1911 : SUN YAT-SEN, LA REVOLUTION CHINOISE (1ère partie)

publié le 12 oct. 2012 à 10:02 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 12 nov. 2016 à 10:31 ]

    Il y a un siècle, l’empire chinois s’effondrait. Imaginons, chez nous, un empire romain qui aurait perduré jusqu’à la guerre de 1914, avec son empereur, ses provinces et leurs proconsuls, le respect scrupuleux de ses traditions, etc…C’est qu’en Chine, la tradition ça compte… l’ami Confucius a fait école. Enfermée sur elle-même, la Chine a été la proie au XIX° siècle, de l’impérialisme européen occidental et russe, puis japonais et américain. L’Empire du milieu était mis à l’encan lui qui précisément se croyait au centre du monde[1]. Quelle humiliation que ces traités inégaux que durent signer les empereurs ou impératrices… La révolution chinoise a d’abord été une révolution nationale non sans accents nationalistes. Mais je laisse la plume -le clavier- à Dominique Bari qui signe un récit documenté sur le premier éveil de la Chine[2].  J.-P. R.

    en introduction, lire La Chine avant 1911 : la géopolitique et les hommes (1ère partie)

et aussi : Le PEKIN des empereurs.

 

ILS ONT CHANGE LE MONDE…

 

par Dominique Bari,

journaliste à l’Humanité

sinophone et spécialiste de la Chine.

 

 

    Alors que la Chine s’impose de nouveau comme une des principales puissances mondiales, ce qu'elle était avec l'Inde jusqu’au début du XVIII°siècle, il est difficile d'imaginer le mépris dans lequel elle était tenue au début du XX° siècle. Les Qing, la dynastie mandchoue régnante, ont raté le train de la révolution industrielle, se révélant aussi incapables de faire face aux agressions étrangères : au premier chef de la Grande-Bretagne, puis de la Russie, du Portugal, du Japon, de la France, et de l'Allemagne... Lors des "guerres de l'opium" dénoncées par Marx et par Engels, l'Angleterre, d'abord seule (1840-1842) puis associée à la France (1858-1860) impose par les "traités inégaux" l'ouverture de ses frontières aux marchandises étrangères, la tutelle des puissances industrialisées sur des concessions à Shanghai, Canton, etc…La Chine humiliée : les traités inégaux (1839 - 1864) 2ème partie et la colonisation ouverte de Macao, de Hong-Kong. En 1894-1895, le Japon mène une guerre victorieuse contre la Chine qui lui permet de prendre pied en Mandchourie et de conquérir Formose (Taiwan). L'Empire est dépecé.

  

 Une situation qui a amené, à partir des années 1890 divers mouvements nationalistes nourris par les vagues d'occupation à se constituer. Parmi eux le Xingzhorighui (Société pour le redressement de la Chine ou Association pour la renaissance de la Chine) fondé en 1894 par Sun Yat-Sen, considéré aujourd'hui comme le "père de la Chine moderne". L'échec du coup d'État qu'il fomente en 1895 le force à l'exil. Il est à Tokyo en août 1905 pour unir plusieurs organisations et fonder le Tongmenghui qui axe son action sur trois principes : le nationalisme (indépendance, lutte contre l'impérialisme étranger et la domination mandchoue), la démocratie (établissement d'une république) et le bien-être du peuple (droit à la propriété de la terre égal pour tous). En Chine même, différentes sociétés secrètes mènent entre 1895 et 1911 de nombreux soulèvements armés contre le pouvoir impérial qui échouent sans pour autant décourager leurs auteurs. La réussite viendra de l’armée, dans une caserne de Wuhan -capitale de la province du Hubei- le 10 octobre 1911. Des militaires déclenchent une insurrection. Ils proclament la sécession de la province sous l'égide d'un gouvernement républicain. En six semaines, quinze autres provinces annoncent leur ralliement à la cause républicaine. La première révolution est en marche.

       ci-dessus : SUN Yat-sen était très occidentalisé. Études aux Etats-Unis, etc...


