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L’Italie de 1919 à 1922 : creuset du fascisme mussolinien (1ère partie)

publié le 4 nov. 2018 à 08:23 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 4 nov. 2018 à 11:41 ]

Je publie un texte didactique qui figurait dans ma collection de l’Information Historique, que j’ai découpé, classé dans un dossier "Italie" et …oublié, englouti que j’étais dans mes thèses de géographie. L’Information Historique est une revue scientifique avec un comité de lecture, on peut donc se fier à son jugement, elle publie des articles de recherche et de la documentation pédagogique. A l’heure où le ventre fécond enfante à nouveau une bête immonde, il n’est pas sans intérêt de savoir comment est né le fascisme, en Italie. L’auteur est Jacques Drimaracci, bien connu des enseignants d’histoire et de géographie de ma génération.les grand I, petit a sont de l'auteur, je me suis réservé le droit de les passer en couleur pour la lisibilité du texte.

J.-P. R.  

 

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, dans une Europe meurtrie par quatre années d'un conflit sanglant, interviennent de nombreux bouleversements d'ordre économique, social ou politique. Entre toutes ces transformations, deux faits majeurs dominent l'histoire de la première moitié du XX° siècle la naissance et le développement de l'Union Soviétique à l'Est ; l'apparition en Europe occidentale du régime fasciste, fondé sur le pouvoir personnel et la violence.

C'est en Italie qu'apparaît le fascisme :

"Pour la première fois depuis le siècle d'or de la Renaissance - mais dans un sens négatif qui allait mener le pays à la défaite et à la catastrophe —, la Péninsule influençait le destin de l'Europe. Le fascisme, qui prétendait instaurer un nouvel ordre politique et social, faisait école dans l'entre-deux-guerres, et les dictatures, dressées contre les démocraties, en procèdent directement, y compris la plus pernicieuse de toutes, le nazisme. "

Paul GUICHONNET, Mussolini et le fascisme, (PU.F., Que sais-je ?, 1966.)

On se propose ici de montrer comment, dans l'Italie des "années troubles" (1919-1922), le fascisme s'est installé au pouvoir[1].

 

1ère partie :  LA CRISE DE L'APRÈS-GUERRE

 

Au sortir d'une guerre longue et pénible, l'Italie connaît un malaise profond, dont les aspects sont multiples : mécontentement moral et poussée d'un nationalisme amer devant les désillusions de la victoire ; crise économique et sociale ; désordre politique.

 

I. LES DÉSILLUSIONS DE LA VICTOIRE

 Les traités de paix apportent aux Italiens de graves désillusions et déclenchent une redoutable poussée du nationalisme.

a) LA VICTOIRE MUTILÉE. L'Italie s'est engagée dans la Première Guerre mondiale aux côtés de l'Entente après promesse, faite par les Aillés (au pacte de Londres du 26 avril 1915) de lui accorder, au lendemain de la victoire, les terres irrédentes : Trentin, Tyrol du Sud, Trieste, ainsi que l'Istrie et la Dalmatie. Or ces engagements ne sont que partiellement tenus la Conférence de la Paix n'a pas accepté les revendications italiennes sur Fiume et la côte dalmate, et l’Italie trouve que ses sacrifices sont bien mal payés. Cette première et grave déception est à l'origine d'un vif mécontentement de l'opinion publique et d'un rapide essor du nationalisme.

b) L'ESSOR DU NATIONALISME. Les protestations contre les traités de paix revêtent diverses formes

- Réaction officielle, gouvernementale : Orlando et Sonnino quittent la Conférence de la Paix eu claquant la porte et l'Italie est ainsi absente de la négociation, du 24 avril au 15 mai 1919. Ce n'empêche pas, le 10 septembre, la signature du traité de Saint-Germain-en-Laye, qui sanctionne la naissance de l'État yougoslave et limite les acquisitions italiennes au Trentin, à Trieste et l'Istrie.

- Réaction de caractère illégal, insurrectionnel, de groupes ultra-nationalistes, dont l'action la plus spectaculaire est "l'annexion" de Fiume, occupée par des contingents de troupes alliées.

Cette opération est conduite en septembre 1919 par le poète et romancier Gabriele d'Annunzio. Un millier de volontaires, "légionnaires" recrutés parmi les anciens combattants, mais aussi parmi des officiers et soldats en activité, font une entrée triomphale dans la ville d'où les Alliés se retirent et où d'Annunzio lance sa proclamation fameuse :

"Italiens de Fiume !

