspondant de guerre du journal Atlantic Monthly : Traduction proposée : « Nous avons tué des prisonniers de sang froid, détruit des hôpitaux, tiré sur des bateaux de sauvetage, tué ou maltraité des civils, achevé les blessés, jeté le corps d’ennemis agonisants avec celui des morts dans la même fosse, et, dans le Pacifique, on a fait bouillir des crânes pour en enlever la chair et fabriquer des ornements de table pour amoureux, on a même fabriqué des coupe-papiers avec leurs os »[9]. On sait que l’un de ces soldats eut la délicatesse d’envoyer un de ses coupe-papiers au président F.D. Roosevelt !

    La déspécification - c’est-à-dire le fait de sortir l’ennemi de l’espèce humaine ce qui autorise moralement son extermination - est une animalisation dans la guerre du Pacifique selon Audouin-Rouzeau[10].

« De la part des Américains à l’encontre des Japonais on retrouve ici aussi les atteintes au visage (oreilles en particulier), atteintes pouvant aller, plus rarement il est vrai, jusqu’aux décapitations. Des témoignages irréfutables attestent également des pratiques scatologiques de profanation du corps adverse. D'autres gestes ont été plus loin peut-être en termes d'animalisation de l'adversaire japonais. Ainsi la liquidation au lance-flammes des soldats qui se rendent ne peut-elle s’apparenter à une« cuisson » de ce dernier, au même titre que celle d'un gibier ? Les "concours de tir" ne peuvent-ils pas être décryptés également en termes de chasse à l'homme ? L'anthropologie insiste sur les liens étroits qui existent entre chasse et guerre, comme entre celle-ci et l'abattage du bétail. Or, c'est bien de cela qu'il est question en matière d'atrocités de champ de bataille, où l'animalisation du corps adverse s'inscrit décidément comme un réflexe récurrent ».

    Le lien avec le passé est fait par ces "fétiches, ces cadeaux" que ramènent les vétérans : les scalps de Japonais. Les guerres indiennes loin d’être un passé qui n’arrive pas à passer sont plutôt un haut fait d’armes always fashionable.

    

    « Vietnam, terre d’Indiens »


    « À leur tour » écrit Stannard « les soldats américains récupèrent quelques morceaux de squelettes vietnamiens, en guise de souvenir, comme avaient fait leurs pères lors de la 2° Guerre mondiale ». Le VietNam c’était « une terre d’Indiens »[11] pour les GI qui, donc, pratiquèrent les mêmes méthodes que leurs ancêtres. Dont la fameuse et habituelle Scorch Earth tactic. Brûler la terre au lance-flamme eût demandé trop de temps, surtout dans ce pays de rizières inondées….l’agent orange lui fut préféré. Guerre chimique abominable qui a toujours des conséquences[12]. « "De tous les crimes de guerre, celui de l’agent orange au Vietnam est particulièrement hideux". La guerre américaine contre le Vietnam a sans doute atteint un sommet dans l'histoire des crimes contre l'humanité. Non seulement il y fut déversé quatre fois le tonnage de bombes larguées durant toute la Seconde Guerre mondiale, mais il fut la cible d'une gigantesque guerre chimique que Washington a appelée "Operation Ranch Hand" (ouvrier agricole). Avec quatre-vingt-quatre millions de litres de défoliants pulvérisés en dix ans, elle visait à raser les forêts tropicales ainsi qu'à empoisonner les récoltes, les populations et les combattants. Le plus connu de ces défoliants l'agent orange, ainsi nommé en raison des bandes de couleur peintes sur les fûts contenant le poison, représenta à lui seul 62. % du volume déversé sur le Viêt Nam »[13].

    Mais, de même que les Japonais ont un cerveau qui présente un développement de 2000 ans de retard par rapport au cerveau génial de l’Américain moyen, de même, « le cerveau des Vietnamiens est aussi ratatiné que la jambe d’un poliomyélite et leur capacité de raisonnement est à peine au-dessus de celle d’un enfant américain de six ans »[14].

    Il suffit d’évoquer le nom du village de My-Lai pour rappeler le degré de barbarie auquel peuvent parvenir certains militaires américains dans la continuité de beaucoup de leurs prédécesseurs.

     Je m’arrête là. Tout est explicite. Pour essayer d’expliquer de tels comportements, il faut remonter aux origines de l’histoire américaine. Origines qui se situent en Angleterre. Les Anglais ayant à l’égard des Irlandais un comportement ignoble, comportement qu’ils décalquèrent lorsqu’ils virent devant eux des Indiens improbables. Quant au racisme à l’égard des Noirs, les WASP trouvèrent suffisamment d’éléments dans leur lecture spécifique de la Bible pour tout justifier.



[1] Ils vont tous à l’office, soyez en sûrs, et l’Amérique est le bras armé de Dieu.

[2] Où eut lieu le massacre de quarante soldats américains par les combattants philippins.

[3] “Tuez tous ceux qui ont plus de 10 ans”.

[4] Dans son livre “le révisionnisme en histoire”.

[5] The Wars of America, cité par LOSURDO.

[6] « Benevolent Assimilation », The American Conquest of the Philippines, 1899-1903, New-Haven - -Londres, Yale University Press, 1982, 340 pages.

[7] "Humiliations dont le Petit Journal illustré du 16 décembre 1906 se faisait déjà l’écho dans un article titré La grande querelle du petit Jap et de l'oncle Jonathan. «On connaît le point de départ de l'incident assez alarmant qui divise, en ce moment, les Japonais et les Américains, plus particulièrement les citoyens de l'État de Californie. Les Américains, très entichés, comme on le sait, de leurs préjugés de races, entendent traiter les Japonais comme des barbares exclus de la civilisation occidentale ; ils ont interdit l'entrée des écoles publiques de San-Francisco aux enfants des Japonais, très nombreux en cette ville. Le Japon proteste contre cette exclusion. De leur côté, les autorités de l'État de Californie entendent la maintenir, sans que le pouvoir central ait le droit d'intervenir. Voici le fait qui a déterminé la querelle,(…) ". Extrait d’une citation de Wikipaedia (article : principe de l’égalité des races).

[8] STANNARD, American Holocaust, the conquest of the new World, Oxford University Press, New York, 1992.

[9] STANNARD, qui cite le livre « war without mercy ».

[10] AUDOUIN-ROUZEAU, La violence de guerre.

[11] Le mot est du Général Maxwell Taylor lui-même, prononcé lors de son témoignage devant une commission d’enquête du Congrès américain (cité par STANNARD).

[12] Cf. L’HUMANITE du 27 mai 2009 sur « le crime de guerre dénoncé par un tribunal d’opinion » (associations internationales de juristes) ; et LE MONDE du 27 avril 2005 : « Viet Nam : les oubliés de la dioxine » (conséquences tératogènes de cet herbicide toxique sur la procréation).

[13] Dominique BARI, l’Humanité du 9 septembre 2010. Compte rendu du tout nouveau livre "AGENT ORANGE - APOCALYPSE VIÊT NAM, d'André Bouny, préface d'Howard Zinn, avant-propos de William Bourdon, plus de cent illustrations, cartes et photographies. Éditions Demi-Lune, 2010, 416 pages".

[14] STANNARD, page 253. « Their minds were the equivalent of "the shriveled leg of a polio victim", their "power of reason only slightly beyond the level of an American six-year old », U.S. Embassy's Public Affairs Officer, John Mecklin.

