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L’entre-deux-guerres aux Pays-Bas et le désastre juif durant la 2ème guerre

publié le 16 juin 2014 à 07:40 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 14 févr. 2016 à 03:05 ]

    Durant cette période, les Pays-Bas sont gouvernés par une coalition de partis dominée par le parti catholique (qui obtint par deux fois le poste de premier ministre) et le parti ARP XIX° siècle : "réveil" fondamentaliste aux Pays-Bas et création de l’Anti-Revolutionnaire Partij. La figure dominante est celle de Colijn, successeur de Kuyper à la tête de l’ARP. Cet homme était un acteur de l’impérialisme de son pays et accessoirement P-DG de la Shell [1]. Colijn fut ministre des finances sous le premier gouvernement catholique, puis deux fois chef du gouvernement. Candidat sortant en 1937, il obtient un grand succès électoral qui le maintient au gouvernement jusqu’en 1939. Colijn, à l’instar de Laval en France, appliqua une politique déflationniste qui ne fit qu’aggraver la crise de sous-consommation après 1929. C’est un partisan chaud de l’autorité : "l’autorité est l’âme, le pouvoir, le fondement de la vie nationale. Aujourd’hui aussi bien qu’il y a trois siècles. Telle était la conviction de Guillaume d’Orange"[2]. L’autoritarisme des partis confessionnels se manifesta en 1933, lors de la mutinerie des marins du cuirassier Zeven Provinciën (dont la solde avait été diminuée, déflation oblige). La mutinerie fut brisée par les bombardements de l’aviation nationale…

    Braure [3] écrit "il serait vain de nier l’influence du national-socialisme en Hollande". Malheureusement, il ne nous dit pas pourquoi. Cela l’aurait amené à dire que les partis confessionnels par leur hostilité farouche à l’égard de la Révolution française, leur culte - et la pratique ! - de l’autorité, de la soumission, du respect des hiérarchies, leur sympathie pro-allemande, leur anticommunisme systémique, ont cultivé le terrain. Effectivement, il y eut une flambée pro-nazie avec le parti Nationaal-Socialistische Beweging (NSB) de l’ingénieur Mussert : 8% des voix en 1935. Mais l’autoritarisme, le passé colonial, L'EMPIRE NÉERLANDAIS, 1ère partie : en Indonésie la germanophilie de Colijn servirent aisément de produit de substitution.

 

LA COLLABORATION

    Colijn était suffisamment gangréné pour écrire en 1940 "Op de grens van twee werelden", un opuscule - au titre français de A la frontière de deux mondes - dans lequel il clame "sa conviction dans la victoire inéluctable de l’Allemagne et la nécessité de collaborer avec le puissant voisin" (de Voogd). Malgré son soutien ultérieur à la Résistance, le mal était fait.

    De décembre 1941 à automne 1943, toutes les tentatives de résistance et de parachutage furent signalées à la police allemande du fait de délateurs néerlandais [4]. Outre les nazis déclarés comme ce Mussert qui créera la section hollandaise de la Légion des Volontaires pour la lutte contre le bolchevisme (Nederlandsche SS, 25.000 engagés volontaires [5]), beaucoup de Hollandais sont atteint par ce qu’Alfred Sauvy avait appelé "le dangereux syndrome du Pont de la rivière Kwaï" : on va montrer aux occupants qu’on est capable de faire par nous-mêmes et mieux qu’eux-mêmes, ce qu’ils nous demandent [6]. Tant et si bien que « la perfection et la transparence de l’administration néerlandaise -ne serait-ce que les registres d’état-civil- se révélèrent des armes redoutables dans les mains des persécuteurs » (de Voogd). Ce comportement ne peut être mieux illustré que par les cas d’Abraham Asscher et D. Cohen [7].

 

LE SORT DES JUIFS EN HOLLANDE DURANT LA GUERRE

    Asscher et Cohen étaient deux personnalités éminentes avant-guerre. Asscher est un diamantaire illustre dans ce milieu - c’est lui qui a taillé le Cullinan -, membre de la CCI d’Amsterdam, conseiller provincial de la Hollande du Nord. Tellement hollandais qu’il ne manifestait aucun intérêt pour le sionisme. Cohen était un professeur qui donnait de l’éclat à l’université d’Amsterdam. Il était décrit comme « a Jewish philanthropist par excellence » (en français dans le texte). Tous deux n‘avaient rien de commun avec le prolétariat juif d’Amsterdam, un prolétariat nombreux, socialisant, syndiqué, frappé par le chômage et réduit à effectuer de petits travaux pour survivre (comme vendre des oranges, cf. infra).

    Ce qui est reproché à Asscher et Cohen peut être extrait du verdict rendu, à la Libération, par un jury d’honneur juif qui jugea les deux hommes (sortis vivants des camps).

