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L'EMPIRE NEERLANDAIS, 1ère partie : en Indonésie

publié le 8 juil. 2013 à 01:54 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 4 sept. 2016 à 01:23 ]

    Ce travail gagne beaucoup après la lecture d'articles préparatoires : Calvinisme aux Provinces-Unies et aussi : XIX° siècle : "réveil" fondamentaliste aux Pays-Bas et création de l’Anti-Revolutionnaire Partij

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    Libérée des contraintes espagnoles - par elle-même, dans un mouvement révolutionnaire - la célèbre VOC, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (Vereenigde Oost-Indische Compagnie), partit à la conquête du monde. L’indépendance des Provinces-unies n’est encore pas formellement reconnue : elle ne le sera qu’en 1648, aux traités de Westphalie. On sait que les Néerlandais construiront un empire colonial maritime, un réseau de ports, de comptoirs, de voies maritimes contrôlées par des escales fortifiées, davantage qu’un empire continental comme les Espagnols ou les Anglais. Il n’y a guère qu’en Afrique du sud et en Indonésie qu’il y eut nécessité de conquête territoriale intérieure.

 


    Carte des territoires colonisés à un moment ou à un autre par les Pays-Bas ou les Provinces-Unies. Ceux en vert foncé sont administrés par la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales, ceux en vert clairs par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales.

Sur la formation de l’empire

 

    On peut faire les quelques observations suivantes :

    Les Hollandais étaient surtout préoccupés par le recherche d’épices au meilleur prix pour les revendre à un (autre) meilleur prix sur le marché d’Amsterdam. De ce point de vue, Beaufils[1] croit utile de nous dire qu’ils étaient "d’habiles négociateurs" et, par ailleurs, "peu poussés par le prosélytisme religieux". Mais depuis le synode Dordrecht I, on sait que les calvinistes hollandais n’acceptent pas n’importe qui dans leurs consistoires et les Indiens orientaux sont noirs dravidiens et musulmans… De plus, un peuple "élu" peut-il élire un autre peuple à la place du Seigneur ? Seul Dieu décide…

    Les Néerlandais défendaient leur empire colonial comme un chien son os. Les contrebandiers étaient mis à mort, ils avaient voulu violer le monopole de la VOC ! Détail : les cartes marines dressées par les Hollandais étaient tenues secrètes ! Pas question de susciter la concurrence. Les Phéniciens, dans l’Antiquité, autres coureurs des mers, pratiquaient déjà de la sorte : ils détruisaient, à leur retour, tout document qui pourraient aider l’autre en quoi que ce soit. Âpreté commerciale sous-tendue par la violence physique. Pour se constituer un marché monopoleur de la noix de muscade, les Néerlandais tuèrent ou déportèrent 15.000 indigènes de l’île de Banda où ils établirent une monoculture (1619). 1619 ! L’année du synode de Dordrecht II… Les élus, les prédestinés, heureux bénéficiaires du premier décret divin, peuvent massacrer ceux que Dieu a délibérément abandonnés à leur sort (second décret).

    Les Néerlandais pratiquèrent le commerce des esclaves, dans toute l’Asie du sud-est, pour peupler leurs plantations. Voici ce que Sir Stamford Raffles, qui fut, un temps, gouverneur anglais de Java [2], avait dit à propos de la vieille Compagnie néerlandaise des Indes orientales :

"La Compagnie néerlandaise, mue uniquement par l'amour du gain (amusant sous une plume anglaise , JPR) et ayant pour ses sujets moins d'égards et de considération qu'un planteur des Indes occidentales n'en avait autrefois pour les esclaves qui travaillaient dans son domaine - parce que celui-ci avait payé avec de l'argent son instrument humain (c’est fort discutable, JPR), tandis que celle-là n'en avait rien fait -, cette Compagnie fit marcher tous les ressorts existants du despotisme pour tirer du peuple ses derniers sous au moyen de contributions et tout le travail dont il était capable. Elle aggravait ainsi les maux causés par un gouvernement capricieux et semi-barbare, allant à ses buts avec l'habileté de politiciens éprouvés et l'avidité sans bornes de marchands".[3]

