Articles‎ > ‎7. Histoire d'ailleurs‎ > ‎Divers‎ > ‎

Berlin, février 1885, les puissances colonisatrices se partagent l’Afrique

publié le 1 mars 2015 à 08:46 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 16 août 2017 à 11:49 ]

Jean CHATAIN

Vendredi, 27 Février, 2015

 

Réunis à Berlin en 1884 et 1885, les pays européens colonisateurs du Continent noir ont codifié les règles qui devaient présider à leur occupation. À l’issue de cette conférence, Britanniques, Français, Allemands, Belges, Portugais, Italiens se partageaient l’Afrique.

Photo : Mary Evans/Rue des archives

LE CLUB DES QUATORZE (1). L’invitation à la conférence de Berlin était lancée par le gouvernement allemand en son nom et celui du gouvernement français le 18 octobre 1884 d’abord aux pays intéressés au commerce sur le fleuve Congo. Elle est étendue dans un second temps à l’Italie, à la Russie, à l’Autriche et aux États scandinaves. Les États-Unis sont par la suite conviés en tant que tuteurs du Liberia. Enfin, après semble-t-il hésitation, la Turquie, qui, par voie de presse, avait déclaré administrer quatre millions de kilomètres carrés de territoires en Afrique et fait connaître son mécontentement d’être tenue à l’écart, fut elle aussi admise. En tout, quatorze puissances : tous les États européens de l’époque (sauf la Suisse, la Grèce et les principautés balkaniques), la Turquie et, hors d’Europe, les États-Unis.

 

    La conférence de Berlin, qui s’est tenue de novembre 1884 à février 1885, fut organisée à l’initiative du chancelier Bismarck afin de codifier les règles qui devaient présider à la colonisation de l’Afrique. Depuis la fin de la décade précédente, les rivalités et les tensions se multipliaient dangereusement entre les nations d’Europe engagées dans une concurrence systématique pour le dépeçage du continent noir. Bismarck, qui avait engagé l’Allemagne avec retard dans ce processus de prédation, entendait imposer des règles, en particulier le libre accès commercial aux grands bassins fluviaux (liberté de navigation sur le Congo et le Niger, liberté du commerce dans le «bassin conventionnel» du Congo) et l’obligation d’occuper effectivement un territoire avant d’en revendiquer la possession. Ce dernier point eut pour conséquence ce que les historiens britanniques appellent «scramble for Africa» (ruée vers l’Afrique), les francophones utilisant plutôt l’expression en apparence plus anodine de «course au clocher» : Britanniques, Français, Allemands, Belges, Portugais, Italiens se lancèrent dans l’intérieur de l’Afrique, qui fut partagée par les Européens en moins de quinze ans, au prix de plusieurs guerres contre les royaumes africains et d’incidents diplomatiques entre les États européens, dont le plus significatif fut l’accrochage franco-britannique de Fachoda, en 1898.

    C’est durant ces quelques années qu’ont été formalisés dans leurs grandes lignes la plupart des territoires africains actuels. Même si la conférence de Berlin n’a fait que fixer des règles et n’a pas par elle-même procédé au partage, elle fut fondatrice d’un véritable «droit de coloniser» et marque la transition d’un impérialisme informel, caractérisé par une influence militaire et une dominance économique ponctuelle, vers une gouvernance centralisée, une domination directe. En d’autres termes, si la conférence n’avait pas pour finalité officielle le partage du continent entre les puissances européennes, ce résultat fut cependant atteint lors de la signature du texte ayant suivi la clôture des travaux.

    Les dispositifs de l’acte de Berlin relatifs aux prises de possession visaient, au démarrage, le littoral de l’Afrique occidentale. Or, au moment de la ratification, son appropriation était grosso modo chose faite et son objet avait disparu avant même d’être appliqué, mais cela fournit en quelque sorte le fil directeur des rapports entre pays métropoles pour la conquête de l’intérieur du continent. Même si les accrochages débouchant sur des querelles politiques périodiques ne manquèrent pas – notamment entre les impérialismes français et britannique, ou entre français et allemands –, l’acte indiquait le code de conduite à suivre pour limiter et contrôler les dérives potentielles.

