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    Publié à 7 juin 2014 à 02:04 par Jean-Pierre Rissoan
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30 janvier 1948 : mort de Gandhi. Un héritage plus lourd que prévu...

publié le 29 janv. 2018 à 07:51 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 19 juil. 2018 à 01:22 ]

Ce titre, quelque peu raccrocheur mais non sans fondements, est de moi. L’article est extrait de L’Humanité-dimanche, numéro du 25 janvier 2018. Signé de Dominique Bari, il est intitulé "Gandhi : les parts d’ombre d’un mythe". Le meurtre de Gandhi, le 30 janvier 1948, a renforcé le mythe que tout le monde –de mon âge – connaît. Et Gandhi continuera à être une source d’inspiration. Ainsi Martin Luther King et Mandela s’appuieront sur l’icône et ses principes de non-violence.

Je suis tombé de l’armoire quand j’ai lu que Gandhi était raciste anti-noir lorsqu’il vivait en Afrique du sud, qu’il a d’ailleurs soutenu les Anglais contre les Zoulous ZOULOU, film de C.R. Endfield (1964), qu’il a prôné le retour au rouet pour filer le coton ce qui n’est pas à proprement parler une révolution technologique, etc...Aujourd'hui, avec l'extrême-droite au pouvoir, on doit s'interroger sur le rôle du gandhisme dans son succès idéologique. Dominique Bari est sinologue, spécialiste des questions asiatiques ; elle nous livre la bibliographie suivante :

 "Histoire des Indes" de M. Angot, éditions Belles Lettres, 2017.

"L’Inde devant l’orage" de Tibor Mende, éditions du Seuil; 1954.

"L’Inde aujourd’hui et demain" de R. Palme Dutt, éditions sociales, 1957.

"Une histoire de l'inde, les Indiens face à leur passé", d'Éric-Paul Meyer, éditions Albin Michel 2007.

"Les Vies cachées de Gandhi" de Gilles Van Grasdorff, éditions du Cerf, 2013.

"Gandhi, la biographie illustrée", de Pramod Kapoor, éditions du Chêne, 2017.

"Les Voix de la partition Inde-Pakistan", d’Urvashi Butalia, Actes Sud, Sud. 2002.

"Dr Ambedkar, leader intouchable et père de la Constitution indienne", de Christophe Jaffrelot, Presses de Sciences-Po. 2000.

"La Démocratie en Inde. Religion, caste et politique" de Christophe Jafftelot, éditions Fayard, 1993.

         Bonne lecture. (NB. Les intertitres, destinés à faciliter la lecture, sont de moi-même).

        J.-P. R.

 

GANDHI : LES PARTS D’OMBRE D’UN MYTHE 

 

Par Dominique BARI

Sinologue

Spécialistes des questions asiatiques

Journaliste à l’Humanité.

 

 

New Delhi, 30janvier 1948. Mohandas Karamchand Gandhi tombe sous les balles de Nathuram Godse, extrémiste hindou membre du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), un parti intégriste créé en 1925. L'indépendance de l'Inde n'est proclamée que depuis six mois, le 15 août 1947, en même temps que la partition —bâclée par la puissance coloniale britannique—, donnant naissance à l'Union indienne, à majorité hindoue, et au Pakistan, à majorité musulmane.

Deux États nés dans un incroyable déchaînement de violence infirmant le pacifisme de la lutte de libération nationale : un million de morts en trois mois et quinze millions de déplacés. Le Mahatma (Grande Âme) en est désemparé, il entame, le 12 janvier1948, sa dernière grande action publique, une grève de la faim pour protester contre ce qu'il qualifie de "monstrueuse vivisection". II espère encore forcer le nouveau gouvernement indien à transférer 550 millions de roupies dus au Pakistan en vertu de l'accord de partition et retenus en raison de la guerre engagée au Cachemire.

Mais sa voix n'est plus entendue. Il est détesté par les activistes des deux camps, qui ne croient plus, depuis longtemps, aux vertus de l'ahimsa (non-violence), dont il a fait le socle de son combat contre l'occupant. A leur procès, Godse et son complice Narayan Apte revendiquent leur geste en accusant Gandhi d'être responsable de cette partition. Condamnés à la pendaison, ils sont exécutés le 15 novembre 1949.

Cet assassinat et l'extrémisme de ses auteurs ont participé à la construction d’un mythe, élaboré autant par Nehru et le parti du Congrès, dont Gandhi était l'un des dirigeants, que par les Occidentaux relayant une image d'une Inde pacifiste qui aujourd'hui pas plus qu'hier ne correspond à la réalité du pays. Dans toutes les villes de l'Inde, en bonne place, est érigée une statue de Gandhi, tandis que sa silhouette se dessine sur tous les billets de banque perpétuant la légende façonnée de celui qu'on s'acharne à surnommer "le père de l'indépendance". Or cette indépendance s'est faite dans un bain de sang révélant selon l'indianiste Michel Angot, "l’impéritie des leaders peu au fait des réalités de leur propre pays et des réactions des masses à leurs discours". L'ampleur des violences fut longtemps minorée par le discours dominant, de même que la mobilisation de forces sociales progressistes et laïques dans la lutte contre la tutelle coloniale. Aujourd'hui comme hier, le rôle et l'héritage de Gandhi, personnage complexe et ambigu, sont soumis à débat, pointant la part des ambitions et des calculs du personnage aux nombreuses contradictions, à l'image de cet immense pays qu'est l'Inde.

En Afrique du sud.

Depuis la fin du XVIII° siècle, le sous-continent indien est sous domination britannique. Il se compose de onze provinces directement dominées par Londres et qui regroupent, dans les années 1930, 250 millions d'habitants et 662 États princiers, qui en comptent 80 millions. Certains sous la férule de princes hindous maharadjahs ; d'autres sous celle de nababs musulmans. Sans compter les zones frontalières ou insulaires sous administration militaire. C'est dans ce Raj (l'empire) que naît Gandhi, le 2 octobre 1869, à Porbandar, dans l'actuel État du Gujarat, dans une famille issue de la caste commerçante. Après des études de droit à Londres, il s'embarque pour l'Afrique du Sud, où il est employé par une firme indienne. Il y réside vingt-quatre ans et y entame un parcours politique fortement controversé à l'heure actuelle. S'il y organise la lutte contre les discriminations dont sont victimes les Indiens, il se range aux côtés du colonisateur britannique lors de la révolte des Zoulous ZOULOU, film de C.R. Endfield (1964) Une position qui trouve une explication dans ses écrits d'alors, révélant un racisme récurrent que dénoncent de nombreux Africains, exigeant que soient déboulonnées les statues de Gandhi sur leur continent (au Ghana, en 2016, des universitaires ont signé une pétition réclamant le retrait d’une statue de Gandhi offerte à leur établissement par l’Inde).

Retour en Inde.

Lorsqu'il regagne l'Inde, en 1915, comme avocat d'affaires, le pays est gagné par la lutte anticoloniale, qui s'accélère dans les années 1920. Sous l'influence de la Révolution russe, des organisations révolutionnaires comme le Parti communiste, des syndicats militants ont vu le jour, donnant une dynamique au mouvement national. Les grèves et les manifestations de masse se radicalisent. Gandhi a rejoint la direction du parti du Congrès (créé en 1885). Selon le journaliste-écrivain Tibor Mende, il impose, "sur un mouvement essentiellement laïque, un voile de mysticisme religieux qui masquait les dures réalités économiques du peuple indien"(1954). Gandhi propose sa première grande campagne d'action non violente pour protester contre les lois Rowlatt, qui prolongeaient les pouvoirs répressifs du temps de guerre. ll appelle à une journée de "hartal", le 13 avril 1919. Si, à l'origine, le mot signifiait "grève générale", Gandhi lui donna le sens de journée de jeûne et de prière, durant laquelle la population devait suspendre toute activité. Mais, à Amritsar, les Britanniques s'attaquent aux manifestations pacifiques. On compte plusieurs centaines de morts et quelque quinze cents blessés. Face au massacre, Gandhi dévoile sa méfiance vis-à-vis d'un mouvement populaire. II déclara qu'il avait commis "une bévue qui avait permis à des personnes mal disposées et non à de véritables résistants passifs de perpétrer des désordres" (cité par Dutt).

II reprend la main en lançant, en 1921, la campagne pour... le rouet ! "II donnait ainsi, comme drapeau à la lutte, le retour au traditionalisme et à la vieille société indienne... " (Tibor Mende). Ce qui fait dire à Éric Paul Meyer : "Les notables politiques se rendent compte que la caution de Gandhi peut leur permettre de contrôler la vague d'agitation populaire qui s'est déjà gonflée et d'en tirer les dividendes politiques"(2007). Le même scénario est joué en avril 1930, alors que reprend une nouvelle vague de contestation populaire avec la salt satyagraha (marche du sel) contre le monopole exercé par les Britanniques. La médiatisation de l'initiative, inédite pour l'époque, en fait un événement emblématique de la lutte contre l'occupant, et de Gandhi, sa figure dominante, assurant sa notoriété internationale. Son arrestation qui s'ensuit conforte cette position et lui permet de participer à Londres, aux négociations de la Table ronde, que le Parti du congrès avait pourtant fait serment de boycotter, quelques mois plus tôt, car aucune discussion sur l'autonomie de l'Inde n'y était prévue. Pour contraindre le parti à accepter, Gandhi avait ressorti la menace d'une grève de la faim "jusqu'à la mort".

Après 1945.

Dès la fin de l'année 1945, la marche vers l'indépendance s'accélère avec des vagues de manifestations et de grèves politiques parties encore une fois des grandes villes comme Calcutta et Bombay. En mars 1946, le mouvement touche près de deux millions de travailleurs, ceux du chemin de fer, mais aussi des postes et même de la police. Dans les campagnes, en particulier dans les États princiers, les révoltes paysannes se multiplient contre les propriétaires fonciers et les princes. En février 1947, à la Chambre des lords, Frederiek Pefluick-Lawrence, secrétaire d’État à l'Inde, alerte : "II existe en Inde une situation et un danger révolutionnaire extrêmes, tels que, si le transfert du pouvoir ne s'effectue pas à bref délai, la révolution, dont l'éruption a été momentanément retardée par l'annonce de la préparation de l'indépendance par la mission ministérielle, éclatera inévitablement". Les Britanniques précipitent le plan d'accession à l'indépendance et la partition, qu'ils signent début juillet 1947. L'échec est double pour Gandhi : l’éclatement du sous-continent indien en deux États-nations et, loin d'une Inde unie qu'il espérait, au pouvoir politique décentralisé propre à maintenir une harmonie sociale corsetée par le système hiérarchisé du castéisme (système des castes, JPR) Une position que dénonce, dès les années 1950, Tibor Mende, en écrivant que ce résultat est la conséquence des contradictions mêmes de la philosophie de Gandhi et de son attachement à la religion. "Le rôle stérile et rétrograde de son enseignement est le retour à un passé obscurantiste avec le rouet et l'appareil des mythes primitifs de la culture hindoue", analyse-t-il. Une critique qui remet au jour l’ambiguïté - ou le cynisme — de Gandhi lorsqu'il s'engage contre l'intouchabilité, la considérant comme une "perversion de l'hindouisme". Or il soutenait la division de la société en castes, qu'il jugeait fondamentale, estimant que "toute tentative pour la transformer devait forcément conduire au désordre absolu". II ne propose qu'une nouvelle appellation, les "harijans" (enfants de Dieu), moins infamante à ses yeux, pour désigner les intouchables, ces hors-castes considérés comme impurs. S'il s'oppose à un certain nombre d'ostracismes qui leur interdisaient, par exemple, l'accès aux temples, il mène campagne sans heurter les hautes castes et, surtout, il s'abstient d'agir dans les autres registres sociaux où légalité était exigible.