« THE PATRIOT », G. Washington, les loyalistes noirs.

publié le 8 sept. 2011 à 02:14 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 3 janv. 2016 à 15:23 ]

    Suite à la critique sur le film « The patriot » les chemins de la liberté», je complète quelques informations sur le sort réservé aux Noirs durant cette guerre. Guerre entre Blancs ai-je envie de dire. On se demande en effet quel intérêt les Noirs avaient à prendre partie pour les Insurgés et surtout les Insurgés du sud -qui commence avec la Virginie de Washington- qui sont des esclavagistes bon teint et n’ont jamais envisagé l’abolition de l’esclavage. Beaucoup de Noirs ont, au contraire, pris le parti des Anglais, qui tactiquement et de façon très opportuniste avaient proclamé le droit à l’indépendance pour chaque Noir qui opterait pour le camp de sa majesté.


Les Noirs : un enjeu durant la guerre


    Les Noirs peuvent fournir des soldats. Ils représentent un peu moins de 20% de la population des Treize colonies. Des soldats pour quel camp ?

    Au départ, la future armée des Etats-Unis excluait rigoureusement les Indiens alliés, les noirs affranchis, les serviteurs blancs sous contrat et même les Blancs libres sans domicile précis. Confrontée à la maigreur des effectifs, la colonie du Connecticut vota une loi rendant le service militaire obligatoire excluant quelques fonctionnaires et les pasteurs ainsi que les Noirs, les Indiens et les mulâtres[1].– mais pas les esclaves - pourront être armés. Lorsqu’il prit la direction de l’Armée continentale – dénomination qui sera changée en Armée des États-Unis après l’indépendance – Washington refusa toute entrée de Noirs dans ses effectifs. Fussent-ils libres. Son adjoint, H. Gates, envoie les instructions (juillet 1775) : « n’enrôler aucun déserteur de l’armée anglaise, ni aucun nègre ou vagabond ». Décision surprenante et grave : Washington ajoute le racisme à son esclavagisme. Les deux notions ne se recoupent pas totalement : on peut être esclavagiste, à cette date, et accepter la présence de Noirs libres par ailleurs. En manque d’effectifs, l’Armée continentale devait accueillir ces soldats. Faute de combattants, le comité révolutionnaire du Massachusetts où les Noirs étaient peu nombreux et le plus souvent libres, décida que les Noirs libres – mais pas les esclaves - pourront être armés.

    C’est alors que, à la surprise générale, en novembre 1775, le gouverneur royal de Virginie, Lord Dunmore, offrit la liberté aux esclaves qui accepteraient de prendre les armes aux côtés des Anglais. Puis, le gouverneur de Caroline du Nord fit lui aussi un appel à la population en faveur de la Couronne. Voici G.Washington complètement pris de court. Il doit effectuer une reculade dégradante : il annule sa première décision et accepte l’admission des Noirs libres dans l’armée américaine (décembre 1775). On assiste ainsi à une surenchère entre Anglais et Américains pour s’attirer l’adhésion des Noirs. Certaines colonies autoproclamées "États d’Amérique" acceptent d’affranchir les esclaves pour grossir les rangs de l’Armée continentale, etc.…Un coup fort est porté contre "l’institution particulière"[2] au Sud. Seuls deux États sur les treize nouveaux qui se sont émancipés de l’Angleterre refuseront toujours le recrutement de Noirs : la Géorgie[3] et la Caroline du Sud.

    Quant aux Anglais, voyant qu’ils étaient en train de perdre la guerre, ils promirent par la proclamation de Philipsburg du commandant en chef des forces britanniques à New York, sir Henry Clinton, que tous les esclaves noirs qui déserteraient la cause des rebelles recevraient une protection totale, leur liberté et des terres. Il y eut par conséquent plusieurs milliers de Noirs qui rejoignirent les rangs des Loyalistes, c’est-à-dire le camp de ceux qui restaient loyaux à l’égard du roi d’Angleterre.


Qui sont les Loyalistes noirs ?


    Les Loyalistes noirs sont arrivés en Nouvelle-Écosse (Canada) entre 1783 et 1785, fuyant la Révolution américaine. C’est le groupe le plus important d’immigrés d’origine africaine qui ne soit jamais arrivé en Nouvelle-Écosse.

    Après la guerre, gagnée par les Américains, et la signature du traité de Paris, les forces britanniques et leurs sympathisants – les Loyalistes - durent quitter les États-Unis. Ils furent rassemblés à New York en attendant d’être évacués. Il y eut débat entre Anglais et Américains car il se trouvait parmi eux des milliers de Noirs dont le départ vers le (futur) Canada constituait une hémorragie de capital pour les propriétaires des (nouveaux) Etats-Unis. Aussi bien, les Américains, toujours soucieux de leurs intérêts, tentèrent de se faire restituer leurs biens (leurs esclaves) ; leur porte-parole fut George Washington. Le commandement en chef britannique refusa de rendre aux Américains les esclaves qui s’étaient - avant le 30 novembre 1782, date d’ouverture des préliminaires de paix entre Américains et Anglais - rangés aux côtés des Anglais. Il fut convenu que les Américains seraient indemnisés en argent. C’était sans doute pour eux une condition pour réussir la quête du bonheur…

    La commission anglo-américaine identifia les Noirs qui étaient entrés dans les rangs britanniques avant la reddition et leur remit à chacun un «certificat d’affranchissement». Ceux qui décidèrent d’émigrer furent évacués par bateau. Afin qu’aucun Noir en attente d'émigration ne puisse partir sans certificat d’affranchissement, la commission consigna dans un registre, appelé le Book of Negroes, le nom de tous les Noirs (esclaves, engagés ou libres) qui se trouvaient à bord des navires, ainsi que les dates de leur asservissement, de leur évasion et de leurs services militaires. D’avril à novembre 1783, 114 navires furent inspectés dans le port de New York, mais bien d’autres (on n’en connaît pas le nombre) quittèrent New York et d’autres ports avant et après ces dates. Il y a plus de 3000 Loyalistes noirs dans le Book of Negroes, mais un nombre bien plus important de Noirs – peut-être 5000 – ont quitté New York pour la Nouvelle-Écosse, le Québec, les Antilles ou l’Europe


G. Washington, grand propriétaire esclavagiste


    Né en Virginie, G. Washington est un grand propriétaire foncier. Son domaine de Mount-Vernon s’étend sur 8000 acres (soit plus de 3200 hectares) dont 3500 (1400 ha) sont en culture et la propriété longe le Potomac sur 10 miles (16 km). G. Washington est un propriétaire tourné vers l’innovation agronomique. Il possède un grand nombre d’esclaves (317 à la fin de sa vie) comme toutes les first families de Virginie. 41 esclaves pour sa seule demeure principale. Ces esclaves travaillent soit comme ouvriers agricoles, soit comme ouvriers des ateliers, soit comme domestiques de maison. Mount-Vernon est en effet aussi un centre de production de cidre, de whisky, de tonneaux. On y fabrique la charpente et les briques pour les nombreux bâtiments d’exploitation. Des esclaves filent et tissent la laine et le lin produits in situ mais aussi le coton importé des West Indies [4]. Cette valorisation des productions, ce mixage agriculture/industrie ne sont pas sans rappeler l’activité de la gentry anglaise ou des hobereaux prussiens. Washington est également actionnaire de sociétés capitalistes : la Ohio land Company, la James River Company, la Bank of Columbia, la Bank of Alexandria. La Ohio Company a des visées colonisatrices par derrière les Appalaches, c’est déjà la conquête de l’Ouest. Cela peut aider à comprendre le comportement du généralissime Washington à l’égard des Iroquois. Comme cela aide à comprendre le soutien du très traditionaliste Burke aux Insurgents, aristocrates de haut vol. 


Le père fondateur, son testament et sa dernière adresse aux Etats-Unis.