- Ils ont accepté la demande allemande de créer et de co-présider un Conseil juif. Et ce conseil devint l’administration du recensement des juifs néerlandais et l’organe de transmission des ordres de l’occupant. Mais la plupart des Hollandais concernés avaient le sentiment d’être "entre de bonnes mains" tant Asscher et Cohen étaient encensés et admirés avant guerre dans les institutions juives.

- Ils ont dirigé la publication d’un hebdomadaire destiné aux Juifs Het Joodsch Weekblad. Le journal devint la "courroie de transmission" des décisions allemandes concernant les juifs.

- Ils ont suivi les instructions allemandes relatives à la déportation en Europe orientale. L’occupant demanda au Conseil juif de répertorier les chômeurs juifs afin de les déplacer dans des "camps de travail" en Allemagne. Ce qui fut fait.

- Ils ont fait du Conseil juif le canal par le biais duquel furent distribuées les étoiles jaunes. Les Allemands annoncèrent à Asscher et Cohen que des juifs répertoriés partiraient pour une "destination inconnue".

- Ils ont donné, sur ordre, la liste de 7.000 juifs en mai 1943 pour être déportés. La liste fut établie en une seule journée : tout était prêt.

L’historien Jacob Presser (1899-1970) apporte une touche supplémentaire dans l’analyse de ces comportements.

"Even in May 1943, when the Jewish Council was ordered to select 7,000 people for deportation, the cup was not yet full, and the Council tried to preserve "the best". The best meant the intelligentsia and the well-to-do... for the salvation of this dwindling group they sacrificed an ever larger group of lesser people and those who were not "the best". The orange sellers for the sake of the caste of the rich and the scholars, for the sake of those like the chairmen themselves".

Je propose la traduction suivante :

En mai 1943, quand le Conseil juif fut sommé de fournir une liste de 7000 noms pour la déportation en camps, la coupe n’était pas encore assez pleine et le Conseil tâcha de préserver "les meilleurs". Les meilleurs, c’est-à-dire les gens cultivés et les riches. Pour le salut de ce petit groupe, les membres du Conseil sacrifièrent un groupe bien plus important de gens quelconques, de gens qui ne figuraient pas parmi les "meilleurs". Les vendeurs d’orange en échange du salut de la caste des riches et des élites, du salut des présidents qui aiment bien les présidents.

 

    Pour comprendre ce texte, il faut savoir qu’Asscher et Cohen déclarèrent à leurs coreligionnaires avoir pour but de préserver "le meilleur" pour reconstruire la communauté juive néerlandaise après la fin de la guerre. Réflexe de classe. Les Riches n’oublient pas les pauvres dans ces cas-là.

    Le bilan, on l’imagine, fut catastrophique. La quasi-totalité des Hollandais d’origine juive disparut. L’aventure fort émouvante d’Anne Franck est l’arbre qui cache une forêt. Son "journal" fut mis en avant durant le Guerre froide par la propagande américaine pour réhabiliter l’allié néerlandais.

 voir aussi : Black Book ou Le Carnet noir : la Hollande nationale-socialiste, film de Paul Verhoeven (2006)



[1] Nième cas d’escroquerie politique de la part de ces partis et hommes politiques qui disent vouloir aider les Kleine luyden, "petites gens" et qui sont dirigés par ou qui sont dirigeants de l’élite financière. C’est préparer le terrain au fascisme qui agit de même.

[2] Cité par Christophe DE VOOGD, directeur de la Maison Descartes, Amsterdam, "Histoire des Pays-Bas", Fayard, Paris, 2003, 392 pages.Bel exemple de survie de l'idéologie traditionaliste.

[3] Maurice BRAURE, (U. de Bordeaux), Histoire des Pays-Bas, collection Que sais-je ? ; Paris, 1951.

[4] Black Book, (le carnet noir), le film de Paul Verhoeven, (2006), montre bien ce rôle tragique de la trahison par des proches. Voir la critique dans la rubrique « critiques de films »

[5] A mettre en regard des 45.000 combattants de la résistance organisée.

[6] Dans le film « Pont de la rivière Kwaï », les Japonais veulent faire construire par des prisonniers britanniques un pont pour une ligne ferroviaire stratégique entre la Thaïlande et la Birmanie. A l’image de leur officier supérieur, les Anglais refusent, ne voulant pas être commandés par des Asiatiques. Ils proposent de construire eux-mêmes, sans intervention de leurs geôliers, le pont, devenant collectivement le  maître d’œuvre d’un édifice stratégique au profit… des Japonais. Ce n’est qu’après l’intervention d’un commando Allié visant à détruire le pont que les Anglais prisonniers se rendront compte de leur méprise.

[7] On peut lire le détail du comportement de ces deux dignitaires juifs sous l’occupation allemande, dans l’excellent exposé du site http://www.jewishgen.org/yizkor/terrible_choice/ter001.html.

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