L’affrontement avec Ambedkar.

Cet engagement de Gandhi a un but purement politique, celui de s'opposer à B.-R. Ambedkar, un intouchable ayant eu accès à l'éducation, et fondateur du mouvement Dalit, signifiant "opprimé", rassemblant les hors-castes. Entre les deux hommes, la confrontation est brutale. Elle se cristallisa en 1932, autour de la question des électorats séparés que revendique Ambedkar comme moyen d'émancipation et de politisation des intouchables. Ce que redoute Gandhi, qui, de sa prison, brandit son arme suprême du jeûne pour qu’il renonce à son projet. Ambedkar prendra en partie sa revanche en 1950, en devenant ministre de la Justice et en prenant la tête du comité chargé de rédiger la Constitution du pays, promulguée le 26 janvier 1950. Il  défend les intérêts des dalits et obtient "l'abolition de l'intouchabilité sous toutes ses formes", "l’interdiction de discrimination sur la base de l'appartenance religieuse", mais il échoue sur la question des castes : le castéisme demeure le principe structurant de la société indienne. Une persistance qui, soixante-dix ans après l'indépendance, joue un rôle grandissant dans la vie politique indienne, fragilisant le principe du sécularisme inscrit lui aussi dans la Loi fondamentale battue en brèche depuis trente ans par les nationalistes hindous.




Extrême-droite et mysticisme gandhien.

Elle est directement menacée aujourd’hui par ces nationalistes incarnés par le Bharatiya janata Party (BJP), au pouvoir depuis 2014, avec Narendra Modi comme premier ministre. L'adhésion de ce dernier au RSS (l'Organisation des volontaires nationaux, cf. supra) une puissante association matrice du nationalisme hindou, dont l'assassin de Gandhi se réclamait, est du domaine public. Le RSS se réclame du concept politique de hindutva (indianité). Dix-neuf ministres du gouvernement actuel sont issus de ses rangs. Ses partisans affirment que la Constitution n'était qu'un héritage de la Grande-Bretagne et qu'elle n'a aucune place dans l'Hindu Rashtra, la "Terre des hindous", dont le passé glorieux aurait été interrompu par l’invasion des Moghols (début du XVI°siècle, JPR).  A leurs yeux, l'islam ou le christianisme sont des idéologies importées qui pervertissent l'identité indienne. Ses milices paramilitaires, structurées sur le modèle des Chemises noires de Mussolini, se livrent en toute impunité aux pires exactions contre les musulmans, les chrétiens et les dalits. Comme leurs aînées l’avaient fait, durant la guerre coloniale, contre les manifestants et grévistes non apparentés à leur mouvement.

       " le retour à l'Inde éternelle" fait bien les affaires de l'extrême-droite actuelle du BJP (jpr)

À leur tour, les tenants de l’hindutva veulent réécrire l'histoire de leur pays en y faisant disparaître les influences jugées "étrangères", en introduisant dans les manuels scolaires les textes sacrés hindous et des épisodes épiques présentés connue vérités historiques . C'est ce recours aux mythes, à la recherche d'un improbable âge d’or et d'une restauration de "la pureté et de la supériorité de la nation hindoue", et son instrumentalisation politique, que redoutait Tibor Mende en pointant quels effets pervers pouvaient susciter le mysticisme gandhien.

Dominique BARI

1867 : Garibaldi défait à Mentana

publié le 3 nov. 2017 à 08:47 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 8 nov. 2017 à 04:08 ]

Ce 3 novembre 2017, l’Humanité publie un article de Philippe et Julie Guistinati, responsables de l’association Les Garibaldiens, qui évoque le contexte historique de la bataille de Mentana qui se déroula le 3 novembre 1867. Passeur d’informations historiques, je publie cet article sur mon site en le truffant, ici ou là, de précisions que j’ai estimées utiles pour les lecteurs qui ignorent à peu près tout de l’histoire de l’Italie.

J.-P. R.

 

 

Le 3 novembre 1867, lors de la bataille de Mentana, Garibaldi attaque Rome. Les États pontificaux alliés avec l’armée française de Napoléon III sont victorieux face aux troupes des volontaires français et italiens garibaldiens.

 

Garibaldi en 1866.Toujours vaillant, toujours exalté et toujours militant d’une Italie unie et solidaire, Giuseppe Garibaldi quitte son île de Caprera pour repartir au combat. Nous sommes en 1867. L’idéaliste a gardé sa jeunesse d’esprit et ses rêves intacts, il croit fermement que l’unité de l’Italie est la meilleure solution pour tous les Italiens, du nord au sud, et une garantie de paix par-delà les frontières. L’Europe en 1867 s’observe (la Prusse vient de battre l’Autriche à Sadowa et l’idée d’une guerre contre la France surgit, JPR), Bismarck regarde le Sud avec attention, la relation franco-italienne est vacillante. Napoléon III hésite à engager les troupes du royaume contre Garibaldi ; ses conseillers et l’impératrice le poussent à défendre Rome et le pape pour contenter le clergé.

Mais Napoléon III a été le premier président de la République française, il a aussi conspiré avec son frère pour l’unité de l’Italie. La légende parle d’une rencontre secrète entre lui et Garibaldi. Il sait que la Prusse reste l’ennemi aux portes du royaume, il admire le développement économique britannique, il sait que le pontificat de Rome est la dernière clef qui empêche l’unité italienne. Mais la politique et la bourgeoisie catholique françaises l’emportent, et l’armée s’engage pour défendre la papauté contre les volontaires garibaldiens.

Pendant les premiers mois de 1867, Garibaldi voyage à travers l’Italie ; dans chaque ville, le tribun enflamme les foules par ses discours ; son slogan est toujours le même : "Ou Rome ou mourir !". Il a compris que l’unité italienne, à travers la prise de Rome, se fera par la révolution ; il ne croit plus aux politiques, ni à la loi pour gagner ; les moyens légaux paralysent le pays et renforcent le clergé ; son combat passera par la lutte révolutionnaire. Pour lui, tout est bien, pourvu qu’on commence à faire l’Italie.

(Garibaldi) est, pour le clergé, pour les généraux et la haute bourgeoisie un épouvantail : il parle du peuple et combat avec le peuple. Ses volontaires marchent à ses côtés, il ne se sent en rien supérieur, il est celui qui avance ; à ceux qui le suivent il n’offre que faim et soif, bataille et mort. Le héros des deux mondes[1] veut démettre le pontificat de Rome pour rendre la ville à l’Italie ; Napoléon III a peut-être compris cet élan populaire, mais le clergé est puissant.

 

À Mentana, la défaite a ouvert la porte à l’unité de l’Italie et aussi à l’Europe derrière les frontières.

 

Les politiciens de Florence respectaient à la lettre la convention du 15 septembre 1864 ; ils restaient sourds aux attentes populaires. (NB. Par cette convention, Napoléon III promettait de retirer ses troupes de Rome, en échange de quoi Victor-Emmanuel s'engageait à respecter le territoire pontifical et à le défendre contre toute attaque (souligné par moi, JPR). En gage de bonne volonté, et aussi pour donner au siège du gouvernement une situation moins excentrique que celle de Turin, il décidait de transférer la capitale du royaume à Florence). Le 12 septembre 1867, Garibaldi rentre de Genève pour Caprera, on parle de pourparlers secrets entre Garibaldi et Rattazzi.

Le 15 septembre (au parlement de Florence, JPR), Ricasoli est renversé par Rattazzi avec l’aide de la gauche (majorité anticléricale, JPR); Garibaldi crée des centres de recrutement pour enrôler des volontaires, des dépôts d’armes, écrit des manifestes et, enfin, organise le soulèvement populaire des États pontificaux.

Le gouvernement italien de Victor-Emmanuel le fait arrêter le 3 octobre et reconduire à Caprera. Son fils, Menotti, organise à Florence les troupes de volontaires. Rome est maintenant entourée de milliers de garibaldiens, les combats commencent, l’armée du pape est entraînée et mieux armée, mais, après chaque combat, les survivants garibaldiens reforment les troupes. Les évêques et le clergé français poussent Napoléon III à intervenir, il hésite et le conseil est divisé. Le gouvernement italien se fait fort de contrer le mouvement garibaldien en Italie, mais, en cas de victoire sur Rome, il n’est pas question de laisser un pouvoir révolutionnaire mettre en danger la monarchie. Garibaldi s’enfuit de Caprera et prend la tête des "chemises rouges". La situation pontificale devient alarmante et l’armée française s’engage contre Garibaldi (Napoléon III envoie un corps de 22.000 hommes commandé par le général de Failly, JPR). Une émeute du peuple romain est alors fortement réprimée. Les "chassepots firent merveille" (selon la formule stupide de De Failly qui évoquait l’efficacité du nouveau fusil équipant l’armée française. Ce mot, par trop célèbre, figurait dans la presse parisienne et heurta profondément la sensibilité italienne, JPR) et les garibaldiens, après de nombreux combats, furent vaincus.

(NB. Après la honteuse déroute militaire de Napoléon le petit, août-septembre 1870, face à la Prusse, le corps d’armée de De Failly fut rapatrié. L’armée italienne pénétra dans Rome après une résistance symbolique de l’armée du Vatican. Rome devint enfin capitale de toute l’Italie).

Garibaldi est emprisonné au fort de Varignano, puis il revient à Caprera. Il prend rapidement le chemin de l’armée des Vosges (c’est Gambetta –chef du gouvernement provisoire de la République- qui lui confie le commandement de cette unité constituée à la hâte, face aux Prussiens envahisseurs, JPR), puis est plusieurs fois député de France, avant que la haute bourgeoisie française et le clergé ne le chassent de la Chambre des députés – le député Victor Hugo répliquera par sa propre démission.

Giuseppe Garibaldi est celui qui, aujourd’hui, a le plus de rues et de places à son nom dans le monde entier. Ce Che avant l’heure reste au cœur de tous les combats pour la liberté et l’autodétermination des peuples, un père de l’Europe populaire.

Les garibaldiens aujourd’hui

L’association nationale Les Garibaldiens existe depuis 1947 pour continuer les luttes garibaldiennes. Une première association avait été créée en 1917, les Garibaldiens de l’Argonne, puis dissoute avant la Seconde Guerre mondiale, Mussolini souhaitant reprendre cet héritage à son compte. Les Garibaldiens (1) possèdent un local à Paris (20, rue des Vinaigriers) et des fédérations dans toute la France notamment à Toulouse. Les commémorations continuent de nourrir les activités des Garibaldiens, qui s’engagent aussi dans des combats actuels : contre les idées du FN, contre les guerres coloniales, sur la fracture entre les couches sociales, etc. Pour les Garibaldiens : « Le plus grave est le retour en arrière des idées européennes des peuples, de nombreuses régions depuis l’éclatement de la Yougoslavie. La lutte de Garibaldi pour l’unité des peuples semble en danger, le retour des frontières est d’actualité ».