    On oppose fréquemment le testament de G. Washington aux accusations d’esclavagisme qui lui sont portées. G. Washington s’est comporté sur ce point comme un Virginien ordinaire, achetant et vendant des esclaves à sa convenance. Il écrit le 9 septembre 1786 : « there are two debts which press hard upon me. One of which, if there is no other resource, I must sell land or Negroes to discharge» [5]. Alors, certes, il désire que ses esclaves soient affranchis à sa mort. Il demande aussi que ceux-ci soient bien traités jusqu’à leur propre mort, etc.… En réalité, on est en présence d’un croyant qui désire respecter les canons de son église protestante tels qu’ils ont été posés lors des synodes, par exemple celui d’Alençon en France :

« (le synode) exhorte les fidèles à ne pas abuser de cette liberté (de vendre les esclaves) d'une manière qui soit contraire aux règles de charité chrétienne et de ne pas remettre ces infidèles au pouvoir des barbares qui pourraient les traiter inhumainement, ni entre les mains de ceux qui sont cruels mais de les donner à des chrétiens débonnaires et qui soient en état d'avoir principalement soin de leurs âmes précieuses et immortelles en tâchant de les instruire dans la religion chrétienne ».

    Traiter les esclaves de façon chrétienne sans abolir l’esclavage.

    Cela est une position individuelle de la part de Washington. On est en droit d’attendre autre chose de la part de cet homme politique éminent qui a produit l’histoire. Or, il avait un moyen de faire avancer les choses. Durant ses deux mandats présidentiels d’abord. Ensuite par sa Farewell Address, son discours d’adieu. Devant toute l’opinion américaine, il aurait pu poser les termes du problème de l’esclavage et poser des jalons pour le résoudre. Précédemment, dans une lettre privée – mais ce n’est qu’une lettre privée – il disait son souhait de voir adopter un plan par lequel « slavery in this Country may be abolished by slow, sure & imperceptible degrees »[6]. Son discours d’adieu n’en fait nullement état. Rien. Et cela seul compte chez un homme d’État : ses déclarations publiques.

    Lors de la quasi-guerre de 1798 entre la France et les Etats-Unis - aspect singulier du conflit maritime plus grandiose entre la France et l’Angleterre - Washington écrit à son successeur à la présidence : « avec les Français, nous devrons attaquer sans cesse - G. Washington envisage un débarquement français avec tête de pont, JPR - pour leur ôter la facilité de soulever les mécontents et les esclaves qu’ils chercheront sans doute à armer »[7]. Outre le fait que Washington reconnaît l’existence de "mécontents" - ce qui contrarie le portrait social idyllique que fait H. Arendt des Etats-Unis au moment de leur révolution - on observe que l’ex-président n’envisage toujours pas d’abolir "l’institution particulière" et que sa lettre est un hommage du vice à la vertu : à cette date, la France vit encore, officiellement, sous le régime de l’abolition de l’esclavage votée par la Convention jacobine en 1794 [8].

    Et on ne peut oublier son comportement à l’égard des Indiens ni son refus d’intégrer des Noirs dans l’Armée révolutionnaire, fussent-ils libres, même si les circonstances l’ont obligé à faire machine arrière.

    En réalité, le principal Père fondateur des Etats-Unis d’Amérique est très « anglais ». Lorsqu’il déclare en 1779 : « Notre cause est noble, c’est la cause de l’humanité », son humanité exclut les Indiens et les Noirs. Il parle du droit des Anglais, devenu en l’occurrence le droit des Américains. Le droit des vrais Anglo-saxons protestants. Lorsqu’il évoque « la pureté de (sa) conduite durant tout le cours de (sa) vie » (sic) on constate que sa formation intellectuelle, morale et religieuse, lui ferme l’accès à la réalité. Cela relativise beaucoup l’élection divine, le choix de Dieu :

« Aucun peuple, plus que celui des Etats-Unis » dit Washington dans son discours d’inauguration « n’est tenu de remercier et d’adorer la main invisible[9] qui conduit les affaires des hommes. Chaque pas qui les a fait avancer dans la voie de l’indépendance nationale semble porter la marque de l’intervention providentielle ».

    Dieu peut-il ainsi oublier les Indiens et les Noirs ? Le Dieu des Américains, oui.

 





[1] D’après H. ZINN.

2] Pudibonderie puritaine pour éviter de parler d’esclavage.

[3] Géorgie célèbre aussi pour sa « purification ethnique » à l’égard des indiens Cherokee quelques décennies auparavant (Cf. « Terres indiennes, épisode 3 : la piste des lames ».) 

[4] L’égreneuse à coton n’est pas encore inventée et le coton américain n’est pas encore la monoculture du Sud qui exigera les millions d’esclaves que l’on sait. Le coton travaillé à Mount-Vernon vient alors de l’importation à partir des Antilles anglaises (West Indies). 

[5] « Deux dettes pèsent actuellement lourdement sur mes épaules. Pour l’une d’elles, si je n’ai pas d’autres possibilités, je devrais vendre des terres ou des nègres afin de l’honorer ». C’est également pour ‘honorer’ des dettes que le propriétaire de « l’oncle Tom » décide de le vendre.

[6] « Où l’esclavage serait aboli par degrés, de manière lente, sûre et imperceptible », lettre à J. F. Mercer, 9 septembre 1786.

[7 Lettre au président John Adams, datée du 25 septembre 1798.

[8] Il sera rétabli par Bonaparte.

[9] La « main invisible du marché » serait donc celle de Dieu ? Comment dès lors oser l’encadrer par des mesures politiques ?




[

« THE PATRIOT », le chemin de la liberté...

publié le 6 sept. 2011 à 11:28 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 27 sept. 2017 à 03:47 ]

    Une fois n’est pas coutume, je me permets de renvoyer le lecteur à cette critique qui me semble fondamentalement juste. On regrettera le style SMS (c = c’est) mais l’auteur n’écrit pas sur un forum universitaire…

http://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:opeUBMhA0K4J:mordusdecine.forumactif.com/t4325-the-patriot-le-chemin-de-la-liberte+patriot,+pour+la+libert%C3%A9,+film&cd=21&hl=fr&ct=clnk&gl=fr

 

    Cette critique me permet d’aller directement à "mon" essentiel.

    Le film dure 164 minutes, soit 2h 44mn. Les scènes de bataille et les rues animées de Charleston ont nécessité 63 acteurs principaux, 95 cascadeurs, 800 figurants dont 400 scénarisés. Bref, c’est du lourd, du très lourd. Indigeste ? C’est, à coup sûr, un bombardement hollywoodien.

    Le titre d’origine est « The patriot », « le chemin de la liberté » a été rajouté par des Français serviles. Cela modifie quelque peu le sens du film. Pour les auteurs, c’est l’histoire d’un patriote -Benjamin Martin- et de sa famille au sein de cette période toujours troublée qu’est une guerre révolutionnaire. Pour ceux qui rajoutent « les chemins de la liberté », on peut croire qu’ils estiment que ce film est une didactique sur le « comment faire une révolution », ou « comment cette révolution a ouvert un chemin vers la liberté ».

    La liberté ? mot-clé envahissant employé pour tout et rien dire.

Liberté pour les Indiens ?

