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Chine - Japon - Extrême-orient


70° anniversaire du 1er Octobre 1949

publié le 1 oct. 2019 à 05:47 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 1 oct. 2019 à 06:01 ]

    Lorsque Mao Zedong proclame la République populaire de Chine, le pays sort exsangue des invasions étrangères et de la guerre civile contre le Guomindang. De la féodalité, l’empire du Milieu passe, en soixante-dix ans, à la deuxième puissance mondiale.

    Cinq minutes, comme une virgule, à l’échelle des millénaires. Cinq minutes qui bouleverseront la Chine, l’Asie et le monde. Il y a soixante-dix ans, le 1er octobre 1949, depuis la terrasse de la Porte céleste, une foule de 300 000 personnes écoute Mao Zedong célébrer ce « peuple (qui) s’est levé ».

Mao Zedong annonce la fondation de la République populaire de Chine à Pékin en 1949. Imago/Rue des Archives

    De sa voix monocorde, Mao tourne la page de l’humiliation occidentale, La Chine humiliée : les traités inégaux (1839 - 1864) 2ème partie des pancartes « Interdit aux chiens et aux Chinois », de la décadence, de l’écrasement par les forces étrangères, qui ont favorisé le commerce de l’opium afin de contrôler les ports, et du règne par le sang de l’armée impériale japonaise…« John RABE, le juste de Nankin », 2009, Florian Gallenberger  Dans un article sur la démocratie populaire, Mao revient sur les éléments qui ont rendu possible la victoire : « Si l’Union soviétique n’existait pas, s’il n’y avait pas eu de victoire à l’issue de la Seconde Guerre mondiale antifasciste, si, ce qui est particulièrement important pour nous, l’impérialisme japonais n’avait pas été anéanti, si les pays des démocraties populaires n’étaient pas apparus en Europe… la pression exercée par les forces réactionnaires internationales aurait certainement été beaucoup plus forte qu’elle ne l’est aujourd’hui. Aurions-nous pu, dans ce cas, remporter la victoire ? Certainement pas », écrit-il. La République populaire est proclamée. Alors peuplée de 475 millions de personnes, le quart de l’humanité, la Chine est de nouveau maîtresse de son destin. Et a la charge de présider au destin de 56 nationalités, 55 minorités, selon la classification officielle des années 1960. Tout est à construire, tant de féodalités, dont le père de Mao, un propriétaire terrien tyrannique, est l’incarnation, restent à abattre.

    Parmi les premières lois adoptées, celle sur le mariage datée de juin 1950 qui brise la famille patriarcale, autorise le divorce et assure l’égalité juridique de la femme avec l’homme. L’interdiction du bandage des pieds, prise par la première République en 1912, devient réellement effective après la victoire des communistes. Le même mois, 47 millions d’hectares, divisés en parcelles trop exiguës du fait de la pression démographique, reviennent aux paysans exploités, ceux-là mêmes qui contribuèrent à l’avancée de l’Armée rouge. Déjà, à l’époque de la Longue Marche 15 octobre 1934, CHINE : la Longue Marche commence.., les victoires remportées sur les troupes de Tchang Kaï-chek s’accompagnent d’une redistribution des terres. Une fois la République populaire proclamée, les réunions de combat entre paysans sont le prélude à d’innombrables « règlements de comptes, jugements et exécutions publiques de propriétaires fonciers », explique de son côté l’historien Lucien Bianco, spécialiste de la paysannerie chinoise.

Pékin poursuit un but : devenir une nation moderne qui reprendrait sa place dans le monde

    Dès la fin de l’année 1952, 40 % des cultivateurs sont regroupés au sein d’équipes de travail. Jusqu’alors, la coopération était           « volontaire et circonscrite aux parents, voisins, amis, membres d’un même clan », précise Lucien Bianco. Le parti manœuvre toutefois dans la contradiction. La marche vers la collectivisation est progressive mais tarde à produire les résultats escomptés. Pire, la disette frappe. En 1955, le responsable des affaires rurales, Deng Zihui, propose de consolider les coopératives avant d’aller plus loin. Mao fustige ces camarades qui traînent « clopin-clopant, comme une femme aux pieds bandés », et accélère le processus. Pour rétablir son autorité, la campagne des Cent Fleurs, de 1957, invite les intellectuels à critiquer le parti. La répression ne tarde pas et fera plusieurs centaines de milliers de détenus, de déportés et d’exécutés.

    Dans les mois qui précèdent la victoire des communistes sur les nationalistes du Guomindang en 1949, Mao identifie un autre adversaire : « L’impérialisme existe encore près de nous et c’est un ennemi très cruel, il faudra encore beaucoup de temps pour que la Chine réalise pleinement son indépendance économique. Celle-ci ne sera atteinte que lorsque l’industrie sera développée et que la Chine ne dépendra plus économiquement des puissances étrangères. » La Chine qui émerge poursuit un but : devenir une nation moderne qui reprendrait sa place dans le monde. En 1958, le Grand Bond en avant des communes populaires vise ainsi à combler le retard industriel et à rattraper l’économie du Royaume-Uni en quinze ans. 1959-1962, La Chine : l’illusion du "Grand bond en avant"… Pour cela, Mao mobilise la paysannerie pour la production d’acier. Les champs sont délaissés pour les hauts-fourneaux et même les casseroles sont fondues pour satisfaire aux objectifs. Une folie qui entraîna la famine et la mort de 36,5 millions de personnes.

