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Chine - Japon - Extrême-orient


Alain Roux : Tchang Kaï-chek, le "généralissime" qui n’était pas à la hauteur de son destin

publié le 11 nov. 2016 à 07:27 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 26 nov. 2016 à 11:21 ]

Le sinologue Alain Roux s’attaque à  la première biographie française de Tchang Kaï-chek, fruit de cinq années de recherches. Spécialiste de l’histoire sociale chinoise et du mouvement ouvrier, Alain Roux est professeur émérite à l’Institut national des langues et civilisations orientales. Biographe de Mao Zedong, il se penche ici sur le rival de toujours de ce dernier, Tchang Kaï-chek, dans un livre – publié aux éditions Payot - essentiel pour comprendre la Chine du XXe siècle et comment le "général rouge" est devenu un tyran incapable de reconquérir le pays après sa défaite face aux communistes. Cet ouvrage permet de comprendre les erreurs qui ont mené le dirigeant à échouer successivement face aux Japonais et aux communistes.  Pourtant considéré comme l’un des "quatre grands", avec Churchill, Roosevelt et Staline, le "généralissime", incapable de relancer l’économie, perd sur tous les fronts. Cette imposante biographie est essentielle pour appréhender ce dictateur jamais "à la hauteur de son destin".

Vous dites, en introduction de votre biographie, "avec Tchang Kaï-chek, on reste dans le gris". Qui est ce personnage mystérieux ?

Alain Roux Il apparaît souvent, face à Mao, comme le perdant, celui qui a tout raté. C’est un personnage assez sinistre. Il n’occupe pas l’espace, alors que Mao l’envahit. Quand vous traitez de Mao, vous traitez de la Chine contemporaine, il est dans tous les domaines, pour le meilleur ou pour le pire. Tchang Kaï-chek, lui, ne semble pas tenir son rang. Cette biographie tente d’expliquer les raisons de son échec, qui n’était sans doute pas inévitable, et de réfléchir à l’histoire de la Chine, qui a pris un tour inattendu avec la réforme de Deng Xiaoping : une économie capitaliste dans un pays dirigé par un parti communiste détenteur de tous les pouvoirs ! Je m’interroge sur l’histoire d’un peuple courageux qui a mené autant de luttes, connu autant de morts. Pour un tel résultat… Il y a une tragédie qui n’est pas seulement celle d’un personnage qui a échoué et a fini à Taïwan, c’est également la tragédie du peuple chinois tout entier.

Le Tchang Kaï-chek des débuts laisse entrevoir un personnage complexe, inspiré tout à la fois par le néo-confucianisme, George Washington et Napoléon. Il appelle alors au renversement des élites chinoises, dont il dénonce le comportement servile face à l’étranger. Il est également fasciné par la construction du nouvel État soviétique. Sur quoi repose son idéologie ?

Alain Roux Je ne pense pas que ma biographie soit définitive. L’ouverture des archives et l’accessibilité du journal intime de Tchang Kaï-chek permettront sans doute à d’autres historiens d’aller plus loin. Tchang Kaï-chek est un homme du passé. Il est passionné par les grands personnages du XIXe siècle, ces mandarins militaires qui ont lutté contre les grands mouvements populaires et ont essayé de redonner du muscle à la Chine pour résister à l’agression étrangère, les guerres de l’opium, les traités inégaux. Tchang Kaï-chek a donc un fond nationaliste. Il fait partie de cette génération qui se proposait de "sauver le pays". Il partage en conséquence une base commune avec Sun Yat-sen, qui est plus âgé que lui, et Mao Zedong, qui est un peu plus jeune. Tchang Kaï-chek s’appuie essentiellement sur une idéologie néo-confucéenne. Il a toujours détesté l’Angleterre, le pays qui a le plus humilié la Chine, et est resté fasciné par le Japon, qui deviendra le nouvel agresseur. Rappelons qu’il a été élève d’une école militaire dans ce pays, qu’il y a beaucoup apprécié le code militaire, la vie japonaise, y compris la fréquentation des geishas [1]. Il est également intéressé par les États-Unis, mais avec un peu de mépris : c’est, pour lui, une société trop matérialiste (au sens vulgaire, JPR). Tchang Kaï-chek est surtout un nationaliste pour qui la fin justifie les moyens. Et, de ce point de vue-là, il a aussi des points communs avec Mao Zedong. Il est assez cynique, il a failli être un voyou, très lié aux bas-fonds de Shanghai et à la Bande verte [2], dont il a été membre. Il s’agissait d’une société secrète qui donnait dans le trafic d’opium, le kidnapping de fils de riches et la prostitution. Tchang Kaï-chek a plus ou moins été un homme de main et a fomenté quelques assassinats politiques. C’est un personnage assez trouble. Son premier coup de génie arrive alors que son maître à penser, Sun Yat-sen (père de la Chine moderne, il a contribué à l’émergence de la République et au renversement de la dynastie mandchoue Qing – NDLR), est menacé par un seigneur de la guerre dans la région de Canton. Tchang Kaï-chek part à son secours. Sun Yat-sen commence alors à s’intéresser à ce militaire à la réputation sulfureuse et lui met le pied à l’étrier. Le grand événement reste le voyage à Moscou, en 1923. Il y présente un exposé sur la révolution chinoise et crie : "Vive la révolution prolétarienne mondiale !" Ce faisant, il y obtient une aide militaire. À son retour, il est nommé à la direction de l’Académie militaire de Huangpu. Tchang Kaï-chek est le seul dirigeant du Kuomintang (KMT) à disposer d’une force armée. Il comprend avant Mao Zedong que, dans la Chine des seigneurs de la guerre, "le pouvoir (est) au bout du fusil". Il commande l’expédition militaire qui, partie de la province de Canton durant l’été 1926, a réunifié la Chine tout entière sous l’autorité du KMT, le 10 octobre 1928.

Est-il le contre-révolutionnaire que l’on décrit ?

Alain Roux Il a un temps été le bras armé de la Révolution, le général rouge, dans le cadre d’une alliance entre le PCC et le KMT. Mais il a rapidement fait comprendre qu’il avait d’autres ambitions, notamment, le 20 mars 1926, à Canton où, profitant d’un soupçon de complot ourdi contre lui par des communistes chinois et des conseillers soviétiques, il fait arrêter par des détachements militaires plusieurs dirigeants du PCC et quelques soviétiques. Il montre alors très clairement sa volonté de se débarrasser de l’allié communiste, avant de prétendre à un malentendu et de faire relâcher tout le monde. Il a néanmoins donné le signal : les milieux d’affaires de Shanghai l’ont très bien compris et vont financer le coup de force bien réel du 12 avril 1927, par lequel il élimine dans le sang les communistes, les syndicalistes ouvriers et les militants des unions paysannes. Il est clairement un contre-révolutionnaire qui a l’appui immédiat des milieux conservateurs, du monde des affaires, des propriétaires fonciers. C’est un homme de droite qui a trahi ses alliés de la veille. C’est l’explication de sa défaite à venir car la Révolution perd de son dynamisme. D’une certaine manière, en frappant les forces populaires, Tchang Kaï-chek fait une victime collatérale : la révolution bourgeoise. La fraction moderniste du monde des affaires, qui l’a soutenu, va être rapidement victime d’un véritable racket de la part de Tchang Kaï-chek, qui la frappe de taxes et de réquisitions, ne la protège pas quand la crise de 1929 atteint la Chine, favorise la spéculation au détriment des investissements, consacre les trois quarts du budget aux dépenses militaires et l’essentiel de ce qu’il reste au service de la dette. Ne pouvant mécontenter les propriétaires fonciers, Tchang Kaï-chek renonce à toute réforme agraire, ce qui compromet toute politique d’industrialisation et, par ricochet, fragilise une armée chinoise en manque de munitions et d’armes. Or, l’agression japonaise de 1937 à 1945 porte des coups mortels à cette armée sur laquelle reposait le pouvoir de Tchang Kaï-chek. Parallèlement, le poids de la guerre sur la partie de la Chine que contrôlait le KMT, après avoir perdu les grandes villes côtières, est insupportable : il s’ensuit une inflation qui atteint des hauteurs vertigineuses. Tchang Kaï-chek, qui a imprudemment recommencé la guerre civile en 1946 contre les communistes en Mandchourie, subit ses premiers désastres et est lâché par une fraction importante de la bourgeoisie, qui ne se rallie pas pour autant aux communistes. Il ne reste plus que l’armée, et celle-ci sera bientôt en déroute.

Le regard de la Chine communiste sur Tchang Kaï-chek a-t-il évolué avec le temps ?

Alain Roux Je constate qu’il y a une évolution des deux côtés du détroit de Taïwan sur le personnage. À Taïwan, Mao Zedong a toujours été critiqué. En Chine, il l’est aussi depuis les années 1980, même si l’actuel président Xi Jinping a tendance à reprendre les accents maoïstes. Mais, tout de même, la tendance est à considérer que Mao a multiplié les erreurs à partir du Grand Bond en avant (1958-1960) et a eu un rôle dans le régime autoritaire et une responsabilité dans la famine de 1959 à 1962. Si, aujourd’hui, un petit parfum maoïste réapparaît à travers les chants rouges, on sent bien qu’il ne faut pas aller trop loin. Quand les gens ont voulu renouer avec les opéras maoïstes, on les a un peu calmés. À Taïwan, Tchang Kaï-chek est présenté comme un dictateur dont les statues commencent à s’accumuler dans un parc. On a transformé le mausolée gigantesque en son honneur en palais de la démocratie, ce qui est un peu inattendu ! À Pékin, on vous dit que Tchang Kaï-chek était certes un tyran, mais aussi un grand patriote qui a résisté courageusement aux Japonais.

Vous évoquez le débat sur les rapports entre croissance et démocratie en Asie à partir des exemples de Tchang Kaï-chek, du fondateur de Singapour, Lee Kuan Yew, et du dictateur sud-coréen Park Chung-hee. Comment la Chine se place-t-elle dans ce débat ?

Alain Roux C’est un des problèmes que j’affronte avec difficulté. Certains sont tentés de penser, au regard de ces expériences, que finalement, il y a besoin d’un État autoritaire pour une croissance réussie. Les dictatures sud-coréenne, taïwanaise, singapourienne montrent qu’un régime autoritaire développe de telles contradictions qu’il est paralysé et finit par se bloquer. Ou qu’il débouche sur un régime plus ou moins démocratique, sous lequel la croissance se poursuit. J’ajoute à cela qu’un régime démocratique peut être un régime fort si on apporte des satisfactions aux éléments dynamiques du peuple qui, en retour, soutiennent le régime et acceptent une certaine modération dans leurs revendications pour permettre au pays de développer son économie. Pour la Chine, puisque c’est la question, je fais partie des gens qui ont été très intéressés par l’affirmation de la société civile qui s’est faite progressivement sous Jiang Zemin (1989-2002) et surtout sous Hu Jintao (2002-2012), malgré l’hypothèque de la répression du mouvement populaire de la place Tian’anmen en juin 1989. C’est à son époque que les paysans de Wukan, luttant contre des expropriations mises en place par les cadres dans des conditions scandaleuses, ont gagné. Le responsable de cette lutte, par ailleurs membre du Parti communiste chinois, est devenu par la suite maire de la commune. Ce succès est maintenant remis en question et les animateurs du mouvement sont poursuivis sous divers prétextes. De même, c’est l’époque des importantes grèves dans les usines de la rivière des Perles (Guangdong, dans le Sud), à la suite desquelles des dizaines de milliers de grévistes ont obtenu des avantages réels – hausse de salaires, garantie de l’emploi et début de retraite –, avec l’appui incontestable du chef local du Parti à Canton. On avait l’impression que, peu à peu, le PCC évitait la voie de l’autisme à la Brejnev, qui le menace toujours – comme tout parti unique –, et acceptait de dialoguer avec la nouvelle société, qu’il avait lui-même façonnée. On avait l’impression que, peu à peu, on passerait de syndicats bureaucratiques actuels à des instances vraiment représentatives des ouvriers. Les avocats donnaient de la voix et l’arbitraire était combattu. La lutte contre la corruption initiée par Xi Jinping – non seulement contre "les mouches" mais aussi contre "les tigres" – était au début vécue comme la suite de cette tendance. On s’est rendu compte depuis qu’il ménageait, en fait, le gros du clan des privilégiés, formés par les proches des grands détenteurs du pouvoir, et ne frappait que ceux d’entre eux qui s’étaient opposés à son ascension politique. Tandis que les gens du peuple souffrent encore et ne se contenteront pas toujours d’être ces citoyens passifs de la seconde puissance économique au monde. Certains parlent, à ce propos, d’une revanche posthume de Tchang Kaï-chek sur Mao Zedong.



[1] L'institution multi-séculaire des geishas entretient un rapport étroit et complexe avec le phénomène de prostitution — entre idéalisation de leur rôle et de leurs activités, et réalités historiques et sociales. Il est toutefois certain que l'octroi de faveurs sexuelles par la geisha à son client n'a jamais été entendu comme systématique ou allant de soi. (Wikipédia). A. Roux semble cependant l’accepter dans le sens de prostitution.

[2] La Bande Verte est une société secrète créée par Fong Toh-tak du monastère Shaolin dans le but de protéger les Chinois de l'ethnie des Han qui étaient opprimés par les Mandchous de la dynastie Qing, et pour rétablir la dynastie Ming. Réunissant en son sein de nombreux hommes d'affaires, elle contrôlait la quasi-totalité de l'activité criminelle de Shanghai, alors capitale mondiale du commerce de l'opium. Les activités principales de la Bande Verte étaient le trafic d'opium, le jeu et la prostitution, et ses services étaient en outre régulièrement demandés pour disperser des réunions syndicales et des grèves. De 1919 à 1931, l'interlocuteur de la Bande verte dans la concession française était Étienne Fiori. En partageant avec le Kuomintang les profits tirés du trafic de drogue, la Bande Verte a apporté un important soutien financier à Tchang Kaï-chek, qui avait noué de nombreux liens avec les dirigeants criminels durant son séjour à Shanghai de 1915 à 1923. Tchang Kaï-chek a d'ailleurs probablement été initié à ses secrets ou était au moins considéré comme un « associé ». Le 12 avril 1927, la Bande Verte est responsable du massacre d'environ 5 000 grévistes et sympathisants communistes, ordonné par le second dirigeant du Kuomintang, Tchang Kaï-chek. Ce dernier récompensa le chef du gang, Du Yuesheng, en le nommant général. (Wikipaedia).