Dans le monde fol et vil, Fiume est aujourd'hui le signe de la liberté ; dans le monde fol et vil, il n'y a qu'une seule chose pure : Fiume, et il n'y a qu'une seule vérité : et c'est Fiume ! Fiume est comme un phare lumineux resplendissant au milieu d'une mer d'abjection [...]. Après cet acte de volonté rénovée, je déclare : moi soldat, moi volontaire, moi mutilé de guerre, je crois interpréter la volonté de tout le peuple sain d'Italie en proclamant l'annexion de Fiume ! "

Cité par Robert PARIS, Histoire du fascisme en Italie, t. I (Maspero, 1962.)

 Malgré les injonctions du gouvernement Nitti, le Comandante d'Annunzio se maintient à Fiume, soutenu par les milieux nationalistes et fascistes de la Péninsule et notamment par de nombreux officiers supérieurs.

L'épisode est d'importance. C'est la première manifestation de désobéissance de l'Armée au pouvoir civil ; c'est aussi l'apparition en Italie de ces formations para-militaires, de ces groupes francs, qui, ici comme plus tard en Allemagne, joueront un si grand rôle dans la chute des régimes démocratiques. A travers cette action s'exprime enfin la rancœur des démobilisés, leur irritation est rendue plus vive encore par une profonde crise économique et sociale.

 2. LA CRISE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

 Cette crise va créer en Italie une situation révolutionnaire.

a) UN GRAVE MALAISE ÉCONOMIQUE. Il s'explique par des faiblesses héritées du passé et qu'ont aggravées les quatre années de guerre.

- Faiblesses héritées du passé. Elles sont ainsi décrites dans un ouvrage récent :

"L'économie italienne présente encore de nombreux traits d'archaïsme. Le secteur agricole reste le plus important avec 55% de la population active. La division du sol entre immenses domaines latifundiaires et propriétés trop exiguës est un obstacle à la modernisation de l'agriculture et la production de céréales, de viande et de produits laitiers est nettement insuffisante. L'industrialisation du pays s'est opérée dans des conditions difficiles par manque de capitaux, de sources d'énergie (très peu de charbon) et de matières premières [...]. A la veille de la guerre, trois problèmes sont particulièrement préoccupants. En premier lieu, le fait que l'Italie demeure tributaire du capital étranger (Allemagne, France) et doit importer la plus grande partie de ses produits bruts (charbon anglais, fer français, coton américain). Second problème, l'opposition, renforcée depuis l'Unité, entre un Nord industriel et prospère et le Mezzogiorno, agricole, surpeuplé et misérable. Enfin, dernier problème, celui du sous-emploi qui ne peut résorber une émigration qui ne cesse pourtant de croître (900.000 émigrants en 1913) ".

Pierre MILZA, De Versailles à Berlin, 1919-1945 (Masson, coll. Premier Cycle, 1968)

- Conséquences directes de la guerre. L'Italie a subi de lourdes pertes humaines et matérielles. Sur 5 758 277 mobilisés (dont 42 % de paysans), elle a perdu 660 000 tués; 950 000 hommes ont été blessés, dont 220 000 resteront mutilés. Ses provinces du Nord-Est ont été saccagées par les combats et son industrie a durement ressenti la pénurie de main-d'œuvre et de matières premières.

Mais ce sont principalement les conséquences financières de la guerre qui sont lourdes. L'augmentation des impôts n'a pas réussi à couvrir les dépenses militaires (148 milliards de lires) et l'Italie a dû s'endetter. Des prêts lui ont été consentis par les États-Unis, par la Grande-Bretagne et par la France ; en 1919, l'endettement est de l'ordre de 60 milliards de lires.

Pour combler le déficit budgétaire qui devait atteindre en 1920 le chiffre record de 20,955 millions de lires, et tenter de rétablir un équilibre de plus en plus problématique, le gouvernement a eu recours à l'inflation. De 1914 à 1927, la masse monétaire en circulation passe de 2,7 à 20 milliards de lires. Et ici, comme ailleurs en Europe, l'inflation produit ses effets habituels : effondrement de la monnaie (la valeur du dollar passe de 8 à 28 lires entre 1919 et 1920); décalage entre la hausse des prix et celle, plus lente, des salaires ; crise sociale, dont les principales victimes sont les classes moyennes et le prolétariat industriel.

 b) LA CRISE SOCIALE. Les conséquences de la guerre créent une très vive agitation au sein de grandes catégories sociales : les classes moyennes, la paysannerie, le prolétariat industriel.