    Alors que le Grand Bond en avant bat son plein, le ministre de la Défense, Peng Dehuai, l’un des fondateurs de l’Armée populaire, revient catastrophé de son Hunan natal, où il n’a pu que constater les ravages de la campagne maoïste. Il ose dans une lettre ouverte : « Si les paysans chinois n’étaient pas bons comme ils le sont, il y a longtemps que nous aurions connu un incident hongrois. » Cette référence directe à l’insurrection de Budapest en 1956 laisse penser à Mao que l’URSS est derrière ses attaques. Khrouchtchev avait déjà laissé poindre une critique des communes (populaires), c’en est trop pour Mao, qui lance, en 1966, la Révolution culturelle, sa grande campagne contre les révisionnistes.Il y a cinquante ans la révolution culturelle... Et jettera le pays dans un chaos qui durera dix ans, jusqu’à la mort de Mao et l’arrestation de la bande des Quatre. « La Chine depuis 1949 a pleinement restauré sa souveraineté, construit un État moderne et jeté les bases d’une économie puissante. Le prix payé pour y parvenir par le peuple chinois a été terrible et les crimes commis inexcusables. Mais la Chine a réussi la révolution industrielle que les nationalistes du Guomindang avaient ratée. En rester à cette constatation serait ignorer d’autres traits que l’on discerne : la combativité des paysans, qui ont arraché une certaine liberté de réunion et de désignation de leurs responsables locaux. La vigueur d’une classe ouvrière, qui parvient à arracher des mesures sociales susceptibles de permettre l’édification, demain, d’une sécurité nationale », souligne l’historien Alain Roux.

Le PCC continue de tirer sa légitimité de cette fierté nationale retrouvée

    L’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping en 1978 annonce en effet l’ère des réformes économiques et de l’ouverture.Puissance chinoise : c) le Shangaï de Deng Ces mutations n’entraînent toutefois pas de rupture politique profonde. La Chine s’enrichit des « pensées » de Mao Zedong, puis successivement Deng Xiaoping, Jiang Zemin, Hu Jintao et Xi Jinping, sans jamais opérer de rupture brutale. Soixante-dix ans après la proclamation de la République, le PCC continue de tirer sa légitimité de cette fierté nationale retrouvée et de « la fourniture à la population d’une stabilité, d’une sécurité et d’une protection minimales », comme l’explique l’économiste Michel Aglietta. La population met également au crédit des dirigeants d’après 1949 le retour de la Chine comme grande puissance sur la scène internationale.Quand la Chine bouscule Bretton Woods.... Enfin, elle a le pouvoir de s’affirmer en intégrant l’Organisation des Nations unies (1971) et son Conseil de sécurité, en établissant des relations avec ses voisins la même décennie, en organisant les jeux Olympiques de 2008, l’Exposition universelle de 2010 et en participant au G20. Mieux, elle a désormais la capacité de se projeter à l’extérieur de ses frontières grâce aux Routes de la soie Routes de la soie : ouvertures et barrages et fait la démonstration de ses progrès fulgurants en termes d’exploration spatiale. Soixante-dix ans après la proclamation de la République populaire, la Chine, désormais peuplée de 1,395 milliard d’habitants, rivalise avec les États-Unis pour la première place mondiale. Un défi que le pays-continent compte relever d’ici trente ans pour le centenaire de la République. La reconnaissance de la Chine par l’ ONU vaut évincement de Taïwan comme représentant du peuple chinois. Elle parvient ainsi à une étape essentielle de sa révolution qui rêve d’unité territoriale et de réintégration des territoires perdus au profit des nationalistes ou de l’étranger, comme c’est le cas de Hong Kong et de Macao.

    Quelques jours seulement après la fin des jeux Olympiques de Pékin, l’ancien membre de l’Assemblée nationale populaire Lau Nai-keung livre le sentiment général dans le quotidien South China Morning Post et n’hésite pas à renvoyer l’acte fondateur de la Chine moderne à l’anecdote : « En regardant en arrière, on se rappelle Mao Zedong, qui, le 1er octobre 1949, déclarait : “Le peuple chinois s’est levé”. La déclaration sonnait dans le vide, comme une déclaration d’intention. Quand, soixante ans plus tard, le 8 août 2008, son successeur de la quatrième génération, Hu Jintao, a officiellement ouvert les jeux Olympiques, on peut dire, sans aucun doute possible, que “le peuple chinois s’est levé”. La Chine est désormais une force avec laquelle il faut compter ; elle a rejoint le club des nations incontournables. » L’affirmation sur la scène internationale est incontestablement assumée par le président Xi Jinping, qui brandit le « rêve chinois » à la face du monde. Le pays n’est plus seulement l’usine du monde, mais un moteur politique et diplomatique. Le temps où Deng Xiaoping recommandait discrétion et longueur de temps semble bel et bien révolu.

Lina Sankari

HO-CHI-MINH : un combattant de l'émancipation humaine

publié le 18 sept. 2019 à 01:37 par Jean-Pierre Rissoan

    Épuisé par une vie de combats, dont la plus grande partie se fit dans la clandestinité, l’Oncle Hô décède le 2 septembre 1969. A l'occasion du 50° anniversaire de sa mort, L'Humanité consacre un dossier à celui qui a marqué l'histoire de son pays, l'histoire de la décolonisation et qui, par là-même, est une figure de l'histoire mondiale. J.-P. R.

