Alain Roux : Tchang Kaï-chek, le "généralissime" qui n’était pas à la hauteur de son destin

publié le 11 nov. 2016 à 07:27 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 26 nov. 2016 à 11:21 ]

Le sinologue Alain Roux s’attaque à  la première biographie française de Tchang Kaï-chek, fruit de cinq années de recherches. Spécialiste de l’histoire sociale chinoise et du mouvement ouvrier, Alain Roux est professeur émérite à l’Institut national des langues et civilisations orientales. Biographe de Mao Zedong, il se penche ici sur le rival de toujours de ce dernier, Tchang Kaï-chek, dans un livre – publié aux éditions Payot - essentiel pour comprendre la Chine du XXe siècle et comment le "général rouge" est devenu un tyran incapable de reconquérir le pays après sa défaite face aux communistes. Cet ouvrage permet de comprendre les erreurs qui ont mené le dirigeant à échouer successivement face aux Japonais et aux communistes.  Pourtant considéré comme l’un des "quatre grands", avec Churchill, Roosevelt et Staline, le "généralissime", incapable de relancer l’économie, perd sur tous les fronts. Cette imposante biographie est essentielle pour appréhender ce dictateur jamais "à la hauteur de son destin".

Vous dites, en introduction de votre biographie, "avec Tchang Kaï-chek, on reste dans le gris". Qui est ce personnage mystérieux ?

Alain Roux Il apparaît souvent, face à Mao, comme le perdant, celui qui a tout raté. C’est un personnage assez sinistre. Il n’occupe pas l’espace, alors que Mao l’envahit. Quand vous traitez de Mao, vous traitez de la Chine contemporaine, il est dans tous les domaines, pour le meilleur ou pour le pire. Tchang Kaï-chek, lui, ne semble pas tenir son rang. Cette biographie tente d’expliquer les raisons de son échec, qui n’était sans doute pas inévitable, et de réfléchir à l’histoire de la Chine, qui a pris un tour inattendu avec la réforme de Deng Xiaoping : une économie capitaliste dans un pays dirigé par un parti communiste détenteur de tous les pouvoirs ! Je m’interroge sur l’histoire d’un peuple courageux qui a mené autant de luttes, connu autant de morts. Pour un tel résultat… Il y a une tragédie qui n’est pas seulement celle d’un personnage qui a échoué et a fini à Taïwan, c’est également la tragédie du peuple chinois tout entier.

Le Tchang Kaï-chek des débuts laisse entrevoir un personnage complexe, inspiré tout à la fois par le néo-confucianisme, George Washington et Napoléon. Il appelle alors au renversement des élites chinoises, dont il dénonce le comportement servile face à l’étranger. Il est également fasciné par la construction du nouvel État soviétique. Sur quoi repose son idéologie ?

Alain Roux Je ne pense pas que ma biographie soit définitive. L’ouverture des archives et l’accessibilité du journal intime de Tchang Kaï-chek permettront sans doute à d’autres historiens d’aller plus loin. Tchang Kaï-chek est un homme du passé. Il est passionné par les grands personnages du XIXe siècle, ces mandarins militaires qui ont lutté contre les grands mouvements populaires et ont essayé de redonner du muscle à la Chine pour résister à l’agression étrangère, les guerres de l’opium, les traités inégaux. Tchang Kaï-chek a donc un fond nationaliste. Il fait partie de cette génération qui se proposait de "sauver le pays". Il partage en conséquence une base commune avec Sun Yat-sen, qui est plus âgé que lui, et Mao Zedong, qui est un peu plus jeune. Tchang Kaï-chek s’appuie essentiellement sur une idéologie néo-confucéenne. Il a toujours détesté l’Angleterre, le pays qui a le plus humilié la Chine, et est resté fasciné par le Japon, qui deviendra le nouvel agresseur. Rappelons qu’il a été élève d’une école militaire dans ce pays, qu’il y a beaucoup apprécié le code militaire, la vie japonaise, y compris la fréquentation des geishas [1]. Il est également intéressé par les États-Unis, mais avec un peu de mépris : c’est, pour lui, une société trop matérialiste (au sens vulgaire, JPR). Tchang Kaï-chek est surtout un nationaliste pour qui la fin justifie les moyens. Et, de ce point de vue-là, il a aussi des points communs avec Mao Zedong. Il est assez cynique, il a failli être un voyou, très lié aux bas-fonds de Shanghai et à la Bande verte [2], dont il a été membre. Il s’agissait d’une société secrète qui donnait dans le trafic d’opium, le kidnapping de fils de riches et la prostitution. Tchang Kaï-chek a plus ou moins été un homme de main et a fomenté quelques assassinats politiques. C’est un personnage assez trouble. Son premier coup de génie arrive alors que son maître à penser, Sun Yat-sen (père de la Chine moderne, il a contribué à l’émergence de la République et au renversement de la dynastie mandchoue Qing – NDLR), est menacé par un seigneur de la guerre dans la région de Canton. Tchang Kaï-chek part à son secours. Sun Yat-sen commence alors à s’intéresser à ce militaire à la réputation sulfureuse et lui met le pied à l’étrier. Le grand événement reste le voyage à Moscou, en 1923. Il y présente un exposé sur la révolution chinoise et crie : "Vive la révolution prolétarienne mondiale !" Ce faisant, il y obtient une aide militaire. À son retour, il est nommé à la direction de l’Académie militaire de Huangpu. Tchang Kaï-chek est le seul dirigeant du Kuomintang (KMT) à disposer d’une force armée. Il comprend avant Mao Zedong que, dans la Chine des seigneurs de la guerre, "le pouvoir (est) au bout du fusil". Il commande l’expédition militaire qui, partie de la province de Canton durant l’été 1926, a réunifié la Chine tout entière sous l’autorité du KMT, le 10 octobre 1928.

