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Le Congo de Léopold II et celui d’Éric Vuillard

publié le 18 août 2018 à 10:42 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 20 août 2018 à 09:34 ]

  
 L’histoire du "Congo belge" est une autre illustration des méthodes impérialistes du XIX° siècle dont Hitler et ses acolytes feront leur miel au XX° siècle (lire le livre irremplaçable de Sven LINDQVIST, "Exterminez toutes ces brutes ! ")[1]
Dans son livre (96 pages, lecture obligatoire), intitulé sobrement CONGO -édition Babel-, Éric Vuillard nous parle de la conférence de Berlin Berlin, février 1885, les puissances colonisatrices se partagent l’Afrique et de la colonisation de l’Afrique dont celle du Congo qui deviendra le Congo belge. Il dresse le portrait terrible de deux "conquistadores" du XIX° siècle, massacreurs épouvantables dont l’idéologie officielle fit des héros.

ci-contre le roi Léopold II, impérialiste de bon aloi. Mais je vais parler ici des personnages - bien réels - dont Eric Vuillard dresse le portrait et d'abord, le jeune lieutenant Lemaire...



UN JEUNE LIEUTENANT

Lemaire avait vingt-sept ans quand il fut nommé â la tête du district de l’Équateur. Il débarque à Banane en 1889. Au début, il travaille comme adjoint du commissaire au district des Cataractes. Un an plus tard, il est à Equateurville. Il y reste trois ans. Ses effectifs seront de dix Blancs et de cinq cents Noirs. Et pour toute organisation, il n'a rien d'autre que ça : quelques fusils, quelques livres de comptes.

Lemaire règne sur un immense morceau de vide, le blanc d'une carte. Mais il faut tout de même bouffer ; ses soldats doivent bouffer, toute la petite troupe qui forme l'embryon du nouvel Etat doit bouffer. Alors, on fait venir les chefs de village. On leur cause. Ceux qui ne seront pas amis auront la guerre ; être ami, cela veut dire fournir des hommes et des vivres; et aussitôt, ça se corse. Quelques chefs tentent de négocier pour éviter le pire, mais les exigences de Lemaire sont exorbitantes. Et voici que les villages prennent feu. Les uns après les autres, ils brûlent. D'abord sur la rive droite du fleuve, cinq villages brûlent. Puis le village de Bakanga est incendié. Quelques jours après c'est le village de Bolobo. Tous les villages irebu brûIent. Ceux de Bokaka et de Moboko brûlent. Ifeko est rasé. Bangi est rasé.

Lemaire parcourt la forêt. Il surgit brusquement avec sa petite troupe armée, exige des hommes, de la nourriture. On palabre. Lemaire menace. Parfois, on se prosterne et on livre son tribut d'hommes et de chèvres. D'autres fois, des flèches pleuvent, les hommes se retirent dans la forêt; et Lemaire fait mettre le feu aux huttes. Il regarde brûler tout ça avec un fond de tristesse bizarre. Car Lemaire est triste, jeune et triste, il a peut-être été jeté dans tout ça sans comprendre et voici qu'il y trouve à la fois plaisir et horreur, comme il le dira lui-même plus tard, l'horreur est remontée lentement en lui, en secret, mais il a continué à brûler, à tuer, il a pendant quatre ans traversé la brousse et la forêt en tous sens, il a continué à récolter des vivres pour ses troupes, brutal, aveugle. Il a fait son devoir, son affreux petit devoir, il l'a fait avec ses yeux pleins de scrupules et de tristesse, et brusquement, au bout de quatre ans de crimes, sous sa pergola de feuillages, voici qu'un beau matin, au moment où le soleil passe au-dessus des arbres, le petit chef relit un passage de ses carnets, un passage au hasard, il cherche un renseignement sur un village, une note ancienne, et voici qu'il tombe nez à nez avec autre chose, voici qu'il tombe sur une longue suite d'incendies, de pillages, de meurtres, voici qu'il tombe sur une ribambelle de petits cauchemars. "On refuse de me vendre la moindre chose - relit-il - et je ne dispose plus de vivres pour nourrir mes hommes. Aussi menacé-je les indigènes que s'ils continuent de refuser les tissus et les perles que je leur présente, ce seront les armes qui parleront. Je vise un groupe de Noirs et j'abats à 300 mètres un homme. Tous disparaissent. Nous contrôlons cinq pêcheries, et nous y trouvons quatre poules, un peu de manioc et quelques bananes." Et Lemaire, après quatre ans passés dans la moiteur, après quatre ans de luttes, relisant ce matin-là son journal, sent tout à coup les quatre poules lui remonter à la gorge (…).