  

ci-contre : Hô Chi Minh en juillet 1954, au moment des accords de Genève, qui mirent fin à l’emprise coloniale française en Indochine. DR


 «L’Oncle Hô s’en est allé à la mi-automne »… Lorsque les lecteurs de l’Humanité, en septembre 1969, lurent cette phrase de l’inoubliable Madeleine Riffaud, ils eurent tous la gorge serrée. L’Oncle Hô, ce Hô Chi Minh dont les peuples, et particulièrement la jeunesse, du monde entier scandaient le nom à longueur de manifestations, avait quitté ce monde avant de voir ce dont il n’avait jamais douté : la victoire de son peuple face à la machine de guerre américaine.
        Quatre-vingts ans plus tôt, il était né en Indochine française, qui devint le terrain de ses premiers combats patriotiques. Cinquante ans plus tôt, il était devenu communiste, au sein du jeune PCF. Et jamais, au grand jamais, il n’avait dissocié ensuite ces deux combats, la libération de sa patrie et l’espérance en un monde meilleur, qu’il eût voulu communiste.
    Hô Chi Minh a consacré sa vie à rechercher la solution pour sortir de l’enchaînement dans lequel était tombée sa patrie à l’époque coloniale française. Et il a trouvé la voie. Il a été le père de l’indépendance du Vietnam à l’ère moderne, celui qui a permis à son peuple de retrouver sa fierté d’être vietnamien, la « rage d’être vietnamien », comme l’écrivit un autre grand journaliste, Jean-Claude Pomonti. C’est ce que les femmes et les hommes de son peuple ont retenu et ce qui a créé le fondement de cet attachement, jamais démenti, à leur Oncle. En même temps, le message a dépassé largement les frontières de sa terre natale. Toutes les étapes de sa vie – la proclamation de l’indépendance du Vietnam en 1945, la lutte victorieuse contre le colonialisme français, puis contre l’impérialisme américain, le refus des divisions entre Chine et Union soviétique – ont eu une signification mondiale. Une signification internationaliste, un concept qu’il aimait tant.

Ses écrits, lus aujourd’hui, donnent une curieuse impression de familiarité, comme s’il s’adressait personnellement à chacun. Hô Chi Minh n’a jamais théorisé comme ont pu le faire d’autres dirigeants des grands mouvements révolutionnaires. Il était très pratique, n’hésitant pas à traiter tous les aspects de la vie : en recommandant par exemple aux gens de ne pas laisser une seule parcelle de terre sans y semer des grains de riz dans les périodes de pénuries, ou en rappelant aux cadres d’être toujours proches de la population et non des « mandarins rouges ». De ces concepts très concrets, il se dégage une grande réflexion sur ce que doivent être les liens entre un parti au pouvoir et la population. Sans aucun doute, il y a là des leçons très contemporaines.

Dans la dernière décennie de son existence, l’équipe qu’il avait réunie autour de lui, dont « ses deux fils préférés », Pham Van Dong et Vo Nguyen Giap, plus d’autres dirigeants, dont le secrétaire général du PC Lê Duan, reprit le rôle de direction au quotidien de la lutte, terriblement prenante, contre les incessantes attaques américaines. Hô Chi Minh avait désormais un rôle particulier, moins immédiatement concret, plus emblématique.

Et puis, le 2 septembre 1969, épuisé par une vie de combats, dont la plus grande partie se fit dans la clandestinité, l’Oncle Hô s’effaça. Cruelle grimace de l’Histoire : cet homme avait, un autre 2 septembre, en 1945, proclamé l’indépendance de son peuple. Peu de temps après fut rendu public un texte, dit « Testament du président Hô Chi Minh », authentique, mais tronqué. Ce n’est qu’en 1989 que l’on apprendra que le président avait souhaité être incinéré, qu’il était opposé à toute idée de construction d’un mausolée, vœux qui n’avaient pas été respectés. En 1969, en pleine guerre, il avait fallu que sa figure tutélaire restât accessible pour tous. Ce fut un choix, que certains contestent aujourd’hui.

Qu’importe. Les dernières phrases de l’Oncle étaient un résumé de sa vie, de sa personnalité : « En fin de compte, je laisserai des milliards et des milliards de sentiments d’amour à tout le peuple, à tout le Parti, à tous nos combattants, à mes neveux et nièces, les jeunes et les tout-petits. J’adresse également mon affection fraternelle à tous mes camarades, à mes amis, aux jeunes et aux petits enfants de tous les pays. Mon souhait ultime : tout le Parti, tout le peuple doivent s’unir et faire tous leurs efforts afin d’édifier un Vietnam pacifique, réunifié, indépendant, démocratique, prospère et contribuer dignement à la révolution mondiale. » Étranges phrases, lues en ce début de XXIe siècle. Mais, à la réflexion, phrases d’actualité.


Alain Ruscio Historien (NB. Vient de paraître : Écrits et combats, textes d’Hô Chi Minh présentés par Alain Ruscio, préface de Joseph Andras. Éditions du Temps des cerises, 390 pages, 20 euros).


L’Oncle Hô inspire le Vietnam moderne

texte de Lina Sankari , journaliste à l’Humanité

    Depuis le début de l’année, le Vietnam a anticipé le cinquantenaire de la mort du président Hô Chi Minh en organisant une série de colloques et d’expositions. Le dirigeant continue d’exercer une influence qui dépasse largement le cadre politique.
    En contrebas du mont Bà Nà, en plein centre du Vietnam, la famille Nguyen vit encore la guerre par ricochet. Tam et Hung, respectivement 21 ans et 19 ans, n’ont jamais connu le fracas des bombes. Ils sont pourtant la première ­génération de la lignée à présenter une série de troubles physiques et mentaux liés à la guerre chimique lancée sur le Vietnam entre 1961 et 1971. Huê, leur grand-mère, s’occupe patiemment d’eux, les nourrit, les redresse sur le lit, se rend deux fois par mois à l’hôpital, situé à une quinzaine de kilomètres, pour récupérer les médicaments. Dans son salon, comme dans tant d’autres foyers, trône paisiblement un portrait de l’Oncle Hô. Comme une présence bienveillante, un soutien dans le combat qu’elle mène contre la maladie de ses petits-enfants. « Nous lui devons tellement », sourit-elle. Son mari, ancien soldat du Front national de libération du Sud-Vietnam, qui a participé à la bataille de Hué durant l’offensive du Têt en 1968, acquiesce : « Son action, sa vie simple nous guident encore. » Il n’est à cet égard pas exagéré de considérer que l’Oncle Hô fait presque partie de la vie spirituelle des Vietnamiens. Ou tout du moins qu’il continue d’exercer une influence qui dépasse largement le strict cadre politique.