(1) www.lesgaribaldiens.com

 lire aussi sur ce site : Le Guépard de Lucchino Visconti.

   
NB. Les ajouts -en bleu- sont le plus souvent extraits de la synthèse de MILZA "histoire de l'Italie".

[1] Garibaldi est surnommé le "Héros des Deux Mondes" (à l’instar du marquis de Lafayette) en raison des entreprises militaires qu'il a réalisées aussi bien en Amérique du Sud qu'en Europe, ce qui lui a valu une notoriété considérable aussi bien en Italie qu'à l'étranger. Celle-ci est due à la couverture médiatique internationale exceptionnelle dont il a bénéficié pour l'époque, et qui a relaté, parfois avec romantisme, son épopée. Les plus grands écrivains, notamment français, Victor Hugo, Alexandre Dumas, George Sand lui ont montré leur admiration. Le Royaume-Uni et les États-Unis lui ont été d'une grande aide, lui proposant, dans les circonstances difficiles, leur soutien financier et militaire. (Wiki).

Il était une fois : Fidel CASTRO

publié le 10 oct. 2016 à 07:53 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 10 janv. 2017 à 01:57 ]

                                                                                                               
                                                                                     

L'histoire retiendra qu’il fut l’un des géants politiques du XXe siècle, et que la faune de tous les anticastristes est bien petite à côté de ce colosse. Son combat a permis l’avènement d’une Amérique latine nouvelle. De son vivant, Fidel était déjà entré dans l’histoire. L’Amérique latine perd un Libérateur, un référent, une légende.

J. ORTIZ




Je publie cet article de l’Humanité-dimanche, en hommage à Fidel Castro. Grâce à lui, des millions de latino-américains gardent un peu ou beaucoup d’espoir. Où sont aujourd’hui les hommes ou les femmes d’une telle envergure ? La problématique de l’auteur de cet article, Jean Ortiz, consiste à démonter les affirmations de ceux qui virent en Fidel un "communiste souterrain" qui aurait caché son jeu pour "trahir la révolution". La réalité est que Fidel qui n’était pas marxiste, au départ, est venu au communisme à cause de la politique des États-Unis dont les dirigeants de Guerre froide ne toléraient aucune déviance cf. leur attitude à l’égard de Nasser, à l’égard du Dr Mossah Degh, etc… Forts d’un extraordinaire soutien populaire, les dirigeants cubains ont été durant plus d’un demi-siècle "une épine dans le pied des Américains". Il leur reste, maintenant, à écrire un autre livre de l’histoire de leur île.

NB. les intertitres sont de moi. Les photos sont extraites de l'article d'Ortiz.

J.-P. R.

Fidel Castro. De l'école jésuite à la révolution marxiste

La mythification, comme la guerre idéologique, déforme toujours l’itinéraire complexe du leader cubain. Pour beaucoup, ce "communiste souterrain" aurait caché son jeu pour "trahir la révolution". L’hypothèse ne résiste pas à l’analyse historique. L’étude de la jeunesse du "Comandante", né il y a 90 ans en août 1926, s’avère incontournable pour déceler à la fois la cohérence et les contradictions de ses engagements, pour comprendre comment Castro est devenu Fidel...

  1. aux origines aristocratiques
Il avait tout pour être un "héritier"  (au sens où l’entend Bourdieu, JPR) ; il est un transfuge de sa classe. Fidel Alejandro Castro Ruz naît hors mariage, le 13 août 1926. Ce troisième fils d’un père espagnol, Angel, venu combattre les partisans de l’indépendance de l’île, et de sa servante cubaine, Lina Ruz, épouse illégitime, a tout pour devenir lui-même un oligarque, un grand propriétaire terrien comme papa, à Birán, actuelle province de Holguín. Dix mille hectares. Ils seront en partie confisqués par la révolution, puis "cédés" par la famille Castro. Le garnement joue dans les dépendances de la "finca" (synonyme d’Hacienda, JPR) avec les fils des paysans pauvres qui triment sans répit pour son père (300 familles). Le solide gaillard se rend vite compte que ses copains vivent misérablement, sont maltraités ; les relations avec le patriarche, sa brute de père, se tendent. Castro confiera à Ignacio Ramonet qu’il devint révolutionnaire à partir précisément de cet environnement d’enfance. Doué,

ci-dessus : misère "classique" d'une colonie américaine avant la Révolution.

le jeune Castro étudie, comme tous les fils de bonne famille, chez les Jésuites, d’abord à Santiago, ensuite au collège Belén à La Havane. Ses maîtres l’éveillent, dirait-on aujourd’hui, à la citoyenneté. À l’automne 1945, il s’inscrit à la fac de droit de La Havane. Rebelle sans cause précise, il fait le coup de poing et de feu contre les bandes d’ultras. Il se politise à grande vitesse, acquiert une conscience révolutionnaire et prend souvent la parole dans le patio ou sur les escaliers de l’université. Le 6 novembre 1947, il y proclame une sorte de programme patriotique ; la frustration d’une pseudo-indépendance nationale, de surcroît tardive (1899), le hante. Le jeune étudiant marche en tête des manifestations contre le gouvernement corrompu et «vendu » de Grau San Martin. Dans ce chaudron idéologique, il lit Marx et se familiarise avec ses idées. Faire la révolution. Orateur hors pair, il milite à la puissante Fédération des étudiants universitaires (FEU), et se fait rapidement connaître, à tel point que "trois ans plus tard, il sera déjà un homme politique en vue à Cuba. À La Havane, Castro était déjà Fidel" [1]. Castro s’engage dans la vie publique en 1947 ; il rejoint le très anticommuniste, petit-bourgeois et populiste Parti du peuple cubain (PPC), plus connu sous le nom de Parti orthodoxe. Son leader, Eduardo Chibas, au programme social progressiste, dénonce la corruption et jouit d’une grande popularité. Chaque semaine, il s’adresse aux Cubains dans une émission à Radio CMQ. Fidel reste "orthodoxe" pendant huit ans, y compris après le suicide en direct à la radio, en 1951, du charismatique Chibas, destiné à "réveiller" le peuple. En 1948, présent à Bogota pour un congrès étudiant, Castro participe au Bogotazo, le soulèvement populaire provoqué par l’assassinat de Jorge Eliécer Gaitán, candidat "libéral" favori aux élections à venir. De retour à Cuba, candidat du PPC à la députation, le jeune juriste semble promis à une carrière politique chez les "orthodoxes".

2. Recours à saint Thomas d’Aquin..

Le coup d’État militaire de Fulgencio Batista, pour le compte de Washington, le 10 mars 1952, à trois mois d’élections que le PPC allait sûrement gagner, modifie toute la donne. Bogota, La Havane, l’intervention des États-Unis renforcent Castro dans son anti-impérialisme. Dès l’installation de la sanglante dictature (20.000 morts entre mars 1952 et décembre 1958), Castro part en guerre contre elle. La voie électorale se ferme. Peu à peu, il s’oriente vers une stratégie insurrectionnelle, de guerre de guérilla, dans le droit fil de l’histoire cubaine, de l’héritage des deux guerres d’indépendance. Castro a conscience de prolonger la pensée et l’action du "héros national" José Marti, son inspirateur et modèle mort au combat le 19 mai 1895. À cette époque, Castro est d’abord "martinien", porteur d’un "nationalisme" radical hérité du patrimoine historique cubain, teinté de "socialisme utopique". Pour José Marti, les États-Unis constituaient déjà, au XIXe siècle, "le pire danger qui menace notre Amérique". La formation – incomplète – de la nation cubaine, dans ce contexte, acquiert une dimension anti-impérialiste. Le "fidélisme" apparaît alors comme "une synthèse pragmatique, un mélange d’un peu de Marx, de Engels, de Lénine, assez de Che et beaucoup de José Marti"[2] . Sur cet "avant 1959", Castro dira qu’il "avait peut-être deux millions de préjugés petits-bourgeois"[3]. Le 26 juillet 1953, sous les ordres de Castro, 131 jeunes partent à l’assaut de la symbolique forteresse militaire, la caserne de Moncada à Santiago. L’opération, destinée à provoquer un soulèvement populaire, échoue et la petite troupe est décimée : 6 morts au combat, 49 survivants torturés, puis massacrés. L’acharnement des tortionnaires et le courage inouï de ces jeunes confèrent à l’action un impact national, émotionnel et politique considérable. Le Parti socialiste populaire (PSP, communiste) qualifie, lui, l’assaut de "tentative de putsch aventuriste". Le PSP traîne une réputation entachée de collaboration depuis le gouvernement de Front populaire avec Batista, dans lequel il eut deux ministres de 1942 à 1944. Le 16 octobre 1953, Fidel Castro, avocat, assume lui-même sa défense lors du procès des assaillants. Sa célèbre plaidoirie-programme devient historique sous le titre "L’histoire m’acquittera". Durant deux heures, l’accusé défend une cause collective et s’attribue le rôle d’accusateur, accable le tyran, démonte les mécanismes néocolonialistes d’exploitation, de domination, plaide pour un "gouvernement révolutionnaire", se pose en héritier de José Marti, qu’il qualifie d’"auteur intellectuel de l’assaut à la Moncada". Il avance des réformes sociales inspirées du programme réformiste "orthodoxe", en appelle à saint Thomas d’Aquin pour légitimer le droit du peuple à démettre un tyran[4]. Le discours, improvisé, est reconstitué et circule clandestinement. Il vaut à son auteur une large

reconnaissance politique, notamment celle, unanime, de la communauté intellectuelle. Castro, plus populaire que jamais, écope de 15 ans de prison. Un fort mouvement populaire arrache une loi d’amnistie et obtient, au bout de 21,5 mois, la libération de celui qui, pour les Cubains et bien au-delà, est désormais "Fidel". En août 1955, il publie le premier manifeste du Mouvement du 26 juillet (mouvement créé après l’assaut) : réforme agraire, industrialisation, rétablissement de la Constitution de 1940, construction de logements, baisse des loyers, réformes économiques et sociales progressistes, nationalisation des services publics…La répression oblige, en janvier 1956, Fidel et les militants les plus marqués à émigrer au Mexique. Ils y préparent une expédition armée pour renverser Batista. Au Mexique, il se définit

ci-dessus : Batista et son indéniable délit de sale gueule...

comme "un marxiste en pensée", ce que contestera implicitement le Che. Dans une lettre de la Sierra à René Ramos Latour (Daniel), dirigeant "santiaguero" du Mouvement du 26 juillet, datée du 14 décembre 1957, Che écrit : "J’ai considéré Fidel comme un authentique leader de la bourgeoisie de gauche". Le 2 décembre 1956, sur le « Granma », un vieux rafiot exigu, 82 hommes embarquent pour "libérer Cuba". Une traversée infernale de 7 jours et un débarquement catastrophique sur la côte orientale. Repéré par l’armée, le petit groupe est quasiment anéanti. Fidel, une nouvelle fois, et son frère Raul, s’en sortent. Ils parviennent à gagner la Sierra Maestra et mettent en place la guerre de guérilla. C’est autour de cette Armée rebelle (fidéliste), le vecteur le plus révolutionnaire, le moins anticommuniste, que se forge une sorte de front antidictatorial, scellé au mois de juillet 1957 par le manifeste de la Sierra, puis par le pacte de Caracas (juillet 1958). En régime de monoculture en crise, les couches rurales se sont prolétarisées, la petite-bourgeoisie s’est radicalisée ; la classe ouvrière n’a pas "dirigé" le processus mais lui a servi de base. Les préjugés anticommunistes freinent. Le Mouvement du 26 juillet lui-même voit l’Armée rebelle, selon Fidel, "comme des agitateurs ". En mai 1958, il déclare au journaliste nord-américain Jules Dubois : "Je n’ai jamais été et ne suis pas communiste. Si je l’étais, je serais suffisamment courageux pour le proclamer"[5]. La guerre de guérilla dure 25 mois ; 300 guérilleros affrontent 12.000 soldats. L’opération militaire de Batista ("Fin de Fidel") tourne à la débâcle.