Est-il le contre-révolutionnaire que l’on décrit ?

Alain Roux Il a un temps été le bras armé de la Révolution, le général rouge, dans le cadre d’une alliance entre le PCC et le KMT. Mais il a rapidement fait comprendre qu’il avait d’autres ambitions, notamment, le 20 mars 1926, à Canton où, profitant d’un soupçon de complot ourdi contre lui par des communistes chinois et des conseillers soviétiques, il fait arrêter par des détachements militaires plusieurs dirigeants du PCC et quelques soviétiques. Il montre alors très clairement sa volonté de se débarrasser de l’allié communiste, avant de prétendre à un malentendu et de faire relâcher tout le monde. Il a néanmoins donné le signal : les milieux d’affaires de Shanghai l’ont très bien compris et vont financer le coup de force bien réel du 12 avril 1927, par lequel il élimine dans le sang les communistes, les syndicalistes ouvriers et les militants des unions paysannes. Il est clairement un contre-révolutionnaire qui a l’appui immédiat des milieux conservateurs, du monde des affaires, des propriétaires fonciers. C’est un homme de droite qui a trahi ses alliés de la veille. C’est l’explication de sa défaite à venir car la Révolution perd de son dynamisme. D’une certaine manière, en frappant les forces populaires, Tchang Kaï-chek fait une victime collatérale : la révolution bourgeoise. La fraction moderniste du monde des affaires, qui l’a soutenu, va être rapidement victime d’un véritable racket de la part de Tchang Kaï-chek, qui la frappe de taxes et de réquisitions, ne la protège pas quand la crise de 1929 atteint la Chine, favorise la spéculation au détriment des investissements, consacre les trois quarts du budget aux dépenses militaires et l’essentiel de ce qu’il reste au service de la dette. Ne pouvant mécontenter les propriétaires fonciers, Tchang Kaï-chek renonce à toute réforme agraire, ce qui compromet toute politique d’industrialisation et, par ricochet, fragilise une armée chinoise en manque de munitions et d’armes. Or, l’agression japonaise de 1937 à 1945 porte des coups mortels à cette armée sur laquelle reposait le pouvoir de Tchang Kaï-chek. Parallèlement, le poids de la guerre sur la partie de la Chine que contrôlait le KMT, après avoir perdu les grandes villes côtières, est insupportable : il s’ensuit une inflation qui atteint des hauteurs vertigineuses. Tchang Kaï-chek, qui a imprudemment recommencé la guerre civile en 1946 contre les communistes en Mandchourie, subit ses premiers désastres et est lâché par une fraction importante de la bourgeoisie, qui ne se rallie pas pour autant aux communistes. Il ne reste plus que l’armée, et celle-ci sera bientôt en déroute.

Le regard de la Chine communiste sur Tchang Kaï-chek a-t-il évolué avec le temps ?

Alain Roux Je constate qu’il y a une évolution des deux côtés du détroit de Taïwan sur le personnage. À Taïwan, Mao Zedong a toujours été critiqué. En Chine, il l’est aussi depuis les années 1980, même si l’actuel président Xi Jinping a tendance à reprendre les accents maoïstes. Mais, tout de même, la tendance est à considérer que Mao a multiplié les erreurs à partir du Grand Bond en avant (1958-1960) et a eu un rôle dans le régime autoritaire et une responsabilité dans la famine de 1959 à 1962. Si, aujourd’hui, un petit parfum maoïste réapparaît à travers les chants rouges, on sent bien qu’il ne faut pas aller trop loin. Quand les gens ont voulu renouer avec les opéras maoïstes, on les a un peu calmés. À Taïwan, Tchang Kaï-chek est présenté comme un dictateur dont les statues commencent à s’accumuler dans un parc. On a transformé le mausolée gigantesque en son honneur en palais de la démocratie, ce qui est un peu inattendu ! À Pékin, on vous dit que Tchang Kaï-chek était certes un tyran, mais aussi un grand patriote qui a résisté courageusement aux Japonais.