 

Il y a cinquante ans la révolution culturelle...

publié le 16 mai 2016 à 10:48 par Jean-Pierre Rissoan


    Chine. Le 16 mai 1966, une directive de Mao accélère la crise qui couvait au sein de la direction du Parti communiste. Le Grand Timonier précipite le pays dans une décennie de chaos.

  par  Dominique Bari
    ex-correspondante de l'Humanité à Pékin
    Lundi, 16 Mai, 2016

   

    «Refaire la révolution », « La rébellion est justifiée », « Osez penser, osez agir », « Bombardez le quartier général » ! C'est par de tels slogans séducteurs que Mao Zedong enivre les jeunes instruits chinois corsetés par un système hiérarchique étouffant, la pénurie, le conformisme et provoque leur soulèvement contre l'appareil du Parti communiste. En ce mois de mai 1966, il y a quarante ans (cet article a été écrit en 2006 et réédité en 2016, JPR), le Grand Timonier lance sa « grande révolution culturelle prolétarienne », un mouvement de masse répressif et réprimé qui déchire la Chine et amène le pays au bord de la guerre civile. Elle allait faire des millions de victimes, pousser la société et l'économie dans le gouffre et laisser ses stigmates sur toute une génération. Le déclencheur en est le 16 mai 1966, une directive de Mao fustigeant « les représentants de la bourgeoisie » ayant infiltré tous les niveaux du Parti communiste. Le prétexte en est une pièce de théâtre écrite par le vice-maire de Pékin, Wu Han, Hai Rui démis de ses fonctions, jugée « déloyale » envers Mao car faisant référence à la destitution de Peng Dehuai en faveur de Lin Piao à la tête de l'armée.

    Peng avait ouvertement critiqué le Grand Bond en avant et la personnalisation du pouvoir de Mao. Car les origines de la révolution culturelle s'enracinent dans le constat d'échec du Grand Bond. Deux lignes politiques s'affrontent. Schématiquement on parlera du pragmatisme des uns, dont Deng Xiaoping fut plus tard le fer de lance contre la collectivisation voulue par Mao. Le conflit se noue autour du bilan du Grand Bond. Fortement critiqué dès juillet 1959, Mao quitte son poste de président de la RPC, et le Congrès national populaire élit Liu Shaoqî.

« éducation socialiste »

   Restant aux rênes du PCC le Grand Timonier est peu à peu écarté de la gestion des affaires économiques passée sous l'influence dominante de Liu, Deng et de certains autres, qui entament des réformes économiques dites de « réajustement » et rapidement dénoncées comme « révisionnisme » par Mao, un terme qui fait écho à la détérioration radicale des relations avec l'Union soviétique. En septembre 1962, il passe à l'offensive pour reconquérir son pouvoir et son intervention au comité central se résume en une phrase célèbre : « Camarades, n'oubliez pas la lutte des classes », un concept qui selon lui trouve aussi son expression au sein du Parti.

    D'un mouvement d'« éducation socialiste » pour les campagnes (1963) à peine remises du Grand Bond, à la publication du Petit Livre rouge (1964) en passant par l'abolition des grades dans l'armée (1965) ou par une radicalisation de la culture inspirée par sa femme Jiang Qing, tous les fronts sont utilisés par Mao qui, retiré à Shanghai, s'entoure de nouveaux « conseillers », issus d'une pseudo-intelligentsia gauchiste, et dont le noyau dur formera « la bande des quatre ».

    La purge contre ceux accusés d'emprunter « la voie capitaliste » se transforme très vite en une déferlante de persécutions et de délations. Les gardes rouges, battent les chemins. Ils détruisent des temples, des instruments de musique, des antiquités... La plupart des Chinois jugés contre-révolutionnaires sont exécutés en public à titre d'exemple ou exilés dans les campagnes pour y être rééduqués par le travail manuel.

    La phase insurrectionnelle de la révolution culturelle se termine en avril 1969 avec le 9e Congrès du PCC. En prônant la poursuite de la révolution culturelle, Mao impose alors ses théories d'une révolution idéologique permanente au détriment de la production. Les luttes de pouvoir et les purges continueront jusqu'à la fin officielle de la révolution culturelle en 1976. Mao meurt en septembre. En octobre, son successeur, Hua Guofeng, ordonne l'arrestation de la bande des quatre, bientôt tenus pour principaux responsables de la décennie de terreur. Quatre décennies plus tard et malgré une littérature abondante dite des « cicatrices » sur les évènements, les zones d'ombre demeurent et les débats ne sont pas clos. À peine ont-ils été ouverts. Deng Xiaoping, revenu aux commandes du Parti en 1978, boucle la période maoïste en proclamant que ce qu'avait fait le Grand Timonier contenait 70 % d'éléments positifs et 30 % de négatifs. Cette manière de trancher pour l'histoire la condamnation de la révolution culturelle ne satisfait pas de nombreux membres de cette « génération perdue » que furent les jeunes instruits de 1966. Parmi eux, Xu Youxu, ex-garde rouge devenu professeur de philosophie, membre de l'Académie sociale de Chine et pour lequel « La révolution culturelle a causé des blessures internes invisibles et irréparables dans les esprits des gens. » Xu ne veut laisser à la révolution culturelle aucun pouvoir de séduction. À ses yeux, les zones d'ombre laissant entière la complexité des évènements expliquent pourquoi certains Chinois, mécontents des réformes économiques lancées et de l'accroissement des inégalités, ont tendance à idéaliser ce passé sombre.

Documents secrets « Pour bien comprendre le phénomène, il faudrait un important travail collectif s'appuyant sur les documents, y compris les documents secrets du Parti, et sur de vastes enquêtes d'histoire orale », avance pour sa part le sinologue Michel Bonin (auteur douvrage, Une génération perdue). « Mais ce travail est impossible à réaliser tant que les autorités s'y opposent, tentant de préserver une image positive de Mao. »


Puissance chinoise : le Shangaï ...du monde

publié le 10 nov. 2015 à 07:49 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 9 janv. 2017 à 06:11 ]

    SUITE DE : Puissance chinoise : le Shangaï de Deng

    Aujourd’hui, on peut trouver des arguments pour dire que Shangaï prépare le XXI° siècle et dire que, pourquoi pas, le XXI° siècle sera le siècle de la Chine comme le XX° a été celui des Américains. Ce qui est sûr c’est que le montant des investissements consentis comme les chiffres de résultats déjà constatés sont à la démesure du continent asiatique. La mondialisation se caractérise par la libéralisation progressive parfois totale de quatre types de flux : flux de personnes, flux financiers, flux d’informations et flux de marchandises. Shangaï est une mégapole, c’est-à-dire une grosse ville de presque 14 millions d‘habitants mais aussi une métropole, une ville-mère, qui assume des fonctions de commandements sur le plat pays et les villes de rang inférieur qui l’entourent. Mais en Chine-Pékin, il faut nuancer ces fonctions de commandement des métropoles car le sommet de la hiérarchie reste et demeure le pouvoir politique du PCC à Pékin. Shangaï est une des quatre municipalités de la RPC avec Chongqing, Pékin et Tianjin dont le n+1 se trouve à Pékin comme pour les 22 provinces et les 5 régions autonomes qui ont les mêmes pouvoirs que les quatre municipalités.

    Comment les quatre types de flux sont-ils réceptionnés ou, en sens inverse, émis par Shangaï ?

 

1)    les flux de personnes / passagers

Les flux de personnes sont au moins de 3 types : voyages d'affaires, tourisme et migration de travail. Avec la prospérité atteinte par de centaines de millions de Chinois, les flux touristiques s’enflent mais ce n’est pas cela qui donne à Shangaï un statut de commandement. C’est bien davantage le flux des migrations de travail et les flux de voyages d’affaires.

Pour ce qui concerne le transport ferroviaire des personnes, Shangaï dispose de trois importantes gares qui sont connectées à toutes les villes du pays. La liaison avec Pékin via Nankin est une liaison à grande vitesse. Dans la ville même, les gares sont branchées sur le réseau du métro et sur les transports routiers de surface.

Le plus important dans le cadre de notre problématique relève évidemment des liaisons aériennes internationales. Shangaï dispose de deux aéroports internationaux, l’un en plein centre ville -côté Puxi - Shangaï Hongqiao international airport - l’autre construit au bord du Yang Tse, à Pudong, Shangaï Pudong I.A.. Le partage des tâches semblent être le suivant : Hongqiao reçoit les passagers des liaisons intérieures (il faut dire "domestique" à cause de cette détestable influence anglo-saxonne) et ceux des liaisons avec l’étranger proche : Séoul, Japon, Taïwan, etc…. Pudong I.A. reçoit les vols du reste du monde. A peine achevé, Pudong IA a vu son trafic croître de façon exponentielle : 51,7 millions de passagers en 2014 ; Hongqiao IA en a reçu presque 40 M.

    Si on ajoute les chiffres des aéroports voisins (50 km) de Nanjing, Hangzhou et Ningbo on a là une des gateways aériennes les plus importantes du monde.[1]

  

 source :
https://www.google.fr/maps/search/t%C3%A9l%C3%A9communications+%C3%A0+Shanghai/@31.2937582,119.1033947,8z

    zz_9033.jpgCes quatre-vingt-douze millions de personnes qui prennent l’avion ou en descendent doivent être acheminés vers l’aéroport ou bien, en sens inverse, évacués vers leur destination finale en Chine. Shangaï doit donc développer ses relations non seulement intra-muros mais également avec les villes proches. Une lecture de la carte montre que les relations sont "barrées", au nord, par l’estuaire du Yang Tse [2] et au sud, par la baie de Hangzhou (où se jette le fleuve Qiantang). Les deux villes de fond d‘estuaire sont respectivement Nankin et Hangzhou. (Bien entendu vous avez un atlas sous les yeux).

    Après le premier pont de la baie de Hangzhou a été bâti le second pont de la baie, à l’amont du premier. Le premier vise à développer les relations avec Ningbo, port du Pacifique, qui entretient d’étroites relations avec celui de Shangaï. Le second vise à développer les relations avec la ville de Shaoxing, (province du Zhejiang [3]). Située sur l’axe Hangzhou-Ningbo.CF. la première carte ci-dessus, pont de la G104.

    Sur le Yang Tse, Shangaï tend à construire avec Nanjing (ou Nankin) une mégalopole (sur 250 km environ, cf. la carte site de Shanghai). L’axe autoroutier entre Shanghai et Nankin est cependant souvent saturé (rive droite/sud du grand fleuve). Pour rouler sur la rive gauche (nord), il faut traverser le fleuve. Le pont suspendu de Sutong, reliant Shanghai à Nantong, a constitué, au moment de sa construction, le plus grand projet de ce type au monde.

    2) les flux financiers

    La bourse des valeurs est un marché financier, c'est là que les entreprises trouvent des capitaux. C'est un service rare, qui relève d'un pays riche ou émergent. L’importance d’une bourse des valeurs se mesure par sa capitalisation qui est la somme de la valeur des entreprises cotées à cette bourse. Créée en 1891, la bourse de Shangaï a été rouverte presque un siècle plus tard en 1990. La bourse a été installée dans le quartier des affaires Lujiazui, à Pudong.

    Son dynamisme peut s’appréhender à la lecture de son indice d’évolution de la capitalisation. Le Shanghai Composite (Shanghai Stock Exchange Composite Index) est l’indice essentiel de la Bourse de Shanghai. Il est constitué de toutes les valeurs cotées sur ce marché (aussi bien des actions de catégorie A que de catégorie B, voir les sources). Son calcul se base sur la capitalisation boursière totale de tous les stocks le 19 décembre 1990, avec pour valeur de base 100. L’indice était au niveau 3589,76 au 6 novembre 2015, il avait atteint (en octobre 2007), 6.124 points.

    Cela fait dire au site Easybourse.com que "la bourse chinoise est un nouveau poids lourd mondial" sans faire le départ, malheureusement, entre les différentes bourses (Shangaï, Shenzhen et Hong-Kong). On sait, cependant, que la bourse de Shanghaï est la première de Chine. Ce site dit aussi "Après une hausse de 150% en un an (juin 2015) les bourses de Shanghai et de Shenzhen affichent une capitalisation de 10.000 milliards de dollars, la plus importante après New York. Elles pèsent désormais deux fois plus que les bourses de Tokyo et Osaka (5.000 milliards) mais restent derrière la bourse de New York (20.000 milliards). A titre de comparaison Euronext ne pèse "que" 3500 milliards".

    Les dix premières capitalisations boursières en Chine (en milliards d'euros, juillet 2008) sont : Petrochina 228 Md€ ; ICBC 140 Md€ (banque industrielle et commerciale) ; Bank of China 106 Md€ ; Zijin Mining 82 Md€ ; China Life Insurance 59 Md€ ; China Petroleum 50 Md€ ; China Shenhua Energy 46 Md€ ; Bank of Communications (secteur banque et assurance) 35 Md€ ; China Merchants Bank 29 Md€ ; Haitong Securities (finance) 18 Md€. Autrement dit, le secteur énergétique et minier et le secteur banque et assurance [4].

3)    les flux de marchandises

    A. Le transport de fret aérien

    En tonnages, le fret aérien ne pèse pas lourd face au fret maritime. Mais il a une valeur intrinsèque bien plus élevé. Le fret aérien est constitué de médicaments, par exemple. Essayer de trouver le prix d’une tonne de médicaments comparé à celui d’une tonne de minerais de fer. Le fret aérien est la matière première de sociétés appelées "intégrateurs" qui disposent de flottes de camions pour la distribution capillaire des produits (UPS, Fedex, DHL, TNT…), le porte à porte. Médicaments donc, mais aussi échantillons de labos scientifiques, colis, lettres, bijoux,… Le fret aérien se mesure en milliers de tonnes alors que le fret maritime se calcule en centaines de millions de tonnes. Mais, encore une fois, en termes de coûts à la tonne, cela n’a rien à voir [5].

    En 2010, l’aéroport de Pudong IA avait manipulé 3,2 millions de tonnes de fret et se classait au troisième rang mondial (Hong Kong 1er et Pékin 16ème).

B. Le transport de fret maritime

  

 Après avoir dépassé le port de Rotterdam en 2003, celui de Hong Kong en 2004, et celui de Singapour en 2005, le port de Shanghai est désormais le plus important port du monde. Il manipulait 5,6 millions d’EVP en l’an 2000 (6° mondial à cette date), il en est maintenant à 35,3 millions (2014, 1er rang mondial). Vertigineux.

    Le port de Ningbo, voisin à 70 km, est à hauteur de 19,4 millions EVP (6ème rang mondial).

    A l’instar du transport aérien, on a là, pour le transport maritime l’une des plus grandes gateways -portes d’entrée - du monde (derrière la gateway du Guangdong avec Hong Kong, Shenzhen et Canton).