(…) Plus tard, la nuit se met à tomber, lourde, chaude. On arrive près d'un village. Ils ont refusé d'envoyer un délégué au poste. La nuit est de plus en plus noire. Lemaire ne voit rien, ses bottes sont pleines de jus, son visage brille entre les torches. Le premier village est vide, les habitants se sont retirés dans les bois. Lemaire est fatigué, il a oublié les oiseaux de tout à l'heure, il a oublié son petit village de Cuesme (Belg. lieu de sa naissance, jpr), les forêts tout autour, il a oublié ses jeux le long de la Trouille, près des saules, les courses dans les pâturages, il a oublié. L'enfance est pourtant là devant lui tout entière, mais pas sous forme de souvenirs, non, sous forme d'épouvante. Car il a peur. Le Grand Seigneur est là, masque cuit, allongé dans son averse d'étincelles. Les nègres le regardent. Les Blancs aussi le voient, tous le voient à travers leurs yeux épouvantés. Ses ailes rôtissent, son bec grésille, sa peau est noire! Alors, Lemaire ordonne de tout brûler, il hurle et les nègres courent et glapissent dans leurs langues bizarres, mais Lemaire ne comprend rien et s'en fiche, il hurle dans sa propre langue, la plus bizarre de toutes, il hurle de jeter les torches dans les huttes, de tout détruire, tout, tout, tout!

Et on brûle tout. Des femmes sortent en courant, presque nues, l'une tenant un enfant derrière elle, dans des nœuds de tissus. Les surveillants lâchent leurs fusils; ils suivent les femmes dans la forêt. Lemaire passe entre les maisons en feu, il ne voit plus rien sans doute, rien que les flammes, et à travers elles le centre des choses, soleil, fumée. Il n'entend pas les cris. Le bois crépite, l'écorce éclate. La forme lentement se débarrasse d'elle-même ; mais le feu trouve toujours un bout de bois, un ballot de tissu, et il se rallume et le Grand Seigneur se tord à nouveau et se calcine. Lemaire a la fièvre, il avance dans la nuit que le feu éclaire, la nuit vide, terrifiante. Soudain, il entend un cri de femme, trois coups de fusil. Puis un cri horrible.

Il en fera, Charles Lemaire, des expéditions punitives ; et après 1893, après deux autres séjours, il finira, je crois, professeur à l'école coloniale. Mais alors, dans sa vie paisible de professeur, je ne sais pas où il mettra tout ça, les coups, les cris, le sang et la puanteur, je ne sais pas où il ira les perdre et les oublier, comme de vilains enfants qu'on ne veut plus voir.

Et un autre ….

Après Lemaire, il y eut Fiévez. Le fleuve et la forêt ne l'avaient pas attendu. Les villages, les huttes, les pirogues ne l'avaient pas attendu. Mais il vint, il vint arracher quelque chose  cette terre. A ce fleuve et à cette forêt. On était venu ici pour remplir de petits paniers de sève. Stanley, Lemaire et quelques autres avaient bâti des comptoirs ; il fallait à présent procéder à la récolte du caoutchouc. C'est pour ça qu'on était venu, pour le caoutchouc, et il en fallait le plus possible, et vite !

Vinrent alors Fiévez et bien d'autres, de pauvres types désirant s'enrichir à tout prix. Tout alla très vite. En quelques mois, l'horreur monta d'un cran. L'Europe voulait du caoutchouc, c'était alors tout ce qu'elle demandait; elle se fichait bien de comment ce caoutchouc pourrait être pris, récolté, touillé, filtré, séché ; il lui en fallait sa dose, point barre.

