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Printemps des peuples : 1848, 2011 ?

publié le 3 juil. 2011 à 03:27 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 6 déc. 2011 à 15:15 ]
  21/02/2011  

1848 fut une année exceptionnelle en Europe. Pour les Allemands, c’est le couple 1848-1849. Prophétiquement, Marx et Engels commencèrent l’écriture de leur célèbre manifeste dès 1847. Partie de Paris, où éclata la révolution de février qui remplace la Monarchie de juillet par la Seconde République, la révolution gagna à peu près toute l’Europe à l’exception notable de la Russie obscurantiste des tsars qui vont jouer un rôle tragique dans la répression.

En mai 1848, la "révolution" triomphait en France, en Hongrie, en Croatie, à Prague, à Cracovie, en Pologne occupée par la Prusse, à Vienne même, capitale de l'empire autrichien, à Berlin, et dans le reste de l'Allemagne où se réunit le parlement de Francfort ; toute l'Italie est en émoi : à Turin, Milan et Venise – Venise où l'avocat Manin fait proclamer la République en affirmant devant les habitants rassemblés : "nous n'entendons pas vouloir ressusciter une république dans les formes anciennes, où l'aristocratie était tout et où le peuple n'était rien. Elle doit être selon les idées de fraternité, de liberté et d'égalité désormais impérissables"[1] (22 mars 1848).  - à Parme, Modène et Florence, on combat l'Autrichien abhorré, à Rome même le nouveau pape Pie IX a accordé une constitution ! On croit rêver … et il est vrai qu'on rêve… A Berlin comme à Paris, tous les Romantiques parlent de liberté et de fraternité. C'est le printemps. Victor Hugo chante la république universelle : Ô république universelle ! Tu n'es encore qu'une étincelle ! Demain, tu seras…Le soleil !

LE VIOL DU PRINTEMPS

Cette période laisse pourtant un goût très amer. Car le coup d’Etat de Louis-Napoléon, écrasant par la force militaire les espoirs républicains de 1848, n'a été qu'un aspect de la réaction conservatrice brutale qui s'est abattue sur l'Europe. 1848, le Printemps des peuples a-t-on dit, a été suivi d'un hiver glacé.

La répression fut partout d'une brutalité inouïe. En France, on sait le massacre des journées de juin 48, le coup d'Etat et les barricades désespérées de 1851, la loi martiale et l'état de siège dans trente départements.

A Prague, le maréchal-prince de Windischgrätz fait bombarder la ville pendant dix jours et impose une dictature militaire (juin 48). Cracovie est également bombardée et les Polonais rentrent dans le rang.

A Florence, le 5 avril 1849, la république tombe sous les coups autrichiens. Le roi de Naples, Ferdinand II reprend sa capitale, puis, encouragé par les premiers succès de la réaction autrichienne, chasse les députés, fait torturer les patriotes, organise le bombardement sauvage de Messine. Bombardement d'une violence inouïe qui lui valut le surnom de "Re bomba" : le roi-bombe.

En Lombardie, les Autrichiens du général Radetzky infligent une défaite aux patriotes italiens puis se comportent en soudards, l'un des leurs, le général Haynau gagnant le surnom de "la hyène de Brescia". La terreur s'installe. Mais qu'importe, toute l'Autriche bat les mains en cadence aux sonorités clinquantes de la marche de Radetzky de Strauss-père. L’armée autrichienne se sent investie de tous les pouvoirs : un général autrichien en campagne déclare à l'égard d'un Gouvernement révolutionnaire provisoire : « l'Autriche, à cette heure, n'existe pas hors de mon camp ; moi et mon armée sommes l'Autriche ; et quand nous aurons battu les Italiens, nous reconquerrons l'empire pour l’Empereur ». Toute l'Autriche ? Oui, après la reprise de Vienne par les forces de Windischgrätz, qui vient après le bombardement de la ville durant cinq jours (octobre 48).

À Berlin, le roi de Prusse cède aux pressions de l'état-major et de la Camarilla, et renvoie l'assemblée de députés après avoir décrété l'état de siège. La camarilla est un petit groupe d'extrémistes de droite au sein duquel un certain Otto Von Bismarck. En Allemagne, à Francfort, le parlement élu au suffrage universel vit ses derniers jours. Le roi de Prusse refuse la couronne impériale que lui offre le Parlement. C'eût été, dit-il, "une couronne de boue et de pavés". C'est la ruine du projet patriotique de constitution d'un empire construit sur des bases démocratiques. Les romantiques à la R. Wagner ont beau prendre les armes, ils ne pèsent rien face aux armées de la Prusse et de l’Autriche. Deux des célébrités du libéralisme bourgeois stigmatisées par Engels vont muer leur lyrisme inopérant en adoration du héros sauveur : Dahlmann écrit à son ami le professeur Gervinus, «les meilleurs conseils du monde, venant de quelqu'un qui n'a pas la force à sa disposition, ne peuvent plus nous être utiles. Il faut, auparavant, qu'un maître s'affirme, d'où qu'il vienne ». Conséquences incalculables : l'empire allemand se fera, certes, mais à la Bismarck, à la botte, "par le fer et par le feu" et dans la galerie des Glaces à Versailles. Et avec le Droit du sang. Donc avec l'Alsace et la Lorraine, arrachées à la France.