 

    L’ACTE DE BERLIN RELATIFS AUX PRISES DE POSSESSION VISAIENT, AU DÉMARRAGE, LE LITTORAL DE L’AFRIQUE OCCIDENTALE.

 

    Sur le plan économique, l’acte de Berlin proclama donc la liberté de navigation sur le Niger tout en confiant aux puissances régionalement dominantes (France pour le bassin supérieur, Grande-Bretagne pour le bassin inférieur) le soin de la faire respecter, ce qui fournit l’occasion de maints pieds de nez et chausse-trapes au détriment des cosignataires occidentaux. De même pour le fleuve Congo où la navigation fut de fait limitée aux puissances coloniales riveraines : le roi des Belges Léopold II (puis la Belgique elle-même), la France, enfin, entre 1911 et 1914, l’Allemagne après la cession par Paris de deux points d’accès au Congo et à l’ Oubangui.

    Quelque peu isolés dans l’affaire, les États-Unis défendirent en vain le principe d’une « neutralisation » du bassin du Congo, se heurtant à l’opposition de Léopold II, ainsi que de la France et du Portugal, détenteurs de larges portions de ce territoire. Au bout du compte, la signature de l’acte déboucha essentiellement sur le partage officiel du «bassin conventionnel» et sur la reconnaissance de l’Association internationale africaine (le futur Congo belge), donc au profit de Léopold II, grand bénéficiaire d’une conférence dont il n’avait été que l’invité officieux.

    De façon générale, les reconnaissances de facto à l’issue de la conférence ainsi que les traités venant les compléter dans les années suivantes fixèrent pour toute la période suivante les règles du partage colonial, déterminant ainsi au passage la carte politique de l’Afrique au sud du Sahara (aux seules exceptions des colonies allemandes d’avant 1914 Génocide du II° Reich, d'Anne Poiret et de l’Afrique du Sud). Que la découpe des frontières ait ou non été inscrite à l’ordre du jour de la conférence de Berlin ne change rien à l’affaire : c’est bien à partir d’elle et à travers elle que celles-ci furent décidées par le concert des puissances colonisatrices. Et imposées à tout un continent qui, encore aujourd’hui, continue pour cela de payer le prix fort. Berlin 1885 doit bien être considéré comme l’acte fondateur du droit colonial (puis néocolonial) que se sont octroyé les puissances occidentales. C’est à ce titre que cette conférence a à coup sûr marqué l’histoire, incarnant l’acte de baptême du droit colonial pour le siècle à venir.

(1) Gravure représentant la conférence de Berlin, en décembre 1884. le chancelier allemand Otto Von Bismarck préside la séance et engage le débat à propos du Congo. Photo : Mary Evans/Rue des archives. On reconnaît Bismarck, debout face aux délégués, avec ses moustaches blanches... On note sur le mur, une immense carte de l'Afrique

Fin de l’article de Jean Châtain, paru dans l’Humanité des 27-28 février 2015.

addendum de JPR :

    Il est sans doute convenable d'ajouter un non-dit diplomatique relativement à cette conférence. Sachant parfaitement le désir de vengeance de la France après la défaite de 1870-1871, Bismarck s'efforce de détourner celle-ci sur l'Afrique et lui fait entendre qu'elle lui laissera les mains libres dans les affaires tunisiennes (sur laquelle J. Ferry établit le protectorat en 1885). Cela au grand dam des Radicaux comme Clemenceau pour lesquels la "revanche" est le seul mot d'ordre qui vaille. C'est le 28 juillet 1885 que Ferry prononce son grand discours impérialiste dans lequel il évoque les "nations inférieures". Cela donnera lieu à un grand débat avec Clemenceau., .

sur le futur de l'Afrique

    voir l’article (avec cartes) L'impérialisme avant 1914 : quelques données (1ère partie)



Comments