Un testament politique qui résonne à l’heure de la lutte contre la corruption

    Depuis le début de l’année, le pays a anticipé le cinquantenaire de la mort du président Hô Chi Minh, le 2 septembre à Hanoï, en organisant une série de commémorations, expositions et colloques sur son héritage. Onze millions de jeunes ont ainsi participé à la campagne intitulée « La jeunesse vietnamienne applique le Testament de l’Oncle Hô ». « Suivre les enseignements de l’Oncle Hô revient pour chacun non seulement à les retenir et apprendre par cœur mais à les faire imprégner dans ses veines, dans son cœur, à les transformer en ce qui le tourmente, le fait réfléchir et le motive à suivre les pas de l’Oncle Hô », a expliqué le secrétaire général du Parti communiste du Vietnam (PCV) et président de la République, Nguyen Phu Trong, lors d’une rencontre organisée le 27 août. En clair, poursuivre la révolution. Ce n’est pas forcément chose aisée pour une jeunesse qui a parfois la consommation comme seule antienne et ne se soucie que très peu de politique. « À chaque période de l’histoire, les jeunes ont toujours été une force importante qui a apporté de nombreuses contributions au processus de construction et de défense de la patrie. L’Oncle Hô a toujours réservé des sentiments profonds à quiconque, en particulier aux jeunes », insiste le chef de la Commission centrale de la propagande et de l’éducation du Parti, Vo Van Thuong.

    Ce cinquantième anniversaire est également l’occasion pour le PCV de remettre au goût du jour le testament de Hô Chi Minh, entamé en mai 1965 et achevé en mai 1969, de le faire résonner avec les combats actuels dont la lutte contre la corruption. De l’exemplarité comme mission politique. « Chaque membre du Parti, chaque cadre doit s’imprégner de la moralité révolutionnaire, véritablement faire preuve d’application, d’économie, d’intégrité, de droiture, d’un dévouement total à la chose publique et d’un désintéressement absolu », écrivait l’Oncle Hô en guise de dernière volonté. Une nouvelle loi anticorruption est entrée en vigueur en juillet dernier afin de regagner la confiance de la population. À Thu Thiêm, un nouveau quartier d’habitation de Hô Chi Minh-Ville (sud), l’inspection gouvernementale a ainsi fait grand cas des sanctions prises contre les infractions constatées lors de la construction. Car l’urbanisation intensive a entraîné son lot de dérives. On ne compte plus les dérogations accordées aux investisseurs qui transforment des projets d’usine en luxueuses villas ou ne respectent aucune obligation environnementale. De quoi semer la colère populaire. Le cinquantenaire est donc l’occasion pour le PCV de regagner en légitimité et en unité. « Le testament du président Hô Chi Minh a été d’une importance capitale pour l’édification du Parti communiste du Vietnam. Il donne des directives précises en matière de pouvoir, d’organisation, de déontologie et d’idéologie. Le Parti se doit aujourd’hui de l’adapter à la nouvelle conjoncture », a affirmé Nguyên Xuân Thang, directeur de l’Académie nationale de politique Hô-Chi-Minh.

« Le Yankee battu, nous bâtirons le pays dix fois plus beau ! »

Cette année, le premier livre en anglais et en vietnamien contenant le testament du président Hô Chi Minh a été publié par l’agence de presse vietnamienne (VNA), dont le fonds photographique recèle de véritables pépites historiques, l’Institut politique national Hô-Chi-Minh et le musée Hô-Chi-Minh. Intitulé 50 ans de mise en œuvre du testament du président Hô Chi Minh, 1969-2019, le livre est parsemé d’une centaine de photographies dont l’une montre le dirigeant, pieds nus, en train de travailler la terre pour y planter des légumes dans le maquis pendant la guerre contre le colonisateur français. À l’époque, « la question agraire est la question sociale par excellence », confirme l’historien Pierre Brocheux. Pression démographique, accaparement des terres par les colons, survivance du féodalisme, la redistribution presse. Également une façon de faire valoir un président « qui se démarquait par sa simplicité, sa modestie et sa sincérité », selon VNA. La photographie illustre surtout l’aspect « pratique » de l’Oncle Hô, qui n’hésitait pas à s’emparer de toutes les questions quotidiennes en recommandant aux Vietnamiens de ne laisser aucune parcelle de terre sans semence dans les périodes de pénurie.

À propos de son testament, l’écrivain anticolonialiste Jean Lacouture dira : « Au moment de dire adieu à son peuple, M. Hô ne plastronne pas, ne prend pas le ton de héros à mots historiques et à posture tragique : il parle des tâches immédiates à accomplir – la libération du territoire – sur le ton d’un chef en pleine activité, d’un patron au travail. On retrouve là une des constantes du personnage, la primauté donnée à l’action, aux réalités, à la praxis. »

Lorsqu’il meurt, à 79 ans, le pays n’est pas encore sorti de la guerre, pas encore réunifié mais le vieil « Oncle » trace la ligne d’horizon : « Nos fleuves, nos monts, nos hommes toujours resteront / Le Yankee battu, nous bâtirons le pays dix fois plus beau ! »

Lina Sankari


Chine. Les 50 jours de Tian’anmen par Dominique BARI

publié le 4 juin 2019 à 02:48 par Jean-Pierre Rissoan


    Je publie cet article de Dominique BARI, sinologue, sinophone, sinophile et, ce qui n'enlève rien mais, au contraire, en rajoute journaliste à L'Humanité ; journal dont on ne ventera jamais assez la qualité et le respect qu'il a pour ses lecteurs.
    J.-P. R.

