Puissance chinoise : le Shangaï de Mao

publié le 3 nov. 2015 à 08:56 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 8 août 2016 à 14:47 ]

suite de : Puissance chinoise : le Shangaï de l'hippodrome... (1845-1937)

    Pour Shangaï, les années de guerre - 1937/1949 - n’ont pas été des années de croissance, le commerce prospère bien davantage en période de calme et de sérénité. Avec la victoire des maoïstes, les changements ne vont pas bousculer cette situation. Si ces derniers avaient été des protestants luthériens, ils eussent gratifié Shangaï des doux sobriquets de "Ninive !», "Babylone !", "grande prostituée" etc… Lorsqu’il arrive à Shangaï, pour la première fois après sa victoire définitive, Mao, le 13 janvier 1951, n’annonce rien de bon pour la prospérité matérielle de la ville. Le rôle commercial est quasi abandonné et le commerce trans-pacifique, avec les Etats-Unis notamment va s’effondrer (lire les chiffres du commerce extérieur chinois dans Lien La Chine s’est éveillée… à l’Est.   . Le rôle industriel de Shangaï est maintenu mais sa fonction est de fournir les régions occidentales du pays. Je l’ai écrit ailleurs, la politique maoïste d’aménagement du territoire tourne le dos au Pacifique.

"Nombreux sont alors ceux qui prédisent que les communistes détruiront Shanghai ou que Shanghai détruira 1e communisme. La révolution chinoise a, en effet, mûri dans les campagnes. Ses cadres et ses paysans soldats éprouvent pour la société urbaine une profonde méfiance qui à l'égard des Shanghaiens est une franche hostilité. La métropole incarne tout ce que le dogme communiste condamne : le triomphe du capitalisme, l'arrogance de l'impérialisme, les dérives d'une culture cosmopolite. "Shanghai est une ville parasite. C'est une ville criminelle, une ville de réfugiés. C'est le paradis des aventuriers". Rao Rushi, secrétaire du comité municipal du parti, propose même de transférer immédiatement vers l'intérieur la moitié de la population de la ville qui compte alors 5 millions d'habitants, pour la ramener au rang de centre régional" [1].

LE "BUND" EN 1937 (source : Nathan, 2012 TL & ES)

    LE "BUND" en 1956 (source : Hachette 1957 Term. Cours DEMANGEON)

    A Shanghai: le paysage ne change guère

    

A Pékin, s’il n’y a pas pas de véritable re-développement de la ville, au contraire, du moins y constate-t-on des recherches, des expériences, des réalisations. Ce fut loin d'être le cas à Shanghai durant la même période.

    "Transformer la ville de consommation en ville de production" constitua un slogan moins révolutionnaire qu'en apparence à Shanghai. Celle-ci concentrait en effet à la fin des années trente 60% de la population ouvrière chinoise. Une fois "nettoyée socialement" dans les deux ou trois premières années qui suivirent l'entrée des troupes de Mao dans la ville, la grande métropole (3 millions d'habitants en 1949) des bords du Huang Pu fit l'objet de deux politiques:

    - développer les industries de quartier;

    - 'desserrer l'agglomération centrale vers des villes satellites en périphérie.

    Le développement de l'industrie de quartier a pris une extension d'autant plus forte à Shanghai que l'activité manufacturière y était traditionnellement importante, notamment dans le textile, et que le tissu urbain des lilongs s'y prêtait. On a ainsi assisté dans les années cinquante à un boom des micro-entreprises de quartier, employant une quinzaine de salariés en moyenne, ainsi qu'à une récupération forcenée de tous les édifices devenus vacants dans les concessions - et ils étaient nombreux. Pékin n'avait guère que ses temples à fournir. Shanghai était au contraire riche de multiples églises, d'édifices publics ou de services, qui constituaient autant d'espaces d'accueil pour l'industrie dans la ville.

    Le second objectif est parfaitement contemporain, dans l'esprit comme dans la lettre, du schéma directeur de Pékin de 1957. (…) on préféra, à Shanghai, la solution du transfert : sept villes satellites, situées à des distances variant entre trente et cinquante kilomètres de la ville, y recevaient pour fonction d'accueillir une partie de ses habitants pour leur fournir sur place habitat, emploi (notamment industriel), services et équipements. Chacune avait une fonction spécialisée (…). Ces villes satellites ont connu un réel développement, quoique en dents de scie. Mais leur échec est resté patent par rapport à leur objectif initial : elles ont accueilli beaucoup moins de populations que prévu (entre quarante et cent mille habitants chacune, contre deux cent mille projetés en moyenne), et une large majorité en fut constituée par des paysans issus du bassin d'emploi rural environnant, quand ce n'était pas des provinces voisines du Jiangsu ou du Zhejiang. Leur conception assez "mono-industrielle" les rapproche de certaines villes satellites soviétiques, mais la volonté d'en faire des villes autosuffisantes a freiné le développement des transports vers l'agglomération de Shanghai. Elles ont donc eu peu d'effet sur le desserrement de l'agglomération centrale. Ce qui est une différence notable avec le schéma de Leningrad, par exemple, et, sans doute, l'explication de leur développement encore limité aujourd'hui (écrit en 1988, JPR).

