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1955 : Bandoeng

publié le 7 avr. 2015 à 06:38 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 3 janv. 2016 à 14:57 ]

    Du 18 au 24 avril 1955, 29 pays d’Asie et d’Afrique qui ont acquis leur indépendance après la Seconde Guerre mondiale se retrouvent à Bandoeng (Java-Indonésie). Ils signent l’entrée des pays du Tiers-monde dans le concert des nations, refusant l’alignement sur l’un des deux blocs existants.

Photo : Asia-africa Museum, HO/AP

   la séance d’ouverture de la conférence, le 18 avril 1955. Photo : Asia-africa Museum, HO/AP

 

        Par Chloé MAUREL

 

   

    La conférence de Bandoeng en Indonésie, qui rassemble en 1955 des représentants d’Afrique et d’Asie, est une étape importante dans la prise de conscience de l’unité du Tiers-monde et dans l’affirmation du non-alignement, c’est-à-dire la volonté de rester neutre par rapport aux deux blocs, en cette période de guerre froide. La décolonisation a alors commencé surtout en Asie, avec l’indépendance de l’Inde en 1947, celle de Ceylan (aujourd’hui Sri Lanka) en 1948, celle de l’Indonésie en 1949 et celle du Vietnam, du Cambodge et du Laos en 1954. En Afrique, en revanche, seuls des pays comme le Liberia, l’Égypte, la Libye, l’Éthiopie sont indépendants alors.

    Cette importante conférence est l’aboutissement d’une suite de rencontres qui vont rassembler peu à peu de plus en plus de pays : en octobre-novembre 1947, la Conférence des relations asiatiques de New Delhi réunit 25 pays d’Asie. Les intervenants y condamnent la colonisation et la domination de l’économie mondiale par les puissances occidentales. En 1949, une nouvelle conférence se réunit à New Delhi. Les États d’Asie affirment leur solidarité avec les Indonésiens en lutte pour leur indépendance. Pour la première fois, deux États africains, l’Égypte et l’Éthiopie, les rejoignent. C’est la naissance de l’"afro-asiatisme". Puis, en 1954, les dirigeants de l’Inde, du Pakistan, de la Birmanie, de l’Indonésie et du Sri Lanka se réunissent à Colombo, sur l’île de Ceylan. C’est dans un discours lors de cette conférence que le premier ministre indien Nehru ébauche le concept de non-alignement. L’Indonésie propose alors l’organisation d’une nouvelle conférence plus large encore, qui se tiendra sur son sol. Le président indonésien Soekarno choisit la ville de Bandoeng, dans l’ouest de l’île de Java.

    Le souhait de relations internationales pacifiées

    La conférence de Bandoeng, qui se tient en avril 1955, réunit 29 pays d’Afrique et d’Asie, à savoir 15 pays d’Asie (Afghanistan, Birmanie, Cambodge, Ceylan, la République populaire de Chine, Inde, Indonésie, Japon, Laos, Népal, Pakistan, Philippines, la Thaïlande, le Vietnam), 9 pays du Moyen-Orient (Arabie saoudite, Égypte, Iran, Irak, Jordanie, Liban, Syrie, Turquie et Yémen), et 5 pays africains (Ghana, Éthiopie, Liberia, Soudan et Libye). Elle frappe par l’absence des deux superpuissances mondiales, les États-Unis et l’URSS.

    À la cérémonie d’ouverture, Soekarno, alors président de l’Indonésie, prononce un discours intitulé : "Faisons naître une nouvelle Asie et une nouvelle Afrique !" Il y affirme que tous les peuples représentés à cette conférence, malgré leurs différences historiques, sociales, culturelles, religieuses, politiques, peuvent s’unir, et que cette union peut être cimentée par leur douloureuse expérience commune de la colonisation, et par leur souhait commun de relations internationales pacifiées et plus équitables.

    Outre son rôle majeur dans l’affirmation du Tiers-monde, la conférence de Bandoeng constitue également un jalon important dans la constitution du mouvement des non-alignés. Elle affirme la volonté des pays afro-asiatiques de rester à l’écart de la rivalité des deux blocs. Son communiqué final, inspiré par Nehru, met l’accent sur la coopération économique et culturelle, les droits de l’homme et le droit à l’autodétermination, les problèmes des colonies, et énonce une "déclaration pour promouvoir la paix mondiale et la coopération internationale", ainsi que les "10 principes de Bandoeng", qui proclament notamment

- le "respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de toutes les nations",

- le "respect du droit de chaque nation de se défendre individuellement ou collectivement, conformément à la charte des Nations unies",

- le "refus par une puissance quelle qu’elle soit d’exercer une pression sur d’autres".

    Dans son discours de clôture, Nehru insiste sur la solidarité afro-asiatique et la non-violence :

"Bandoeng a été au cours de cette semaine le point de mire, la capitale, devrais-je dire, de l’Asie et de l’Afrique (...). Nous nous sommes rencontrés, vus, liés d’amitié et nous avons discuté ensemble pour trouver une solution à nos problèmes communs (...). Nous nous sommes résolus à n’être d’aucune façon dominés par aucun pays, par aucun continent (...). Nous voulons être amis avec l’Ouest, avec l’Est, avec tout le monde".

    Malgré tout, la conférence de Bandoeng peine à déterminer une ligne commune face aux deux grandes puissances. Des divisions entre pays se font jour : à côté des pays se proclamant clairement non-alignés, principalement l’Inde et l’Égypte, d’autres sont pro-occidentaux, (Irak, Iran, Japon, Pakistan, Philippines et Turquie), et d’autres pro-soviétiques (Chine communiste et République populaire du Vietnam). En tout cas, portés par l’esprit de Bandoeng, les pays asiatiques se montreront globalement sceptiques au sujet de l’Organisation du traité de l’Asie du Sud-Est (OTASE), organisation anticommuniste créée par les États-Unis en 1954 sur le modèle de l’OTAN.

 

    NB. La Naissance du Tiers-monde. L’expression de Tiers-monde est née en août 1952, sous la plume du démographe français Alfred Sauvy, dans son article "Trois mondes, une planète", publié dans l’Observateur. Cette nouvelle expression pour parler des pays et territoires d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine fait référence à deux choses. D’abord au tiers-état de la Révolution française qui, selon l’abbé Sieyès ("Qu’est-ce que le tiers état ? Tout. Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien. Que demande-t-il ? À être quelque chose"), était le plus important numériquement mais n’avait aucun poids politique. Sauvy fait aussi référence au monde coupé en deux blocs de cette époque de guerre froide : le Tiers-monde apparaissait comme un "troisième monde". Le terme créé par Sauvy s’imposera rapidement dans le monde entier.

 

Chloé MAUREL

Auteure de l’Histoire des relations internationales depuis 1945,

Éditions Ellipses, 2010.

            L’Humanité, datée des 3-4-5 avril 2015

 Pour poursuivre : g. LE POIDS DE L'ASIE DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES (1945-1960')

1ère partie : la décolonisation de 1943 à 1966



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