    Le film est totalement muet sur cette question. Or la question indienne est AU CENTRE de la problématique des causes de cette révolution indépendantiste. Après la guerre contre les Français et les Indiens[1], guerre atroce si l’on en croit les dialogues du film, les Anglais décident de fixer les choses. De quoi s’agissait-il ? Les Français maîtrisaient -très mal- l’axe Mississippi-Ohio-Grands Lacs-Saint Laurent (Montréal). Les Anglais eux venaient de la côte atlantique et progressaient vers l’Ouest -la conquête de l’Ouest commence dès les origines-, en l’occurrence, il s’agissait là de souder les frontière Ouest des Treize colonies à la vallée de l'Ohio. Le conflit avec les Français était inévitable, avec les Indiens également, puisque progresser vers l’Ouest cela veut dire, pour les pionniers, éjecter les natives un peu plus loin : la terre est si grande …Les Anglais gagnent. Mais ceux de Londres décident de FIXER une ligne de démarcation définitive, Nord-Sud, entre les Treize colonies à l’Est et les territoires indiens à l’Ouest. Fureur indescriptible des pionniers qui voient leurs ambitions s’éteindre, fureur des spéculateurs à la G. Washington qui ne pourront plus revendre à hauts prix aux pionniers les terres qu’ils auront volées aux Indiens. Il y a là une des causes les plus nettes de la guerre d’Indépendance. Une victoire des Insurgés -c’est-à-dire des Indépendantistes américains- serait -et d’ailleurs sera- une grave défaite pour les Indiens. Le chemin de l’extermination des Indiens[2]. Sur ce point, le film est TOTALEMENT MUET.

Liberté pour le bon peuple ?

    Aux États-Unis en gestation, « la conscription s’avéra, comme d’habitude, une question d’argent » (Zinn, p.96). Les riches, en envoyant un substitut ou en payant la somme de 5£, pouvaient échapper au service. L’historien militaire John Shy estime qu’un cinquième seulement de la population des futurs États-Unis participa activement à la sédition. Les premiers hommes à rejoindre les milices coloniales étaient « des parangons de respectabilité ». En revanche, les Indiens alliés, les Noirs affranchis, les serviteurs blancs sous contrat et même les Blancs libres sans domicile précis en étaient exclus. Mais confrontés à la faiblesse des effectifs, le Massachusetts et la Virginie engagèrent des vagabonds dans leur milice. Au Connecticut, on vota une loi sur le service militaire obligatoire (hommes blancs entre seize et soixante ans) qui exemptait certains haut-fonctionnaires, les pasteurs, les étudiants et professeurs de Yale, les Noirs, les Indiens et les mulâtres.

    Puis, des pauvres réalisèrent que le service militaire pouvait leur permettre de gagner quelque argent. Selon Shy, si l’Amérique révolutionnaire connaissait une relative prospérité, « on y trouvait aussi un nombre croissant d’individus franchement pauvres. Ce sont eux qui comme toujours participèrent effectivement aux combats et supportèrent l’essentiel des souffrances de guerre entre 1775 et 1783 ». Les réfractaires désargentés étaient emprisonnés mais "libérés" s’ils s’engageaient à combattre[3]. Les soldats n’étaient pas toujours payés. De retour chez eux, ils sont la proie des créanciers. Injustice criante, qui est à l’origine d’une révolte fort perturbante pour l’élite du parti patriote. C’est la Shays’rebellion de 1786-87.

    Un officier allemand passé au service des États-Unis décrit ainsi le camp américain en 1778 : « L'éternel flux et reflux des hommes engagés pour trois, six ou neuf mois, qui arrivaient ou partaient tous les jours, faisait qu'il était toujours impossible d'avoir ou un régiment ou une compagnie au complet....J'ai vu un régiment composé de trente hommes et une compagnie de un caporal. Les hommes qui quittaient le service emportaient non seulement leurs vêtements, mais leurs armes.... Il n'y avait pas de campagne où les magasins n'eussent pas à fournir jusqu'à 8000 fusils pour remplacer ceux qui disparaissaient [ainsi]....Les hommes étaient à moitié nus, au sens littéral du mot.... Quant à la discipline, je puis affirmer qu'elle n'existait pas.... Chaque colonel avait son système à lui…»[4]

    Les Américains de la classe dominante sont les héritiers -et même, au départ, les alter ego- des gentlemen britanniques. Pas question de mélanger serviettes et torchons. Car, au départ, les officiers sont souvent d'extraction modeste ce qui déplaît fort à l'aristocratique Washington. Dans une lettre du 9 janvier 1777, il entreprend de redresser la barre. Il écrit :

« Ne prenez pour officiers que des gentlemen »[5] et dans d'autres instructions il précise : « Ce dont il faut avant tout se garder, dans le choix des officiers, c'est que les officiers et les soldats ne soient de conditions trop rapprochées. La hiérarchie des rangs passe souvent de la vie civile dans la vie militaire. Quand d'anciens services n'entrent pas en ligne de compte (dans le choix de l’officier, JPR), la règle doit être de chercher si le candidat peut à juste titre passer pour un gentleman, s'il a un vrai sentiment de l'honneur et une réputation à risquer ».

    G.Washington va donc y mettre bon ordre. Voici le témoignage d’un aumônier militaire :

« Le plus strict des gouvernements est en train de se mettre en place et les distinctions sont très marquées entre les officiers et les hommes. Tout le monde doit connaître sa place et la garder, sous peine d’être immédiatement arrêté et de recevoir trente coups de fouet ».

    Cela sent fort son Ancien Régime… Que nous sommes loin de l’armée française des sans-culottes ! Parmi les plus glorieux de nos généraux de l’an II, on peut donner l’origine sociale de Kléber, fils de maçon ; de Marceau, fils d’un procureur de bailliage ; de Hoche, fils d’un palefrenier aux écuries royales ; de Masséna, fils de vigneron ; de Jourdan qui s’était établi mercier à Limoges. Pour la future armée des États-Unis on a G. Washington, landlord qu’on ne présente plus, Hamilton, planteur et financier ; Knox, fils d’officier de marine, libraire ; Pinckney, fils de l’attorney général de Caroline du sud, planteur…

    Sur ce point, le film est totalement MENSONGER. Démagogiquement mensonger, faisant croire à une opposition entre une armée de paysans, de fermiers, et l’armée anglaise parfumée des aristocrates à la Cornwallis soucieux de défendre l’encadrement aristocratique de son armée.

    Après la victoire, la nouvelle constitution des Etats-Unis -celle de Philadelphie- n’est jamais ratifiée -dans chacun des treize nouveaux États- au suffrage universel.

Liberté pour les Noirs ?

    J’attendais le film sur ce point précis. Là aussi, il y a beaucoup à dire sur la Déclaration d’indépendance des États-Unis, dont on nous rebat les oreilles, alors QUE PAS UN MOT, je dis PAS UN MOT n’y est écrit sur le problème des Noirs et de l’esclavage.

    Mais le film se passe en Caroline du Sud, il fallait bien montrer un ou deux visages non pâles. Le héros du film est présenté comme "planteur"… Mais qu’est-ce qu’un planteur en Caroline du sud à cette date ? Sinon un propriétaire foncier avec des dizaines voire des centaines d’esclaves noirs ? Benjamin Martin, le Patriote du film, a une domestique noire -très chaleureuse avec ses enfants comme il se doit, c’est une nounou- mais c’est lui qui tient la charrue. C’est donc un paysan très pauvre qui, au demeurant, habite une demeure cossue. C’est à n’y rien comprendre. Mais les scénaristes ne pouvaient pas mettre en scène un vrai planteur esclavagiste. Pour la propagande désirée, cela faisait désordre.

    Une déclaration du comté de Cumberland (NC) affirme à l‘époque de la genèse de la guerre : « Les apprentis et serviteurs sont la propriété de leurs maîtres et de leurs maîtresses, et priver leurs maîtres et maîtresses de leur propriété, sous quelle quelque forme que ce soit, constitue une violation des droits de l’homme »[6].