- Les classes moyennes sont ruinées. La petite et la moyenne bourgeoisie italiennes (professions libérales, cadres du commerce et de l'industrie, rentiers et petits propriétaires fonciers non-exploitants), déjà très atteintes par l'accroissement des prélèvements fiscaux, sont plus durement touchées encore par l'inflation et par la hausse des prix. De 1913 à 1920, le coût de la vie a pratiquement quadruplé : dans le même temps, les loyers et les fermages restaient bloqués, tandis que les rentes et les intérêts des emprunts se dévaluaient. En outre, 200 000 jeunes officiers "de complément", hâtivement rendus à la vie civile en 1919 (par mesure d'économie) et qui trouvent difficilement un emploi, viennent grossir les rangs des mécontents des classes moyennes.

Jusqu'alors, celles-ci avaient été le principal appui social et électoral de la monarchie parlementaire. Les perspectives de prolétarisation où les place la crise de 1919 leur sont insupportables, et, dès lors, les classes moyennes, dressées contre le libéralisme et détachées du système parlementaire, deviennent une clientèle de choix pour le fascisme.

- Dans les campagnes, une flambée de révoltes agraires affecte l'Italie en 1919 et 1920. Dans un pays encore principalement agricole (55 % de la population active), la structure de la propriété rurale est caractérisée par la coexistence de très grands domaines (latifundia) et d'une foule de petites propriétés, trop exiguës pour permettre aux paysans de vivre. Sur 5 millions de propriétaires, en effet, les 9/10 se partagent 3 millions d'hectares, ne possédant même pas un hectare chacun. En revanche, le 1/10 restant accapare 19 millions d'hectares.

La paysannerie italienne souhaite une réforme agraire, dont le gouvernement lui-même a évoqué la possible réalisation pendant les jours les plus sombres du conflit, renforçant ainsi cette soif de terre. Cette aspiration, qui devient celle de millions de ruraux, s'exprime dans le mot d'ordre "La Terre aux paysans".

Bientôt, l'action succède aux slogans et un vaste mouvement d'occupation des terres incultes ou des latifundia se produit, ainsi décrit par F. CHABOD :

"Survient la fin de la guerre, ces paysans démobilisés retournent chez eux, dans l'excitation et la fièvre d’une attente pour ainsi dire messianique. Arrive alors ce qui devait arriver. Juillet-août 1919, occupation des terres autour de la capitale même. Des masses de paysans, drapeaux rouges en tête, au son d'une marche et même parfois au son des cloches[2], vont occuper les terres non cultivées de gros propriétaires, parfois même des terres cultivées.. ".

Frederico Chabod, L'Italie contemporaine, Domat-Montchrestien, 1950.

Le mouvement s'étend bientôt à toute l'Italie du Centre, du Sud et même du Nord, soutenu à la fois par les organisations d'extrême-gauche (Federterra, (Fédération Italienne des Travailleurs de la Terre, affiliée à la Confederazione generale del Lavoro, C.G.L.) et par certains milieux catholiques, qui réclament la collectivisation des terres et la gestion directe des exploitations par les "conseils de fermes". On a parlé, à ce propos, d'un "bolchevisme blanc", animé par Miglioli, député du Parti Populaire.

De toutes façons, qu'elles se fassent derrière des drapeaux rouges ou au son des cloches, ces occupations de terres irritent et inquiètent les propriétaires fonciers, regroupés au sein de l'Association des Agrariens, la Confragricoltura (ils seront les premiers bailleurs de fonds des bandes fascistes) et ils qualifient indistinctement de "bolcheviques" toutes ces ligues et coopératives paysannes. Certaines mesures sociales,

prises par le gouvernement Nitti, comme l'extension aux paysans de l'assurance contre les accidents de travail, ne suffisent pas à calmer les esprits ni à empêcher les grèves agraires des braccianti (ouvriers agricoles).

Au même moment, la crainte de la subversion communiste gagne les milieux industriels urbains.

- Le mécontentement ouvrier et les grèves avec occupations d'usines se développent dans tous les grands centres industriels d'Italie en 1919-1920.