    Le port de Shangaï est arrivé à ce stade grâce à une vigoureuse politique d’investissements pour s’adapter sans cesse à la révolution nautique (Révolution nautique du dernier quart du XX° siècle : Introduction : gigantisme maritime, conteneurisation...). Je rappelle la problématique : les navires sont de plus en plus gros et leur tirant d’eau augmente - c’est la mesure de la profondeur d’enfoncement du navire dans l’eau, ne pas confondre avec le mouillage qui est la profondeur du chenal maritime ou fluvial-. C’est pourquoi les autorités portuaires ou gouvernementales investissent dans des ports de plus en plus profonds. Les sites migrent en fonction des nouvelles générations de pétroliers ou de porte-conteneurs. Aujourd’hui, on construit des navires pharaoniques de 13.000 jusqu’à 19.000 EVP. Quels ports peuvent recevoir des mastodontes pareils ? Quelques happy few dont Shangaï [6].

Le port de Shangaï, port aux sites multiples

1) Les sites du fleuve Huang Pu

    Le port est né au niveau du Bund, méandre de rive gauche, concave, offrant un fret suffisant à l’époque du Shanghai de l’hippodrome, c'est-à-dire colonial. Puis, le port offre un cas classique de migration vers l’aval du fleuve Huang Pu. NB. le terme stevedore signifie "compagnie de manutention" (employeur des dockers, entre autres).

2) Le port de Waigaoqiao.

    La construction de ce port s’inscrivît dans le cadre de l’immense projet de Pudong, le Shangaï de DENG. Construit, non plus sur le petit fleuve historique, mais carrément sur la rive gauche de l’estuaire du Yang Tse. Sa croissance fut phénoménale. Mais la croissance du reste de l’économie réelle était encore plus vive et il fallut voir encore plus grand et ce fut le port de Yangshan, alors même que Waigaoqiao n’était pas encore achevé.

3). Le port de Yangshan

    C’est un projet hors normes de la taille du barrage des trois gorges. Sur la carte du site de Shangaï, j’ai judicieusement (sic-lol) ajouté les petites îles de Xiaoyangshan et de Dayangshan. Iles qui jouxtent la haute mer où les tempêtes peuvent être indescriptibles. Elles se trouvent dans la province de Zhejiang et non pas dans la municipalité de Shanghaï. Elles sont maintenant rattachées au continent. Par un pont cyclopéen de 32 km, le pont de Donghai [7]. On peut visionner une petite vidéo : http://voyagesdanslhistoire.over-blog.com/2015/10/l-extension-du-port-de-shanghai-l-avant-port-de-yangshan.html. Le port de Yangshan peut accueillir des porte-conteneurs d’un tirant d’eau de 15,5m.

    L’ensemble du port de Shanghai est géré par une même société : le Shanghai International Port Group.

B. Les nouvelles routes de la soie : continentale et maritime

    Tout ce qui précède s'inscrit dans la lignée  des articles sur la vie maritime de la planète à la fin du XX° siècle (lien  Révolution nautique du dernier quart du XX° siècle : Introduction : gigantisme maritime, conteneurisation...) Sauf que certains nouveautés annoncent le XXI° siècle... C’est le cas des nouvelles routes de la soie, c’est-à-dire de ces routes à la fois maritimes et continentales qui relient la Chine et Shanghaï à l’Europe, spécifiquement aux ports de la Rangée : Rotterdam et Anvers. Entre la Chine et l'Europe, les potentiels sont tels qu'ils suscitent - malgré l’éloignement des deux pôles - la création de flux énormes et donc la recherche de voies nouvelles. Le réchauffement de la planète permet le passage des porte-conteneurs par l’Océan glacial arctique. La nouvelle route ferroviaire qui remplace la vieille route de la soie part de la gare de Hangzhou qui se trouve à quelques dizaines de kilomètres de la gare centrale de Shangaï (Hangzhou visible sur la carte le site de Shangaï).

        La Chine sur la route des caravanes du XXIe siècle

Routes de la soie du XXI° siècle, Chine - Europe.

4)    les flux d’informations

Téléport = interface entre le monde et les centres d'affaires via le satellite. Un téléport, ou station terrestre de télécommunication par satellite, est une installation d'antennes paraboliques de grande taille, permettant l'émission de signaux de télécommunication vers des satellites de télécommunication en orbite géostationnaire (8).

    L'Université des études internationales de Shanghai, fondée en 1949, est l’une des plus prestigieuses du pays. L'Université Fudan à Shanghai, est une des plus vieilles, plus influentes et plus sélectives (sic) universités de Chine. CIIS ou the China Institute of International Studies a une réputation mondiale.

    L’importance gigantesque des flux de conteneurs exige des liaisons satellites conséquentes.

    En recevant l’Exposition universelle de 2010, Shangaï a commencé à jouer son rôle de ville-mondiale.

    SHANGHAI,  nœud de télécommunications

 

 

addendum :

 zz_9036.jpg

Carte des transports à Shanghai et Ningbo (excellente convergence multimodale) dans Liste des ensembles portuaires chinois, plus grand ensemble portuaire mondial…. :  http://www.oceanattitude.org/index.php?post/2011/11/13/Liste-de-ports-en-Chine-%2C-plus-grand-ensemble-portuaire-mondial-%2C-descriptif-et-photos-/-List-of-ports-in-China%2C-the-world-s-largest-port-complex%2C-description-and-photos

 



[2] On parle très fréquemment du « delta » du Yang Tse, à cause des îles nombreuses nées de l’alluvionnement massif du fleuve chargé d’alluvions. Mais il s’agit d’une embouchure remontée par la marée du Pacifique.

[3] Lire plus sur : http://www.chine-informations.com/actualite/photos-chine-construction-du-deuxieme-pont-trans-oceanique-de-la_45417.html . Consulter également la carte Chine-télécommunications.

[6] Ces navires ne peuvent faire le tour du monde étant plus large que les écluses du canal de Panama. Ce sont des overpanamax. Mais ils sont placés sur les lignes east coast Amérique du nord (Montréal, NewYork-New-Jersey, etc.…) vers l’Extrême-Orient via le canal de Suez qui lui a des écluses plus larges.

[7] Le pont de Donghai en Chine était en 2005 le plus long pont maritime au monde. Il relie sur 32,5 km — dont 26 km en continu au-dessus de la mer — le territoire de la municipalité de Shanghai aux îles Yangshan. Visible sur la première carte de cet article.

(8) http://www.saskiasassen.com/pdfs/publications/the-global-city-brown.pdf https://my.teleport.org/public/cities/wtw3s/Shanghai/

 http://www.europages.fr/SHANGHAI-BAUDCOM-COMMUNICATION-DEVICE-COLTD/00000003998999-269135001.html

 chercher : Mobile Communication Network China,

Puissance chinoise : le Shangaï de Deng

publié le 4 nov. 2015 à 06:34 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 3 sept. 2016 à 02:44 ]

suite de :     Puissance chinoise : le Shangaï de Mao

    Après la mort de Mao, après le procès de la « bande des quatre », les autorités chinoises décident de choisir un nouveau mode de développement. Le nom de Deng Xiaoping (1904-1997) est presque toujours associé à ce changement de cap. Pour parler clair, la Chine décide d’accorder une large place à l’initiative privée et aux capitaux privés y compris étrangers. Shangaï tient alors une place de choix dans cette stratégie.

 

Après 1989, Deng Xiaoping décida de relancer les réformes et, surtout, d'en faire bénéficier Shanghai, demeurée jusque-là en dehors des expériences tentées dans le Sud - zones économiques spéciales créées à la périphérie de Hong Kong -. En 1990, l'ancien maire de Shanghai devenu "n°1", Jiang Zemin, lance le développement du quartier très peu urbanisé de Pudong, "à l'est du fleuve", afin de désengorger Puxi, "à l'ouest du fleuve", le centre historique. En 1992, Deng confirme cette décision et fournit à la ville les moyens financiers et réglementaires de cette transformation (création d'une zone franche, cession des terrains à des sociétés immobilières...). Pudong s'étend sur 520 km2 (soit la surface de Singapour) au nord jusqu'au Yangzi et à l'est jusqu'à la mer de Chine. En moins de dix ans, la municipalité a bel et bien créé une ville nouvelle et les infrastructures adéquates [1]

    Dans un discours prononcé à Shangaï au début de l’année 1991, Deng Xiaoping déclara :

Il était temps que Shanghai se développe. (…). Apparemment, nous avons négligé les atouts de Shanghai, l'esprit d'entreprise et le haut niveau d'instruction de ses habitants. ( ... ) Il aurait fallu démarrer l'exploitation de la région de Pudong il y a plusieurs années, au même moment que la zone économique spéciale de Shenzhen. Si Pudong se développe, les répercussions seront immenses, (...). Pourvu que nous tenions les engagements pris et que nous agissions selon les usages internationaux, lés capitaux afflueront à Shanghai. (...)

La finance revêt aujourd'hui une importance capitale : elle est véritablement le nerf de l'économie moderne. Maîtriser cet art nous ouvrirait toutes les portes. Shanghai était autrefois un grand centre financier où l'on changeait librement les monnaies. Shangaï devra retrouver son statut d'antan. Si la Chine veut se faire une place au soleil dans le monde de la haute finance, elle devra compter d'abord et avant tout sur Shanghai.[2]

    

    C’était ouvrir en grand les portes de l’essor de toute la basse vallée du Yang Tse Kiang. C’était créer l’épicentre du tremblement économique mondial. Voici un article qui présente bien la situation : après des propos sur Shangaï, l’auteur centre son texte sur Pudong :

    Shanghai-Pudong, ville-monde de demain

"Pudong sera "la tête du dragon dont le corps est le Yangzi", explique Yang Jianyi, l'un des agents de promotion de la ville. Autre atout enfin, son histoire. Elle a longtemps été la "porte de la Chine" sur le monde - son architecture en témoigne. Au début du siècle notamment, à l'époque du "premier" capitalisme sauvage, elle fut une place importante. Elle n'en a pas gardé que ses marchés animés. Elle a aussi conservé une grande tradition industrielle et financière. Quarante-cinq ans de communisme n'ont pas totalement étouffé, chez les Shanghaiens, les "esprits animaux", ces esprits qui poussent à l'initiative. Un nouveau capitalisme sauvage s'y développe aujourd'hui. "Le Far West, aujourd'hui, c'est ici", expliquent, unanimes, tous les Occidentaux - et ils sont nombreux - installés là. "Il y a dans cette ville une extraordinaire ouverture d'esprit une volonté d'entreprendre que l'on ne rencontre nulle part ailleurs dans le pays", raconte Jan Borgonjon, l'un des responsables de la première business school privée chinoise. Cette école, la China Europe International Business School (Ceibs) avait été créée à Pékin il y a une dizaine d'années à l'initiative de la Communauté européenne pour former des dirigeants d'entreprise. Signe de ce "magnétisme shanghaïen", elle vient d'être transférée dans ce qui est de plus en plus la vraie capitale économique du pays. La ville a offert, gracieusement, à la Ceibs un terrain à Pudong. Elle y construira, sur les plans de l'architecte d'origine shanghaïenne, Peï, son propre bâtiment. Cette détermination de la municipalité -bridée pendant longtemps par le pouvoir centrai - est une autre force de la ville.

Cité traditionnellement ouverte, Shanghai l'est aussi aux capitaux étrangers. Vitrine des réformes de M. Deng, la ville a profité, plus que d'autres, plus notamment que ces fameuses "zones économiques spéciales" créées dans les années 80, d'une arrivée massive des multinationales du monde entier - et de leurs capitaux. Attirés par des avantages fiscaux importants, mais aussi par les marchés et la main-d’œuvre, tous les grands sont là : les NEC -Japon, informatique-, Siemens, Volkswagen, ATT, Alcatel, Nestlé, Mitsubishi. Plus de 35 banques étrangères se sont déjà réinstallées dans l'ancienne capitale financière du pays.

Les communistes de la ville se sont entourés d'un comité d'experts, des grands patrons - de vrais capitalistes occidentaux - qui conseillent la municipalité. On y trouve notamment Antoine Riboud, PDG de Danone, et Edouard de Royère, PDG d'Air liquide. D'ores et déjà, Shanghaï est redevenue l'endroit où tous les "nouveaux riches" de la Chine communiste viennent faire leurs emplettes. Les grands du luxe - les Lalique, Vuitton et autres Ralph Lauren - ont ouvert des boutiques, convaincus qu'ils sont que Shanghai devrait redevenir, très rapidement, la capitale de la mode. Le Printemps inaugurait, il y a quelques jours, son premier grand magasin en Chine - 10 000 mètres carrés sur cinq étages !

C'est cependant Pudong, la ville nouvelle, qui devrait faire de Shanghai la nouvelle "ville- monde". Projet national lancé par Pékin au début des années 90, l'opération revêt des aspects pharaoniques. L'horizon ici, c'est... 2030. Tout est y prévu : un nouvel aéroport, un nouveau port en eaux profondes (Waigaoqiao cf. le schéma d’aménagement), une méga-zone industrielle, des espaces commerciaux, des campus universitaires, une zone franche, des terrains pour les industriels du high-tech, des systèmes de télécommunication dernier cri (fournis par l'américain ATT) et des forêts entières de tours de bureaux.

Un exemple : Lujiazui, la cité financière qui sort de terre juste en face du "Bund". La Banque de Chine y a déjà pris possession de ses nouveaux locaux. Le bâtiment qui abritera la Bourse de Shanghaï - un marché où sont déjà cotées plus de 200 sociétés - est en voie d'achèvement: 6.000 personnes y travailleront. Dans l'ensemble, ce sont plusieurs centaines de tours qui sont en construction.

Deux menaces pèsent néanmoins sur Shanghaï "ville-monde". Il y a d'abord la concurrence de Hongkong. (Bien située), elle bénéficie d'infrastructures modernes et puissantes et dispose d'un arrière-pays riche et dynamique, avec Canton et la province de Guangdong. (…). L'autre menace est de nature directement politique. L'avenir de Shanghaï se joue en effet aussi à Pékin. Le parti communiste a pendant longtemps cherché à freiner le développement économique du Sud. (…). (Mais) "rien ne nous arrêtera", explique le patron de Pudong. La puissance économique, financière et culturelle de Shanghaï pourrait pourtant finir par inquiéter Pékin. La rivalité entre la "ville- monde" et la capitale politique de son pays est en fait, Braudel l'a montré, une permanence dans l'histoire du capitalisme. Que Pékin se présente comme un pouvoir communiste n'y change rien. C'est là encore un atout pour Shanghai". Fin du texte d’Erik Izraelewicz [3]

Le passage du fleuve.

    Shangaï est d’abord, historiquement, la ville de Puxi, c.-à-d. de la rive gauche/occidentale du fleuve Huang Pu (Puxi vs Pudong). Avec les concessions accordées aux anglo-saxons et aux Français, la ville de l’hippodrome Puissance chinoise : le Shangaï de l'hippodrome... (1845-1937) s’est développée vers l’ouest. L’hypercentre de la ville était la confluence entre le Huang Pu et la rivière Suzhou. Là s’est développé le BUND Puissance chinoise : le Shangaï de Mao. La traversée du fleuve Huang Pu s’effectuait par bac. Mentalement, il y avait une frontière entre les deux rives du fleuve. Le succès de Pudong n’était possible qu’avec l’amélioration massive du franchissement du fleuve.

