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11 septembre 1973 : coup d'Etat au Chili

publié le 2 oct. 2013 à 11:28 par Jean-Pierre Rissoan

    Je publie ci-dessous un article d’Alfred Grosser qui pointe la responsabilité personnelle de Henry Kissinger dans le coup d’Etat américain, instigué par la CIA, qui mena le dictateur Pinochet au pouvoir. C’est un "coup de gueule", comme on dit, une insurrection morale. L’auteur se croit obligé de parler de Poutine et du Syrien Assad comme pour faire équilibre, tradition intellectuelle occidentale oblige. Mais c’est déjà ça. Ce ne saurait être considéré comme une analyse exhaustive du drame de ce 11 septembre 1973.

    J.-P.R.

 

ALLENDE, PINOCHET ET L’IMMORALITÉ DE KISSINGER

 

        par Alfred GROSSER

        La Croix du 02 octobre 2013

 

Comme on a eu raison de commémorer l’autre 11 septembre ! Le coup d’État de Santiago du Chili, en 1973, a entraîné beaucoup plus de morts assassinés que l’horrible attentat contre les deux tours de New York en 2001. Il se trouve que, pour le quarantième anniversaire, la National Security Archive a donné accès à un ensemble de documents inédits, rendus publics par le chercheur Peter Kornbluh. Ils sont accablants pour Henry Kissinger. Il ne s’agit pas d’un problème grave comme celui qui se pose aujourd’hui pour les États-Unis et pour les pays d’Europe : comment parler, comment agir, comment se comporter face à un régime négateur des droits de l’homme les plus élémentaires ? Faut-il faire silence sur des crimes avérés dès lors qu’on veut maintenir de bonnes relations économiques et diplomatiques avec Vladimir Poutine ou avec les dirigeants chinois ? Les réponses sont variables. L’ancien chancelier Schröder s’est mis au service de Gazprom, donc du dictateur russe. François Fillon vient de déclarer devant le "cher Vladimir" que la France avait été trop proche des États-Unis à propos de la Syrie d’Assad. Il innocentait ainsi Poutine de protéger l’assassin du peuple syrien. D’autres choix ont été faits, notamment par la chancelière allemande parlant de la répression s’abattant en Russie sur les défenseurs des libertés.

Dans le cas de Henry Kissinger, il s’agit de tout autre chose, à savoir le soutien explicite donné aux meurtres et à la torture permis, ordonnés par le général Pinochet. On savait que le conseiller des présidents américains, puis secrétaire d’État (ministre des affaires étrangères) avait fait effectuer d’épouvantables bombardements sur un Cambodge en guerre contre personne. Il y eut, à partir de mars 1969, des centaines de milliers de morts civils. Les vagues successives portaient cyniquement les noms de code breakfast, lunch, dinner, desert. Dès l’élection d’Allende, Kissinger approuve le projet du directeur de la CIA de tenter de le renverser et, tout d’abord, de créer une crise économique au Chili. Ayant échoué dans l’immédiat, il agit sans tenir compte de l’avis du chef adjoint du National Security Council :

"Ce que nous nous proposons de faire est clairement une violation de nos propres principes et des fondements de notre politique… Est-ce qu’Allende représente un danger mortel pour notre survie ? Il est difficile de donner cet argument".

Kissinger considère, au contraire, que l’élection démocratique de quelqu’un se réclamant du marxisme risque d’avoir un effet de contagion ailleurs, "en particulier en Italie". Après le coup d’État, instruction est donnée à l’ambassadeur américain de transmettre à Pinochet "notre plus fort désir de coopérer étroitement avec lui et d’établir les bases solides d’une coopération cordiale". Lorsque son adjoint pour la politique sud-américaine lui demande ce qu’il faut dire au Sénat à propos des centaines d’assassinats ayant suivi le coup d’État, il répond qu’il faut affirmer que, même si Pinochet agit de façon "déplaisante", "son gouvernement est meilleur que ne l’a été celui d’Allende". À Pinochet, il dira que "son régime était la victime d’une propagande gauchiste sur les droits de l’homme".

"Nous voulons vous aider, pas vous ébranler. Vous avez rendu un grand service à l’Occident en renversant Allende".

En 1975, quand arrestations, tortures, meurtres se poursuivent, Kissinger rencontre son homologue chilien, l’amiral Patricio Carvajal. Il ouvre la réunion en raillant les papiers préparatoires que lui ont fournis ses services :

"Ils ne parlent que de droits de l’homme. Le département d’État est composé de gens qui avaient la vocation du sacerdoce (ministry). Comme il n’y avait pas assez d’églises pour eux, ils sont entrés au département d’État". 

Sans doute notre politique d’intervention dans la "France-Afrique" a-t-elle été marquée elle aussi par l’immoralité cynique. Mais celle de Henry Kissinger me semble avoir été le soubassement de son désir de puissance, pour lui et pour les États-Unis, au nom d’une Realpolitik détachée de toute morale. Je sais qu’il y a alors naïveté à évoquer une statue représentant l’apologie d’une morale. À Angers, en effet, devant le beau jardin public, se dresse, place Mendès-France, une statue de celui-ci. Elle comporte la gravure d’une phrase de Pierre Mendès France parlant de vérité et de conscience : "Il y a pour l’homme politique un devoir primordial de vérité. Il en coûte parfois de le remplir, mais il est sans prix d’avoir la conscience nette".

 

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