3. La victoire

Le 8 janvier 1959, en pleine guerre froide, Fidel et sa légende entrent dans La Havane, acclamés par une "marée humaine"[6]. Fidel le fédérateur, le libérateur, symbole de nation. Le 16 avril 1961, à La Havane, la foule se presse aux obsèques des victimes des raids aériens ennemis. Les bombardements de la CIA clouent au sol la petite aviation cubaine, tandis que se prépare l’invasion de la baie des Cochons par 1.400 exilés mercenaires, écrasés en 66 heures. Dans son discours des funérailles, Fidel appelle à défendre "notre révolution socialiste". Il a attendu deux ans et demi après la victoire de l’Armée rebelle pour se réclamer du socialisme. Le long mûrissement du leader, l’expérience, vécue, de la nature de l’impérialisme, l’évolution des conditions objectives et subjectives, les enjeux et problèmes de l’époque ont "radicalisé" Fidel. En devenant communiste, il a contribué à son tour à radicaliser le processus révolutionnaire. L’agression des États-Unis a accéléré cette interaction dialectique. La révolution répond à chaque mesure hostile de Washington par l’approfondissement des changements. Un exemple : la loi 851 du 6 juillet 1960 réplique à la suppression de la quote-part d’importation de sucre cubain par la nationalisation des propriétés et des banques nord-américaines à Cuba.

Lorsque Kennedy impose le blocus total de l’île, l’aide de l’Union soviétique permet à Cuba de tenir. Y avait-il une alternative aux liens avec l’URSS, à l’entrée en 1972 dans le Comecon ? Ils lui offrent les moyens d’un développement social, éducatif, sanitaire, remarquable, mais ne remettent pas en cause la monoculture (c’est moi qui souligne JPR). Cuba est désormais réserve sucrière du "camp socialiste". En 1991, Fidel déclare : "Nous avions déifié l’Union soviétique". Il porte désormais un regard critique sur une période ambivalente.

ci-contre ; les Américains adoraient passer un week-end chez Batista. Ils n'ont guère gouté la Révolution castriste, on se demande bien pourquoi...





Les discours politiciens sur "la trahison" de Fidel ou sur son "communisme souterrain", son "machiavélisme", relèvent de la propagande et occultent l’évolution fascinante du « Comandante » Fidel.

Jean Ortiz

Jeudi 4 Août 2016

Humanité-Dimanche



[1] « Les Quatre Saisons de Fidel Castro », de J.-P. Clerc, Éditions du Seuil, 1996.

[2] « Fidel », de V. Skierka, éditions Martinez Roca, 2002.

[3] « Le Socialisme à la cubaine », de J. Ortiz et G. Fournial, Éditions sociales, 1983.

[4] « L’histoire m’acquittera », de F. Castro, traduit et annoté par J.-F. Bonaldi, Éd. le Temps des cerises, 2013.

[5] « Journal de la révolution cubaine », de C. Franqui, Éditions du Seuil, Paris, 1976.

[6] Castro, Fidel, « les Chemins de la victoire. Mémoires », Éditions Michel Lafon, 2012. À consulter également : « Biographie à deux voix », F. Castro, I. Ramonet, Fayard/Galilée, 2007.


1937, Guernica : l'Espagne, les nazis, Picasso...

publié le 6 août 2016 à 03:48 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 21 août 2016 à 09:17 ]

    Pour placer l'évènement dans son contexte global : LES R.I. DE 1936 à 1939. C. "LES GRANDES MANŒUVRES"   
     Le 28 avril 1937, deux jours après les bombardements sur Guernica, l’Humanité dénonce « le massacre ». Gabriel Péri met les autorités françaises devant leur responsabilité. Chef de la rubrique internationale de l’Humanité et député, Gabriel Péri a écrit quotidiennement sur la guerre en Espagne. Voici ce qu'il écrivit Dans l’Humanité du 28 avril 1937 :
"La politique de la non-intervention telle que l’ont pratiquée la France et la Grande-Bretagne, voilà la grande coupable des horreurs de Guernica (…) Qu’attend le gouvernement français pour faire le geste qu’appellent et l’intérêt de la France et le respect de la solidarité humaine ? Sera-t-il dit qu’en avril 1937, la France, dotée d’un gouvernement de Front populaire, aura laissé mourir de faim, à quelques kilomètres de la frontière, les femmes et les enfants de Bilbao ? Non, non et non, ce n’est pas pour acquérir cette honteuse réputation que la France s’est donné un gouvernement de Front populaire (…) À l’occasion du 1er Mai, l’Internationale ouvrière et socialiste rappelle aux socialistes du monde entier leur devoir. (...) Entendra-t-on l’appel pathétique qui monte des décombres de la malheureuse Guernica ?"

     Guernica

        par José Fort
        Mercredi, 3 Août, 2016
        L'Humanité

    C’était le lundi 26 avril 1937, jour de marché. Il y avait beaucoup de monde dans les rues de la petite ville basque de Guernica. À 16 h 30, les cloches de l’église ont commencé à sonner. Cinq minutes plus tard, le premier avion est apparu et a lâché ses bombes, suivies d’un chapelet de grenades. Quelques minutes plus tard, un deuxième avion est apparu. L’enfer a duré trois heures. Des dizaines et des dizaines d’avions ont bombardé et mitraillé la ville, ses habitants et les environs où ils s’étaient réfugiés. La ville a brûlé. Bilan : près de 2 000 morts. Les avions appartenaient à la légion Condor allemande et à l’Aviation légionnaire italienne. Nom de l’opération : opération « Rügen ». Le premier test grandeur nature de bombardements massifs venait d’être réalisé, annonçant ceux qui allaient s’abattre sur l’Europe.

  

 Dès le 28 avril 1937, l’Humanité évoquait le « massacre ». Gabriel Péri dénonçait l’horreur et pointait du doigt la politique de « non-intervention » des gouvernements français et occidentaux. Il annonçait un reportage saisissant : celui de George Steer, un jeune journaliste, correspondant de guerre du quotidien londonien Times.

Dès février 1936, l’Humanité avait largement couvert les élections en Espagne

    George Steer arriva à Guernica quelques heures après le bombardement et câbla dans la nuit même son reportage de la ville martyre, qui parut le lendemain dans Times, et The New York Times, avant d’être repris par de nombreux journaux dans divers pays, en France seulement par l’Humanité. C’est cet article qui a alerté le monde. De nombreux médias français et occidentaux se déchaînèrent contre les « hordes bolcheviques », qui, à les en croire, avaient mis elles-mêmes le feu à Guernica avant de la quitter. Leurs mensonges ont été rapidement démentis.

<= Ci-contre la "une" de l'Huma, 28 avril 1937.



 L’Humanité, sous la signature de Gabriel Péri (1), posait plusieurs questions : « La France estime-t-elle que le bombardement d’une ville ouverte espagnole par des avions allemands est ou n’est pas un acte d’agression prévu et puni par le pacte de la SDN ? La France estime-t-elle que ce bombardement allemand constitue ou non une violation de l’accord de non-intervention ? La France estime-t-elle que le contrôle naval, qui permet aux unités allemandes et italiennes de bombarder les côtes espagnoles, constitue ou non le plus grand danger pour la paix ? »

    Des questions qui restèrent sans réponse. Dès février 1936, l’Humanité avait largement couvert les élections en Espagne. Le Frente Popular remportait les élections avec 52 % des suffrages. À l’époque, l’Espagne c’était 24 millions d’habitants dont 12 millions d’illettrés, 8 millions de pauvres, 2 millions de paysans sans terre, 5 000 couvents, 110 000 prêtres, moines ou religieux, 800 généraux, une police sauvage.

    Les nouvelles autorités augmentaient les salaires, légalisaient les occupations de terres non cultivées, libéraient les prisonniers politiques. La grande-bourgeoisie et l’armée décidaient alors, après avoir obtenu le feu vert de Berlin, de mettre un terme à cette « révolution ». Le 18 juillet 1936, le signal était donné depuis le Maroc : « Dans toute l’Espagne, le ciel est sans nuages. » 80 % des officiers se ralliaient au putsch. Les reportages parus dans l’Humanité ont choqué un grand peintre installé à Paris : Pablo Picasso. Il enrage en découvrant les premières photos de la cité martyrisée et passe commande d’une grande toile au vieux Castelucho dont la boutique, rue de la Grande-Chaumière est le repère des peintres espagnols. Son arpète, Jean Vidal porte une toile à Picasso. Et Vidal racontait beaucoup plus tard dans l’Humanité : « À dix heures, je me présente à la porte de l’atelier persuadé d’être trop matinal. Picasso déjà levé et visiblement surexcité me demande pourquoi j’arrive si tard et me passe une engueulade. Nous déroulons la toile, la tendons puis la clouons à un châssis. À terre, plusieurs dizaines de dessins. À peine ai-je le temps de fixer une première partie de la toile qu’il grimpe sur un escabeau et commence à dessiner avec des fusains. »

    Pendant deux jours et deux nuits, Picasso travaille les premières esquisses. Après avoir lu les reportages dans l’Humanité sur les réfugiés basques fuyant Bilbao vers les ports français, il reprend les pinceaux le 8 mai sur le thème de la femme avec l’enfant, la femme coincée dans un immeuble en feu, la femme fuyant la barbarie. Le 9 mai, il commence à unifier les premiers éléments. Guernica sera installé dans le pavillon espagnol lors de l’Exposition internationale des arts et techniques dans la vie moderne, inaugurée le 25 mai à Paris.

    Le pavillon espagnol est ignoré par la presse. Seul l’Humanité publie une photo du tableau et souligne l’atmosphère hallucinante et la violence dégagées par la toile aux nuances grises, blanches et vertes, le taureau surpris ou disposé à attaquer, le cheval hennissant de douleur ou de rage, les femmes en posture pathétique, la tête masculine semblant se réjouir du spectacle dantesque.