Fiévez (…) aurait proféré cette règle intolérable : celui qui tire des coups de fusil doit, pour justifier l'emploi de ses munitions, couper les mains droites des cadavres et les ramener au camp. Alors, la main coupée devint la loi, la mutilation une habitude. On a dit parfois que Fiévez avait été pour Conrad le modèle de Kurtz. Mais Fiévez, le vrai de vrai, est bien pire. Fiévez est au-delà de tous les Kurtz, de tous les tyrans et de tous les fous littéraires. Fiévez est une âme véritable piétinée (…). Fiévez fut une sorte de roi. On n'a jamais rien vu de tel. Un roi au milieu des lianes, exploitant un peuple de fantômes. (…).

On raconte qu'une fois, on amena à Fiévez en un seul jour 1.308 mains. 1.308 mains droites. 1.308 mains d'homme. Ça devait être bizarre ce tas de mains. On doit d'abord se demander ce que c'est, comme sur cette photographie où des indigènes en compagnie de Harris, un missionnaire, tiennent devant eux quelque chose. L'image est incongrue, bizarre. Ils tiennent entre leurs mains des mains.[2]

Fin de citation du livre d’Éric Vuillard.

Directeur de l’université coloniale de Belgique

 L’Institut royal colonial de Belgique n’y va pas de main morte avec Lemaire. Il a droit à six colonnes dans la Biographie coloniale. Il est vrai qu’il termine capitaine-commandant de l’armée belge et directeur de l’Ecole coloniale supérieure qui deviendra un établissement universitaire[3].

LEMAIRE (Charles- François- Alexandre), Officier d'artillerie, directeur de l'Université Coloniale de Belgique, Anvers ; (Cuesmes, 26-3-1863/Bruxelles, 21-1-1925)

Ses décorations ne sont pas omises :

- Etoile de Service,

-Chevalier de l'Ordre de l'Étoile Noire du Bénin,

-Chevalier de l'Ordre Royal du Lion,

-Médaille commémorative du règne de S. M. Léopold II,

-Officier de l'Ordre de Léopold,

-Croix Militaire de 2°classe,

-Commandeur de l'Ordre de la Couronne.

On montre ses prises de risque et même son martyre :

En octobre 1893, rentrant en congé en Europe, en effectuant le trajet en pirogue de Coquilhatville à Léopoldville, Lemaire est blessé par des commerçants ambulants indigènes, auxquels il avait fait des observations ; une balle, tirée à bout portant, lui traverse la jambe.

     les jeunes années de Lemaire au Congo ne sont pas évoquées. La conclusion ne laisse pas d’émouvoir :

Idéaliste (sic) et réaliste, voyageur, cartographe et écrivain au style clair, pittoresque et imagé (on veut bien le croire, JPR), Lemaire est un des coloniaux de la première heure qui a apporté une importante contribution à la reconnaissance scientifique du Congo.

Courageux, loyal (sic), désintéressé, chef intrépide et consciencieux, éducateur, aimant l'indigène (sic), Lemaire, comme l'a dit très bien A.-J. Wauters, appartient "à ce groupe de coloniaux belges qui, dès la première heure, s'emballèrent sur l'idée coloniale et y mirent leur enthousiasme et leur vie à la disposition du Roi, cohorte admirable de foi (la bonne religion catholique était évidemment de la partie, JPR), de courage et d'abnégation, à l'aide de laquelle de grandes et nobles choses ont été réalisées"[4].

Fermez le ban !

  LA VÉRITÉ MISE A NU

Grâce à de nouveaux travaux, comme aiment à dire les historiens, la vérité colonialiste a explosé en plein vol et les crimes et assassinats des Belges au Congo sont maintenant avérés.

Outre les importantes déclarations du pasteur baptiste suédois, déjà citées, voici d’autres travaux, belges cette fois, mais fondés sur les faits réels et cités en référence. Il s’agit d’un extrait d’une revue belge francophone, TOUDI.  