Les conditions d'existence de la classe ouvrière se sont aggravées au lendemain de la guerre. Malgré les coûteuses subventions de soutien au "prix politique" du pain, le pouvoir d'achat des ouvriers a été amoindri par la hausse des prix, deux fois plus importante que celle des salaires entre 1913 et 1920.

Si l'artisanat occupe encore une place essentielle dans la production industrielle, la grande industrie s'est développée dès le XIXe siècle dans quelques grands centres du Nord, comme Turin, Gênes, Milan et ses environs. La guerre de 1914-1918 a permis aux grandes sociétés capitalistes de réaliser des affaires d'or et a renforcé leur puissance. Ainsi en va-t-il pour l'ILVA, groupe sidérurgique important, la FIAT, l'ANSALDO de Gênes, trust de la métallurgie.

C'est précisément dans ce triangle d'industries lourdes Turin-Milan-Gênes que se sont groupées des populations ouvrières compactes, parmi lesquelles se recrutent "les divisions cuirassées du mouvement socialiste" (F. CHAB0D). La Confédération Générale du Travail Italienne (G.G.LL.), qui, de 600 000 adhérents en 1919, passe à 1.926.000 en septembre 1920, trouve là ses militants les plus décidés. Quant aux syndicats catholiques, avec 1.200.000 inscrits, ils constituent une force non négligeable.

Depuis, 1917 une partie importante du mouvement ouvrier italien regarde vers la Russie des Soviets et en 1919, et surtout en 1920, se multiplient les grèves à tendance révolutionnaire. La vague d'arrêts de travail débute au printemps de 1919, après le vote en février de la loi des 8 heures, que le Parlement refuse de généraliser. Elle s'accompagne immédiatement de l'occupation des fabriques, (dont) les organisations ouvrières veulent assurer la gestion directe. Une explosion de grèves sanglantes, au début de 1920, cause 320 morts. Le mouvement culmine en août- septembre 1920 il y a alors 600 000 grévistes; les usines sont occupées, surtout en Piémont et en Lombardie; des "Conseils d'usine", composés d'ouvriers, s'y installent, y organisent le travail, la gestion et l'autodéfense dans un décor de drapeaux rouges et d'inscriptions révolutionnaires. Le 7 septembre, l'ambassadeur de France, Barrère, télégraphie au Quai d'Orsay : "L'industrie métallurgique et mécanique italienne est en plein bolchevisme".

Face à cette vague de fond, le gouvernement Giolitti, successeur en juin 1920 du gouvernement Nitti démissionnaire, choisit la tactique de l'usure, du pourrissement, laissant le mouvement s'amplifier sans intervenir, tant que l'ordre public n'est vraiment pas en danger. Giolitti déclarera par la suite qu'il avait voulu :

"que les ouvriers fissent eux-mêmes leur expérience, afin qu'ils comprennent que c'est un pur rêve de vouloir faire marcher les usines sans l’apport des capitaux, sans techniciens, sans les crédits des banques. Ils essaieront, ils verront que c'est un rêve, et cela les guérira de dangereuses illusions".

Cité par F. Chabod, op. cit.

L'automne 1920 voit le reflux du mouvement ouvrier après un accord entre les syndicats et le patronat de la Confindustria sur les augmentations de salaires et le principe de la participation ouvrière à la gestion. C'est la fin de la "phase bolchevisante"; c'est aussi la retombée de l'enthousiasme, la "montée du scepticisme et du dégoût", la lassitude parmi les masses, après beaucoup de batailles mal conduites et perdues.

Chez les possédants italiens, dirigeants industriels et agrariens, cet ensemble de mouvements révolutionnaires des années 1919 et 1920 a fait passer un frisson de grande peur sociale. Une grande peur à contre-temps, d'ailleurs, puisque c'est au moment précis où s'éloigne le danger d'une véritable révolution générale que la crainte d'un bouleversement social devient de plus en plus aigu dans une large fraction de la bourgeoisie italienne. Patrons et propriétaires fonciers commencent alors à financer le mouvement fasciste, qui leur apparaît comme la seule protection efficace contre la subversion bolchevique.

Le régime politique en place n'est plus, à leurs yeux, en mesure de faire face à la "menace rouge", affaibli qu'il est par la crise qu'il traverse.

 3. LA CRISE POLITIQUE

 Le régime politique italien - la monarchie parlementaire - souffre en ces années de "préfascisme" de deux maux profonds l'instabilité ministérielle et la rivalité des partis.