    Le document ci-dessus (source : atlas de Shangaï) montre les différents bacs, et surtout les deux ponts dont celui de Nanpu - qui fut rapidement encombré - et les trois tunnels sous-fluviaux dont un passe sous le Bund et permet d’accéder au quartier de Luojiazhui à Pudong.

L’évolution du peuplement de l’agglomération.

    

    Ce magnifique document (source : atlas de Shangaï) montre l’évolution de l’habitat, dès lors que le fleuve n’est plus une barrière, la ville peut s’étaler de façon concentrique. Mais une évolution séculaire est difficile à rattraper en quelques décennies et l’étalement vers l’ouest reste dominant.

    Le projet devient réalité

    Le document ci-dessous montre le projet d’aménagement de Pudong. Tout à été prévu. J’insisterais sur la création d’un second aéroport international, en bordure du Fleuve bleu, immense, loin des tours aux dizaines d’étages, et l’aménagement d’un grand port sur les rives du Yang Tse -dont la profondeur est plus grande que celle du Huang Pu : le port de Waigaoqiao. Celui est bien desservi par la voie ferrée (réception des conteneurs de l’arrière-pays du grand fleuve et évacuation des conteneurs importés -souvent vides-).

  

 

    Dès la fin du XX° siècle, des entreprises françaises sont installées à Pudong : près de 30 entités françaises sont implantées dans la zone de Pudong : IBPS, Banque Indosuez, Carrefour et Alcatel en ont fait le siège de leur holding, Alcatel faisant également de Pudong son centre Asie-Pacifique, NATEXIS, Allevard, Cegelec, Citel, Accor, Schneider, Rhône-Poulenc, Parfums Christian Dior, Devanley, Bacou, Cegos, Dardel, Bolloré Technologies, Natexis, Société Générale, Axa qui inauguré sa joint-venture Axa-Minmetals en août 99.

    Face au Bund qui demeure le cœur sentimental de Shangaï, se dresse sur la rive opposée du fleuve un nouveau Central Business district (CBD) à la sky line bien connue aujourd’hui : Lujiazui,

 

Un nouveau CBD face au Bund : Lujiazui (photo prise en fin de journée, vers l'est)

autre panorama (le Bund vu de Pudong) :
https://commons.wikimedia.org/wiki/%E4%B8%8A%E6%B5%B7#/media/File:Shanghai_the_bund_from_Jin_Mao.JPG

à suivre (suite et fin) : Puisance chinoise : le Shangaï ...du monde

[1] Article paru sur le site du consulat de France à Shanghai, www.consulfrance-shangai.org 19-XI-2007, cité dans le manuel NATHAN, 2012.

[2] Discours de Deng Xiaoping prononcé lors d'une tournée d'inspection à Shanghai, 28 janvier-18 février 1991, cité dans Deng Xiaoping, Textes choisis, Éditions en langues étrangères, Pékin, 1993. Cité dans NATHAN, terminales L&ES, 2012.

[3] Le Monde, numéro du 4 août 1995. Vingt ans après (1995-2015) on constate que ces deux "menaces" relevaient davantage des fantasmes du Monde que de la réalité.

Puissance chinoise : le Shangaï de Mao

publié le 3 nov. 2015 à 08:56 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 8 août 2016 à 14:47 ]


suite de : Puissance chinoise : le Shangaï de l'hippodrome... (1845-1937)

    Pour Shangaï, les années de guerre - 1937/1949 - n’ont pas été des années de croissance, le commerce prospère bien davantage en période de calme et de sérénité. Avec la victoire des maoïstes, les changements ne vont pas bousculer cette situation. Si ces derniers avaient été des protestants luthériens, ils eussent gratifié Shangaï des doux sobriquets de "Ninive !», "Babylone !", "grande prostituée" etc… Lorsqu’il arrive à Shangaï, pour la première fois après sa victoire définitive, Mao, le 13 janvier 1951, n’annonce rien de bon pour la prospérité matérielle de la ville. Le rôle commercial est quasi abandonné et le commerce trans-pacifique, avec les Etats-Unis notamment va s’effondrer (lire les chiffres du commerce extérieur chinois dans Lien La Chine s’est éveillée… à l’Est.   . Le rôle industriel de Shangaï est maintenu mais sa fonction est de fournir les régions occidentales du pays. Je l’ai écrit ailleurs, la politique maoïste d’aménagement du territoire tourne le dos au Pacifique.

"Nombreux sont alors ceux qui prédisent que les communistes détruiront Shanghai ou que Shanghai détruira 1e communisme. La révolution chinoise a, en effet, mûri dans les campagnes. Ses cadres et ses paysans soldats éprouvent pour la société urbaine une profonde méfiance qui à l'égard des Shanghaiens est une franche hostilité. La métropole incarne tout ce que le dogme communiste condamne : le triomphe du capitalisme, l'arrogance de l'impérialisme, les dérives d'une culture cosmopolite. "Shanghai est une ville parasite. C'est une ville criminelle, une ville de réfugiés. C'est le paradis des aventuriers". Rao Rushi, secrétaire du comité municipal du parti, propose même de transférer immédiatement vers l'intérieur la moitié de la population de la ville qui compte alors 5 millions d'habitants, pour la ramener au rang de centre régional" [1].

LE "BUND" EN 1937 (source : Nathan, 2012 TL & ES)

    LE "BUND" en 1956 (source : Hachette 1957 Term. Cours DEMANGEON)

    A Shanghai: le paysage ne change guère

    

A Pékin, s’il n’y a pas pas de véritable re-développement de la ville, au contraire, du moins y constate-t-on des recherches, des expériences, des réalisations. Ce fut loin d'être le cas à Shanghai durant la même période.

    "Transformer la ville de consommation en ville de production" constitua un slogan moins révolutionnaire qu'en apparence à Shanghai. Celle-ci concentrait en effet à la fin des années trente 60% de la population ouvrière chinoise. Une fois "nettoyée socialement" dans les deux ou trois premières années qui suivirent l'entrée des troupes de Mao dans la ville, la grande métropole (3 millions d'habitants en 1949) des bords du Huang Pu fit l'objet de deux politiques:

    - développer les industries de quartier;

    - 'desserrer l'agglomération centrale vers des villes satellites en périphérie.

    Le développement de l'industrie de quartier a pris une extension d'autant plus forte à Shanghai que l'activité manufacturière y était traditionnellement importante, notamment dans le textile, et que le tissu urbain des lilongs s'y prêtait. On a ainsi assisté dans les années cinquante à un boom des micro-entreprises de quartier, employant une quinzaine de salariés en moyenne, ainsi qu'à une récupération forcenée de tous les édifices devenus vacants dans les concessions - et ils étaient nombreux. Pékin n'avait guère que ses temples à fournir. Shanghai était au contraire riche de multiples églises, d'édifices publics ou de services, qui constituaient autant d'espaces d'accueil pour l'industrie dans la ville.

    Le second objectif est parfaitement contemporain, dans l'esprit comme dans la lettre, du schéma directeur de Pékin de 1957. (…) on préféra, à Shanghai, la solution du transfert : sept villes satellites, situées à des distances variant entre trente et cinquante kilomètres de la ville, y recevaient pour fonction d'accueillir une partie de ses habitants pour leur fournir sur place habitat, emploi (notamment industriel), services et équipements. Chacune avait une fonction spécialisée (…). Ces villes satellites ont connu un réel développement, quoique en dents de scie. Mais leur échec est resté patent par rapport à leur objectif initial : elles ont accueilli beaucoup moins de populations que prévu (entre quarante et cent mille habitants chacune, contre deux cent mille projetés en moyenne), et une large majorité en fut constituée par des paysans issus du bassin d'emploi rural environnant, quand ce n'était pas des provinces voisines du Jiangsu ou du Zhejiang. Leur conception assez "mono-industrielle" les rapproche de certaines villes satellites soviétiques, mais la volonté d'en faire des villes autosuffisantes a freiné le développement des transports vers l'agglomération de Shanghai. Elles ont donc eu peu d'effet sur le desserrement de l'agglomération centrale. Ce qui est une différence notable avec le schéma de Leningrad, par exemple, et, sans doute, l'explication de leur développement encore limité aujourd'hui (écrit en 1988, JPR).

    Le point le plus frappant est que la ville même de Shanghai n'ait pratiquement pas bougé durant ces trente années. Celui qui, ayant quitté la concession en 1937, y serait revenu en 1975, n'aurait à peu près trouvé de changement que dans l'affectation des anciens bâtiments coloniaux, anciennes banques abritant désormais des administrations, ou églises désaffectées reconverties en usines de matériel radio. La ville perdurait dans ses infrastructures d'avant-guerre, déjà insuffisantes par rapport à ses besoins croissants, et souvent non connectables pour cause de différence de gabarit.

    En fait, seules semblent avoir été effectuées vers 1960-1965 quelques opérations de rénovation à l'emplacement de bidonvilles en périphérie, comme en témoigne l'opération de Fanguanong (5 ha à la sortie nord-ouest de la ville). Mais le cœur même de Shanghai n'évolue guère. Les rues ont été rebaptisées ; l'hippodrome a été coupé en deux, devenant au nord un jardin public et au sud une gigantesque place du Peuple, servant tour à tour de gare routière et de lieu de parade de manifestations de masse.

     Un promeneur suisse raconte son voyage effectué en 1956. Il n’est pas tendre avec le régime communiste, il a même la dent dure. Pour présenter Shangaï, il utilise les mots suivant : "quais du port déserts et fantomatiques, rares camions, avant 40 à 50 bateaux par jour, aujourd’hui 2 ; nul échafaudage, nulle part on ne respire l’odeur du ciment frais (sic) ; atmosphère de déclin et de ruine ; installations qui se dégradent et qui rouillent ; Shangaï agonise ;la ville est condamnée ; on envisage de réduire l’effectif de la population ; plus qu’aucune autre ville chinoise, Shangaï fait l’effet d’être conquise, terrorisée, vassalisée ; ce qui subsiste du Shangaï d’antan est en passe de disparaître, broyé sous les meules de la révolution ". Y-a-t-il motifs d’espoir ? "Si Shangaï était la citadelle du capitalisme étranger, elle fut également celle du capitalisme chinois" peut être est-ce pour cela que "Shangaï, avant-poste de l’Occident, a produit un type d’homme plus souple, plus déluré, plus calculateur que le Pékinois, raisonneur et frondeur " aussi. Tout cela en 2 pages d’un livre de 160 [2].

    Sans aucun doute exagéré, ce tableau permet toutefois de mesurer l’ampleur du changement avec la situation actuelle.

Aujourd'hui, le Bund a été "nettoyé" de ces édicules maoïstes  (photo de Peter SCHMID).

   Shanghai's iconic Peace Hotel, one of the most famous landmarks on the Bund, was the brainchild and plaything of Victor Sassoon, British-Iraqi trader of guns and opium. This is the design for what was originally called Sassoon House, an office and shopping complex with luxury residential apartments above. The upper floors were later redesigned as a luxury hotel which opened under the name Cathay Hotel in 1929. Critics at the time said Shanghai already had too many hotel rooms. But the Cathay went on to become one of the most famous hotels in the world. Photo courtesy of Peter Hibbard.

    Aujourd'hui, débarrassé de ses oripeaux Mao, l'immeuble est relooké pour plaire aux nombreux touristes : Hôtel de la Paix, propriété d'une société canadienne.

Bibliographie (toujours sommaire) :

Peter SCHMID, Voyage en Chine, collection Horizons de France, Paris, 1957.

Gilles ANTIER Urbaniste, Institut d'aménagement et d'urbanisme de la région Ile-de-France. HÉRODOTE, numéro du 2ème trimestre 1988.

Manuel terminal des éditions NATHAN, 2012, pp. 232-233, pp. 244-245,


[1] Marie-Claire Bergère, historienne, Histoire de Shanghai, Librairie Arthème-Fayard, 2002.

[2] Peter SCHMID, Voyage en Chine, collection Horizons de France (sic), Paris, 1957.


Puissance chinoise : le Shangaï de l'hippodrome... (1845-1937)

publié le 2 nov. 2015 à 11:34 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 3 déc. 2015 à 04:40 ]

    Une série de quatre articles pour montrer comment la Chine est passée au premier rang des nations du monde à travers l’exemple d'un cas singulier : la ville et le port de Shangaï.

    Je publie ce texte d’un auteur dont j’ai déjà exploité les travaux, G. Antier, urbaniste, qui paraphe une heureuse comparaison entre Pékin et Shangaï. Son texte est daté : 1988, mais il arrive au moment de la grande métamorphose provoquée par Deng Xiaoping. C’est à la fois, un retour vers le passé puisque cela nous fait évoquer la Guerre de l’opium, les traités inégaux, l’impudence des impérialistes dans leurs concessions mais aussi la période maoïste pour finir avec la période actuelle où Shangaï est devenu l’endroit où il faut être si l’on veut être/paraître branché.

    J.-P. R.

 

 

 Shangaï n'est pas construit sur le Yang Tse Xiang (Chang Jiang) mais sur un fleuve qui se jette dans l'embouchure du grand fleuve bleu : le Huang Pu (autrefois Whampoo rivière) lequel reçoit un affluent de rive gauche. (source : JPR)

 

Le Shangaï de l’hippodrome

 

D’après le texte de Gilles ANTIER [1]*

 

    Pékin et Shanghai: la tête politique et le bras industriel de la Chine. Deux agglomérations qui aujourd'hui abritent chacune six à sept millions d'habitants.

    Entre la capitale du Nord (« Beijing ») et la ville avant la mer (« Shanghai »), les oppositions ont été et demeurent multiples. L'une est devenue la capitale depuis le Xe siècle, date à laquelle elle apparaît comme ville fortifiée au cœur de la plaine alluviale menant au golfe de la mer Jaune. L'autre est encore au début du XIXème siècle une bourgade enserrée dans ses remparts, port fluvial installé sur les bords du Huang Pu, à une quinzaine de kilomètres au sud du débouché du Chang Jiang [2] dans la mer de Chine.

    Pékin est marquée en son centre par l'ensemble de la Cité interdite et par l'axe monumental nord-sud autour duquel s'organise un rigoureux quadrillage de rues et de venelles. Shanghai, elle, s'est développée d'est en ouest, par grandes bandes de territoire - les concessions - s'appuyant sur les bords du fleuve. Et lorsqu’ intervient la Révolution de 1949, la ville-capitale tient encore à l'aise dans ses murailles, comme à la fin du XVIIIème siècle. La "ville chinoise" de Shanghai, premier état de la ville, n'est au contraire plus qu'une médina noyée dans les métastases des extensions coloniales.