Si à Bruxelles, Léopold II marque à coups de crayon les limites du territoire de l'Association internationale du Congo (A.I.C) sur place Stanley le faisait à coups de...canons ! "Choyés par l'État, les Bangalas fournirent les premières recrues locales" (p.203). "Son 31° combat, Stanley le livre contre des tribus bangalas le 14 février 1877"[5] Ces Bangalas furent recrutés de force comme beaucoup d'autres pour constituer la force publique, et les rébellions de la force publique furent nombreuses : révolte de Luluabourg, révolte de la colonne Dhanis et révolte de Skinkakasa qui préfigurent celle de 1960[6]. "Ne vous gênez pas pour mettre de force la main sur les hommes" (Lettre du secrétaire d'État à l'intérieur, M. Van Eetvelde au gouverneur Wahis ; le 4/4/1892). "L'exploitation du caoutchouc s'exerça au prix d'un système d'imposition et d'exactions. Ici encore celles-ci furent imputables aux milices. " (p.206) "Le directeur anversois, le gouverneur général (L'État  ne possède-t-il pas la moitié des actions de l'ABIR) et Léopold II, insistent sans cesse sur une augmentation de la production"[7] " [...] j'ai compris pourquoi tant d'écrivains  et d'historiens n'ont jamais écrit la vraie histoire du Congo de Léopold II : elle est parfaitement démentielle et inhumaine lorsqu'on arrive à l'exploitation du caoutchouc. Le carnet de Charles Lemaire  confirme toutes ces exactions : "c'est ainsi que mon éducation africaine commença dans les coups de fusil et de canons. Dans les incendies de villages à mettre à la raison, en un mot dans l'abus et le  surabus de la force avec tous ses excès." "[8]. "Au cours d'un voyage je ne traversai pas moins de 45 villages qui avaient été totalement brûlés et 28 villages entièrement désertés à cause de la campagne du caoutchouc."[9] (- récits de Sjoblom, missionnaire suédois[10]) [11]



[1] Traduit du suédois et paru en français aux éditions LES ARENES, janvier 2007.

[2] Souligné par l’auteur. La narration de cet épisode historique des mains coupées se base sur le "Recueil de textes sur E.V Sjöblom, missionnaire suédois au Congo des Mains Coupées, 1892-1903" par Svärd Arvid, traduction Jacques Macau, chez le traducteur, 1974.Lire ici le livre en ligne.

[4] Le 15 septembre 1950, Institut royal colonial belge, Biographie coloniale belge, tome II, 1951, colonnes 603-608

[5] Du sang sur les lianes, Léopold II et son Congo. ; Daniel Van Groenweghe ; Hatier ;  Bruxelles, 1986 ; p.16.

[6] La révolte de Luluabourg ; Chapitre 21 ; Le Congo de Léopold ; M. Massoz, déjà cité.

[7] Du sang sur les lianes, Léopold II et son Congo ; Daniel Van Groenweghe ; Hatier ; 1986 ; p.98.

[8] Le Congo de Léopold II, Récit historique ; Michel Massoz ; 1989 ; p.450, p.462, p.463.

[9] Cité dans Du sang sur les lianes ; Daniel Van Groenwerghe; Hatier; Bruxelles, 1986; p.66

[10] Ses témoignages contre les exactions et les crimes commis dans l'État Indépendant du Congo (sic, Etat fantoche) sous l'autorité personnelle du roi Léopold II furent décisifs. Le baron Théophile Wahis, gouverneur général de l'État indépendant du Congo de 1892 à 1908 puis du Congo belge de 1908 à 1912, "le menaça de cinq ans de prison s'il continuait à dénoncer les atrocités" dont il voulait se porter témoin (fiche wiki de Sjoblom).

[11] Ensemble des citations extrait de la revue belge TOUDI : "Léopold II, entre génie et gêne. Politique étrangère et colonisation" (Vincent Dujardin, Valérie Rosoux, Tanguy de Wilde) Actualités, Congo, Fils récents, Histoire de la monarchie belge, article de Daniel Olivier (extraits), 3 mars 2010 [11] lien : https://www.larevuetoudi.org/fr/story/critique-l%C3%A9opold-ii-entre-g%C3%A9nie-et-g%C3%AAne-politique-%C3%A9trang%C3%A8re-et-colonisation-vincent-dujardin-v

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