    Le droit de l’homme à posséder des esclaves ! il fallait y songer... les Anglo-saxons l’ont fait. Ce sont les fameuses "libertés anglaises". En 1851, H.B. Stowe fait dire à l’un de ses personnages, propriétaire esclavagiste : "It is a free country, sir ; the man’s mine, and I do what I please with him. That is it ! "[7]. Cette conception étriquée de la « liberté » aura la vie dure [8]. La liberté à l’américaine ne peut pas être un impératif catégorique. Sauf dans les titres de film de propagande.

    Je rappelle que la Caroline du sud -où se déroule le film- sera avec la Géorgie, la seule colonie à ne jamais recruter de Noirs dans son armée de la guerre d’Indépendance. Là aussi le film faillit. Il est vrai qu’il n’y qu’un seul -1- milicien de couleur dans le film. Le fils du héros, jeune et idéaliste, veut et croit se battre "pour avoir la chance de bâtir un monde où tous les hommes que Dieu a créés seront égaux". Il le dit au Noir de service. C’est un dialogue d’une ânerie sans nom. En aucun cas, la guerre d’Indépendance a marqué un pas en avant vers la liberté des Noirs -sauf en Nouvelle-Angleterre mais, ici, l’esclavage était déjà inexistant de facto. Et le film se passe en Caroline du Sud, État qui, immédiatement après l’élection de Lincoln, soixante ans plus tard, sera le premier à faire sécession, ayant l’esclavage chevillé au corps.

    Les Noirs ont plutôt quand ils le pouvaient rejoint le camp des Anglais. Ce furent les Loyalistes noirs dont je reparlerai. « THE PATRIOT », G. Washington, les loyalistes noirs.

 

    Le film a tout de même un intérêt historique. Il montre la violence de la guerre entre anglo-saxons, les rois du consensus nous dit-on. Une scène interroge : c’est l’ Oradour avant la lettre pratiqué par le colonel William Tavington, dont le personnage est inspiré de la vie d’un vrai colonel de sa majesté. Tavington fait enfermer l’ensemble des habitants du village de Benjamin Martin qu’il poursuit- dans le temple. Il déclare sauver la vie de ces braves gens si l’un d’entre eux lui donne des indications sur la cachette du patriote. Un captif craque et dévoile tout. Contrairement à sa promesse, le colonel ordonne de mettre le feu au temple où se trouve toujours l’assemblée du village.

    Crime de guerre dont j’ignore s’il est inspiré d’un fait réel. Mais parfaitement vraisemblable. En tout cas, à ma connaissance, il n’a pas soulevé d’indignation diplomatique, ni embarrassé la censure américaine. Les Anglais ont pratiqué face aux Irlandais, aux Écossais, aux Indiens une guerre totale, éhontée, sûrs qu’ils étaient d’être un peuple élu. En montrant/dénonçant cela, les auteurs du film donnent raison à l’écrivain suédois Sven LINDQVIST dont la thèse est que les crimes nazis trouvent leur origine profondes dans les crimes perpétrés par les impérialistes du XIX° siècle dont les Anglais, au premier rang. Avec ce film, on remonte au XVIII° siècle. Le livre de Lindqvist est intitulé « exterminez toutes ces brutes ! » c’est le cri de Kurtz, le "héros" de Joseph Conrad. A mettre entre toutes les mains.


   

[1] "French et Indian war",1754-1763, c’est le nom donné à cette guerre dans les pays anglophones. En France, nous disons « guerre de sept ans ».

[2] Je rappelle que la déclaration d’Indépendance qualifie les Indiens de « sauvages sans pitié, dont la manière bien connue de faire la guerre est de tout massacrer, sans distinction d'âge, de sexe ni de condition ». Le pire les attend.

[3] H. ZINN, pp. 94-96.

[4] Ch. Tower, Le Marquis de la Fayette, trad. française, t. I, Plon éditeur, cité par J. ISAAC, XVII°-XVIII°, Hachette.

[5] Ce qui n’est en rien une garantie. H. ARENDT évoque « le parfait gentilhomme et la parfaite canaille (qui) finissaient par bien se connaître dans la ‘grande jungle sauvage et sans loi’ ».

[6] Extrait de Colonist in Bondage, White Servitude and Convict Labor in America, 1607-1776, de A.E. Smith, cité par Jacques ARNAULT, L’Humanité des 29 et 30 juin 1976. Lire également MARIENSTRAS, p. 263.

[7] « Nous sommes dans un pays libre, monsieur ; (cet) homme est à moi, j’en fais ce que je veux, c’est comme ça ! », Uncle Tom’s cabin,  page 10, chapter II.

[8] Par exemple, aujourd’hui, « nous sommes dans un monde libre, les Etats-Unis font ce qu’ils veulent »…

GERONIMO, LES APACHES, BEN LADEN, MEME COMBAT ?

publié le 3 juil. 2011 à 03:20 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 30 janv. 2012 à 10:03 ]

  10/05/2011  

    De retour d’un séjour en Italie, je pensais publier un petit carnet de voyage. Mais, dans le train qui me ramenait de Milan, j’ai été frappé de stupeur en lisant le Monde des 8-9 mai. Dans le compte-rendu de l’élimination du leader terroriste, on peut lire que "les Américains n’ont pas trouvé de meilleur nom de code pour désigner leur « ennemi public n°1» que Geronimo, ce chaman devenu « terroriste », symbole de la résistance des Indiens d’Amérique". J’apprends par ailleurs que "ce nom d'emprunt a suscité la colère des communautés indiennes américaines". Cette insulte est en effet typique de la mentalité yankee qui ne veut "ni rien apprendre, ni rien oublier". Comment mettre sur le même plan la lutte d’un Indien chassé de sa terre natale, refusant le génocide de sa nation, et celle d’un milliardaire islamiste, vivant sur son sol, et criminel contre l’humanité ?[1]

Seul, un simple exposé de ce que furent les guerres indiennes permet de s’appréhender la gravité de cette insulte à la mémoire des Indiens persécutés.

Les guerres indiennes dans la foulée de l’écrasement sudiste

    Après la Guerre Civile, Sherman[2] fut promu et accéda au grade le plus élevé de commandant de l’armée des Etats-Unis, succédant à Grant (1869). Les Yankees poursuivaient leur expansion, vers l’Ouest cette fois, accélérant la construction du grand transcontinental. La jonction Ouest-Est eut lieu en 1869. D’autres lignes sont construites. Le chemin de fer s’installe dans un climat de spéculation inouï, les affairistes s’affairent. Que viennent faire les Indiens ici ? Ils sont indésirables, un obstacle, un caillou dans la chaussure….

 

.Une civilisation du bison

    Il y a ainsi des populations qui ont bâti leur vie, leur culture à partir d’une ressource. Civilisation du palmier-dattier dans les oasis, civilisation du chameau dans les déserts, civilisation du renne dans le Grand Nord… Pour les Indiens des Grandes Plaines d’Amérique du Nord ce fut le bison. Le bison a une origine légendaire, sa chasse est précédée de danses rituelles. « La mythologie des Indiens assimilait le bison au dieu de la nourriture, de la fécondité, de la puissance et du courage impétueux »[3]. L’animal permettait de satisfaire aux besoins essentiels : se nourrir, se vêtir, se loger. Les Indiens mirent au point une méthode de conservation de la viande, les vêtements et chaussures étaient fabriqués à partir de la peau, ainsi que les célèbres tipis. Les bullboats étaient des bateaux construits à partir de la peau également. « Cornes et sabots fournissaient de la glue, des couteaux, des cuillers et des gobelets », avec les tendons on créait des liens et lacets divers. Bref, le nomadisme des Indiens illustre mieux que tout leur dépendance à l’égard de l’animal et de ses déplacements saisonniers.