    Les théologiens néerlandais vont trouver des "arguments" qualifiés d’irréfutables - puisque tirés de la Bible - pour justifier la mise en esclavage. Les Prédestinatiens, ancêtres politiques de l’ARP - Anti-Revolutionnaire Partij  XIX° siècle : "réveil" fondamentaliste aux Pays-Bas et création de l’Anti-Revolutionnaire Partij- s’opposent à l’abolition de l’esclavage des nègres [4] au début du XIX° siècle et Beaufils signale qu’en 1901, à Lombok, on comptait encore 7741 esclaves. Il est vrai qu’à cette date, le chef de l’ARP, Abraham Kuyper, était premier ministre à La Haye. Lorsqu’il ne fut plus possible de recruter légalement des esclaves, l’État hollandais adopta l’ordonnance coolie (1870). L’idée essentielle est simple : pour financer le voyage, le coût total du transport et de l’installation du coolie, ce dernier devait s’engager pour plusieurs années chez le même employeur et rembourser les frais initiaux. Dans les faits, il était taillable et corvéable à merci par la compagnie. Système comparable à celui des "esclaves blancs", ces Britanniques qui allèrent peupler massivement les États-Unis pendant des siècles sous la houlette de compagnies américaines peu scrupuleuses. C’est ce qui ne gêna point ces derniers en 1936 [5] pour protester auprès du gouvernement hollandais contre cette Koelie ordonnatie !

    Pour recruter son armée coloniale, la Hollande forma des officiers exclusivement blancs - on retrouvera cela aux États-Unis dans les régiments "noirs" - elle recruta des natives parmi les multiples groupes ethniques de l’Indonésie, composant des régiments avec des tribus hostiles à celles qu’elle voulait soumettre. Enfin, comme Bernard de Clairvaux recrutant des bandits pour sa sainte croisade, elle recruta des criminels "à qui on offrait là la possibilité de racheter leurs fautes" (Beaufils). Plus le coup était risqué, plus la peine était réduite [6]. Bref, un modèle d’armée impérialiste.

    C’est que les Indiens d’Indonésie ne se laissèrent pas dominer sans réagir. Après le massacre de Banda (1619), il y eut celui de 1740, contre les coolies, brutalement jetés au chômage, qui refusèrent la déportation à Ceylan, et attaquèrent Batavia. "Pour mettre fin  à cette rébellion, 5 à 7.000 chinois furent massacrés, dans la capitale du 9 au 11 octobre 1740"[7]. Beaufils et Lombard[8] énumèrent plus d’une dizaine de guerres locales dures et longues.

    Autre aspect racial à l’anglo-saxonne : la langue. Les Hollandais calquèrent leur administration coloniale sur celle des sultans. Si le Gouverneur-général avait les Princes pour interlocuteurs, les Résidents qui dirigeaient les provinces au nom du colonisateur avaient pour interlocuteurs indigènes les "Régents", nobles de haut rang qui dominaient la hiérarchie locale. Le Régent était surnommé "le petit frère" du Résident. Cela donne une idée des rapports de pouvoir. Malgré tout, certains Régents indonésiens auraient pu accéder à des fonctions encore plus élevées mais ils se heurtèrent toujours à la barrière de la langue. "La vérité profonde, c’est que le Hollandais a voulu et continue à vouloir établir sa supériorité sur l’ignorance de l’indigène" [9] Quand la métropole voulut augmenter le niveau d’instruction des masses, l’enseignement fut fait en langues locales, jamais en néerlandais. (De la même façon, côté anglais, il était interdit d’enseigner les Irlandais catholiques en Irlande et les Noirs aux États-Unis).

    Last but not least, l’État Hollandais imposa un quota obligatoire de cultures commerciales avec quota horaire adapté dans l’emploi du temps du paysan indonésien. Tout cela au dépend des cultures vivrières. Travail forcé. Et l’on sait l’héritage que constitueront - après la décolonisation - ces plantations fournissant des denrées dont les prix ne sont nullement maîtrisés par les producteurs. Le travail forcé fut plus tard aboli et remplacé par des structures plus libérales, comprendre : investissements privés de sociétés métropolitaines. La dépendance a l’égard des cultures d’exportation et l’insuffisance des cultures vivrières ne furent qu’aggravées.

 

Les membres de l’ARP à l’œuvre.

 

    Comme pour tous les pays européens, les décennies qui précédent la guerre de 1914-18 sont pour les Pays-Bas celles d’un impérialisme poussé à bout. "En cette fin de siècle" écrit Beaufils, "deux guerres furent particulièrement meurtrières" en Indonésie. Celle d’Aceh (nord de Sumatra) et celle de Lombok.