    Après un exil d’un peu plus de quarante ans, le tableau de Picasso rejoint Madrid le 25 octobre 1981. L’Humanité Dimanche publie à cette occasion une interview de Dolorès Ibarruri, la célèbre Pasionaria, qui nous déclare : « Enfin, Guernica est parmi les siens. »

    Fin de citation du texte de José FORT.


Il y a 80 ans éclatait la guerre d'Espagne

publié le 19 juil. 2016 à 04:10 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 19 avr. 2018 à 10:22 ]

LIre aussi : "Land and freedom", la Guerre d’Espagne de Ken Loach (1995)  

 Il y a 80 ans, le 18 juillet 1936, un coup d'État militaire se répercute dans l'Espagne. S'en suit une guerre civile de trois ans. A cette occasion, nous (Huma quotidienne) republions notre entretien avec Rémi Skoutelsky, historien spécialiste de la guerre d'Espagne, qui revient sur cet événement et sa postérité dans le siècle passé. Comment éclate la guerre civile espagnole ?


Rémi Skoutelsky Au début du XXe siècle, l'Espagne est encore quasiment au XVIIIe. La Catalogne et le Pays basque sont développés, mais le reste du pays est totalement féodal. Après les élections municipales de 1931, le roi, grand-père de l'actuel Juan Carlos, s'enfuit, et la République est proclamée. Elle ne sera pourtant jamais légitime. La petite bourgeoisie patriote est numériquement faible, et du côté ouvrier, la force dominante anarchiste reste hostile à toute "démocratie bourgeoise". Les deux piliers de la monarchie, l'Église et l'armée ne songent nullement à un compromis. C'est un gouvernement de front populaire - alliance des socialistes, des communistes, et des républicains de gauche - qui est au pouvoir depuis le mois de février en Espagne. 1936 : Front populaire en Espagne S'il y a déjà eu de nombreux putschs dans le pays, celui de 1936 s'inscrit dans un contexte international particulier. En Europe, la lutte fait rage entre l'alliance fascisme-nazisme et le mouvement ouvrier, surtout depuis que le Komintern a abandonné sa ligne gauchiste qui mettait dans le même sac démocratie et fascisme. La conjuration militaire déclenche le putsch à l'issue de plusieurs semaines de guerre civile larvée : grèves dures d'un côté, assassinat de militants et de républicains de l'autre. Avant même l'intervention de Mussolini et Franco au côté des factieux, le monde entier lit les événements à travers la grille fascisme-antifascisme. L'échec du coup d'État entraîne une révolution dans la zone restée fidèle à la République et, inévitablement, la guerre civile, qui plonge immédiatement l'Espagne au cœur des affrontements internationaux.

Pour quelles raisons l'Angleterre et la France refusent-elles d'intervenir ?

Rémi Skoutelsky. Les intérêts de ces deux États ne sont pas identiques. La bourgeoisie anglaise est d'emblée favorable aux putschistes, même si elle voit d'un mauvais œil l'ingérence de Hitler et Mussolini. La France, elle, est gouvernée par un Front populaire. La première réaction de Blum est d'ailleurs d'envoyer des avions en Espagne, qui permettront de constituer l'escadrille Malraux. Au bout d'une dizaine de jours cependant, il estime que la meilleure tactique consiste à installer un cordon sanitaire autour de l'Espagne afin que ni l'Italie ni l'Allemagne ne puissent aider les nationalistes. Compte tenu du rapport de forces initial, cela aurait peut-être assuré la victoire républicaine. Mais malgré l'accord de non-intervention, Allemands et Italiens continuent à ravitailler Franco sans discontinuer. En France, le gouvernement doit affronter une violente campagne de droite. Les radicaux (du parti radical-socialiste, JPR), par crainte que l'Allemagne ne se saisisse de ce prétexte pour déclarer la guerre à la France, menacent de faire exploser la coalition de Front populaire si Blum aide l'Espagne. En outre, la Grande-Bretagne a prévenu la France de la caducité de leur alliance si la guerre éclatait pour ce motif-là. Mais la peur la plus déterminante, chez Blum, est vraisemblablement celle d'une réaction de l'armée en France. Il maintient donc la politique de "non-intervention", même si les armes soviétiques passeront par la frontière des Pyrénées.

La guerre d'Espagne génère un formidable mouvement de solidarité qui conduit pour la première fois des milliers de volontaires à combattre pour une nation qui n'est pas la leur. Comment s'explique cet élan ? Qui s'engage, et pourquoi ? Quel rôle jouent les Brigades Internationales sur le terrain ?

Rémi Skoutelsky. Toute l'Europe vit au rythme de ce premier conflit de l'ère des médias. Les opinions publiques sont exacerbées. En France par exemple, les tensions restent vives après la fin de la grève générale de l'été 1936. On y vit en fait une véritable guerre civile par procuration, à travers l'Espagne. Entre 1936 et 1939, être de gauche, antifasciste, ou humaniste, c'est d'abord soutenir la République espagnole. Le corollaire de l'existence de régimes fascistes est l'arrivée massive dans les pays voisins de l'Espagne, à commencer par le nôtre, d'une importante immigration antifasciste. Des centaines de communistes allemands, d'anarchistes italiens ou de réfugiés des pogroms juifs polonais rejoignent dès l'été 1936 les milices ouvrières espagnoles. Lorsque l'URSS se décide enfin à aider la République, par des livraisons d'armes d'une qualité au demeurant douteuse, il ne saurait être question d'envoyer en masse des soldats. Elle cherche en effet à se rapprocher de la France et de la Grande-Bretagne et ne veut surtout pas prendre le risque de s'attirer leur hostilité (cf. mon analyse dans "Land and freedom", la Guerre d’Espagne de Ken Loach (1995).JPR) Étant donné le potentiel de volontaires antifascistes, le Komintern décide donc de créer les Brigades internationales. Elles draineront 35 000 combattants : des ouvriers, dans leur écrasante majorité, de tous pays mais d'abord de France, plus tout jeunes, et loin d'être tous communistes. Ils joueront un rôle fondamental dans la bataille de Madrid et dans l'organisation de l'armée républicaine.

Quel est l'élément décisif de la défaite du camp républicain ?

Rémi Skoutelsky Quoi qu'en disent certains historiens, le déséquilibre en armement est flagrant, quantitativement et qualitativement, entre les républicains qui ne disposent que du matériel soviétique pas toujours de première main, et Franco qui bénéficie d'une aide à guichet ouvert des nazis. C'est d'abord cela qui a pesé. L'affrontement inégal entre une armée professionnelle côté factieux, renforcée de surcroît par des dizaines de milliers de soldats italiens (heureusement pas très motivés), et des militants prêts au sacrifice suprême mais inexpérimentés côté républicain (d'où la nécessité d'une armée régulière comme le préconisait le PC espagnol, JPR) constitue, à mon avis, avec le déséquilibre des armes, la première cause. Les divisions du camp républicain lui ont aussi porté préjudice et il est trop simple de les attribuer uniquement au Parti communiste espagnol. Mais son rôle de parti de "l'ordre" et l'interventionnisme de moins en moins discret des Soviétiques pour remettre en cause les conquêtes révolutionnaires de l'été 1936 pèsent. L'attaché militaire de l'ambassade de France - pas à proprement parler un gauchiste - note alors : "Si le gouvernement d'ici devait perdre la guerre, ce ne serait pas pour des fautes tactiques et techniques, mais pour avoir porté atteinte à sa seule force, l'élan révolutionnaire de l'armée."

Pourquoi les divisions républicaines ne se sont-elles pas effacées derrière une sorte d'union sacrée ?

Rémi Skoutelsky. On a peine à imaginer la violence de la société espagnole de l'époque, y compris au sein du mouvement ouvrier. Les luttes entre socialistes et communistes français, dans les années vingt-trente, par exemple, ne sont rien à côté des affrontements entre la centrale syndicale socialiste, l'UGT (Union générale des travailleurs), et les libertaires de la CNT-FAI (Confédération nationale du travail - Fédération anarchiste ibérique). Les méfiances réciproques ne s'effacent guère pendant la guerre civile. Si des militants anarchistes sont "liquidés", des communistes sont également assassinés par des libertaires. L'important est de comprendre que cette méfiance, exacerbée par le rôle des Soviétiques, se traduit à tous les niveaux : du gouvernement aux unités sur le front. La tentative d'éradication du POUM, parti communiste anti-stalinien (après les journées insurrectionnelles de Barcelone en mai 1937) n'est pas faite non plus pour apaiser les inquiétudes des démocrates.

Quel lien peut-on établir entre cette guerre d'Espagne et la Seconde Guerre mondiale ?

Rémi Skoutelsky. Il s'agit d'un prélude, de la première bataille. Le gouvernement républicain ne s'y était d'ailleurs pas trompé. Son objectif, à partir de l'été 1938, était de tenir jusqu'à la guerre pour bénéficier de l'aide de la Grande-Bretagne et de la France. Par ailleurs, elle a joué le rôle fondamental de laboratoire de l'armée nazie : la "guerre-éclair" qui écrasera la France en quelques semaines est, par exemple, testée en Aragon. Enfin, les vétérans de la guerre civile joueront un rôle déterminant du côté des Alliés. On retrouvera ainsi des Espagnols dans la Résistance française et des anciens des Brigades internationales dans les FTP (Francs-tireurs et partisans), les FFI (Forces françaises de l'intérieur), les commandos américains ou encore les maquis de Tito.

La dictature de Franco peut-elle être imputée à l'indifférence des puissances occidentales ?

Rémi Skoutelsky Après-guerre, c'est certain. À partir de 1943, Franco se rapproche des Américains. La tentative des maquisards espagnols de reprendre l'offensive, à partir du Val d'Aran en 1944, est un désastre. La guerre froide arrivant, Franco est dans le "bon" camp. Mais, au-delà, on peut retenir un aspect positif de cette guerre. À mon avis, l'Europe est née en Espagne, car les peuples européens se sentent directement concernés par ce qui s'y passe. L'internationalisme n'est pas qu'un humanisme. Il repose sur la solidarité, donc sur un sentiment de proximité : ce qui se passe là-bas peut se passer chez nous. Mais le phénomène des Brigades internationales est aussi étroitement lié aux conditions historiques : il reste unique dans l'histoire. Il serait toutefois faux de prétendre que la conscience internationaliste est morte avec la République espagnole. Il n'est qu'à voir l'élan de solidarité en France au moment des attentats de Madrid, ou les mouvements altermondialistes. Le rapport à la violence, à l'engagement physique, lui, est différent.

Entretien réalisé par Théophile Hazebroucq
Dimanche, 17 Juillet, 2016
L'Humanité
Photos : Humanite.fr

1936 : Front populaire en Espagne

publié le 24 mars 2016 à 05:42 par Jean-Pierre Rissoan

    Voici un article sur le Front populaire espagnol, appellation un peu inexacte dans la mesure où, nous dit l’auteur, elle ne fut jamais utilisée par les protagonistes. Elle tend à surévaluer le rôle des communistes espagnols. J. Ortiz est obligé d’effectuer un petit retour en arrière : 1931 : victoire républicaine ; 1933 : victoire réactionnaire des royalistes ; février 1936 : victoire des partis du pacte républicain. L’enjeu était bien entre royalisme/fascisme contre la république démocratique ; il n’a jamais été question d’établir un régime communiste de type soviétique.