    En leur cœur, les deux villes abritent alors l'une un palais déserté, et l'autre un hippodrome désormais fermé. Les trente premières années du nouveau régime vont accentuer l'écart, en privilégiant le développement nouveau de Pékin et en le marquant par des réalisations monumentales. Shanghai est au contraire mise sous le boisseau. Symbole de la corruption et du passé colonial honni venu des "traités inégaux", elle devient alors strictement condamnée à produire. Alors que les remous du modernisme ébranlent la capitale, Shanghai garde grosso modo un cadre immuable : trente années rouges (1949-1979, JPR) à l'ombre des façades rétro des banques du Bund et des lilong ouvriers décalqués des quartiers populaires de Manchester ou de Liverpool.

    Au terme des trois années agitées qui suivent "l'année terrible" de 1976 - morts de Zhou Enlai et de Mao, séisme de Tangshan [3], arrestation de la Bande des Quatre -, la Chine s'engage dans le processus des quatre modernisations. Le progrès économique et technique est en mesure de tailler en pleine étoffe dans le tissu de Pékin et de Shanghai, qui se retrouvent confrontées aux mêmes problèmes de logement[4], de transports, d'activités industrielles et de manque de services urbains. Chacune dispose d'atouts et de handicaps pour les résoudre, mais les jeux sont loin d'être faits.

Étrange paradoxe : au terme d'une histoire qui n'a fait qu'accentuer la différence des deux villes, c'est l'époque de "l'ouverture" et de la modernisation qui sanctionne la similitude de leurs situations, et ravive leur concurrence.

Cette évolution peut ainsi être résumée en trois phases

- le palais et l'hippodrome : l'empereur au fond de la Cité interdite à Pékin, et les courses à Shanghai entre les concessions et la médina ;

- les remous dans la capitale, où l'on perce et construit tandis que Shanghai ne fait que perdurer ;

- enfin, les villes saisies par le progrès, qui se retrouvent confrontées aux mêmes difficultés dans leur redéveloppement urbain. Pour paraphraser le proverbe chinois, le bonze est parti, mais le temple est resté. L'empereur a quitté la Cité, et les Occidentaux ont fui Shanghai : mais les questions posées par ces deux villes, qu'ils avaient chacun contribué à façonner, demeurent.

Le Palais de Pékin et l’hippodrome de Shangaï…   

    L’auteur met l’accent sur la différentiation majeure entre les deux villes -ce qui aura des conséquences urbanistiques importantes - : Pékin est la ville du pouvoir politique avec le palais impérial, la Cité interdite, etc… alors que Shangaï, à partir des guerres de l’opium, devient la ville des concessions étrangères où les Européens se construisent des bâtiments et lieux de loisir comme un hippodrome, parfaitement incongru dans cette Chine pauvre du sud où tout est réservé à l’indispensable : la rizière. JPR

 Reprise du texte de G. Antier.

    A chaque ville son monument-symbole d'une époque. Pékin tisse sa trame à partir du siège du pouvoir impérial, et Shanghai, au XIXème siècle, se dote d'un hippodrome (englobant un terrain de cricket et un club sportif), qui devient le pont nodal de deux "concessions" étrangères. Mais le tissu urbain entourant ces deux monuments est bien différent. (lien Le PÉKIN des empereurs.)

    La façade et les ruelles de Shanghai

  

     Tout oppose Shanghai à cette longue croissance d'une ville capitale murée dans ses rituels cosmogoniques. Jusqu'au xix° siècle, la ville, enserrée dans ses remparts depuis 1553, adopte une forme oblongue. Installée au bord du Huang Pu, elle abritait, comme le montre encore un plan dans la Nouvelle Géographie universelle de Reclus (1882), tout un ensemble de temples et d'instruments du pouvoir, comme la Maison des Magistrats et l'Université. En beaucoup moins monumental que Pékin : elle est avant tout une ville commerçante, à l'aise dans ses murailles, ouverte sur le cours d'eau voisin (comme Tianjin) d'où arrivent les produits nécessaires à la vie de la cité.

    Les traités coloniaux de 1844 vont totalement changer la physionomie de Shanghai. Dans les concessions que s'arrogent des puissances étrangères, va se créer un espace entièrement nouveau. Maisons de marchands, entrepôts et bâtiments édilitaires vont d'abord s'implanter au confluent du Huang Pu et de la petite rivière Suzhou, comme le montre un plan, déformé, mais historiquement intéressant, publié dès 1853 dans All about Shanghai - a Standard Guide Book. C'est à partir de 1900 que Shanghai va connaître un essor sans précédent vers l'ouest. Parallèlement, et de façon systématique, la "native city" est laissée désormais en blanc sur les cartes de la ville. Seules comptent les grandes avenues est-ouest formant les axes des nouveaux territoires étrangers : rues de Pékin et de Nankin dans la concession internationale, avenues Joffre et Foch dans la concession française.

    On peut lire "concession internationale ou Foreign Settlement", l'hippodrome se situe à l'emplacement du ou, forme grossièrement circulaire. La concession internationale est appelée ainsi depuis la fusion des concessions anglaise et américaine. 

  

 Mais ces territoires se regardent en chiens de faïence : ils ont chacun leurs administrations et leurs polices spécifiques, ainsi que leurs propres réseaux d'égouts, d'électricité et de gaz. Leur dénominateur commun est plutôt dans l'habitat. Celui de la grande bourgeoisie, villas à bow-windows ou à larges vérandas ouvrant sur de beaux jardins. Mais aussi - surtout - dans la floraison d'un habitat populaire proprement shanghaien, le lilong. Terme intraduisible autrement que par des périphrases insuffisantes : c'est "la longue ruelle", au mieux. Un lilong se définit par deux caractéristiques : c'est tout d'abord un habitat répétitif, sur deux ou trois étages, où des appartements étroits d'une ou deux pièces s'entassent autour d'une cour étriquée où se trouve le point d'eau. Mais c'est aussi un système de ruelles et de venelles qui mènent par étapes successives de la grand-rue à l'impasse sur laquelle ouvre l'immeuble. Cette impasse à elle seule forme une différence essentielle avec le hutong pékinois ; mais le contraste est aussi saisissant entre la quiétude des hutong, auxquels les habitations tournent le dos, et l'animation des lilong sur lesquels donnent tous les logements. Un passage en partie couvert mène de la rue à des ruelles de deux mètres de large, sur lesquelles ouvrent perpendiculairement des boyaux encore plus étroits où s'alignent les portes des cours (cf. schémas).

    La façade de Shanghai est sans nul doute le Bund, ce quai du Huang Pu où s'alignent les grandes banques, le Shanghai

Club, les Messageries maritimes et le Cathay Hotel. Le lilong est l'envers de ce décor, mais (il est aussi) la réalité de la vie pour les trois quarts de la population. Seuls émergent dans le centre-ville les hautes silhouettes en briques des grands hôtels : le Park, alors plus haut building de l'Asie, face à l'hippodrome, et le Jinjiang, en limite des deux concessions. Tout autour s'étend une mer de lilong aux formes les plus variées, du plus modeste, très dense, aux ruelles étroites, avec des commerces en rez-de-chaussée, aux véritables pavillons à jardins des années vingt-cinq.

    Ce n'est pas le lieu d'évoquer ici les mille et un trafics qui l'ont nourri jusqu'en 1937 (arrivée des Japonais, JPR), mais qui l'opposent tant à Pékin pour les observateurs de l'époque. On ne peut que reprendre les notes pleines d'humour d'Albert Londres[5] qui, estimant qu'"à Shanghai, point n'est besoin de savoir lire, il suffit de savoir compter", ajoutait avec une pointe de cynisme : "Si Lénine a vu Shanghai, il est excusable".

    Cette métropole dont le fantasme subsiste encore de nos jours [6] bascule fin 1937, lorsque, au terme d'un siège de quatre mois, les Japonais occupent la cité chinoise et les districts situés au nord de la Suzhou, plaçant ipso facto les concessions sous haute surveillance. Fin 1941, avec Pearl Harbour, les troupes japonaises les envahissent. Les étrangers demeurés sur place sont envoyés dans les camps[7]. Un an après, les puissances étrangères renonçaient aux droits établis par les traités avec la Chine.

    (…). Quand Mao proclame la République populaire de Chine depuis la porte Tian An Men le 1er octobre 1949, c'est aussi une date-clé pour Pékin et Shanghai. La première redevient la capitale : à ce titre, elle va être placée au premier rang du développement socialiste, et devenir l'une des vitrines de ses capacités de réalisation. A Shanghai, au contraire, il va d'abord s'agir d'assainir la ville - au sens large du terme -, en la restructurant économiquement et socialement.

 

    Dans le méandre, rive gauche/concave à l'aval de la ville chinoise, on voit la position de différents consulats (japonais, E.U., anglais, français) : c'est le BUND, célèbre pour son animation cosmopolite.

à suivre : Le Shangaï de Mao

[1] * Urbaniste, Institut d'aménagement et d'urbanisme de la région Ile-de-France. Texte dans HERODOTE, numéro du 2ème trimestre 1988. JPR.

[2] Encore parfois dénommé le "Yang Tsé" dans certaines publications. (Et dans les textes de votre serviteur qui l’assume totalement. JPR)

[3] Le séisme dont Tangshan, à 130 km au nord-est de Pékin, fut l'épicentre aurait fait environ trois cent mille morts.

[4] Avec une densité moyenne de 350 habitants à l'hectare (soit à peu près le double de la densité parisienne) mais où chaque habitant ne dispose souvent que de 6 m2 environ.

[5] La Chine en folie, Paris, Albin Michel, 1925, P. 192.

[6] Bien analysé dans le n° hors série d'autrement, Shanghai, Paris, sept. 1987, 221 p.

[7] Voir l'hallucinante biographie d'un jeune Anglais, perdu dans Shanghai déserté, puis interné dans un camp japonais jusqu'en 1945 J.G. BALLARD, Empire du soleil, Paris, Denoél, 1984.

Indonésie 1965 : "l'un des pires meurtres de masse du XX° siècle"

publié le 25 oct. 2015 à 07:38 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 2 sept. 2016 à 06:34 ]

    Je publie un second article de la journaliste, spécialiste de l’extrême-orient, Dominique BARI qui donne un point de vue complet sur la question du massacre de masse commis en 1965 par l'Occident et ses sbires indonésiens contre le PKI, l'un des plus importants partis communistes du monde, parti qu'ils réussirent à faire disparaître. Cette autre tache indélébile est, bien sûr, ignorée dans la presse du "monde libre". Je vous invite également à lire,  1965 : Génocide du PC indonésien... que je viens de fusionner avec l’article présent.
    J.-P. R.

Condamnés à mort, livrés à la chasse aux rouges, et autres "athées", entre 600.000 et 2 millions d'indonésiens vont être massacrés, sans compter tortures, esclavage, viols... C'est un prétendu coup d’État qui va permettre à l'armée et aux grands propriétaires fonciers, avec le soutien de la CIA, d'éliminer un mouvement communiste dont l'influence ne cesse de croître. L'Indonésie peut alors faire son retour au "monde libre". Ce qui est l'un des pires bains de sang du XX° siècle reste pourtant méconnu.

 

Le 30 septembre 1965, débutait en Indonésie "l'un des pires meurtres de masse du XX siècle"[1], aux propres dires de la CIA, instigatrice du massacre. Dix ans plus tôt, en avril 1955, l'archipel, ancienne colonie néerlandaise, s'était affirmé à l'échelle internationale : le président indonésien, Sukarno était l'un des initiateurs de la conférence afro-asiatique de Bandung, vécue comme le symbole de l'émergence politique du tiers-monde et l'affirmation d'une troisième voie possible dans le contexte de la guerre froide.

  

 Dans ces années-là, le régime indépendantiste de Sukarno, soutenu par le Parti communiste indonésien (PKI), constitue, selon Washington, un foyer "d'infection" susceptible de "s’étendre à l'Ouest", d'autant plus inquiétant que le PKI se renforce d'une élection à l'autre. Il compte à l'époque 3,5 millions de membres (sur une population d'une centaine de millions d'habitants) et d'importantes organisations de masse, parmi les paysans, les femmes et les jeunes, capables de rassembler quelque 15 millions de personnes.(Ci-contre : les fêtes du 45° anniversaire du PKI quelques mois avant le grand massacre)

Pour évaluer les "inquiétudes" américaines, citons Richard Nixon, qui écrivait en 1967: "Avec ses 100 millions d'habitants et son arc insulaire de 4500 km renfermant le plus riche trésor de ressources naturelles de la région, l'Indonésie constitue le gros lot de l'Asie du Sud-Est".[2] Le silence qui s'est abattu pendant plusieurs décennies sur les événements du 30 septembre 1965, a contribué à épaissir le mystère de l'origine du déclenchement des massacres : cette nuit-là, l'enlèvement et l'assassinat de sept généraux de l'armée de terre, dont on ne connaît toujours pas les véritables commanditaires, ont permis au général Suharto alors commandant du KOSTRAD (la réserve stratégique de l'armée de terre) d'en faire porter la responsabilité au PKI. Débute alors une campagne de propagande minutieusement préparée, accusant les communistes d'être les auteurs du rapt et d'avoir projeté un coup d’État. S'enchaîne une méthodique et sanglante chasse aux "athées". Le PKI et toutes les organisations qui en étaient proches - syndicats, fédération des enseignants, organisations de jeunesse, etc… - furent anéantis en quelques semaines. En mars 1966, Sukarno fut écarté officiellement du pouvoir par Suharto, Dans un rapport datant de 1983, la CIA a estimé qu'il y eut 250.000 morts. Un bilan largement sous-évalué. Des généraux indonésiens comme Sudomo et Sarwo Edhie, proches de Suharto, ont avancé des chiffres allant de 500.000 à 2 millions de tués. Esclavage, disparitions, déportations dans des camps de concentration, torture, viols, prostitution forcée sont les autres volets de cette répression qui s'étend à tout l'archipel durant des années. L'historien Gabriel Kolko s'en émeut en ces termes: "La "solution finale" du problème communiste en Indonésie fut incontestablement l'une des actions les plus barbares d'un siècle qui n'en aura pas manqué; il s'agit à coup sûr d'un crime de guerre de même type que ceux perpétrés par les nazis. ".[3]

L'Indonésie vécut une sorte de génocide dans la quasi- indifférence mondiale, tandis que le crime ravit le monde occidental, à en croire sa presse dite "libre" d'octobre 1965. Pour l'hebdomadaire américain "Time", il s'agit de "The West's best new for years in Asia", -La meilleure nouvelle pour le camp occidental depuis des années-. L'"US News & World Report" n’est pas en reste avec ce titre : "Indonésie : de l’espoir là où il n'y en avait plus". Le rôle politique des États-Unis, sans être mis en doute, est longtemps resté sans confirmation. II faudra attendre la fin des années 1980 pour que certains acteurs admettent officiellement l'implication directe de Washington. Une journaliste américaine, Kathy Kadane, réussit à obtenir à cette époque des révélations reprises par la presse américaine [4]. Celles de Robert Martens, diplomate en poste à Jakarta, sont éloquentes. Il confirme que, depuis 1963, une liste avait été établie de 5.000 responsables communistes, locaux, et d'organisations diverses (jeunes, femmes, syndicalistes), lesquels furent nommément désignés comme cibles aux militaires. En retour, l'ambassade recevait des putschistes la liste des personnes assassinées, permettant "un pointage systématique par la direction de la CIA à Washington des exécutions qui avaient été menées à bien". "Vers la fin de janvier 1966, les noms rayés sur les listes étaient si nombreux que les analystes de la CIA ont conclu à la destruction de la direction du PKI" a expliqué Joseph Lazarsky, ancien chef adjoint de la CIA en Indonésie. L'enquête de Kathy Kadane précise enfin qu'il n'a jamais pu être prouvé que les communistes indonésiens ont été impliqués dans l'assassinat des généraux, le 30 septembre.