    Le 15 avril 1989, la mort du dirigeant communiste Hu Yaobang déclenche un vaste mouvement revendicatif mais complexe. Après une décennie de réformes, les dissensions au sein de la direction du PCC se répercutent dans la rue. Toutes les couches de la société sont concernées et la contestation est hétérogène.
   

Chine. Les 50 jours de Tian’anmen

L’Humanité du Mardi 4 Juin 2019,

    En ce printemps 1989, Pékin se prépare à un événement historique : la visite à la mi-mai de Mikhaël Gorbatchev venu sceller la réconciliation officielle de l’URSS et de la République populaire de Chine, brouillées depuis le début des années 1960. La mort subite le 15 avril de Hu Yaobang, une des figures réformatrices du Parti communiste chinois, et le mouvement qu’elle enclenche éclipsent les retrouvailles tant attendues. Limogé en janvier 1987 de son poste de secrétaire général du PCC à la suite des manifestations étudiantes de l’hiver 1986-1987, Hu jouit d’une incontestable popularité. Sur les campus universitaires, la mobilisation pour lui rendre hommage est immédiate. Dans les jours qui suivent, des marches sont improvisées jusqu’à la place Tian’anmen. Elles ne rencontrent aucun obstacle et les cortèges enflent de jour en jour. De plus en plus politiques et contestataires. Au plus fort du mouvement, plus d’un million de personnes se retrouvent dans la rue. L’immense place au cœur de Pékin devient le lieu d’un vaste forum où la parole se libère dans la plus totale confusion. Qui est qui et qui veut quoi ? Qu’importe ! Pendant cinquante jours, les rassemblements vont secouer le pays et les autorités jusque dans la soirée du 3 juin au 4 juin où les militaires y mettent violemment un terme.

    « Les causes qui ont produit le mouvement étaient intérieures et sont à puiser dans la décennie qui venait de s’écouler », a analysé l’historien Jeffrey Wasserstrom, auteur d’un ouvrage sur la contestation étudiante en Chine au XXe siècle. Il éclate à l’issue d’une décennie du programme de modernisation engagé par Deng Xiaoping, ouvrant la Chine à la mondialisation et à des réformes de type libéral. En dix ans, le pays est passé de l’utopie égalitariste au culte de l’initiative individuelle, non sans retombées sur les structures politiques et idéologiques. Dans les campagnes, la pièce majeure des réformes a été la gigantesque décollectivisation des terres avec le retour à l’autonomie des unités familiales et la fin du monopole d’État sur les céréales. Les paysans ont vu s’élever leur niveau de vie et l’écart de leurs revenus avec les citadins se réduire progressivement. Après ces premiers succès, commencent en 1984 les réformes urbaines décisives pour le développement de l’économie de marché, avec la restructuration du secteur industriel public, la levée du contrôle des prix, l’arrêt des subventions sur les produits de base. Cette deuxième phase s’avère plus délicate, provoquant une importante inflation – plus de 60 % pour certains produits – et du chômage, naguère inconcevables. Les réformes attisent la méfiance. On voit naître de graves distorsions sociales à l’annonce de la suppression du « bol de riz en fer » (la garantie du travail à vie) et de l’égalitarisme des revenus. Le statut et les avantages ouvriers sont amoindris au profit du groupe montant des technocrates, des directeurs. Les conditions de vie de nombreux citadins se détériorent tandis que la corruption à grande échelle explose.

    La contestation exprime ce profond mécontentement social, mais elle n’aurait pas pris une telle ampleur ni duré aussi longtemps si la direction du Parti n’avait été autant divisée. On a du mal à imaginer aujourd’hui quelles furent la teneur et l’ampleur des débats qui ont lieu en Chine à cette époque au sein du pouvoir, des milieux intellectuels et aussi dans l’ensemble de la société chinoise plus politisée au sortir du maoïsme qu’elle ne l’est peut-être aujourd’hui. Deux lignes s’affrontent non seulement sur les questions économiques mais sur les réformes politiques envisagées. Il ne s’agit pas de changer la nature socialiste du système mais de mieux adapter ses structures aux changements économiques en cours.

Les résistants aux réformes exigent le retour à

« l’ordre socialiste »

    Dès 1986, est annoncé un « programme à long terme de réformes des structures politiques ». Il visait un désengagement progressif du parti dans les affaires économiques et administratives, un retrait du pouvoir dans les sphères privées et familiales et un assouplissement du régime dans de nombreux domaines de la vie politique et culturelle. Le vice-premier ministre de l’époque, Wan Li, le défend en ces termes : « Il est urgent de réformer les structures politiques pour démocratiser le processus de décision et éviter les errements auxquels les décisions arbitraires le conduisent. » En référence à la Révolution culturelle. Le 8 mai 1986, le Quotidien du peuple, organe central du PCC, en appelle même la population à abandonner les « pratiques féodales » conduisant à obéir aveuglément aux autorités. « L’expérience passée, poursuivait le journal, a prouvé que la politique du parti et du gouvernement est correcte à partir du moment où le peuple est libre de ses opinions ». Et de rappeler que le marxisme est « une science en évolution et non un dogme rigide » et qu’il convient de « briser les opinions ossifiées » pour « libérer l’idéologie et se livrer hardiment à un travail d’exploration ».

    Inquiets de la montée des tensions sociales génératrices de troubles, les résistants aux réformes exigent le retour à « l’ordre socialiste », mettant en péril les ambitions de Deng Xiaoping, qui doit composer avec la faction que l’on qualifie pour simplifier de « conservatrice » ou d’« orthodoxe », à laquelle appartient le premier ministre Li Peng. Elle s’oppose aux « réformateurs », regroupés autour de Zhao Ziyang, secrétaire général du PCC et successeur de Hu Yaobang. Malgré un compromis fragile mis en place au 13e congrès du PCC en octobre 1987, les conservateurs obtiennent, un an plus tard, le gel des réformes, entraînant de nouvelles contradictions économiques. Tous les voyants sont au rouge.