                J.-P. R.

1936 : l’intense et bref Front populaire en Espagne

Jean Ortiz

Vendredi 26 Février 2016

L'Humanité

Le Front populaire espagnol reste encore un de ces quasi-silences de l’histoire, qu’il faut faire parler. Pour la droite, ces cinq mois de "Frente crapular" (sic) demeurent un cauchemar qu’elle tente d’effacer, de dénaturer. Pour la plupart des Espagnols, ce printemps social, d’accélération des réformes, se révèle encore peu connu.

Le 16 février 1936, les élections législatives en Espagne sont marquées par une courte victoire des forces de gauche et républicaines signataires du "Pacte", un programme minimal et réformiste signé un mois auparavant. Sur la réforme agraire, les affrontements se multiplient. Le Front populaire espagnol reste encore un de ces quasi-silences de l’histoire, qu’il faut faire parler.

Pour la droite, ces cinq mois de "Frente crapular" demeurent un cauchemar qu’elle tente d’effacer, de dénaturer. Pour la plupart des Espagnols, ce printemps social, d’accélération des réformes, se révèle encore peu connu. La République victorieuse le 14 avril 1931 déçoit très vite les espoirs de changement social, à tel point que la droite et les secteurs fascisants gagnent les élections législatives du 9 novembre 1933. Dès lors commence la fascisation, l’entrée au gouvernement de l’extrémiste Confédération espagnole des droites autonomes (Ceda), la revanche de classe, la répression sauvage contre les mineurs des Asturies (octobre 1934) et les luttes paysannes, la suspension de la modeste réforme agraire, du statut d’autonomie de la Catalogne, etc…

Le Front populaire, bref et intense (de février à juillet 1936), demeure l’objet de caricatures révisionnistes : la violence politique, "la révolution en marche" auraient entraîné et justifié le coup d’État militaire. Le "Pacte" (les mots "Front populaire" n’apparaissent pas), signé le 15 janvier 1936 sur un programme minimal et réformiste, rassemble la quasi-totalité des partis de gauche et des forces républicaines. Il bénéficie de la sympathie de la majorité des anarchistes, vu qu’il s’engage à libérer tous "les prisonniers politiques et sociaux". L’électorat populaire, y compris celui qu’influencent les libertaires, se mobilise puissamment.

Le "Front national" des classes dominantes, autour de la Confédération espagnole des droites autonomes, n’a, lui, pour programme que la restauration et la stratégie de la déstabilisation ; il dénonce furieusement "la révolution et ses complices", le "pacte bolchevique". Les élections législatives du 16 février 1936 donnent une courte majorité au Front populaire (FP), 47,1 %, contre 45,6 % à la droite. La loi électorale amplifie les résultats en nombre de députés : 263 députés pour le FP et 156 pour la droite. La nuit même, c’est la panique dans les ministères et l’appareil d’État conservateurs : le communisme s’avance ! Franco et quelques généraux tentent en vain d’obtenir la déclaration de "l’état de guerre". Ils sont gentiment "éloignés" de Madrid.

Le gouvernement constitué, soutenu par le PCE, le PSOE, n’est composé que de républicains modérés. Le 1er mars, une énorme manifestation madrilène exige que les engagements pris soient tenus. Le président conciliateur Alcala-Zamora est destitué par le Parlement. Manuel Azaña lui succède. L’Espagne devient une sorte de laboratoire ; la politique du Front populaire, soumise à l’épreuve de la pratique, intéresse au plus haut point les communistes français. Le mouvement social ne marque pas de pause. 30.000 prisonniers politiques sortent des prisons. Les élus de 1931 démis (après la victoire royaliste de novembre 1933, JPR), les travailleurs licenciés retrouvent leur poste, le processus d’autonomie des régions reprend, etc.

Une importante mobilisation sociale agite les campagnes. Les occupations de terres, les grèves agraires se multiplient, sans provoquer, comme le clame encore aujourd’hui la droite, le "désordre civil", le "noir tunnel qui conduit à l’inévitable guerre civile". La réforme agraire, lente et bureaucratique depuis 1931, demeure l’axe historique de la revendication populaire. Des centaines de milliers de "jornaleros" (ouvriers agricoles, journaliers, JPR) crève-la-faim, de prolétaires au chômage, exigent de la terre et des crédits pour la travailler, la dévolution des terrains usurpés aux petits propriétaires, la réinstallation des expulsés… Les latifundistes résistent à l’aspiration séculaire à la réforme agraire. La Fédération nationale des travailleurs de la terre (FNTT) appelle à des journées de forte lutte les 15 mars et 26 mars 1936. Une démonstration de force sans précédent. 80.000 paysans occupent les immenses "fincas" (propriétés). 70.000 sans-terre sont "asentados" (installés), sur 230 000 hectares, par l’Institut de la réforme agraire (Inra), contraint souvent d’entériner les occupations. L’anarchosyndicaliste CNT, hostile au "gouvernement bourgeois", prône le "communisme libertaire"[1]. Le PCE appelle à l’unité. En juin, les jeunesses communistes et socialistes fusionnent pour créer la Jeunesse socialiste unifiée (JSU).

Le gouvernement annule les municipales du 12 avril, cédant au chantage de la droite qui craint la défaite, conspire et s’arme. Dans la rue, les "pistoleros" fascistes sèment la peur, se livrent à des assassinats ciblés, face à un gouvernement trop passif. Le Parlement devient un champ de provocation pour les leaders de l’extrême droite (Gil Robles, Calvo Sotelo). L’atmosphère de tension qu’ils parviennent à créer n’explique pas et ne justifie pas le "golpe" (le coup d’État militaire, JPR) des 17 et 18 juillet 1936. Les classes dominantes entendent écraser les ouvriers des villes et des campagnes pour que plus jamais ils ne relèvent la tête.

Le "Pacte" d’unité : un texte minimal 

Le "pacte" d’unité fut signé par deux partis bourgeois, la Gauche républicaine du président Manuel Azana et "Unité républicaine", le PSOE, le petit Parti communiste d’Espagne, les Jeunesses socialistes, le syndicat socialiste UGT, le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM). Ce pacte avait son pendant catalan : le "Frente d’Esquerres". Le pacte restait très en retrait par rapport aux revendications essentielles des travailleurs. Il s’engageait à amnistier tous les "délits politiques et sociaux", à libérer les victimes de la répression du système, à réintégrer les élus déchus de leur mandat durant les "deux années noires " : 1934-1935. Il relevait plus d’une volonté d’en finir avec le régime préfascisant que de la volonté de changements profonds… Le mouvement populaire déborda rapidement ce cadre limité.



[1] Voir les débats dans le film de Ken Loach "Land and freedom", la Guerre d’Espagne de Ken Loach (1995)

1955 : Bandoeng

publié le 7 avr. 2015 à 06:38 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 3 janv. 2016 à 14:57 ]


    Du 18 au 24 avril 1955, 29 pays d’Asie et d’Afrique qui ont acquis leur indépendance après la Seconde Guerre mondiale se retrouvent à Bandoeng (Java-Indonésie). Ils signent l’entrée des pays du Tiers-monde dans le concert des nations, refusant l’alignement sur l’un des deux blocs existants.

Photo : Asia-africa Museum, HO/AP

   la séance d’ouverture de la conférence, le 18 avril 1955. Photo : Asia-africa Museum, HO/AP

 

        Par Chloé MAUREL

 

   

    La conférence de Bandoeng en Indonésie, qui rassemble en 1955 des représentants d’Afrique et d’Asie, est une étape importante dans la prise de conscience de l’unité du Tiers-monde et dans l’affirmation du non-alignement, c’est-à-dire la volonté de rester neutre par rapport aux deux blocs, en cette période de guerre froide. La décolonisation a alors commencé surtout en Asie, avec l’indépendance de l’Inde en 1947, celle de Ceylan (aujourd’hui Sri Lanka) en 1948, celle de l’Indonésie en 1949 et celle du Vietnam, du Cambodge et du Laos en 1954. En Afrique, en revanche, seuls des pays comme le Liberia, l’Égypte, la Libye, l’Éthiopie sont indépendants alors.

    Cette importante conférence est l’aboutissement d’une suite de rencontres qui vont rassembler peu à peu de plus en plus de pays : en octobre-novembre 1947, la Conférence des relations asiatiques de New Delhi réunit 25 pays d’Asie. Les intervenants y condamnent la colonisation et la domination de l’économie mondiale par les puissances occidentales. En 1949, une nouvelle conférence se réunit à New Delhi. Les États d’Asie affirment leur solidarité avec les Indonésiens en lutte pour leur indépendance. Pour la première fois, deux États africains, l’Égypte et l’Éthiopie, les rejoignent. C’est la naissance de l’"afro-asiatisme". Puis, en 1954, les dirigeants de l’Inde, du Pakistan, de la Birmanie, de l’Indonésie et du Sri Lanka se réunissent à Colombo, sur l’île de Ceylan. C’est dans un discours lors de cette conférence que le premier ministre indien Nehru ébauche le concept de non-alignement. L’Indonésie propose alors l’organisation d’une nouvelle conférence plus large encore, qui se tiendra sur son sol. Le président indonésien Soekarno choisit la ville de Bandoeng, dans l’ouest de l’île de Java.

    Le souhait de relations internationales pacifiées

    La conférence de Bandoeng, qui se tient en avril 1955, réunit 29 pays d’Afrique et d’Asie, à savoir 15 pays d’Asie (Afghanistan, Birmanie, Cambodge, Ceylan, la République populaire de Chine, Inde, Indonésie, Japon, Laos, Népal, Pakistan, Philippines, la Thaïlande, le Vietnam), 9 pays du Moyen-Orient (Arabie saoudite, Égypte, Iran, Irak, Jordanie, Liban, Syrie, Turquie et Yémen), et 5 pays africains (Ghana, Éthiopie, Liberia, Soudan et Libye). Elle frappe par l’absence des deux superpuissances mondiales, les États-Unis et l’URSS.

    À la cérémonie d’ouverture, Soekarno, alors président de l’Indonésie, prononce un discours intitulé : "Faisons naître une nouvelle Asie et une nouvelle Afrique !" Il y affirme que tous les peuples représentés à cette conférence, malgré leurs différences historiques, sociales, culturelles, religieuses, politiques, peuvent s’unir, et que cette union peut être cimentée par leur douloureuse expérience commune de la colonisation, et par leur souhait commun de relations internationales pacifiées et plus équitables.