À Rome, c'est l'armée française -qui est officiellement hélas l'armée de la République-[2] qui rétablit le pape Pie IX sur son trône, et ce sont des Français qui assiègent la capitale romaine défendue par Garibaldi, qui y rentrent et qui couvrent la répression féroce organisée par le cardinal Antonelli (juillet 1849).

Les Hongrois sont soumis de façon encore plus épouvantable. Incapables de les soumettre par ses seules forces, même abondées des forces croates anti-magyares, l'Autriche doit faire appel aux cosaques, aux armées du tsar, Nicolas Ier anti-libéral maladif. Alors convergent sur Pest, la "hyène de Brescia", les Croates de Jellachic et les 150.000 hommes de Paskievitch qui ravissent les Morny[3] et autres Romieu (août 1849)… Le gouvernement autrichien fait fusiller, pendre ou emprisonner tous les Magyars qui avaient pris part à l'insurrection nationale. La Hongrie subit une germanisation systématique. L'état de siège est maintenu jusqu'à nouvel ordre.

Déjà Lamennais avait vu poindre la menace de ce que l'on appellera plus tard l'armée fasciste. Il affirme que ce n'est pas possible mais l'avenir, sur ce point, ne lui donnera, hélas, pas raison. "Aucun (gouvernement) ne parviendra désormais à former un corps d'hommes totalement en dehors de la civilisation, sans liens de famille ni de patrie, sans pensées, sans volonté, indifférents au bien, au mal, à la liberté comme à l'esclavage du peuple ; d'hommes-machines ayant, au lieu d'âme, une sorte d'instinct animal, et destinés seulement à garder le troupeau du maître. Plus, au contraire, l'esprit qui préside à la société moderne se développera, et rien n'en saurait arrêter le développement voulu de Dieu, plus le soldat deviendra citoyen"[4]. Hélas ! L'armée prétorienne est à l'œuvre dans la répression de l'immense espoir de 1848-49 en Europe.

Ainsi le printemps des Peuples s'achève dans la glace de la réaction la plus terrible. Cet échec est très mal vécu par les révolutionnaires et les patriotes. Quiconque peut observer que le rêve s'est évanoui devant l'usage de la force[5]. Outre la Russie tsariste, l'Autriche absolutiste semble inamovible. En France, le coup d'Etat installe l'Empire militarisé dont Napoléon III a dit "l'Empire ? C'est la paix…" alors qu'il ne fera que la guerre. Le pape Pie IX et l'Eglise se ferment au monde moderne qu'ils condamnent avec le Syllabus. Surtout, l'unité allemande se réalise dans les pires conditions. La guerre de 1870-1871 est psychologiquement désastreuse. Elle montre aux uns que l'usage de la force est légitimité puisque la réussite est au bout. "Celui-là est grand qui réussit" écrira plus tard Thomas Mann. Elle crée chez les autres -en France- un esprit de revanche, et pas chez n'importe qui, chez les Républicains, dont l'idéal eût dû être celui de la paix. Pendant un temps, ce sont les Républicains qui seront seuls porteurs de l'idéologie de guerre avant d'être secondés par les pires : les Nationalistes à la Barrès, à la Maurras, à la Déroulède. La Grande Dépression économique de 1873 à 1896 ne crée pas les conditions pour un apaisement des esprits surtout qu'elle avive la concurrence entre les entreprises et entre les nations. On sait où cela va mener.

LA TRAHISON DES CLERCS

Décidément, 1848 et son échec dramatique est un tournant. Julien Benda dans son célèbre ouvrage, "la trahison des clercs"[6], écrit en 1924-1927, qui fut un témoin de l'affaire Dreyfus, a vu l'importance de cet épisode de l'histoire européenne. Analysant les raisons de l'irruption des intellectuels dans les combats politiques, il explique : "enfin, je ne laisserai pas d'admettre encore, comme cause du réalisme des clercs modernes, l'irritation produite en eux par l'enseignement de certains de leurs aînés, je veux dire de certains maîtres de 1848, avec leur idéalisme illuminé, leur croyance que la justice et l'amour allaient devenir soudain l'essence de l'âme des peuples ; irritation encore accrue par la vue de l'effroyable contraste entre les prédictions de ces idylliques et les événements qui les ont suivies. Toutefois ce qu'il convient de retenir ici, c'est que les clercs modernes ont répondu à ces erreurs en jetant leur anathème sur toute articulation idéaliste quelle qu'elle soit, illuminée ou non, montrant par là une impuissance à distinguer les espèces, une incapacité de s'élever de la passion au jugement, qui ne sont qu'un autre aspect de la perte qui se fait en eux des bonnes mœurs de l'esprit" avant de conclure : "le réalisme politique des clercs, loin d'être un fait superficiel, dû au caprice d'une corporation, me semble lié à l'essence même du monde moderne".