    Avec la mort de Hu, la confrontation politique descend dans la rue et entraîne dans son sillage des forces extrêmement diverses, sur les plans social et politique, y compris des cadres de l’administration et du parti. Exception faite des paysans, toutes les couches de la population prennent part à la protestation et la complexifient, la rendant très hétérogène, même si une aspiration balbutiante à une « participation politique » est partagée. Elle se cristallise sur la dénonciation de la corruption, de l’autoritarisme et la revendication de plus de liberté d’expression et de pensée. Les uns réclament des réformes, un véritable contenu social et une plus juste répartition des richesses. Pour eux, estime Jeffrey Wasserstrom, il ne s’agissait pas de « renverser le système (…) ils voulaient seulement le réformer ». D’autres, redoutant d’être les laissés-pour-compte des mesures annoncées, contestent publiquement leur bien-fondé et veulent revenir à l’ancien système. Un courant minoritaire de l’intelligentsia, l’œil rivé sur un Occident idéalisé, adopte des positions radicales comme l’astrophysicien Fang Lizhi, qui prône la rupture avec le marxisme, que l’on doit, selon lui, « abandonner comme de vieilles fripes que l’on jette ». Il trouve écho dans les nouveaux milieux affairistes poussant à la privatisation de l’économie. Ces néolibéraux se sont posés en contestataires du régime, luttant contre la « tyrannie » et pour la « liberté » en parallèle des appels à la démocratie qui traversaient alors l’Europe de l’Est.

    La confusion et l’indécision des manifestants trouvent leur corollaire dans celles du gouvernement. La faction conservatrice aspire à une mise au pas autoritaire des contestataires. Les réformistes prônent une solution négociée. Deng Xiaoping se range du côté des premiers, redoutant le chaos qui mettrait un frein à ses projets de modernisation. L’annonce de la loi martiale le 19 mai s’accompagne de la mise à l’écart de Zhao Ziyang et douche les espoirs d’une issue pacifique. Pourtant, rien n’est encore prêt pour lancer l’épreuve de force décisive : l’état-major de l’armée est divisé. Jusqu’au 3 juin, tout semble tourner miraculeusement à l’avantage de la population, qui bloque les blindés à la périphérie de Pékin. Jusque dans la soirée où tout bascule.

Un silence qui pèse dans les mémoires de toute une génération

    Durant ces trente dernières années qui ont transformé la Chine en profondeur, le mouvement de 1989 est resté un sujet tabou. Des 241 morts, chiffres officiels, aux quelques milliers avancés par certaines organisations de défense des droits de l’homme (des ouvriers dans leur majorité), nul ne sait encore quel est le bilan de l’intervention militaire et de la répression qui suivit en l’absence d’enquêtes et de transparence de l’État. Un silence qui pèse dans les mémoires de toute une génération.

    Dans les coulisses du pouvoir, les confrontations ne sont pas closes. Deng met plus de trois ans à imposer la relance de sa réforme économique mais la répression de la mobilisation sociale lui a donné un cours plus libéral : le maintien de la stabilité politique et sociale conditionne le développement économique, tâche prioritaire du régime : sortir le pays de la pauvreté, le moderniser, élever le niveau de vie de la population, répète Deng, assureront sa légitimité et le préserveront du scénario soviétique.

    La Chine de 2019 n’est en rien comparable à celle de 1989. Sa société non plus, beaucoup plus inégalitaire, mais bénéficiant déjà de la petite prospérité (xiaokang) promise pas le pouvoir et surtout plus ouverte, plus mobile. Un quart, voire un tiers des Chinois ont désormais un niveau de vie comparable à celui de la classe moyenne européenne. L’aspiration à la stabilité tout comme la fierté nationale retrouvée n’ont pas gommé les conflits ouvriers, les revendications à plus de justice sociale, à un meilleur environnement, les dénonciations de la corruption ou de l’arbitraire des bureaucraties locales. Toutefois, le consensus sur « le grand renouveau de la nation chinoise », basé sur la réussite économique sans relâcher l’autoritarisme politique, proposé par Xi Jinping, trouve largement écho dans la population. Un sentiment que la politique agressive de Trump ne fait que renforcer. L’annonce faite par Xi de l’entrée de la Chine dans « une période de risques majeurs », du fait de la situation internationale instable et du bras de fer avec les États-Unis, met en avant l’exigence d’unité nationale qui résonne comme l’épine dorsale de la politique intérieure.

    Dominique Bari

Alain Roux : Tchang Kaï-chek, le "généralissime" qui n’était pas à la hauteur de son destin

publié le 11 nov. 2016 à 07:27 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 26 févr. 2018 à 02:50 ]

Le sinologue Alain Roux s’attaque à  la première biographie française de Tchang Kaï-chek, fruit de cinq années de recherches. Spécialiste de l’histoire sociale chinoise et du mouvement ouvrier, Alain Roux est professeur émérite à l’Institut national des langues et civilisations orientales. Biographe de Mao Zedong, il se penche ici sur le rival de toujours de ce dernier, Tchang Kaï-chek, dans un livre – publié aux éditions Payot - essentiel pour comprendre la Chine du XXe siècle et comment le "général rouge" est devenu un tyran incapable de reconquérir le pays après sa défaite face aux communistes. Cet ouvrage permet de comprendre les erreurs qui ont mené le dirigeant à échouer successivement face aux Japonais et aux communistes.  Pourtant considéré comme l’un des "quatre grands", avec Churchill, Roosevelt et Staline, le "généralissime", incapable de relancer l’économie, perd sur tous les fronts. Cette imposante biographie est essentielle pour appréhender ce dictateur jamais "à la hauteur de son destin".