    Que peut bien peser cette civilisation préhistorique face à La Civilisation de Sherman capable de mettre au point le Sharps 50, petite merveille technique conçue pour tuer ?

    Sherman et autres yankees appliquèrent deux méthodes avec leur brutalité fanatique. D’une part, Sherman concentra les Indiens, leur interdisant toute sortie de leur réserve - c’est l’apartheid avant la lettre - et déclara aux troupes et officiers : "All Indians who are not on reservations are hostile and will remain so until killed off". La seconde méthode consiste à couper les Indiens de leur nourriture. Ce qui valait pour la Géorgie vaut bien pour les Indiens. Mais Sherman qui n’avait aucune notion des ethno-écosystèmes détruisit - avec de nombreux complices - toute une civilisation[4]. 

La mise en réserves

    Les négociations des traités de Medicine Lodge (Kansas, 1867) délimitèrent des réserves aux tribus indiennes du sud des grandes Plaines sur lesquelles elles auraient droit exclusif de chasse au bison. Ces traités ne furent pas respectés. Rieupeyrout narre cette anecdote : un chasseur professionnel pour trouver du gibier se dirigea vers le sud, dans des zones interdites aux Blancs par le traité de Medicine Lodge. Il s’adressa au commandant de Fort Dodge pour connaître la réaction de l’armée en cas de présence blanche sur les réserves indiennes. Le commandant éclata de rire, « Boys ! If I were hunting buffalo, I would go were buffalo are! ». les traités n’étaient que des chiffons de papier. Ce fut le début de nouvelles guerres indiennes, connues sous le nom de Red River Wars (1874-1875). Mais la pression des spéculateurs fonciers étaient encore bien plus grande.

    Aux propositions qui leur furent faites de quitter ces terres pour aller ailleurs contre indemnités, les Indiens des Grandes Plaines - comme leurs frères du versant atlantique avant eux - tinrent ces propos bouleversants : « nul n’a le droit de vendre la terre que son peuple foule du pied » ou encore « jamais je ne quitterai ce pays ; tous mes parents reposent dans cette terre ; et si je dois mourir, je veux mourir ici »[5]. Etc.… Malgré des succès éphémères comme celui de Little Big Horn, les Indiens furent submergés, vaincus et déportés ou migrèrent.

    Les Indiens tentèrent des recours devant la justice américaine, arguant de la teneur des traités signés. Ils furent déboutés, la Cour suprême jugeant qu’ils n’étaient pas des sujets de droit ordinaires mais des « pupilles de la nation » au nom d’une jurisprudence de 1831 :

« Il serait peut-être préférable de désigner les tribus indiennes par le vocable de nations indigènes dépendantes, car elles possèdent des terres que nous (les États-Unis) revendiquons sans tenir compte de leur volonté, et nous ne pourrons entrer en possession de ces terres que lorsqu'elles n'en seront plus propriétaires. Les Indiens sont aujourd'hui sous tutelle. Leurs relations avec les Etats-Unis ressemblent à celles qui existent entre un pupille et son tuteur ».

    En adoptant l' "Indian Appropriations Act", le 3 mars 1871, le Congrès mit fin à cette politique des traités qui était pratiquée depuis la période coloniale, ce qui lui permit d'affirmer son emprise totale sur les Indiens. La loi ne reconnait plus les nations Indiennes indépendantes mais seulement les individus[6].

"Couper l’eau au poisson"

Il y a un moyen d’exterminer les Indiens, un peu lent sans doute, c’est de détruire méthodiquement leur ressource essentielle : le bison.

J.W. Mooar, chasseur de profession, débarqua au Kansas en 1870, il démarra un lucratif commerce d’une certaine qualité de peaux de bison pour les tanneurs de la Côte Est qui adorèrent cette matière première. Les expéditions étaient faciles par voie ferrée. "Le massacre commença" écrit Rieupeyrout, "en 1872-1873, le chemin de fer exporta de cette région 1.250.000 peaux attribuables aux chasseurs blancs". La chasse au bison prit donc une allure industrielle. Elle devint aussi une mode aristocratique. Le prince Alexis de Russie fut invité à une chasse sélecte. Sherman eut cette délicatesse: "it would be wise to invite all the sportsmen of England and America for a Grand Buffalo Hunt and make one grand sweep of them all» : un grand coup de balai !

Effectivement, l’éviction eut bien lieu. Voici un extrait d’une lettre du général Sherman, écrite peu de temps avant sa mort au colonel William Cody (Buffalo Bill) :

« Fifth Avenue Hotel, New York. June 29, 1887.

"Autant que je peux l'estimer, il y avait, en 1862, environ neuf millions et demi de bisons dans les plaines entre le Missouri et les montagnes Rocheuses. Tous ont disparu, tués pour leur viande, leur peau et leurs os[7]. À cette même date, il y avait environ 165 000 Pawnies, Sioux, Cheyennes, Kiowas et Apaches, dont l'alimentation annuelle dépendait de ces bisons. Eux aussi sont partis (they, too, are gone) et ont été remplacés par le double ou le triple d'hommes et de femmes de race blanche, qui ont fait de cette terre un jardin et qui peuvent être recensés, taxés et gouvernés selon les lois de la nature et de la civilisation (and who can be counted, taxed and governed by the laws of nature and civilization). Ce changement a été salutaire et s'accomplira jusqu’à la fin... ".

Sherman savait donc parfaitement ce qu’il faisait. Et son compère Sheridan était absolument sur la même longueur d’ondes  (1875) : "Les chasseurs feront l'année prochaine plus pour régler l'irritante question indienne que l'armée n'a pu faire durant les trente dernières années, ils détruisent l'intendance des Indiens. (...). Envoyez-leur de la poudre et du plomb, (...) qu'ils tuent, dépouillent et vendent jusqu'à extermination complète des bisons. Alors nos prairies seront recouvertes de bétail tacheté et du joyeux cow-boy qui suit le chasseur comme un second éclaireur d'une civilisation (sic) en marche" [8].

Relevons toutefois l’emploi du mot "jardin". C’est biblique. Le peuple élu est arrivé sur la terre promise, d’un désert il a fait un jardin. Sherman est un adepte de l’Ancien Testament. Comme Cromwell, il ne fut que le bras de Dieu. Et la leçon fut retenue : en 1962 encore, John Ford divulgue la thèse du désert transformé en jardin : "L’homme qui tua Liberty Valence". Le sénateur Ransom Stoddard[9] reviendra dans son Etat de l’Ouest quand aura été votée la grande loi sur l’irrigation qu’il a préparée, son épouse lui dit : « Regarde, c’était sauvage autrefois, aujourd’hui, c’est un jardin ». Foin des Indiens ! Exterminons ces Amalécites qui osent se mettre au travers du chemin du nouvel Israël !

Mais, en fait de jardin, cette partie des Etats-Unis connut l’une des plus grandes catastrophes écologiques mondiales dans le domaine de l’agriculture : le Dust Bowl. Le «bassin de la poussière» est une vaste région dans les grandes plaines des Etats-Unis (Kansas, Oklahoma, Texas) où une érosion éolienne très puissante détruisit les sols à partir de 1935. Les causes de cette érosion en milieu sec sont largement anthropiques (excès de la monoculture mécanisée et persistance des jachères nues). Le «Dust-Bowl» a été la référence dramatique et le point de départ pour une politique de conservation des sols ».[10]. Sherman n’était pas un prophète.

.La fin de la fin.