     Le 25 décembre. Sun Yat-Sen, toujours en exil, arrive à Shanghai : personnalité de compromis, les révolutionnaires lui proposent d'assumer la présidence. L’élection a lieu le 29 décembre à Nankin en présence de 45 délégués représentant 17 provinces. Le 1er janvier 1912,  Sun Yat-Sen proclame la République de Chine et Nankin devient la capitale provisoire du pays.

    À Pékin, cependant, le pouvoir tombe entre les mains du général Yuan Shikai, ancien conseiller impérial. Il oblige le petit empereur à abdiquer, proclame à son tour la république le 13 février 1912 et se pose en rival des républicains du Sud. En fait, il n'a d'autre ambition que  de créer une nouvelle dynastie. Il occupe Nankin le 27 août 1913, met fin au régime parlementaire et proclame la restauration de l'empire le 12 décembre 1915...avant de reculer précipitamment. La mort, qui l'emporte en juin 1916, réduit à néant son rêve impérial.

    Le pays n'en reste pas moins divisé. Son dépeçage se poursuit. La pénétration occidentale est à son apogée : outre les concessions et les colonies, les provinces sont livrées aux "seigneurs de guerre" issus de l'état-major de l'armée impériale et liées à telle ou telle puissance étrangère qui continue le partage du gâteau chinois : la Mongolie extérieure tombe sous la coupe de la Russie tsariste et déclare son indépendance le 1er décembre, établissant le khanat de Mongolie autonome. La Grande-Bretagne s’empare du Tibet et expulse les autorités chinoises en 1912, pour proclamer sa souveraineté l’année suivante. La Chine entre dans une longue période de guerre civile qui ne s'achèvera qu'avec la victoire des communistes en 1949. L'État se dissout. Les "seigneurs de la guerre" mettent en place dix chefs d'État sur des territoires qu'ils contrôlent entre 1916 et 1928. La déstructuration de l'État rend d'autant plus aigus les fléaux que connaît la Chine depuis longtemps : l'opium empoisonne de plus en plus la société chinoise. Les "seigneurs de la guerre" en encouragent les plantations. Le contrôle de la production est le principal enjeu des guerres qui ont lieu entre 1919 et 1925. Parallèlement, la misère des campagnes génère le banditisme. Jamais la Chine n'avait connu une telle poussée de criminalité : les brigands de toutes sortes représenteraient vingt millions d'individus vers 1930, soit 10% de la population masculine. La famine, enfin, revient à intervalles réguliers, entre 1921 et 1923, puis en 1928 et 1929, en pleine guerre civile. Des millions de paysans abandonnent leurs terres et viennent s'entasser dans les grandes villes, qui voient se multiplier une population de mendiants.

    La République serait-elle aussi inapte que l'empire à trouver des solutions à la crise profonde de l'économie et de la société ? En dépit d'un enlisement rapide, la révolution de 1911 fit faire un bond à la Chine. Avant cet événement, tout soulèvement dans l'histoire du pays avait fini par le remplacement d'une dynastie par une autre. Cette fois-ci, le système impérial est définitivement renversé et des institutions républicaines sont mises en place avec une Constitution et un Parlement élu. On assiste à un mouvement profond pour le renouvellement des pensées marqué par le développement de la presse, des clubs, des associations, des partis politiques. Est alors concrètement posée la question de l'avenir du pays, de son "rattrapage" avec l'Occident et de son développement au moment même où émerge une alternative socialiste au capitalisme triomphant.

Fin de la 1ère partie.à suivre :  1911 : SUN YAT-SEN, LA RÉVOLUTION CHINOISE (2ème partie)

et  1912 : la Chine devient la première république d’Asie ainsi que Chine : La révolution du 4 mai 1919


[1] Cette croyance -en Chine des 18 provinces- a une explication géographique : à l’est, le Chine est bordée par le Pacifique dont on ne voit pas les limites, au sud, ce sont les montagnes du Yunnan, infranchissables, à l’ouest, les déserts du Xing Jiang et de Mongolie, au nord, la taïga sibérienne (note JPR).

[2] L’Humanité Dimanche, n°286, datée du 10-16 novembre 2011.

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