    Outre son rôle majeur dans l’affirmation du Tiers-monde, la conférence de Bandoeng constitue également un jalon important dans la constitution du mouvement des non-alignés. Elle affirme la volonté des pays afro-asiatiques de rester à l’écart de la rivalité des deux blocs. Son communiqué final, inspiré par Nehru, met l’accent sur la coopération économique et culturelle, les droits de l’homme et le droit à l’autodétermination, les problèmes des colonies, et énonce une "déclaration pour promouvoir la paix mondiale et la coopération internationale", ainsi que les "10 principes de Bandoeng", qui proclament notamment

- le "respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de toutes les nations",

- le "respect du droit de chaque nation de se défendre individuellement ou collectivement, conformément à la charte des Nations unies",

- le "refus par une puissance quelle qu’elle soit d’exercer une pression sur d’autres".

    Dans son discours de clôture, Nehru insiste sur la solidarité afro-asiatique et la non-violence :

"Bandoeng a été au cours de cette semaine le point de mire, la capitale, devrais-je dire, de l’Asie et de l’Afrique (...). Nous nous sommes rencontrés, vus, liés d’amitié et nous avons discuté ensemble pour trouver une solution à nos problèmes communs (...). Nous nous sommes résolus à n’être d’aucune façon dominés par aucun pays, par aucun continent (...). Nous voulons être amis avec l’Ouest, avec l’Est, avec tout le monde".

    Malgré tout, la conférence de Bandoeng peine à déterminer une ligne commune face aux deux grandes puissances. Des divisions entre pays se font jour : à côté des pays se proclamant clairement non-alignés, principalement l’Inde et l’Égypte, d’autres sont pro-occidentaux, (Irak, Iran, Japon, Pakistan, Philippines et Turquie), et d’autres pro-soviétiques (Chine communiste et République populaire du Vietnam). En tout cas, portés par l’esprit de Bandoeng, les pays asiatiques se montreront globalement sceptiques au sujet de l’Organisation du traité de l’Asie du Sud-Est (OTASE), organisation anticommuniste créée par les États-Unis en 1954 sur le modèle de l’OTAN.

 

    NB. La Naissance du Tiers-monde. L’expression de Tiers-monde est née en août 1952, sous la plume du démographe français Alfred Sauvy, dans son article "Trois mondes, une planète", publié dans l’Observateur. Cette nouvelle expression pour parler des pays et territoires d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine fait référence à deux choses. D’abord au tiers-état de la Révolution française qui, selon l’abbé Sieyès ("Qu’est-ce que le tiers état ? Tout. Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien. Que demande-t-il ? À être quelque chose"), était le plus important numériquement mais n’avait aucun poids politique. Sauvy fait aussi référence au monde coupé en deux blocs de cette époque de guerre froide : le Tiers-monde apparaissait comme un "troisième monde". Le terme créé par Sauvy s’imposera rapidement dans le monde entier.

 

Chloé MAUREL

Auteure de l’Histoire des relations internationales depuis 1945,

Éditions Ellipses, 2010.

            L’Humanité, datée des 3-4-5 avril 2015

 Pour poursuivre : g. LE POIDS DE L'ASIE DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES (1945-1960')

1ère partie : la décolonisation de 1943 à 1966



Berlin, février 1885, les puissances colonisatrices se partagent l’Afrique

publié le 1 mars 2015 à 08:46 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 16 août 2017 à 11:49 ]

Jean CHATAIN

Vendredi, 27 Février, 2015

 

Réunis à Berlin en 1884 et 1885, les pays européens colonisateurs du Continent noir ont codifié les règles qui devaient présider à leur occupation. À l’issue de cette conférence, Britanniques, Français, Allemands, Belges, Portugais, Italiens se partageaient l’Afrique.

Photo : Mary Evans/Rue des archives

LE CLUB DES QUATORZE (1). L’invitation à la conférence de Berlin était lancée par le gouvernement allemand en son nom et celui du gouvernement français le 18 octobre 1884 d’abord aux pays intéressés au commerce sur le fleuve Congo. Elle est étendue dans un second temps à l’Italie, à la Russie, à l’Autriche et aux États scandinaves. Les États-Unis sont par la suite conviés en tant que tuteurs du Liberia. Enfin, après semble-t-il hésitation, la Turquie, qui, par voie de presse, avait déclaré administrer quatre millions de kilomètres carrés de territoires en Afrique et fait connaître son mécontentement d’être tenue à l’écart, fut elle aussi admise. En tout, quatorze puissances : tous les États européens de l’époque (sauf la Suisse, la Grèce et les principautés balkaniques), la Turquie et, hors d’Europe, les États-Unis.

 

    La conférence de Berlin, qui s’est tenue de novembre 1884 à février 1885, fut organisée à l’initiative du chancelier Bismarck afin de codifier les règles qui devaient présider à la colonisation de l’Afrique. Depuis la fin de la décade précédente, les rivalités et les tensions se multipliaient dangereusement entre les nations d’Europe engagées dans une concurrence systématique pour le dépeçage du continent noir. Bismarck, qui avait engagé l’Allemagne avec retard dans ce processus de prédation, entendait imposer des règles, en particulier le libre accès commercial aux grands bassins fluviaux (liberté de navigation sur le Congo et le Niger, liberté du commerce dans le «bassin conventionnel» du Congo) et l’obligation d’occuper effectivement un territoire avant d’en revendiquer la possession. Ce dernier point eut pour conséquence ce que les historiens britanniques appellent «scramble for Africa» (ruée vers l’Afrique), les francophones utilisant plutôt l’expression en apparence plus anodine de «course au clocher» : Britanniques, Français, Allemands, Belges, Portugais, Italiens se lancèrent dans l’intérieur de l’Afrique, qui fut partagée par les Européens en moins de quinze ans, au prix de plusieurs guerres contre les royaumes africains et d’incidents diplomatiques entre les États européens, dont le plus significatif fut l’accrochage franco-britannique de Fachoda, en 1898.

    C’est durant ces quelques années qu’ont été formalisés dans leurs grandes lignes la plupart des territoires africains actuels. Même si la conférence de Berlin n’a fait que fixer des règles et n’a pas par elle-même procédé au partage, elle fut fondatrice d’un véritable «droit de coloniser» et marque la transition d’un impérialisme informel, caractérisé par une influence militaire et une dominance économique ponctuelle, vers une gouvernance centralisée, une domination directe. En d’autres termes, si la conférence n’avait pas pour finalité officielle le partage du continent entre les puissances européennes, ce résultat fut cependant atteint lors de la signature du texte ayant suivi la clôture des travaux.

    Les dispositifs de l’acte de Berlin relatifs aux prises de possession visaient, au démarrage, le littoral de l’Afrique occidentale. Or, au moment de la ratification, son appropriation était grosso modo chose faite et son objet avait disparu avant même d’être appliqué, mais cela fournit en quelque sorte le fil directeur des rapports entre pays métropoles pour la conquête de l’intérieur du continent. Même si les accrochages débouchant sur des querelles politiques périodiques ne manquèrent pas – notamment entre les impérialismes français et britannique, ou entre français et allemands –, l’acte indiquait le code de conduite à suivre pour limiter et contrôler les dérives potentielles.

 

    L’ACTE DE BERLIN RELATIFS AUX PRISES DE POSSESSION VISAIENT, AU DÉMARRAGE, LE LITTORAL DE L’AFRIQUE OCCIDENTALE.

 

    Sur le plan économique, l’acte de Berlin proclama donc la liberté de navigation sur le Niger tout en confiant aux puissances régionalement dominantes (France pour le bassin supérieur, Grande-Bretagne pour le bassin inférieur) le soin de la faire respecter, ce qui fournit l’occasion de maints pieds de nez et chausse-trapes au détriment des cosignataires occidentaux. De même pour le fleuve Congo où la navigation fut de fait limitée aux puissances coloniales riveraines : le roi des Belges Léopold II (puis la Belgique elle-même), la France, enfin, entre 1911 et 1914, l’Allemagne après la cession par Paris de deux points d’accès au Congo et à l’ Oubangui.

    Quelque peu isolés dans l’affaire, les États-Unis défendirent en vain le principe d’une « neutralisation » du bassin du Congo, se heurtant à l’opposition de Léopold II, ainsi que de la France et du Portugal, détenteurs de larges portions de ce territoire. Au bout du compte, la signature de l’acte déboucha essentiellement sur le partage officiel du «bassin conventionnel» et sur la reconnaissance de l’Association internationale africaine (le futur Congo belge), donc au profit de Léopold II, grand bénéficiaire d’une conférence dont il n’avait été que l’invité officieux.

    De façon générale, les reconnaissances de facto à l’issue de la conférence ainsi que les traités venant les compléter dans les années suivantes fixèrent pour toute la période suivante les règles du partage colonial, déterminant ainsi au passage la carte politique de l’Afrique au sud du Sahara (aux seules exceptions des colonies allemandes d’avant 1914 Génocide du II° Reich, d'Anne Poiret et de l’Afrique du Sud). Que la découpe des frontières ait ou non été inscrite à l’ordre du jour de la conférence de Berlin ne change rien à l’affaire : c’est bien à partir d’elle et à travers elle que celles-ci furent décidées par le concert des puissances colonisatrices. Et imposées à tout un continent qui, encore aujourd’hui, continue pour cela de payer le prix fort. Berlin 1885 doit bien être considéré comme l’acte fondateur du droit colonial (puis néocolonial) que se sont octroyé les puissances occidentales. C’est à ce titre que cette conférence a à coup sûr marqué l’histoire, incarnant l’acte de baptême du droit colonial pour le siècle à venir.

(1) Gravure représentant la conférence de Berlin, en décembre 1884. le chancelier allemand Otto Von Bismarck préside la séance et engage le débat à propos du Congo. Photo : Mary Evans/Rue des archives. On reconnaît Bismarck, debout face aux délégués, avec ses moustaches blanches... On note sur le mur, une immense carte de l'Afrique

Fin de l’article de Jean Châtain, paru dans l’Humanité des 27-28 février 2015.

addendum de JPR :

    Il est sans doute convenable d'ajouter un non-dit diplomatique relativement à cette conférence. Sachant parfaitement le désir de vengeance de la France après la défaite de 1870-1871, Bismarck s'efforce de détourner celle-ci sur l'Afrique et lui fait entendre qu'elle lui laissera les mains libres dans les affaires tunisiennes (sur laquelle J. Ferry établit le protectorat en 1885). Cela au grand dam des Radicaux comme Clemenceau pour lesquels la "revanche" est le seul mot d'ordre qui vaille. C'est le 28 juillet 1885 que Ferry prononce son grand discours impérialiste dans lequel il évoque les "nations inférieures". Cela donnera lieu à un grand débat avec Clemenceau., .

sur le futur de l'Afrique

    voir l’article (avec cartes) L'impérialisme avant 1914 : quelques données (1ère partie)



« L'exécution » de Christophe Colomb

publié le 16 janv. 2015 à 07:26 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 7 juin 2016 à 09:04 ]


    A Tegucigalpa (Honduras), trois Indiens ont symboliquement « exécuté » de neuf flèches le découvreur de l'Amérique, Christophe Colomb, « condamné à mort » au terme d'un procès symbolique de plusieurs mois, comme instigateur « du plus grand holocauste contre l'humanité ».