NB. KMT = Kuo-Ming-Tang

Vous dites, en introduction de votre biographie, "avec Tchang Kaï-chek, on reste dans le gris". Qui est ce personnage mystérieux ?

Alain Roux Il apparaît souvent, face à Mao, comme le perdant, celui qui a tout raté. C’est un personnage assez sinistre. Il n’occupe pas l’espace, alors que Mao l’envahit. Quand vous traitez de Mao, vous traitez de la Chine contemporaine, il est dans tous les domaines, pour le meilleur ou pour le pire. Tchang Kaï-chek, lui, ne semble pas tenir son rang. Cette biographie tente d’expliquer les raisons de son échec, qui n’était sans doute pas inévitable, et de réfléchir à l’histoire de la Chine, qui a pris un tour inattendu avec la réforme de Deng Xiaoping : une économie capitaliste dans un pays dirigé par un parti communiste détenteur de tous les pouvoirs ! Je m’interroge sur l’histoire d’un peuple courageux qui a mené autant de luttes, connu autant de morts. Pour un tel résultat… Il y a une tragédie qui n’est pas seulement celle d’un personnage qui a échoué et a fini à Taïwan, c’est également la tragédie du peuple chinois tout entier.

Le Tchang Kaï-chek des débuts laisse entrevoir un personnage complexe, inspiré tout à la fois par le néo-confucianisme, George Washington et Napoléon. Il appelle alors au renversement des élites chinoises, dont il dénonce le comportement servile face à l’étranger. Il est également fasciné par la construction du nouvel État soviétique. Sur quoi repose son idéologie ?

Alain Roux Je ne pense pas que ma biographie soit définitive. L’ouverture des archives et l’accessibilité du journal intime de Tchang Kaï-chek permettront sans doute à d’autres historiens d’aller plus loin. Tchang Kaï-chek est un homme du passé. Il est passionné par les grands personnages du XIXe siècle, ces mandarins militaires qui ont lutté contre les grands mouvements populaires et ont essayé de redonner du muscle à la Chine pour résister à l’agression étrangère, les guerres de l’opium, les traités inégaux.La Chine humiliée : les traités inégaux (1839 - 1864) 2ème partie Tchang Kaï-chek a donc un fond nationaliste. Il fait partie de cette génération qui se proposait de "sauver le pays". Il partage en conséquence une base commune avec Sun Yat-sen, qui est plus âgé que lui, et Mao Zedong, qui est un peu plus jeune. Tchang Kaï-chek s’appuie essentiellement sur une idéologie néo-confucéenne. Il a toujours détesté l’Angleterre, le pays qui a le plus humilié la Chine, et est resté fasciné par le Japon, qui deviendra le nouvel agresseur. Rappelons qu’il a été élève d’une école militaire dans ce pays, qu’il y a beaucoup apprécié le code militaire, la vie japonaise, y compris la fréquentation des geishas [1]. Il est également intéressé par les États-Unis, mais avec un peu de mépris : c’est, pour lui, une société trop matérialiste (au sens vulgaire, JPR). Tchang Kaï-chek est surtout un nationaliste pour qui la fin justifie les moyens. Et, de ce point de vue-là, il a aussi des points communs avec Mao Zedong. Il est assez cynique, il a failli être un voyou, très lié aux bas-fonds de Shanghai et à la Bande verte [2], dont il a été membre. Il s’agissait d’une société secrète qui donnait dans le trafic d’opium, le kidnapping de fils de riches et la prostitution. Tchang Kaï-chek a plus ou moins été un homme de main et a fomenté quelques assassinats politiques. C’est un personnage assez trouble. Son premier coup de génie arrive alors que son maître à penser, Sun Yat-sen (père de la Chine moderne, il a contribué à l’émergence de la République et au renversement de la dynastie mandchoue Qing – NDLR), est menacé par un seigneur de la guerre dans la région de Canton. Tchang Kaï-chek part à son secours. Sun Yat-sen commence alors à s’intéresser à ce militaire à la réputation sulfureuse et lui met le pied à l’étrier. Le grand événement reste le voyage à Moscou, en 1923. Il y présente un exposé sur la révolution chinoise et crie : "Vive la révolution prolétarienne mondiale !" Ce faisant, il y obtient une aide militaire. À son retour, il est nommé à la direction de l’Académie militaire de Huangpu. Tchang Kaï-chek est le seul dirigeant du Kuomintang (KMT) à disposer d’une force armée. Il comprend avant Mao Zedong que, dans la Chine des seigneurs de la guerre, "le pouvoir (est) au bout du fusil". Il commande l’expédition militaire qui, partie de la province de Canton durant l’été 1926, a réunifié la Chine tout entière sous l’autorité du KMT, le 10 octobre 1928.

Est-il le contre-révolutionnaire que l’on décrit ?