Dans la partie nord, territoires du Dakota et du Wyoming, les guerres sont relancées en 1875 par la découverte de l'or dans les Black Hills (Wyoming-Dakota du Sud). Les traités réservaient expressément ces terres, montagnes sacrées pour les Indiens, sorte de Mont Olympe des Indiens des plaines du nord. Les pionniers, par l’or alléchés, se ruèrent dans les rivières et galeries à la recherche de la pépite la plus lourde. Les Sioux et les Cheyennes se soulèvent une nouvelle fois contre les aventuriers qui pénétrèrent au cœur de leurs dernières terres. L’armée des Etats-Unis demanda d’abord aux pionniers de respecter la propriété des Indiens garantie par les traités mais ne fit rien de concret pour sanctionner les contrevenants. Les massacres de malheureux colons isolés indignèrent l'opinion américaine. La guerre reprit.

On en sait l’issue.

Les guerres indiennes s'achèveront avec la défaite de Geronimo et de ses Apaches, au Nouveau-Mexique, dix ans plus tard, en 1886, et à Wounded Knee en 1890. Avec elles, s’éteignit une civilisation entière. Sur le mot célèbre de Sheridan « Les seuls bons Indiens que j’ai jamais vus étaient des Indiens morts », on sait qu’il fut modifié en la phrase qui est restée dans l’Histoire : «Un bon Indien est un Indien mort ». On ne prête qu’aux riches. Terminons cette triste histoire - "mon livre n’est pas gai", écrit Dee Brown - en ciblant cette conjoncture :

1886 : inauguration du monument de la statue de la liberté. Reddition de Geronimo.

1890 : massacre de Wounded Knee, fin des guerres indiennes.

1896 : premier cimetière pour animaux à New York.

L’animal idolâtré à New York n’était pas un bison.

 

J’ai essayé de peindre la toile de fond sur laquelle se déroula l’épopée de Geronimo. Sa fiche sur l’Encyclopédie Wiki donnera les détails de sa vie combattante. Où réside le lien avec Ben Laden ? Je n’ose croire que la haute administration civile et militaire des Etats-Unis est aussi ignorante que ses étudiants. "Une enquête du National Council for History Education, réalisée dans les années 1990, révélait que 40% des étudiants pensaient que pendant la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis ont combattu… au côté de l’Allemagne contre l’Union soviétique"[11]. Les USA sont capables aussi de fabriquer une élite non-universitaire érudite.

Je crois plutôt que la mentalité yankee reste dans les mémoires : ceux qui se sont dressés contre le peuple élu, nouvel Israël qui réalise sa "destinée manifeste", sont à mettre dans le même sac. Geronimo comme Ben Laden incarnait l’esprit du Mal. La Déclaration d’indépendance des Etats-Unis annonçait l’extermination des Indiens. Elle eut lieu. Les chefs indiens s’opposaient au Dieu des puritains du Nord.

Cette mentalité est aussi lamentable que catastrophique.

 


[1] Je regrette que le journaliste du MONDE utilise -employât-il des guillemets- le mot de terroriste pour qualifier Geronimo qui fut un guerrier en légitime défense permanente.

[2] Sur le personnage lire III. GUERRE DE SÉCESSION : WILLIAM T. SHERMAN (dans ce blog).

[3] RIEUPEYROUT, "Histoire du Far West", Tchou éditeur, Paris, 1967, 732 pages.

[4] Les ordres étaient exécutés avec une discipline digne de l’armée de Cromwell. « La dernière bataille se déroula au lieu-dit Palo Duro Canyon. Cernant le camp de l’ennemi, les troupes de McKenzie firent feu sur les Indiens qu’ils dominaient depuis les hauteurs. La fusillade dura toute la journée. McKenzie pouvait s’introduire dans le camp et disperser les chevaux des Indiens, une stratégie déjà utilisée par Custer à la bataille de Washita. Sans ses chevaux, l’Indien des Plaines perd sa capacité de combattre, de chasser, il perd son statut social. L’armée de McKenzie dirigea les mille chevaux dans le canyon, à quelques miles au sud du lieu de la bataille et là, les soldats les massacrèrent ». Bon site : http://redriverhistorian.com/redriverwar.html.

[5] Dee BROWN, "Enterre mon cœur à Wounded Knee", Stock, Paris, 1973, 556 pages.

[6] Mais, avançant le principe de la non-antériorité des lois, les Indiens survivants d’aujourd’hui estiment que les traités de 1867 demeurent valables et demandent réparation.

[7] Les os de bison étaient utilisés par des compagnies industrielles pour la fabrication d’engrais.

[8] Cité par RIEUPEYROUT, "Histoire du Far West".

[9] Personnage principal du film.

[10] Pierre GEORGE, dictionnaire de la géographie, PUF.

[11] Le Monde, 2-3 mars 2008, à l’occasion de la diffusion du téléfilm THE WAR de Ken Burns.

Commentaires


III. GUERRE DE SÉCESSION : WILLIAM T. SHERMAN

publié le 3 juil. 2011 à 03:19 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 12 sept. 2016 à 05:37 ]

  14/04/2011  

    En 1942, les Américains utilisèrent un char de combat qu’ils dénommèrent SHERMAN (M4 Sherman). Tourné en 1949, en pleine guerre froide et à la veille de la guerre de Corée, le film de John Ford, "La charge héroïque" est un hymne à la gloire de la cavalerie américaine qui "toujours a défendu la gloire du pays". Les chefs indiens "partent en guerre sainte avec des fanatiques" alors que du côté des Tuniques bleues, on enterre un "soldat brave, chrétien admirable". Le héros, interprété par l'inévitable John Wayne, est nommé au grade de colonel et l'arrêté de nomination porte les noms du président Grant, du général Sheridan et du général Sherman.

    Ces façons[1] de célébrer la mémoire d’un homme au comportement discutable sont parfaitement dédaigneuses de ce que pensent les descendants des Sudistes. Aujourd’hui, vous pouvez lire sur un site internet de l’Etat de Géorgie : "If the question was asked, "Who was and still is the most hated and despised man in the history of Georgia" the response would be William Tecumseh Sherman"[2]. Mais les Nordistes à l’égard des Sudistes, comme d’ailleurs les Anglais à l’égard des Irlandais, n’ont précisément aucun égard.

   

    Sherman (1820-1891) est le "yankee" typique. "Yankee" est, aux XVIII° et XIX° siècles, une appellation réservée aux États-uniens du Nord. Dans la bouche des Sudistes, c’est un terme méprisant qui figurait dans une chanson populaire. Les Nordistes ont repris à leur compte ce sobriquet. Voir cette entrée dans le dictionnaire iconoclaste des États-Unis de Roger Martin [3]. Devant le comportement de Sherman face à sa hiérarchie (il lui demandait des choses extravagantes pour faire la guerre), un journaliste lança l’idée que Sherman était peut être fou. On peut en effet s’interroger. Non seulement quant on voit ses cheveux et sa barbe hirsutes, toujours en bataille –chose normale chez un guerrier- mais surtout quand on le voit poser devant les photographes avec les doigts de sa main droite entre deux boutons de sa veste, attitude bien connue d’un empereur plus connu que lui.

    Formé à West Point, comme Sheridan [4], il s’y fait remarquer autant par ses prouesses intellectuelles que par ses actes d’indiscipline. Il hésite à s’engager définitivement dans l’armée. D’ailleurs, il en démissionne en 1853 pour aller voir les mirages de l’or californien. Il devient banquier mais les aléas du cours du métal précieux le laissent avec une dette de $13.000 Passons sur les vicissitudes de sa carrière, pour le retrouver président de la Fifth Street Railroad à Saint-Louis. Il avait démissionné de ses fonctions à l’université de Louisiane, cet État ayant opté pour la sécession. Il rengage en mai 1861 avec le grade de colonel. Dès lors, il va combattre pour la cause nordiste sans état d’âme. Appât du gain, goût pour les affaires (la railway mania l’a envoûté), usage de la violence militaire pour imposer ses choix de civilisation : c’est le genre de Nordiste -le yankee- qui terrorise intellectuellement les Sudistes.