Vous évoquez le débat sur les rapports entre croissance et démocratie en Asie à partir des exemples de Tchang Kaï-chek, du fondateur de Singapour, Lee Kuan Yew, et du dictateur sud-coréen Park Chung-hee. Comment la Chine se place-t-elle dans ce débat ?

Alain Roux C’est un des problèmes que j’affronte avec difficulté. Certains sont tentés de penser, au regard de ces expériences, que finalement, il y a besoin d’un État autoritaire pour une croissance réussie. Les dictatures sud-coréenne, taïwanaise, singapourienne montrent qu’un régime autoritaire développe de telles contradictions qu’il est paralysé et finit par se bloquer. Ou qu’il débouche sur un régime plus ou moins démocratique, sous lequel la croissance se poursuit. J’ajoute à cela qu’un régime démocratique peut être un régime fort si on apporte des satisfactions aux éléments dynamiques du peuple qui, en retour, soutiennent le régime et acceptent une certaine modération dans leurs revendications pour permettre au pays de développer son économie. Pour la Chine, puisque c’est la question, je fais partie des gens qui ont été très intéressés par l’affirmation de la société civile qui s’est faite progressivement sous Jiang Zemin (1989-2002) et surtout sous Hu Jintao (2002-2012), malgré l’hypothèque de la répression du mouvement populaire de la place Tian’anmen en juin 1989. C’est à son époque que les paysans de Wukan, luttant contre des expropriations mises en place par les cadres dans des conditions scandaleuses, ont gagné. Le responsable de cette lutte, par ailleurs membre du Parti communiste chinois, est devenu par la suite maire de la commune. Ce succès est maintenant remis en question et les animateurs du mouvement sont poursuivis sous divers prétextes. De même, c’est l’époque des importantes grèves dans les usines de la rivière des Perles (Guangdong, dans le Sud), à la suite desquelles des dizaines de milliers de grévistes ont obtenu des avantages réels – hausse de salaires, garantie de l’emploi et début de retraite –, avec l’appui incontestable du chef local du Parti à Canton. On avait l’impression que, peu à peu, le PCC évitait la voie de l’autisme à la Brejnev, qui le menace toujours – comme tout parti unique –, et acceptait de dialoguer avec la nouvelle société, qu’il avait lui-même façonnée. On avait l’impression que, peu à peu, on passerait de syndicats bureaucratiques actuels à des instances vraiment représentatives des ouvriers. Les avocats donnaient de la voix et l’arbitraire était combattu. La lutte contre la corruption initiée par Xi Jinping – non seulement contre "les mouches" mais aussi contre "les tigres" – était au début vécue comme la suite de cette tendance. On s’est rendu compte depuis qu’il ménageait, en fait, le gros du clan des privilégiés, formés par les proches des grands détenteurs du pouvoir, et ne frappait que ceux d’entre eux qui s’étaient opposés à son ascension politique. Tandis que les gens du peuple souffrent encore et ne se contenteront pas toujours d’être ces citoyens passifs de la seconde puissance économique au monde. Certains parlent, à ce propos, d’une revanche posthume de Tchang Kaï-chek sur Mao Zedong.



[1] L'institution multi-séculaire des geishas entretient un rapport étroit et complexe avec le phénomène de prostitution — entre idéalisation de leur rôle et de leurs activités, et réalités historiques et sociales. Il est toutefois certain que l'octroi de faveurs sexuelles par la geisha à son client n'a jamais été entendu comme systématique ou allant de soi. (Wikipédia). A. Roux semble cependant l’accepter dans le sens de prostitution.

[2] La Bande Verte est une société secrète créée par Fong Toh-tak du monastère Shaolin dans le but de protéger les Chinois de l'ethnie des Han qui étaient opprimés par les Mandchous de la dynastie Qing, et pour rétablir la dynastie Ming. Réunissant en son sein de nombreux hommes d'affaires, elle contrôlait la quasi-totalité de l'activité criminelle de Shanghai, alors capitale mondiale du commerce de l'opium. Les activités principales de la Bande Verte étaient le trafic d'opium, le jeu et la prostitution, et ses services étaient en outre régulièrement demandés pour disperser des réunions syndicales et des grèves. De 1919 à 1931, l'interlocuteur de la Bande verte dans la concession française était Étienne Fiori. En partageant avec le Kuomintang les profits tirés du trafic de drogue, la Bande Verte a apporté un important soutien financier à Tchang Kaï-chek, qui avait noué de nombreux liens avec les dirigeants criminels durant son séjour à Shanghai de 1915 à 1923. Tchang Kaï-chek a d'ailleurs probablement été initié à ses secrets ou était au moins considéré comme un « associé ». Le 12 avril 1927, la Bande Verte est responsable du massacre d'environ 5 000 grévistes et sympathisants communistes, ordonné par le second dirigeant du Kuomintang, Tchang Kaï-chek. Ce dernier récompensa le chef du gang, Du Yuesheng, en le nommant général. (Wikipaedia).

 

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