SUHARTO et ses (pol) potes au pouvoir de 1968 à 1998, à l'évidence bien plus fréquentables que Fidel Castro aux yeux des Américains. A gauche, destruction de la maison du PKI à Djakarta. (JPR)

Plus d'un million de personnes furent incarcérées ou déportées dans l'île de Buru (Moluques). Emprisonnées sans jugement durant dix à quinze ans. Estampillées ensuite "ex-prisonniers politiques" (les "tapols"), elles restèrent complètement marginalisées au sein de la société indonésienne. Ce sont des millions d'Indonésiens qui furent concernés par cette exclusion durant trois décennies, en vertu du décret de 1966 pris par l'Assemblée constituante interdisant le "communisme". Tous les condamnés politiques pour "faits de communisme", leur famille et leurs descendants ont été frappés d'indignité nationale et interdits de recrutement dans la fonction publique et dans de nombreuses activités relevant du secteur privé. Ces victimes ont représenté une catégorie de "sous-Indonésiens", exclus de la citoyenneté, juste autorisés à survivre comme ils le pouvaient dans le cadre d'une étroite et permanente surveillance. Tout au long des 33 années de dictature, la répression n'a jamais faibli. Entre 1985 et 1990, Suharto a fait exécuter dans la clandestinité 22 dirigeants communistes, syndicalistes et militaires progressistes qui croupissaient en prison depuis 25 ans. Condamnés à mort après la prise du pouvoir du dictateur, aucune grâce ne fut accordée.

Aujourd'hui : RECHERCHE DE LA VÉRITÉ ET DE LA JUSTICE



En octobre 1986, alors que nous apprenions de nouvelles exécutions de dirigeants communistes emprisonnées depuis 20 ans, "l'Humanité-Dimanche" décida d'exprimer sa solidarité avec leurs familles en allant recueillir sur place leurs témoignages. Je fus cette envoyée spéciale à Jakarta, où je rencontrai dans la clandestinité les veuves, les enfants des victimes. En dépit de l'ordre qui leur avait été donné de se taire sur les assassinats de leurs proches censés n'avoir jamais eu lieu, ces familles ont eu le courage de me recevoir et de parler. Nous apprîmes alors que, quelques jours avant l'assassinat programmé de nos camarades, la dictature se livra à une morbide comédie, envoyant ses émissaires dans les cellules des condamnés leur faire miroiter une prochaine libération ! Je rencontrai aussi l'écrivain Pramudya, tout juste élargi du camp concentrationnaire de Buru, plusieurs fois nobélisable et interdit de publication en Indonésie. Deux autres rescapés des massacres et des geôles, Arief et Ali, évoquèrent le bain de sang de 1965, décrivant l'atrocité des scènes dont ils furent témoins. "Dans les prisons, nous étions réduits à l'état de squelettes (…) indiscernables les uns des autres". "C'était la revanche du monde "libre" sur la conférence dé Bandung et l'éveil des peuples" [5].

La chute de Suharto, en mai 1998, à la suite d'un mouvement populaire, suscita de nombreux espoirs, vite déçus. En avril 1999, un comité d'anciens tapols (ex- prisonniers politiques) créa un "institut d'études sur les massacres de 1965-1966", dont le but était de rassembler toutes les informations pouvant être collectées à travers le pays et de déterminer au plus juste le nombre des victimes. Des équipes ont repéré des charniers, mais les autorisations pour les examiner n'ont jamais été délivrées. Abdurrahman Wahid (surnommé Gus Dur), le premier président élu de la période post-Suharto, avait fait oeuvre, en 2001, à titre personnel, de repentance. Mais, en tant que président, il se montra incapable de lancer un débat national sur la période écoulée. Sa proposition au Parlement de lever l'interdiction frappant tout ce qui touche de près ou de loin au marxisme et au communisme - tous les livres sur le sujet sont interdits depuis plus de 30 ans - s'est heurtée à une puissante opposition, animée par les militaires.

En juillet 2012, une Commission nationale des droits de l'homme reconnaissait enfin que les victimes de 1965-1966 avaient été ciblées pour leurs liens présumés avec le Parti communiste indonésien et pointait l'État indonésien comme instigateur des crimes. Malgré les données accablantes, le procureur général - appuyé par le ministre de la Coordination des politiques judiciaires et de sécurité - a rejeté le rapport, arguant que les conclusions de la Commission n'étaient pas juridiquement solides. Celle-ci a transmis le dossier à la Commission des droits de l'homme de l'ONU qui, en 2013, a proposé au gouvernement indonésien une médiation. II n'y a pas eu de réponse.

Depuis, le travail de la Commission est bloqué, malgré les promesses électorales de Joko Widodo élu à la présidence en juillet 2014. Le nouveau chef de l'État s'est engouffré dans la même voie que ses prédécesseurs en signant, en juin 2015, un projet de loi de révision du Code pénal. Comme par le passé, l'article 219 stipule l'interdiction de diffuser la pensée communiste, marxiste-léniniste, et sanctionne toute diffusion, par quelque canal de communication que ce soit, verbalement ou par écrit. Toute infraction est passible d'une condamnation allant jusqu'à 7 ans de prison. Les politiques discriminatoires et les violences commises par des groupes anticommunistes contre les victimes, survivants du massacre, et leurs familles, persistent à ce jour.

Une association basée aux Pays-Bas, constituée d'indonésiens, d’Européens, de chercheurs, de militants des droits de l'homme, a décidé d'organiser un "Tribunal international du peuple pour les crimes contre l'humanité de 1965" dans la lignée du "Tribunal Russell" [6]. En France, cette campagne  été menée par le "Réseau Indonésie". Ce tribunal siégera à La Haye, du 10 au 13 novembre 2015. Le jugement sera présenté devant la Commission des droits de l'homme de l'ONU à Genève, programmée en 2016. Cinquante ans après le génocide, verra-t-on enfin Jakarta et ses alliés du monde libéral reconnaître ce crime, et mettre fin à la répression ?

DOMINIQUE BARI

 

POUR ALLER PLUS LOIN

Deux documentaires de Joshua Oppenheimer :

- The Act of Killing, 2012, disponible en DVD (ZED, 2013) ;

- The Look of silence, 2015, actuellement en salles.

- Lire l’interview de j. Oppenheimer dans « l'Humanité Dimanche » n° 480k, 1er octobre 2015.

- LE RÉSEAU INDONÉSIE : Site https://reseauxindonesie.wordpress.com ;

Adresse e-mail: reseau.indonesie2014@gmail.com

- Je signale le numéro, de décembre 2015 du MONDE DIPLOMATIQUE avec un article dont le titre reprend cette sentence :  "l'un des pires meurtres de masse du XX siècle".



[1] «The New-York Times », 22 décembre 1965.

[2] «Asia after Vietnam », de R. Nixon, Foreign Affairs, octobre 1967.

[3] «Confronting the Third World, United States Foreign Policy, 1945-1980", de G. Kolk, Pantheon Book, 1988

[4] L’enquête diffusée par le States News Service de Washington n'a pas eu aux Etats-Unis le retentissement qu’elle méritait, sauf dans le San Francisco examiner qui en a fait sa "une" le 20 mai 199o et le Washington Post".

[5] « L'Humanité Dimanche », 14 novembre 1986, in reportage de Dominique Bari : « Clandestine en Indonésie, j’ai vu les proches des fusillés ».

[6] Du nom du philosophe et mathématicien britannique Bertrand Russell, fondateur fin 1966 du «Tribunal international contre les crimes de guerre au Viêt-Nam » dont J.-P. Sartre deviendra le président en 1967.


1965 : Génocide du PC indonésien...

publié le 16 nov. 2012 20:30 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 26 oct. 2015 12:54 ]

    En 1965, je venais d’adhérer au PCF. C’est avec surprise que je découvrais la rigueur mauvaise des ennemis de mon idéal. Je découvrais aussi le caractère mondial de notre lutte. L’Huma -que je découvrais aussi- faisait le compte-rendu de ces massacres que je ne pensais pas possibles d’ailleurs, tant je ne pouvais penser que l’homme puisse être si méchant. J’étais très jeune, il est vrai. Cette volonté d’exterminer le parti communiste indonésien, comme quelque temps plus tard, le parti communiste soudanais relève du génocide politique. Ce fut un succès pour les Américains. Un grave recul pour toute l’Asie du Sud-Est. Aujourd’hui, l’Indonésie est réputée plus grand pays islamique du monde. A qui la faute ?

    Merci à Pascal Lederer de ranimer la flamme du souvenir.

    J.-P. R.

 

SOLIDARITÉ AVEC LES VICTIMES DU MASSACRE DE 1965 !

 

par Pascal LEDERER

physicien

Directeur de recherche émérite au CNRS.

 

    En 1965, la fraction anticommuniste de l'armée indonésienne, téléguidée par le gouvernement des Etats-Unis, renversait le régime de Sukarno, soutenu par le Parti communiste indonésien (PKI), à l'époque le plus grand parti communiste au monde en dehors du "camp socialiste". C’était l'époque où les Etats-Unis du démocrate Lyndon Johnson s'engageaient dans une escalade militaire massive contre le Front de libération national au Sud-Vietnam, qui était aidé par la République du Vietnam de Hanoï et par le camp socialiste.

    Les États-Unis développaient la doctrine de I' "endiguement" du communisme, et voulaient empêcher l'«effet domino» de contagion communiste dans toute l'Asie du Sud-Est. Un complot fut fomenté par la CIA avec l'appui des éléments anticommuniste de l'armée indonésienne pour accuser le PKI d'être à l'origine d'un coup d'État contre leur allié, le président Sukarno.

    En quelques semaines, près de 850000 communistes et démocrates, avec souvent leurs proches ou leurs amis, étaient assassinés dans le plus grand massacre politique de tous les temps. Au cours des années suivantes, la dictature pro-américaine de Suharto envoya, sans procès, des centaines de milliers de membres du PKI dans des camps de concentration, telle la sinistre île de Buru. La famille, les amis. les enfants des déportés furent persécutés, chassés de leur emploi, interdits d'école, d'université, ostracisés, dans le silence terrorisé de toute la société.

    La libération des prisonniers politiques en 1978 permit de vider les camps des survivants. En 1998, la fin de la dictature de Suharto permit certains développements de la démocratie en Indonésie.


    L'année 2015 verra le 50° anniversaire de ce massacre. Malgré les efforts de l'ancien président Abdurrahman Wahid, qui a ouvertement demandé, au nom de son parti politique, pardon aux survivants mais qui n'a pas eu le temps de changer la politique du pays, l'injustice continue. Une commission nationale des droits de l'homme a présenté, fin juillet 2012, à Djakarta, un rapport qualifiant de crime contre l'humanité la répression anticommuniste de 1965-1966. Mais le gouvernement indonésien ne reconnaît pas aux survivants leur statut de victimes. Sans moyens matériels de survie, épuisés par de longues années de détention, des centaines d' "ex-Tapol" (anciens prisonniers politiques) âgés végètent dans la misère, quand ils ne sont pas en butte aux vexations policières.

    La solidarité avec nos camarades indonésiens est indispensable. Solidarité politique d abord : il faut exiger que le gouvernement indonésien reconnaisse leur statut de victimes de la dictature Suharto, débloque des fonds d'indemnisation pour eux, pour leurs enfants, pour toutes les victimes du massacre politique de 1965 et de ses suites.

    Solidarité matérielle ensuite. Iba Sudharsono, fille du secrétaire national du PKI assassiné en 1965, vit en France (son adresse mail : tambora@club-internet.fr). Avec son association Solidarité Indonésie, elle collecte des fonds pour rendre moins pénible, à Surabaya, à .Djakarta, Manado. Sumatra, etc., la survie des vieillards rescapés des camps. Un versement mensuel sur le compte de la Solidarité Indonésie (compte Société générale 01816/37262694/23), même d'une somme modique (comme 20 euros), représente une aide inestimable, en attendant les indispensables réparations que l'État indonésien, désormais plus démocratique, doit consentir à toutes les victimes. N’attendons pas !



Les exactions japonaises, leur guerre d’agression (1931-1937-1945) et le révisionnisme historique

publié le 15 août 2015 à 08:26 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 21 août 2015 à 07:17 ]


  
En introduction lire
LES R.I. DE 1936 à 1939. C. "LES GRANDES MANOEUVRES" avec référence video et mise en place. 

    A la fin du film, « John Rabe, le juste de Nankin »« John RABE, le juste de Nankin », 2009, Florian Gallenberger, les auteurs écrivent que « jusqu’à ce jour (2009, non rectifié en 2011 pour la publication du DVD) le gouvernement japonais n’a toujours pas reconnu officiellement le massacre » de Nankin. C’est un passé qui est dur à passer. En 1993, un nouveau premier ministre, à la tête d’une nouvelle majorité (la précédente avait gouverné le Japon sous tutelle américaine pendant toute la durée de la Guerre froide), et l’URSS ayant disparu, avait amorcé un processus de reconnaissance de responsabilité. Il avait parlé de guerre d’agression pour les actes de 1931 et 1937.

    Voici ce qu’écrivit le journaliste du Monde, correspondant du journal à Tokyo pendant des lustres, Philippe Pons :

    JAPON : lors de sa première conférence de presse M. Hosokawa a reconnu le caractère " agressif " de la politique impériale pendant la seconde guerre mondiale.[1] Ce qui peut paraître une évidence est au Japon une première : jamais un premier ministre n'avait admis aussi clairement que la guerre menée par le Japon depuis l'attaque contre la Chine, dans les années 30 jusqu'à la capitulation de 1945, avait été une invasion. Interrogé sur sa perception de la guerre, M. Hosokawa a répondu : "Personnellement, je pense que c'est une guerre d'agression". Lors de son discours de politique générale prononcé lundi 23 août devant la Diète japonaise, le nouveau premier ministre a confirmé : "Je pense qu'il est important aujourd'hui que nous exprimions devant le monde nos remords profonds et notre repentir pour le passé ainsi que notre détermination de faire de notre mieux à l'avenir". Le nouveau premier ministre japonais s'est référé de façon explicite à l'"agression" commise par son pays et à son "colonialisme, qui ont causé d'insupportables souffrances et des deuils à un grand nombre de personnes"[2].