    La marche à la mer

    Sherman est connu pour sa célèbre "marche à la mer". De quoi s’agit-il ?

    

Victorieux sur le front occidental avec la prise de la voie navigable du Mississippi et la maîtrise de la mer du côté du Golfe du Mexique, les Nordistes restent bloqués sur le front Est au niveau de Richmond, entre les Appalaches et l’océan atlantique. Autrement dit, le Sud profond reste compact, intact, et les relations intérieures entre Confédérés restent possibles du Mississippi à l’Atlantique. La région du King Cotton demeure un bastion. Ayant reçu un commandement dans l’État du Tennessee, c’est-à-dire à mi-chemin des deux extrémités du front, le général Sherman entreprend une percée pour casser en deux le bastion sudiste. Il va pénétrer dans le sud cotonnier sans pouvoir s’appuyer sur une base arrière, avec comme seule issue la fuite en avant pour rejoindre l’Atlantique, précisément le port de Savannah. De là, il remontera le littoral vers le Nord pour tenter de joindre les armées de Grant et, donc, prendre en tenaille l’armée du généralissime sudiste Lee.(source de la carte : J. Isaac, manuel).

    C’est exactement ce qui va se passer. Mais à quel prix !

    Rapidement, Sherman et ses hommes atteignent Atlanta. Il demande aux Sudistes d’évacuer la ville. Au maire qui lui signale que cela apportera "d’atroces souffrances" aux blessés et amputés, Sherman réplique que "la guerre est cruelle et qu’on ne peut l’adoucir. Autant essayer d’apitoyer la tempête ". L’incendie d’Atlanta [5], décision militaire, détruisit 90% du parc immobilier de la ville, 4.000 maisons d’habitation sur 4.500. Tous les ateliers, fonderies et manufactures de la ville furent démolis. Puis, du 16 novembre 1864 au 22 décembre, ce fut la marche à la mer. "L’armée de Sherman descendit à la mer comme un feu de prairie, pillant quand elle ne brûlait pas, accumulant les ravages". Les 60.000 soldats s’étirèrent sur une bande de 60 miles et dévalèrent comme un immense bulldozer, fourrageant sur le pays, détruisant les ponts et voies ferrées, dévastant une bande de territoire longue de 300 miles. Un acteur des évènements raconte : "nous détruisions tout ce que nous ne pouvions pas manger, brûlant leur coton et leur gin, renversant leurs tonneaux, incendiant leurs récoltes, tordants les rails de leurs chemins de fer, en un mot, leur rendant la vie infernale". Un officier sudiste ajoute, les Yankees ayant abattu un si grand nombre de bêtes, bovins, porcs, mulets et chevaux, que "toute la région est empestée par l’odeur des carcasses en putréfaction et l’air et la terre sont envahis par d’innombrables rapaces qui viennent se repaître des charognes". Bref, c’est la terre brûlée, ce que les Anglo-saxons dénomment "scorch-earth tactics". Pour le comble, ce que les fourrageurs ne prenaient pas était saisi par les traînards-maraudeurs et, s’ils restaient encore quelque chose, les déserteurs confédérés s’en emparaient.

    Le 22 décembre 1864, Sherman prit Savannah et télégraphia à Lincoln qu’il lui offrait la ville "en cadeau de Noël".

    War is hell !

    Sherman n’en était pas à son premier coup. En février 1864, combattant dans le Mississippi, il s’empare de la ville de Meridian. Très fier de ses exploits, il écrit à ses supérieurs : "la ville, avec ses dépôts, ses magasins, son arsenal, ses hôpitaux, ses bureaux, ses hôtels et ses cantonnements est complètement anéantie". Et cela après avoir dévasté le pays environnant, arraché des kilomètres de voies ferrées, pillé et incendié les propriétés sudistes. "War is hell" aimait-il à dire, "la guerre, c’est l’enfer". Surtout avec des gens comme lui. Il aura aussi cette parole terrible : "nous ne combattrons pas une armée ennemie, mais un peuple ennemi". Ce qui ne laisse pas d’interroger.

    De plus, selon Kilzer, cité par Losurdo[6], "il semble que Hitler s’inspira de Sherman et, au cours, de sa guerre d’extermination contre les indigènes de l’Europe orientale, il se réclama explicitement de la guerre contre les Peaux-Rouges". Une chose est sûre, ou plutôt deux : à Cuba, le général espagnol Weyler - d’origine prussienne- qui pratiquera la "terre brûlée" contre les insurgés qui refusent la domination espagnole, s’est inspiré de Sherman dont il a recueilli les méthodes, soit en tête à tête, soit en tant qu’observateur -il était attaché militaire à l’ambassade d’Espagne à Washington durant la Guerre civile- ; secondement, durant la guerre de conquête des Philippines (1899-1903), le général Bell -qui brûle tout ce qui vit autour de ses camps de concentration et qui eût pu, tout aussi bien s’appeler Hell - compare ses méthodes "to those of General Sherman in Georgia during the War between the States" [7].

    Sherman en posant le problème dans les termes suivants : "Nous ne combattrons pas une armée ennemie, mais un peuple ennemi", opte carrément pour le polemos c’est-à-dire la lutte à mort contre les "Barbares". Nous avons pourtant là une nation en gestation, avec des institutions relativement démocratiques [8], une histoire commune et plutôt récente bâtie à partir de la guerre d’indépendance, une religion aux dogmes calvinistes largement majoritaires et la Bible est le livre quotidien de ces pieux pionniers. Tout cela fut sans doute très superficiel. Le pasteur Théodore Parker (1810-1860), qu’admirait tant Martin Luther King, déclarait que « l’argent est actuellement la première puissance de notre nation ». Sherman, le chercheur d’or, le banquier, le capitaine d’industrie à la tête d’une société de chemins de fer, incarne à la perfection le capitaliste militariste qui veut le triomphe de son idéal d’organisation sociale. De façon générale, rien ne devait gêner la mise en œuvre de la révolution industrielle à l’échelle de tout le pays : aristocratie esclavagiste du Sud ou chefs indiens du Far West.

En regard, les Sudistes défendirent jusqu’au bout « leur société de planteurs (qui) est l’antithèse du capitalisme, avec son esprit aristocratique, ses valeurs antibourgeoises, son code de l’honneur et ses barrières culturelles à l’industrialisation »[9].

Début de cette série : I. 12 AVRIL 1861 : LA GUERRE DE SECESSION COMMENCE…


[1] Il y en eut d’autres comme la mise en place de nombreuses statues…

[2] Extrait du site Internet "About North Georgia". « Si l’on posait la question : quel fut et quel est encore l’homme le plus détesté et le plus méprisé de l’histoire de la Géorgie ? La réponse serait W. T. Sherman ».

[3] Édité par Le cherche midi, Paris, 2005.

[4] Ancien élève de l’académie militaire de West Point, 1831-1888. Auteur d’un mot (trop) célèbre sur les Indiens.

[5] Scène fameuse du film "Autant en emporte le vent".

[6] "Le révisionnisme en histoire", page 193.

[7] S.C. MILLER, Benevolent Assimilation.

[8] "Relativement" car le vote censitaire réserve aux propriétaires seuls, dans la plupart des cas, le droit de vote.

[9] Cité par Jean EFFER, "Les origines de la guerre de Sécession", dossiers Clio, P.U.F., Paris, 1971, 96 p. .

Commentaires


1-10 of 13