    Le point le plus frappant est que la ville même de Shanghai n'ait pratiquement pas bougé durant ces trente années. Celui qui, ayant quitté la concession en 1937, y serait revenu en 1975, n'aurait à peu près trouvé de changement que dans l'affectation des anciens bâtiments coloniaux, anciennes banques abritant désormais des administrations, ou églises désaffectées reconverties en usines de matériel radio. La ville perdurait dans ses infrastructures d'avant-guerre, déjà insuffisantes par rapport à ses besoins croissants, et souvent non connectables pour cause de différence de gabarit.

    En fait, seules semblent avoir été effectuées vers 1960-1965 quelques opérations de rénovation à l'emplacement de bidonvilles en périphérie, comme en témoigne l'opération de Fanguanong (5 ha à la sortie nord-ouest de la ville). Mais le cœur même de Shanghai n'évolue guère. Les rues ont été rebaptisées ; l'hippodrome a été coupé en deux, devenant au nord un jardin public et au sud une gigantesque place du Peuple, servant tour à tour de gare routière et de lieu de parade de manifestations de masse.

     Un promeneur suisse raconte son voyage effectué en 1956. Il n’est pas tendre avec le régime communiste, il a même la dent dure. Pour présenter Shangaï, il utilise les mots suivant : "quais du port déserts et fantomatiques, rares camions, avant 40 à 50 bateaux par jour, aujourd’hui 2 ; nul échafaudage, nulle part on ne respire l’odeur du ciment frais (sic) ; atmosphère de déclin et de ruine ; installations qui se dégradent et qui rouillent ; Shangaï agonise ;la ville est condamnée ; on envisage de réduire l’effectif de la population ; plus qu’aucune autre ville chinoise, Shangaï fait l’effet d’être conquise, terrorisée, vassalisée ; ce qui subsiste du Shangaï d’antan est en passe de disparaître, broyé sous les meules de la révolution ". Y-a-t-il motifs d’espoir ? "Si Shangaï était la citadelle du capitalisme étranger, elle fut également celle du capitalisme chinois" peut être est-ce pour cela que "Shangaï, avant-poste de l’Occident, a produit un type d’homme plus souple, plus déluré, plus calculateur que le Pékinois, raisonneur et frondeur " aussi. Tout cela en 2 pages d’un livre de 160 [2].

    Sans aucun doute exagéré, ce tableau permet toutefois de mesurer l’ampleur du changement avec la situation actuelle.

Aujourd'hui, le Bund a été "nettoyé" de ces édicules maoïstes  (photo de Peter SCHMID).

   Shanghai's iconic Peace Hotel, one of the most famous landmarks on the Bund, was the brainchild and plaything of Victor Sassoon, British-Iraqi trader of guns and opium. This is the design for what was originally called Sassoon House, an office and shopping complex with luxury residential apartments above. The upper floors were later redesigned as a luxury hotel which opened under the name Cathay Hotel in 1929. Critics at the time said Shanghai already had too many hotel rooms. But the Cathay went on to become one of the most famous hotels in the world. Photo courtesy of Peter Hibbard.

    Aujourd'hui, débarrassé de ses oripeaux Mao, l'immeuble est relooké pour plaire aux nombreux touristes : Hôtel de la Paix, propriété d'une société canadienne.

Bibliographie (toujours sommaire) :

Peter SCHMID, Voyage en Chine, collection Horizons de France, Paris, 1957.

Gilles ANTIER Urbaniste, Institut d'aménagement et d'urbanisme de la région Ile-de-France. HÉRODOTE, numéro du 2ème trimestre 1988.

Manuel terminal des éditions NATHAN, 2012, pp. 232-233, pp. 244-245,


[1] Marie-Claire Bergère, historienne, Histoire de Shanghai, Librairie Arthème-Fayard, 2002.

[2] Peter SCHMID, Voyage en Chine, collection Horizons de France (sic), Paris, 1957.


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