    Antonio Sanchez cinquante-trois ans), Roberto Bautista  (vingt et un ans) et Domingo Sanchez (soixante ans) ont décoché leurs flèches contre Colomb, représenté sur une peinture de deux mètres de haut sur un mètre de large sous les acclamations de quelque 2.000  Indiens lencas.

    «L'exécution » de l'explorateur a coïncidé avec le 506° anniversaire de son arrivée en Amérique, le 12 octobre 1492. Le «procès» était organisé par le Conseil civique des organisations populaires et indiennes (COPIN).
    
    Colomb a été « trouvé coupable d'enlèvement, ethnocide, vol, viol de nos femmes, invasion, traite d'esclaves, génocide de nos anciens, tortures contre des milliers d'indiens et assassinats en masse », a expliqué Oswaldo Martinez, porte-parole du jury.

   
    L'Humanité, datée du 14-X-1998.

   

  Lorsque le pape Jean-Paul II visita le Pérou, il reçut cette lettre de la part de divers mouvements indigènes :

    "Jean-Paul II, nous Andins et Indiens américains, avons décidé de profiter de votre visite pour vous rendre votre Bible, puisqu'en cinq siècles elle ne nous a pas donné l'amour, la paix et la justice. S'il vous plaît, emportez votre Bible et rendez-la à nos oppresseurs, parce que, plus que nous, ils ont besoin de son enseignement moral. Depuis l'arrivée de Christophe Colomb une culture et une langue, une religion et des valeurs typiquement européennes ont été imposées par la force à l'Amérique latine. La Bible nous est arrivée comme une partie de la transformation imposée par la colonisation. L'épée espagnole qui a attaqué et tué les corps des Indiens, de jour comme de nuit, est apparue comme la croix qui a attaqué l'âme indienne".

L’entre-deux-guerres aux Pays-Bas et le désastre juif durant la 2ème guerre

publié le 16 juin 2014 à 07:40 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 14 févr. 2016 à 03:05 ]

    Durant cette période, les Pays-Bas sont gouvernés par une coalition de partis dominée par le parti catholique (qui obtint par deux fois le poste de premier ministre) et le parti ARP XIX° siècle : "réveil" fondamentaliste aux Pays-Bas et création de l’Anti-Revolutionnaire Partij. La figure dominante est celle de Colijn, successeur de Kuyper à la tête de l’ARP. Cet homme était un acteur de l’impérialisme de son pays et accessoirement P-DG de la Shell [1]. Colijn fut ministre des finances sous le premier gouvernement catholique, puis deux fois chef du gouvernement. Candidat sortant en 1937, il obtient un grand succès électoral qui le maintient au gouvernement jusqu’en 1939. Colijn, à l’instar de Laval en France, appliqua une politique déflationniste qui ne fit qu’aggraver la crise de sous-consommation après 1929. C’est un partisan chaud de l’autorité : "l’autorité est l’âme, le pouvoir, le fondement de la vie nationale. Aujourd’hui aussi bien qu’il y a trois siècles. Telle était la conviction de Guillaume d’Orange"[2]. L’autoritarisme des partis confessionnels se manifesta en 1933, lors de la mutinerie des marins du cuirassier Zeven Provinciën (dont la solde avait été diminuée, déflation oblige). La mutinerie fut brisée par les bombardements de l’aviation nationale…

    Braure [3] écrit "il serait vain de nier l’influence du national-socialisme en Hollande". Malheureusement, il ne nous dit pas pourquoi. Cela l’aurait amené à dire que les partis confessionnels par leur hostilité farouche à l’égard de la Révolution française, leur culte - et la pratique ! - de l’autorité, de la soumission, du respect des hiérarchies, leur sympathie pro-allemande, leur anticommunisme systémique, ont cultivé le terrain. Effectivement, il y eut une flambée pro-nazie avec le parti Nationaal-Socialistische Beweging (NSB) de l’ingénieur Mussert : 8% des voix en 1935. Mais l’autoritarisme, le passé colonial, L'EMPIRE NÉERLANDAIS, 1ère partie : en Indonésie la germanophilie de Colijn servirent aisément de produit de substitution.

 

LA COLLABORATION

    Colijn était suffisamment gangréné pour écrire en 1940 "Op de grens van twee werelden", un opuscule - au titre français de A la frontière de deux mondes - dans lequel il clame "sa conviction dans la victoire inéluctable de l’Allemagne et la nécessité de collaborer avec le puissant voisin" (de Voogd). Malgré son soutien ultérieur à la Résistance, le mal était fait.

    De décembre 1941 à automne 1943, toutes les tentatives de résistance et de parachutage furent signalées à la police allemande du fait de délateurs néerlandais [4]. Outre les nazis déclarés comme ce Mussert qui créera la section hollandaise de la Légion des Volontaires pour la lutte contre le bolchevisme (Nederlandsche SS, 25.000 engagés volontaires [5]), beaucoup de Hollandais sont atteint par ce qu’Alfred Sauvy avait appelé "le dangereux syndrome du Pont de la rivière Kwaï" : on va montrer aux occupants qu’on est capable de faire par nous-mêmes et mieux qu’eux-mêmes, ce qu’ils nous demandent [6]. Tant et si bien que « la perfection et la transparence de l’administration néerlandaise -ne serait-ce que les registres d’état-civil- se révélèrent des armes redoutables dans les mains des persécuteurs » (de Voogd). Ce comportement ne peut être mieux illustré que par les cas d’Abraham Asscher et D. Cohen [7].

 

LE SORT DES JUIFS EN HOLLANDE DURANT LA GUERRE

    Asscher et Cohen étaient deux personnalités éminentes avant-guerre. Asscher est un diamantaire illustre dans ce milieu - c’est lui qui a taillé le Cullinan -, membre de la CCI d’Amsterdam, conseiller provincial de la Hollande du Nord. Tellement hollandais qu’il ne manifestait aucun intérêt pour le sionisme. Cohen était un professeur qui donnait de l’éclat à l’université d’Amsterdam. Il était décrit comme « a Jewish philanthropist par excellence » (en français dans le texte). Tous deux n‘avaient rien de commun avec le prolétariat juif d’Amsterdam, un prolétariat nombreux, socialisant, syndiqué, frappé par le chômage et réduit à effectuer de petits travaux pour survivre (comme vendre des oranges, cf. infra).

    Ce qui est reproché à Asscher et Cohen peut être extrait du verdict rendu, à la Libération, par un jury d’honneur juif qui jugea les deux hommes (sortis vivants des camps).

- Ils ont accepté la demande allemande de créer et de co-présider un Conseil juif. Et ce conseil devint l’administration du recensement des juifs néerlandais et l’organe de transmission des ordres de l’occupant. Mais la plupart des Hollandais concernés avaient le sentiment d’être "entre de bonnes mains" tant Asscher et Cohen étaient encensés et admirés avant guerre dans les institutions juives.

- Ils ont dirigé la publication d’un hebdomadaire destiné aux Juifs Het Joodsch Weekblad. Le journal devint la "courroie de transmission" des décisions allemandes concernant les juifs.

- Ils ont suivi les instructions allemandes relatives à la déportation en Europe orientale. L’occupant demanda au Conseil juif de répertorier les chômeurs juifs afin de les déplacer dans des "camps de travail" en Allemagne. Ce qui fut fait.

- Ils ont fait du Conseil juif le canal par le biais duquel furent distribuées les étoiles jaunes. Les Allemands annoncèrent à Asscher et Cohen que des juifs répertoriés partiraient pour une "destination inconnue".

- Ils ont donné, sur ordre, la liste de 7.000 juifs en mai 1943 pour être déportés. La liste fut établie en une seule journée : tout était prêt.

L’historien Jacob Presser (1899-1970) apporte une touche supplémentaire dans l’analyse de ces comportements.

"Even in May 1943, when the Jewish Council was ordered to select 7,000 people for deportation, the cup was not yet full, and the Council tried to preserve "the best". The best meant the intelligentsia and the well-to-do... for the salvation of this dwindling group they sacrificed an ever larger group of lesser people and those who were not "the best". The orange sellers for the sake of the caste of the rich and the scholars, for the sake of those like the chairmen themselves".

Je propose la traduction suivante :

En mai 1943, quand le Conseil juif fut sommé de fournir une liste de 7000 noms pour la déportation en camps, la coupe n’était pas encore assez pleine et le Conseil tâcha de préserver "les meilleurs". Les meilleurs, c’est-à-dire les gens cultivés et les riches. Pour le salut de ce petit groupe, les membres du Conseil sacrifièrent un groupe bien plus important de gens quelconques, de gens qui ne figuraient pas parmi les "meilleurs". Les vendeurs d’orange en échange du salut de la caste des riches et des élites, du salut des présidents qui aiment bien les présidents.

 

    Pour comprendre ce texte, il faut savoir qu’Asscher et Cohen déclarèrent à leurs coreligionnaires avoir pour but de préserver "le meilleur" pour reconstruire la communauté juive néerlandaise après la fin de la guerre. Réflexe de classe. Les Riches n’oublient pas les pauvres dans ces cas-là.

    Le bilan, on l’imagine, fut catastrophique. La quasi-totalité des Hollandais d’origine juive disparut. L’aventure fort émouvante d’Anne Franck est l’arbre qui cache une forêt. Son "journal" fut mis en avant durant le Guerre froide par la propagande américaine pour réhabiliter l’allié néerlandais.

 voir aussi : Black Book ou Le Carnet noir : la Hollande nationale-socialiste, film de Paul Verhoeven (2006)



[1] Nième cas d’escroquerie politique de la part de ces partis et hommes politiques qui disent vouloir aider les Kleine luyden, "petites gens" et qui sont dirigés par ou qui sont dirigeants de l’élite financière. C’est préparer le terrain au fascisme qui agit de même.

[2] Cité par Christophe DE VOOGD, directeur de la Maison Descartes, Amsterdam, "Histoire des Pays-Bas", Fayard, Paris, 2003, 392 pages.Bel exemple de survie de l'idéologie traditionaliste.

[3] Maurice BRAURE, (U. de Bordeaux), Histoire des Pays-Bas, collection Que sais-je ? ; Paris, 1951.

[4] Black Book, (le carnet noir), le film de Paul Verhoeven, (2006), montre bien ce rôle tragique de la trahison par des proches. Voir la critique dans la rubrique « critiques de films »

[5] A mettre en regard des 45.000 combattants de la résistance organisée.

[6] Dans le film « Pont de la rivière Kwaï », les Japonais veulent faire construire par des prisonniers britanniques un pont pour une ligne ferroviaire stratégique entre la Thaïlande et la Birmanie. A l’image de leur officier supérieur, les Anglais refusent, ne voulant pas être commandés par des Asiatiques. Ils proposent de construire eux-mêmes, sans intervention de leurs geôliers, le pont, devenant collectivement le  maître d’œuvre d’un édifice stratégique au profit… des Japonais. Ce n’est qu’après l’intervention d’un commando Allié visant à détruire le pont que les Anglais prisonniers se rendront compte de leur méprise.

[7] On peut lire le détail du comportement de ces deux dignitaires juifs sous l’occupation allemande, dans l’excellent exposé du site http://www.jewishgen.org/yizkor/terrible_choice/ter001.html.

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