    La guerre d’Aceh (ou Atjeh), 1873-1903, fit 10.000 victimes du côté néerlandais et 70.000 du côté des Acéens. "Le général Van Heutz, de la trempe des militaires intransigeants, sanguinaire notoire, parvint finalement, après de longues et âpres batailles, à capturer les principaux chefs de la résistance". Couvert d’éloges, "il fut nommé gouverneur général des Indes le 20 juillet 1904". Par qui ? Par Kuyper, premier ministre, pasteur de l’Eglise re-réformée (calviniste), leader de l’Anti-Revolutionnaire Partij. Cette guerre eut des prolongements au sud de l’île. "Les opérations (de liquidation, JPR) se transformèrent en boucherie. Les villages furent rasés, la population décimée". Les chiffres sont ici plus précis. De février à juillet 1904, "au total, plus de 2900 personnes, dont 1150 femmes, furent assassinées. De terribles photos prises par le photographe néerlandais Neeb témoignent de ces massacres qui étaient courants". Les militaires, en toute décontraction, posent devant l’objectif comme lors d’un safari, le pied sur le ventre de leur victime.

    La guerre de Lombok fait également date dans l’histoire militaire des Indes néerlandaises. C’est une guerre de rapine, les Néerlandais convoitaient les richesses du radjah de Lombok. Le 25 août 1894, les troupes du radjah surprirent une colonne néerlandaise. Les représailles furent d’une violence rare, on peut s’en faire une idée en sachant que l’un des protagonistes, Hendrikus Colijn, sera ultérieurement et pour un temps collaborateur des nazis. "La capitale de Lombok fut pillée, puis totalement rasée à coups de pioche par des coolies". Colijn deviendra héros national et premier ministre, accessoirement PDG de la mondialement connue compagnie pétrolière Shell [10]. Sa correspondance a été publiée en 1998.

"Les sinistres exploits guerriers de Colijn éclataient au grand jour, et l’on découvrit avec stupeur que le héros fit exécuter de sang-froid des femmes et des enfants qui demandaient pitié. "J’ai dû" écrit Colijn à son épouse, "j’ai dû rassembler neuf femmes et trois enfants qui demandaient pitié et ainsi les livrer à la mort. C’était un travail déplaisant, mais je ne pouvais faire autrement. Les soldats les tuèrent à coups de baïonnette"".

    Sa femme réagit à la Sévigné "comme c’est horrible" inscrit-elle en marge de la lettre. A son retour aux Pays-Bas, Colijn fut élu député de l’Anti-Revolutionnaire Partij. Il fut même deux fois premier-ministre durant l’entre-deux-guerres.

    On constate que ce parti -qui s’autoproclame avec agressivité "anti-révolutionnaire"- joue un rôle important à la tête du lobby impérialiste. Au demeurant, en 1944, au moment où les grands vents de la décolonisation se lèvent, l’ARP se montrera "hostile à toute concession sur l’affaire indonésienne" (De Voogd) c’est-à-dire qu’il mènera une énième guerre coloniale qui mettra les Pays-Bas au ban de toutes les nations, condamnés par la jeune O.N.U. (1949).

    A cette date, ARP et CHU (Union chrétienne historique, parti fondé sur les mêmes bases théologiques) représentent 21% des suffrages exprimés, chiffre très important compte-tenu de l’émiettement de l’électorat néerlandais.



[1] Thomas BEAUFILS, colonialisme aux Indes Néerlandaises. In FERRO... le livre noir du colonialisme (Robert Laffond ed.)..

[2] Pendant les guerres napoléoniennes, Java fut, un temps, occupée par les Anglais. Après 1815, Java retourna aux Hollandais.

[3] Cité par K. MARX, extrait de son article « la domination britannique en Inde » paru dans le New York Daily Tribune, 25 juin 1853.

[4] Max WEBER, ouvrage cité. L’esclavage fut légalement aboli aux Pays-Bas à partir du 1er janvier 1860.

[5] C’est, alors, l’administration F.D.Roosevelt, on peut lui faire le crédit de la sincérité. Et noter que les Américains ont la mémoire bien courte.

[6] C’est aussi le thème du film « The Dirty Dozen », titre français : « 12 salopards », R. Aldrich, 1967.

[7] BEAUFILS, ouvrage cité.

[8] Article Indonésie - Histoire, ENCYCLOPAEDIA UNIVERSALIS.

[9] G. Bousquet, la politique musulmane et coloniale des Pays-Bas, 1954, cité par T. BEAUFILS.

[10] Énième cas d’escroquerie politique de la part de ces partis qui disent vouloir aider les Kleine luyden, "les petites gens" et qui sont, en fait, dirigés par l’élite financière. C’est préparer le terrain au fascisme qui agit de même.

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