Gilbert Badia, brossant le tableau de l'Allemagne avant 1914, nous dit que

« d'une façon générale la politique est méprisée. Il n'est pas de bon ton de s'y intéresser : la philosophe, la morale, voila des sujets, dignes d'un homme cultivé. On n'assiste pas au développement d'une conscience politique active ».

Il appuie son propos sur une citation de l'historien Gerhard Ritter pour qui cela est encore une conséquence de l'échec de la Révolution de 1848/49 en Allemagne :

« La confiance naïve qu'on avait dans la force des idées (extraordinaire lucidité de Ritter, JPR), se trouva brisée, surtout dans les couches cultivées... La déception fut si profonde que pour beaucoup d'Allemands elle gâta le plaisir naissant de prendre part aux affaires politiques...Une partie de la population retomba dans cette vieille attitude d'obéissance soumise que les souverains princiers lui avaient inculquée depuis des siècles... ou encore elle se détourna de la politique»[7].

LE PRINTEMPS ARABE ?

Ce qui se déroule sous nos yeux dans le monde arabe n’est pas sans rappeler ce "printemps" européen de 1848-49.

Outre l’aspect politique avec ces scandaleuses dictatures policières, l’aspect social est criant. 40% des Egyptiens vivent en dessous du seuil de pauvreté établi à 2 $ par jour et par personne. La fortune de Moubarak a été estimée à 70 milliards de dollars. Un calcul sommaire montre qu’il pourrait faire "vivre" ses 32 millions de compatriotes pendant trois ans…Cette pyramide cul par-dessus-tête ne peut que basculer. Mais jusqu’où aller trop loin dans cette indispensable redistribution des richesses ? L’Amérique latine peut peut-être inspirer quelque idée.

L’échec des révolutions serait à coup sûr un drame à portée universelle. Les forces démocratiques, républicaines et laïques seront-elles suffisamment fortes pour s’imposer ? Avec un échec, il est à craindre que les foules arabes n’aient plus que la religion comme valeur refuge. Les cosaques russes de 1849 seraient aujourd’hui les GI de la pax americana. Avec son pétrole et sa position névralgique quant aux flux d’échanges, l’Orient ne peut laisser indifférents les Etats-Unis. Et, dans ce pays, les Républicains montrent à nouveau les dents.

L’Europe de Bruxelles a-t-elle conscience de son rôle à jouer pour aider ces démocraties naissantes que sont la Tunisie et l’Egypte ? Il faudrait d’abord avoir une diplomatie totalement souveraine.

En attendant, tout doit être fait pour manifester notre solidarité.

lire aussi :

Tunisie, Egypte, les révolutionnaires ont, quoiqu’il advienne, gagné…


[1] Autre exemple de l’universalité de notre Révolution… (Cf. l’article sur le Mexique)

[2] C'est en réalité l'armée du parti de l'Ordre. Lamartine n'a jamais voulu intervenir dans les révolutions européennes : non-intervention. La droite et l'extrême-droite françaises se sont moins gênées. Mais que peut-on reprocher à une doctrine qui établit : "la guerre n'est (…) pas le principe de la République" (4 mars 1848).

[3] Cf. mon article sur le Mexique.

[4] F. DE LAMENNAIS, "Préface du petit traité de la servitude volontaire de La Boétie (1548)", éd. Ramsay, 1978.

[5] Le terme de "quarante-huitards" attribués à ceux des révolutionnaires qui restèrent dans leurs rêveries est plus que moqueur. IL en va de même pour les "quarante-neuf" en Allemagne.

[6] Julien BENDA, édition de 1927. Trahison des clercs ? "Clercs" vaut, ici, pour "Intellectuels". Le rôle des Intellectuels selon Benda est de créer et de véhiculer des idées universelles, valables pour tous les peuples. En un sens, il est de prolonger les Lumières. Témoin de l’affaire Dreyfus, il constate tout le contraire, les Barrès et autres Maurras ou Psichari descendent dans l’arène pour combattre, prenant à leur compte des idées étroites et belliqueuses. Au souhait de "République universelle" de V. Hugo, Maurras répond : "ce n'est pas au cosmopolitisme, c'est au retranchement national, ce n'est pas à la démocratie universelle, c'est à des aristocraties farouchement rivales que va le monde".

[7] Gilbert BADIA, Histoire de 1'Allemagne contemporaine, vol. I. La citation de Ritter (1888-1967) est extraite de «Europa und die deutsche Frage », (1948). 

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