 

a) L'INSTABILITÉ MINISTÉRIELLE. Très grande déjà avant la guerre, elle s'accentue. Cinq ministères se succèdent de 1919 à 1922 : ceux de Orlando, Nitti, Giolitti, Banemi et Facta. L'opinion est lassée par la fréquence des crises et des remaniements ministériels. Le système parlementaire est violemment mis en cause par les nationalistes et par les fascistes, qui le rendent responsable des déconvenues de la Conférence de la Paix. Il est non moins critiqué par les possédants, qui lui reprochent la perpétuation des désordres sociaux, des difficultés économiques et de la liberté de mouvement laissée aux "Rouges" par Giolitti lors des grèves de l'été 1920.

 

b) LA RIVALITÉ DES PARTIS. L'émiettement des groupes parlementaires et leurs rivalités sont très marqués.

- Trois grandes formations se partagent les suffrages des électeurs les partis de gouvernement, le Parti Populaire Italien, les Socialistes.

- Les partis de gouvernement (Démocrates libéraux de Nitti, Radicaux, Modérés) constituent des forces politiques traditionnelles issues de la bourgeoisie libérale, qui soutiennent sans réticence le régime et ne sont séparées que par de minces différences idéologiques. Faibles toutefois sur le plan de la représentation, leur union, en outre, est rendue difficile par des querelles -de personnes.

- Le Parti Populaire Italien, d'inspiration démocrate- chrétienne, fondé par le prêtre sicilien Don Luigi Sturzo, compte 100 députés aux élections de novembre 1919. C'est en principe un parti de centre gauche, bien que certains de ses éléments, groupés autour de Miglioli, soient proches des marxistes, Les "Populaires" ne participent aux coalitions ministérielles qu'avec réticence (la "question romaine", née de l'installation du roi d'Italie à Rome, ne sera vraiment résolue que par les accords de Latran, en 1929).

- Les Socialistes constituent théoriquement une force très importante. Avec leurs 156 élus de 1919 (contre 52 auparavant), ils occupent le tiers des sièges à la Chambre des Députés et le nombre des militants est passé de 50.000 en 1911: à plus de 200.000 en 1919. Ils contrôlent 2.000 municipalités et 26 Conseils provinciaux[3] sur 69.

- L'extrême-gauche est divisée. Le parti socialiste est en effet divisé entre plusieurs tendances :

Une minorité réformiste accepte le jeu parlementaire : elle dispose à la Chambre d'une forte représentation.

La majorité "maximaliste", avec Antonio Gramsci et Amadeo Bordiga, est au contraire partisane du "tout ou rien". Elle recommande l'action directe, la prise du pouvoir par la violence et l'instauration de la dictature du prolétariat. En fait, le maximalisme ne dépasse pas le niveau de la phraséologie révolutionnaire. Ses violences verbales auront pour principal effet d'effrayer la bourgeoisie et de provoquer en retour l'offensive du fascisme.

Une dernière tendance, enfin, favorable à l'adhésion à la Troisième Internationale et à l'alignement sur les thèses de Moscou, fera bientôt scission, au Congrès de Livourne de janvier 1921, créant le Parti Communiste Italien : "Les deux formations, désormais rivales, entrèrent en acerbes polémiques, dépensant des forces qui eussent dû s'unir contre la montée de la réaction sociale et du fascisme. " (P. Guichonnet).

Ces divisions de la gauche politique se retrouvent dans le mouvement syndical et notamment au sein de la C.G.L. dominée par le Parti Socialiste.

Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que le régime parlementaire connaisse un discrédit de plus en plus marqué. L'instabilité des ministères, les luttes acharnées de partis souvent divisés contre eux-mêmes, l'inefficacité face aux graves problèmes économiques et sociaux créent un climat de désarroi profond, que Mussolini et le mouvement fasciste sauront exploiter à leur profit.

(Sera continué.)


NB.  la vision de 1900 (Novecento) film franco-germano-italien réalisé par Bernardo Bertolucci et sorti en 1976 est vivement conseillée.

[1] Ce travail n'a aucune prétention d'originalité : son auteur a largement puisé dans la documentation citée en annexe bibliographique (note de J.D.).

[2] L’auteur semble vouloir dire que parfois le curé accompagnait cette manifestation … cf. infra

[3] Correspondant à nos conseils départementaux. JPR

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