    Il est ironique aux yeux de l'Histoire qu'alors que ses prédécesseurs se sont toujours gardés de déclarations tranchées ce soit le petit-fils du prince Konoe,[3] premier ministre du cabinet qui déclencha la guerre contre la Chine, qui, émettant certes une opinion personnelle, tranche une question qui est loin de l'être par de nombreux historiens nippons. Ceux-ci estiment que, sous la pression des Occidentaux, le Japon n'avait pas d'autre solution que de se tailler un "espace vital" et qu'il passa dans un engrenage inéluctable d'un impérialisme défensif à l'agression. Le quotidien Sankei (conservateur) publie un commentaire de l'historien Kenichi Ito qualifiant la déclaration de M. Hosokawa de "trop simpliste" : "Le chef du gouvernement doit s'abstenir de déclarations susceptibles de créer des malentendus", car "la guerre menée par le Japon n'avait rien de commun avec celle lancée par les nazis". En Asie, "il s'agissait à la fois de libérer les pays soumis à la colonisation occidentale et de les soumettre à la domination japonaise. S'il est impossible de justifier cette agression, du moins a-t-elle déclenché un processus historique d'indépendance dans ces pays".

    En 1945, l'agression japonaise ne faisait pas de doute dans les esprits. Puis, à la faveur de la guerre froide, le Japon passant dans le camp anticommuniste, les conservateurs, avec l'aval américain, en profitèrent pour édulcorer le passé, en particulier dans les manuels scolaires (souligné par moi, JPR). Au cours des vingt dernières années, le premier ministre, Yasuhiro Nakasone, avait admis qu'il fallait "reconnaître que la communauté internationale critiquait le Japon pour sa guerre d'agression". Noboru Takeshita alla un peu plus loin : "On ne peut nier le fait qu'il y ait eu agression". Stigmates d'un passé gênant. Dans la perspective de la déclaration solennelle de repentir qui fait partie du programme de la coalition, les propos de M. Hosokawa confirment que son cabinet cherche à en finir avec l'hypothèque qui pèse sur la rentrée en scène internationale du Japon : un passé non maîtrisé, souvent occulté.

    La Corée du Sud, colonisée par Tokyo de 1910 à 1945, a donné un large écho à la déclaration de M. Hosokawa. Reste, soulignent les médias japonais, à voir la forme que prendra ce repentir et comment sera traitée la question des indemnités. Le rapport sur les "femmes de réconfort", qui reconnaît la responsabilité de l'armée, constitue un premier pas (le Monde du 6 août 93). Faire sauter les verrous du passé est salutaire, mais peut entraîner l'ouverture d'une "boîte de Pandore" dont les dirigeants mesurent peut-être mal les conséquences. Des demandes se multiplient auprès de la sous-commission de l'ONU chargée des droits de l'homme pour que soient examinées les violations commises par les Japonais au cours de la guerre. Le Japon "repentant" risque de voir s'allonger le dossier des doléances. Après les Coréennes, les plus nombreuses, les "femmes de réconfort" du reste de l'Asie (et quelques Hollandaises) demandent elles aussi justice.

    Les vétérans philippins font également valoir les sévices subis pendant l'occupation : dix mille demandes d'indemnisation ont été déposées et quinze mille sont à l'examen. Le Japon étant le premier fournisseur d'aide aux Philippines, ces initiatives embarrassent Manille.

    D'autres stigmates du passé sont plus gênants. Une Chinoise, Jing Lanzhi, vient d'arriver à Tokyo en affirmant que les restes de son mari figuraient parmi les ossements d'une centaine de corps, dont beaucoup portaient des traces de sévices, découverts en 1989 sur l'emplacement de l'école médicale de l'armée à Tokyo. De cet organisme dépendait la tristement célèbre unité 731 qui aurait procédé à des expériences bactériologiques et de vivisection sur trois mille prisonniers à Harbin, en Chine. Les historiens pensent que ces ossements auraient été transportés au Japon, où ils ont été incinérés sans examen. Tokyo a reconnu l'existence de l'unité 731, mais nie que des expériences aient été faites sur des êtres humains. Le ministère de la santé a néanmoins ouvert une enquête.

    Fin de citation.


    J’ai souligné le passage En 1945, l'agression japonaise ne faisait pas de doute dans les esprits. Puis, à la faveur de la Guerre froide, le Japon passant dans le camp anticommuniste, les conservateurs, avec l'aval américain, en profitèrent pour édulcorer le passé, en particulier dans les manuels scolaires. En effet, ces lignes n’eussent JAMAIS été écrites par Pons et Le Monde durant la Guerre froide. La Guerre froide a été l‘occasion d’un immense révisionnisme historique. L’ennemi mortel n°1 étaient l’URSS et le communisme. Tout ce qui l’évoquait ou s’en rapprochait devenait ou devait devenir mauvais : je pense à notre révolution de 1789, par exemple. A l’inverse, les criminels de guerre, nazis ou japonais, devaient autant que possible, être réhabilités. Pas question de dire que les Japonais ont commis de tels crimes. Il faut nier, tout nier. En bloc. Que ne nous disait-on pas, dans les années soixante, sur la qualité de vie de la civilisation japonaise ? Je pense au film « on ne vit que deux fois » (1967). Ou au propos laudateurs de Michel Droit à la télévision française. j’en passe bien sûr.

    Aujourd’hui encore, alors que la Chine se réveille (à dire vrai, elle a déjà effectué sa gymnastique matinale et a bien commencé la journée), qu’elle n’est plus le pays sous-développé des années 20 et 30 que le Japon méprisait tant, que l’axe de défense des Japonais est l’alliance américaine, que des conflits territoriaux sont récurrents entre les deux pays, les conservateurs nippons refusent toujours de faire amende honorable.

    Lire aussi le rôle des bombes atomiques américaines qui firent du Japon une victime qui n'avait pas besoin de réfléchir sur ses responsabilités de l'entre-deux-guerres Hiroshima : le Japon, du statut d’agresseur à celui de victime

Hiroshima : le Japon, du statut d’agresseur à celui de victime

publié le 15 août 2015 à 07:57 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 3 mars 2016 à 01:50 ]

    Il convient de faire une place au 70° anniversaire du lancer de bombe atomique sur Hiroshima, le 6 juillet 1945, et sur Nagasaki, le 9. Je vous invite à regarder ce remarquable documentaire élaboré par Kenichi Watanabe et diffusé par France3, il y a quelque temps :

http://www.dailymotion.com/video/x1b364r_de-hiroshima-a-nagasaki-1_news

 http://www.dailymotion.com/video/x23bfld_la-face-cache-d-hiroshima-2-2_news

 

    Les Américains ont envisagé très tôt de fabriquer une bombe atomique. Cela en réponse à un projet d’Hitler. L’invasion de la Tchécoslovaquie a permis aux Nazis de faire main basse sur la seule mine d’uranium existante en Europe et, dès lors, le risque était manifeste. Le président Roosevelt répond favorablement à des scientifiques réfugiés aux Etats-Unis et charge le général Leslie Groves de coordonner l’action des acteurs : les scientifiques, les industriels et les militaires. Tout cela dans le plus grand secret : même le vice-président des Etats-Unis (Garner puis Wallace) est tenu éloigné du projet qui prendra le nom de code de "Manhattan". Tous les acteurs sont tenus au plus grand secret. Truman, élu vice-président avec Roosevelt en novembre 1944, président après la mort de ce dernier en avril 45, découvrira ce projet dans le fameux bureau ovale. Ce projet exigea des moyens humains et financiers colossaux. Deux milliards de dollars, valeur 1945. Le Royaume-Uni avait lui-même amorcé ses recherches. Au premier rang des combats, comme l’on sait, il ne peut mener à bien ce projet et Churchill décide de fondre ses forces, dirigées par la commission MAUD, dans le projet Manhattan : "L'accord de Québec, signé le 19 août 1943, transfère dans des conditions léonines le résultat des travaux britanniques aux États-Unis alors que s'amorce le projet Manhattan, le seul qui se concrétise parmi les belligérants avant la fin de l'année 1945" selon Wikipaedia. La présence du Canada s’explique d’une part par sa filiation avec l’Angleterre mais aussi par sa richesse en uranium.   

    La bombe d' Hiroshima et celle de Nagasaki aussi bien sûr, pose la question de son utilisation : fallait-il vraiment lâcher cet engin de mort ? et celui de la publicité à faire pour la population mondiale afin de la rendre juge. Le documentaire que j’ai cité est à cet égard essentiel pour comprendre.

    D’abord, le Japon n’était pas le destinataire final de l’objet de morts. C’était l’Allemagne nazie. Or, en 1944, arrivant à Strasbourg, les Alliés découvrent dans les laboratoires de l’université qu’il n’y a aucune recherche en cours. Les Allemands ont tout arrêté, se fixant sur le pétrole du Caucase à partir de 1941, puis sur les fusées. De plus, la fulgurante progression soviétique fait que les Allemands cessent le combat le 8 mai 1945 : la bombe n’est pas prête. Deux raisons qui auraient dû, déjà, arrêter les travaux.

    Mais le Japon offre une terrible résistance. Pourquoi ne pas essayer sur l’archipel ? car il s’agit bel et bien d’une expérimentation à taille réelle, sur des populations civiles et militaires.

    

Depuis plusieurs mois, le Japon est soumis à des bombardements "classiques" intenses, 70.000 morts sont dénombrés à Tokyo, seule. Le pays est totalement isolé du reste du monde, sa flotte navale est parfaitement maîtrisée par les Américains. Or, le Japon ne peut pas vivre sans échanges extérieurs, son asphyxie économique n’est qu’une question de temps. Par ailleurs, et cela inquiète beaucoup Truman qui n’est pas sur la même ligne politique que feu F.D. Roosevelt, les Soviétiques attaqueront le Japon dès le 8 août, comme convenu à Yalta. Y-aura-t-il un Japon du nord occupé par l’Armée rouge et un Japon du sud occupé par les Américains ? Comme Truman peut le voir concrètement en Allemagne entre l’Est et l’Ouest ? A Potsdam, Truman aimerait bien avoir la bombe à ses côtés pour taper du poing sur la table si Staline élève trop la voix.

"Pour le test, les scientifiques désiraient une bonne visibilité, un faible taux d'humidité, des vents faibles à basse altitude et des vents orientés à l'ouest à haute altitude. Des conditions optimales furent prévues entre le 18 et le 21 juillet mais la conférence de Potsdam devait débuter le 16 et le président Harry S. Truman voulait que l'essai ait lieu avant. Le test fut donc planifié pour le 16 juillet au moment où tous les éléments de la bombe devenaient disponibles".

    A ce niveau signalons, une initiative diplomatique japonaise, le 15 juillet 1945. Via leur ambassade à Moscou, les Japonais font savoir qu’ils sont prêts à accepter l’arrêt des combats à la seule condition que les Alliés suppriment l’expression « capitulation sans condition », jugée trop douloureuse pour l’honneur impérial. Une entente était dès lors possible, il suffisait d’écrire que le Japon accepte l’armistice à la condition que Hiro-Hito reste en place, et le tour était joué. Mais, tout un cénacle voulait l’explosion : trop de travail depuis trop d’années, il faut savoir si « ça marche » ; trop d’argent, le Congrès des Etats-Unis a besoin de savoir où est passé cet argent qui est dissimulé dans le budget de l’Union…

    Le tir a lieu, donc, le 16 juillet près d'Alamogordo dans le désert du Nouveau-Mexique. Truman est immédiatement informé par un message codé :

"Opéré ce matin. Diagnostic encore incomplet mais résultats semblent satisfaisant et déjà au-delà des attentes. Communiqué de presse local nécessaire car intérêt sur un grand territoire. Dr Groves (général Groves, cf. supra) ravi. Il revient demain. Je vous tiendrais informé".

    Dans ces mémoires, Churchill note qu’à partir de là, le comportement de Truman changea, à la conférence, et qu’il prit peu à peu la direction des négociations.

    Petit détail amusant, la fille du président américain se trouve alors à Potsdam, dans le salon de la conférence. Elle raconte : "Mon père avait soigneusement réfléchi à la manière selon laquelle il devait informer Staline de l’existence de la bombe atomique. Il s’approcha du leader soviétique et lui fit savoir que les États-Unis avaient réalisé une nouvelle arme dotée d’un pouvoir de destruction extraordinaire. Le premier ministre Churchill et le secrétaire d’État Byrnes firent quelques pas vers eux et observèrent attentivement la réaction de Staline. Il garda le calme le plus complet" (7). "J’ai eu l’impression qu’il voulait nous impressionner", dira le ministre soviétique des Affaires étrangères, Viatcheslav Molotov (8), "Staline a réagi avec un tel calme que Truman, qui n’avait pas prononcé les mots bombe atomique, a cru qu’il ne comprenait pas". C’est que, grâce à un fils de pasteur protestant, adhérent à la Jeunesse communiste allemande en 1932, et surtout Docteur en chimie et membre du projet Manhattan, réfugié aux États-Unis, Klaus Fuchs, Staline avait eu connaissance des travaux sur la bombe bien avant… Truman !

    Rejetant la demande de certains Américains qui voulaient "prévenir les Japonais", ce qui n’aurait pas permis d’étudier l’impact complet de l’explosion, la seconde bombe est lancée non pas sur un désert mais sur la ville d’Hiroshima, le 6 août. Le 8, les Soviétiques pénètrent en Mandchourie après avoir déclaré la guerre à Tokyo, 8 mai - 8 août : les délais prévus à Yalta sont respectésLes vainqueurs face à leur victoire (1945-1947) . Aussitôt une autre bombe est lancée sur Nagasaki, le 9 août. La cible diplomatique est bel et bien l’ URSS, Truman commence la Guerre froide. C’est surtout l’arrivée de l’Armée rouge par l’île de Sakhaline qui détermine l’empereur a cédé. 

     Il n’est nullement question de laisser la presse s’emparer de l’évènement. Cependant, malgré les ceintures de sécurité, un journaliste australien, Wilfrid Burchett, réussit à pénétrer sur le site d’Hiroshima le 3 septembre 1945. Il devra faire amende honorable et apporter des rectificatifs à son témoignage. Les Etats-Unis créent le Département de la censure civile. Les conséquences du bombardement atomique sont classées "secret militaire américain", en parler c’est subir le joug de la justice militaire. Pire encore, les Américains se livrent à des expériences sur les HP, les Human Products, cobayes humains qui reçoivent des injections de matières radioactives.   

 

    Outre ces conséquences catastrophiques, le bombardement du Japon a eu des conséquences politiques et historiographiques importantes. De l’entretien que Barthélemy Courmont, maître de conférences à l’université catholique de Lille et directeur de recherche à l’Iris, a donné à l’Humanité 6 août 2015), je retiens ces propos essentiels :

Lina Sankari (L’Humanité) Révision des contenus des manuels scolaires, modification de la Constitution pacifiste, possibilité de déployer des soldats sur des théâtres extérieurs… Le Japon est-il en train de tourner définitivement la page de l’après-guerre ?

BARTHÉLEMY COURMONT : N’est-ce justement pas parce que le Japon n’a pas encore tourné la page de l’après-guerre qu’on assiste à ces tentations révisionnistes et nationalistes, qui par ailleurs ne sont pas nouvelles ? Soixante-dix ans après la capitulation, le Japon n’a toujours pas fait son devoir de mémoire, et en ce sens prolonge l’après-guerre. Hiroshima joue ici un rôle considérable. Le 6 août 1945, les Japonais sont passés en l’espace d’un instant du statut d’agresseurs à celui de victimes. La bombe atomique a occulté un débat national sur le regard que les Japonais doivent porter sur leur régime militariste. Résultat, les milieux nationalistes se rattachent encore aujourd’hui à des personnages considérés, dans le reste du monde, comme des criminels de guerre, à des symboles qui choquent les anciennes colonies, et à une lecture révisionniste de l’histoire du Japon. L’après-guerre sera terminé le jour où le Japon aura fait ce nécessaire devoir de mémoire.

lien : Les exactions japonaises, leur guerre d’agression (1931-1937-1945) et le révisionnisme historique


Le PEKIN des empereurs.

publié le 4 févr. 2015 à 15:46 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 19 mars 2016 à 09:58 ]

   

    Pékin - Beijing officiellement - est la capitale du nord de la Chine, plus exactement de la Chine du nord. Nanjing (autrefois Nankin) est la capitale de la Chine du sud. Pékin est capitale depuis le X° siècle, date à laquelle elle apparaît comme ville fortifiée au cœur de la plaine alluviale menant au golfe de la mer Jaune.




























 

  

Pékin est marquée en son centre par l’ensemble de la Cité impériale et par l’axe monumental nord-sud autour duquel s’organise un rigoureux quadrillage de rues et de venelles. En 1949, année de la victoire, la capitale tient encore à l’aise dans ses murailles comme à la fin du XVIII° siècle.

    "Le vieux Pékin est peut-être la plus chinoise des villes chinoises : il est carré, muré, et capitale de l'Empire du Milieu depuis le X° siècle. Pékin est le centre de cet empire, et en son centre s'organise la Cité interdite -ou Palais impérial - elle-même au sein de la Cité impériale.

    Le site de Pékin n'est pas un hasard. Il doit beaucoup à la tradition géomantique chinoise, le fengshui, "art du vent et de l'eau", ou comment composer la ville en harmonie avec la nature et la géomancie (lire l’article wiki sur ce point, JPR). La plaine de Pékin s'ouvre en effet au sud, permettant ainsi une orientation idéale selon l'urbanisme chinois : elle s'adosse contre les défenses naturelles que représentent les chaînes de montagnes du nord et de l'ouest. Au moins aussi important est le fait que la ville chinoise est une ville murée. Ce n'est pas un mince symbole que de voir le même caractère cheng désigner à l'époque à la fois la ville et la muraille qui l'entoure. A la fonction militaire classique du rempart -que le contexte féodal chinois explique aisément-, il faut ajouter la fonction symbolique, puisque la ville intra-muros est avant tout le lieu du pouvoir, qui ne se mélange pas aux tâches plus humbles du commerce et de l'artisanat" (G. ANTIER). 

    D’ailleurs le Pékin des empereurs n’avait aucune fonction économique productive, à part l’artisanat de luxe destiné aux courtisans et aux fonctionnaires. "Ce n’était qu’un gigantesque consommateur" (E.U.).

 

LES CARRÉS DE PÉKIN

  

 "Les carrés successifs formés par la ville ne sont pas une originalité en soi, au moins dans la Chine du Nord, comme l'a bien démontré Sen Dou Chang [1]. L'origine s'en trouve en effet là aussi dans la cosmogonie chinoise traditionnelle, qui représentait le monde comme une grotte dont la base carrée était la Terre. La Chine, Empire du Milieu, étant donc au centre du monde géométrique de ce carré : l'ensemble de l'Empire prenait l'allure d'une série de carrés emboîtés autour d'un noyau carré, la capitale.

    Entre beaucoup d'autres références, je renvoie aux travaux de P. de Roo [2] pour l'analyse de l'influence du Zhou Li, le Livre des rites de Zhou, sur l'organisation de la cité. Contentons-nous d'en garder ici les principes fondamentaux : une ville carrée, orientée au sud, où une grille de rues s'étend à partir d'un axe dominant nord-sud. Le tout se réfère constamment au nombre trois et à ses multiples, du fait des trois catégories de l'univers chinois le Ciel, la Terre et l'Homme. D'où les neuf portes de la ville, ou les neuf rues d'est en ouest, et autant du nord au sud".

    "Cela dit, le carré pékinois s'est déplacé au cours des siècles" (fig. 1 -G. ANTIER).

    La fonction de capitale impériale de Pékin est fixée dès 907 : Yanjing - son nom sous les Liao (907-1032) - ne s'étend que sur cinq ou six kilomètres carrés, dans la partie sud-ouest de la ville actuelle.

    Les XII°-XIII° siècles voient sa surface quasiment quadrupler, lorsque, sous le nom de Zhongdu, elle est capitale des Jin (1115-1234).

    Marco Polo ne trouvera pas la capitale tout à fait au même endroit : Khoubilai a fondé sa grande capitale (Dadu) au nord-est de Zhongdu, complètement hors des anciens murs. Pour cette capitale des Yuan (1279-1368), on a vu encore plus grand : près de 50 km2. Sur la carte Westermann, Dadu est indiquée "Chanbalik" (dynastie mongole)..

    Les Ming (1368-1644) et les Qing (1616-1911) lui donneront sa forme actuelle : une "ville intérieure" (Innere Stadt sur le plan

Westermann, ville tartare pour les Occidentaux), lieu du pouvoir impérial, occupe à peu près les deux tiers de l'ancienne Dadu. Elle est précédée au sud par une "ville extérieure" d'artisans et de commerçants (AmBere Stadt ou ville chinoise pour les Occidentaux), qui dispose elle aussi de murailles plus modestes.

    Au début du XV° siècle, le cadre urbain de Pékin est ainsi fixé. Carré reposant sur un rectangle, il dessine un espace sommairement quadrangulaire ceint de murailles. Hors de celles-ci, peu ou pas de faubourgs avant la fin du XIX° siècle. Le plan de Pékin en 1949 en montre simplement quelques-uns à peu de distance des principaux axes de la ville intérieure.

   







   

    La capitale ainsi fixée a, plus qu'un centre, une colonne vertébrale, d'où tout part et où tout vient aboutir. Sur cet axe s'accroche la Cité interdite (le palais impérial, Kaiser Palast). Large de 2 km sur 2,5 km, elle est si vaste que l'on dira vite qu'elle sépare une ville de l'Est et une ville de l'Ouest. On ne gagne pas le Palais comme on pénètre dans le Louvre à la même époque. Au contraire, on y progresse depuis l'entrée sud, et plus on est élevé dans la hiérarchie, plus on franchit de portiques. Ce rite de passage était particulièrement impressionnant et l'arrivée jusqu'au "saint des saints" terrorisait les visiteurs. Ainsi, désireuse de ridiculiser aux yeux de ses sujets les ambassadeurs étrangers, l'impératrice Tseu-Hi ,fit insérer dans la Gazette de Pékin l'article suivant : (dans J. Isaac, 1961).

    " Les ambassadeurs des nations étrangères, ayant sollicité une audience impériale, voulaient entrer au palais portés en palanquin et demandaient que l'empereur descendît de son trône pour recevoir leurs lettres de créance en mains propres. Le commissaire Wensiang fut si indigné de leur audace qu'il brisa sa tasse à thé contre terre et les rabroua sévèrement. On convint enfin que, le 5 de la sixième lune, ils verraient l'empereur dans la salle des Tributaires. La veille, au ministère des Affaires étrangères, on leur fit faire une répétition des cérémonies. A cette occasion, ils montrèrent un dédain hautain, rirent, badinèrent et ne se donnèrent aucun mal. Le lendemain, ils furent introduits. Ils portaient leur épée..., ils saluèrent l'empereur non en se prosternant, mais en inclinant seulement la tête. A côté du trône était une table devant laquelle chacun devait, à son tour, lire sa lettre de créance; l'ambassadeur d'Angleterre commença. A peine eut-il lu quelques mots qu'il se mit à trembler de tous ses membres, en sorte qu'il ne put continuer sa lecture. Vainement l'empereur le questionna avec bonté : pas de réponse. Les autres vinrent à leur tour, ils furent tous saisis d'une telle terreur qu'ils laissèrent tomber leurs lettres et ne purent lire ni parler. [Le premier ministre] ordonna alors aux gens du palais de les prendre sous les bras pour les aider à descendre l'escalier. Mais les ministres étaient tellement effrayés qu'ils ne purent remuer le pied, et haletants, couverts de sueur, ils s'assirent par terre. Invités au festin ils n'osèrent s'y rendre et s'enfuirent au plus vite dans leur logis. Le Premier ministre leur dit : « Ne vous avais-Je pas avertis que voir l'empereur n'est pas une petite chose ? Vous ne vouliez pas me croire. Maintenant vous savez ce qui en est".  Et pourtant la réception s'était faite avec le petit cérémonial. Les ambassadeurs ont avoué que c'est un fluide émané de l'empereur qui les a terrifiés.... Les voilà bien ces hommes vains, fanfarons de loin, poltrons de près".  (Texte cité dans G. MASPERO, La Chine, Delagrave éd.). Fin de citation.

  

    Fichier: mur de la ville de Beijing map.jpgUne fois franchie la porte de Yondingmen, le visiteur passait entre les temples du Ciel (Heaven) et de l'Agriculture. Puis il accédait à la ville intérieure par Zhengyangmen (ou Qianmen), et, selon son grade dans la nomenclature locale, franchissait un ou plusieurs portiques du Palais. Au nord de celui-ci, après la colline de Charbon, les tours du Tambour et de la Cloche (Bell Tower) venaient fermer cet axe monumental.










               Pékin était donc une ville murée, fortifiée, pour faire face aux ennemis intérieurs -révoltes paysannes - ou extérieurs - les Mongols - On sait que contre ces derniers, les empereurs ont fait construire la Grande Muraille dont des vestiges importants se trouvent à proximité de Pékin, qui est une ville de contact, ici entre steppe et prairie cultivée. Mais, comme dans toute fortification, le ou les points sensibles sont les portes dont le système de défense est renforcé. Ainsi, sont-elles surmontées de plusieurs étages percés de fenêtres par où peuvent être utilisés des canons.Ici la porte de Fuchengmen (cf. croquis au-dessus) qui se trouve dans la muraille séparant la ville tartare (ou ville intérieure) de l'extérieur. On constate qu'en effet, à la date de la photographie, il n'y a pas de faubourgs. (extrait du livre de V.-L.Tapié, Hatier - 1945). 


LES HUTONG

   

De part et d'autre de l'axe Nord-Sud décrit plus haut, s'est tramée une grille de rues principales, d'orientation est-ouest. Elle nous dévoile encore aujourd'hui une suite de ruelles = les hutong (lien wiki : ville tartare), au long desquelles s'alignent des suites de maisons à cour carrée, closes de murs aveugles : les siheyuan. Ce sont des maisons basses, en rez-de-chaussée : un édit impérial leur interdisait de dépasser en hauteur les murs rouges de la Cité interdite (Red forbidden city). Des ruelles nord-sud relient les hutong : un homme étendant les bras peut souvent toucher les murs bordant les deux côtés de ces venelles. L'ensemble dessine une suite de parcelles laniérées de 70m de profondeur en moyenne.

 <= un hutong aujourd'hui. Ci-dessous : plan d'une siheyuan

    Au stade ultime de ce morcellement est l'habitation, la maison à cour carrée. Une siheyuan est un ensemble fermé sur l'extérieur, dont on préserve jalousement l'intimité en en décalant l'entrée par rapport à l'axe de la maison. Par la porte ouverte, on ne voit qu'un "mur-écran", sur le côté duquel on accède à une avant-cour précédant la cour d'habitation principale. Chacune de ces maisons basses, orientée au sud, abrite tout à la fois la famille élargie et les domestiques.


    Pour l'essentiel, ce "gros village" qu'était Pékin demeurera tel jusqu'à l'entrée des troupes communistes en 1949. Le tissu de la "ville intérieure", si régulier, y tranchera longtemps avec le lacis des ruelles de la "ville extérieure". La seule modification notable y interviendra après les "traités inégaux" de 1842/1844 peu à peu s'établit en effet un quartier de légations (ci-dessous) dans la partie sud-est de la ville intérieure. Ce sera la seule enclave, temporaire, dans un espace globalement figé depuis le XV° siècle.

   

    Au sud de la Dutch Legation et d’autres, on peut lire : "Southern wall of the Tartar city" : mur de la ville tartare - ville intérieure. Dans le sens nord-sud, à l'ouest, on voit le grand axe  qui conduit à la place Tienanmen. Cela permet de bien situé le "quartier des légations", théâtre des fameux "55 jours de Pékin". source : http://www.lib.utexas.edu/maps/historical/history_china.html

    A la nuance près de ce quartier étranger, Pékin reste en effet au début du XX° siècle le reflet immuable des lendemains de Khoubilai, mis à part une forte dégradation de l'habitat des citadins. Quelques tentatives d'architecture d'influence étrangère ont émergé ponctuellement (banques, magasins ou théâtres). Mais ils représentent une part négligeable dans l'ensemble urbain de Pékin, qui n'est d'ailleurs plus la capitale après l'effondrement de l'Empire en 1911. Elle n'est plus "la capitale du Nord", mais simplement "la ville du Nord" (Beiping), tandis que le lieu du pouvoir se déplacera plusieurs fois jusqu'en 1949 entre Nankin, et, plus ponctuellement, Canton et Chongqing

 

 Ce travail doit beaucoup à l’article de Gilles ANTIER, publié dans la revue HÉRODOTE, 2° trimestre 1988, n°49 et intitulé "Pékin et Shanghai".

VOIR AUSSI LA CRITIQUE DU FILM "Les 55 jours de Pékin (1963)"

[1] SEN Dou Chang, "Some Observations on the Morphology of the Chinese Walled Cities", EKISTICS, 182, janvier 1971, p. 91-98, note de G. Antier.

[2] "La ville chinoise traditionnelle", Architecture aujourd'hui, 201, février 1979, p. 22-25. Note de G. Antier.

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