Alain Roux Il a un temps été le bras armé de la Révolution, le général rouge, dans le cadre d’une alliance entre le PCC et le KMT. Mais il a rapidement fait comprendre qu’il avait d’autres ambitions, notamment, le 20 mars 1926, à Canton où, profitant d’un soupçon de complot ourdi contre lui par des communistes chinois et des conseillers soviétiques, il fait arrêter par des détachements militaires plusieurs dirigeants du PCC et quelques soviétiques. Il montre alors très clairement sa volonté de se débarrasser de l’allié communiste, avant de prétendre à un malentendu et de faire relâcher tout le monde. Il a néanmoins donné le signal : les milieux d’affaires de Shanghai l’ont très bien compris et vont financer le coup de force bien réel du 12 avril 1927, par lequel il élimine dans le sang les communistes, les syndicalistes ouvriers et les militants des unions paysannes. Il est clairement un contre-révolutionnaire qui a l’appui immédiat des milieux conservateurs, du monde des affaires, des propriétaires fonciers. C’est un homme de droite qui a trahi ses alliés de la veille. C’est l’explication de sa défaite à venir car la Révolution perd de son dynamisme. D’une certaine manière, en frappant les forces populaires, Tchang Kaï-chek fait une victime collatérale : la révolution bourgeoise. La fraction moderniste du monde des affaires, qui l’a soutenu, va être rapidement victime d’un véritable racket de la part de Tchang Kaï-chek, qui la frappe de taxes et de réquisitions, ne la protège pas quand la crise de 1929 atteint la Chine, favorise la spéculation au détriment des investissements, consacre les trois quarts du budget aux dépenses militaires et l’essentiel de ce qu’il reste au service de la dette. Ne pouvant mécontenter les propriétaires fonciers, Tchang Kaï-chek renonce à toute réforme agraire, ce qui compromet toute politique d’industrialisation et, par ricochet, fragilise une armée chinoise en manque de munitions et d’armes. Or, l’agression japonaise de 1937 à 1945 porte des coups mortels à cette armée sur laquelle reposait le pouvoir de Tchang Kaï-chek. Parallèlement, le poids de la guerre sur la partie de la Chine que contrôlait le KMT, après avoir perdu les grandes villes côtières, est insupportable : il s’ensuit une inflation qui atteint des hauteurs vertigineuses. Tchang Kaï-chek, qui a imprudemment recommencé la guerre civile en 1946 contre les communistes en Mandchourie, subit ses premiers désastres et est lâché par une fraction importante de la bourgeoisie, qui ne se rallie pas pour autant aux communistes. Il ne reste plus que l’armée, et celle-ci sera bientôt en déroute.

Le regard de la Chine communiste sur Tchang Kaï-chek a-t-il évolué avec le temps ?

Alain Roux Je constate qu’il y a une évolution des deux côtés du détroit de Taïwan sur le personnage. À Taïwan, Mao Zedong a toujours été critiqué. En Chine, il l’est aussi depuis les années 1980, même si l’actuel président Xi Jinping a tendance à reprendre les accents maoïstes. Mais, tout de même, la tendance est à considérer que Mao a multiplié les erreurs à partir du Grand Bond en avant (1958-1960) et a eu un rôle dans le régime autoritaire et une responsabilité dans la famine de 1959 à 1962. Si, aujourd’hui, un petit parfum maoïste réapparaît à travers les chants rouges, on sent bien qu’il ne faut pas aller trop loin. Quand les gens ont voulu renouer avec les opéras maoïstes, on les a un peu calmés. À Taïwan, Tchang Kaï-chek est présenté comme un dictateur dont les statues commencent à s’accumuler dans un parc. On a transformé le mausolée gigantesque en son honneur en palais de la démocratie, ce qui est un peu inattendu ! À Pékin, on vous dit que Tchang Kaï-chek était certes un tyran, mais aussi un grand patriote qui a résisté courageusement aux Japonais.

Vous évoquez le débat sur les rapports entre croissance et démocratie en Asie à partir des exemples de Tchang Kaï-chek, du fondateur de Singapour, Lee Kuan Yew, et du dictateur sud-coréen Park Chung-hee. Comment la Chine se place-t-elle dans ce débat ?

Alain Roux C’est un des problèmes que j’affronte avec difficulté. Certains sont tentés de penser, au regard de ces expériences, que finalement, il y a besoin d’un État autoritaire pour une croissance réussie. Les dictatures sud-coréenne, taïwanaise, singapourienne montrent qu’un régime autoritaire développe de telles contradictions qu’il est paralysé et finit par se bloquer. Ou qu’il débouche sur un régime plus ou moins démocratique, sous lequel la croissance se poursuit. J’ajoute à cela qu’un régime démocratique peut être un régime fort si on apporte des satisfactions aux éléments dynamiques du peuple qui, en retour, soutiennent le régime et acceptent une certaine modération dans leurs revendications pour permettre au pays de développer son économie. Pour la Chine, puisque c’est la question, je fais partie des gens qui ont été très intéressés par l’affirmation de la société civile qui s’est faite progressivement sous Jiang Zemin (1989-2002) et surtout sous Hu Jintao (2002-2012), malgré l’hypothèque de la répression du mouvement populaire de la place Tian’anmen en juin 1989. C’est à son époque que les paysans de Wukan, luttant contre des expropriations mises en place par les cadres dans des conditions scandaleuses, ont gagné. Le responsable de cette lutte, par ailleurs membre du Parti communiste chinois, est devenu par la suite maire de la commune. Ce succès est maintenant remis en question et les animateurs du mouvement sont poursuivis sous divers prétextes. De même, c’est l’époque des importantes grèves dans les usines de la rivière des Perles (Guangdong, dans le Sud), à la suite desquelles des dizaines de milliers de grévistes ont obtenu des avantages réels – hausse de salaires, garantie de l’emploi et début de retraite –, avec l’appui incontestable du chef local du Parti à Canton. On avait l’impression que, peu à peu, le PCC évitait la voie de l’autisme à la Brejnev, qui le menace toujours – comme tout parti unique –, et acceptait de dialoguer avec la nouvelle société, qu’il avait lui-même façonnée. On avait l’impression que, peu à peu, on passerait de syndicats bureaucratiques actuels à des instances vraiment représentatives des ouvriers. Les avocats donnaient de la voix et l’arbitraire était combattu. La lutte contre la corruption initiée par Xi Jinping – non seulement contre "les mouches" mais aussi contre "les tigres" – était au début vécue comme la suite de cette tendance. On s’est rendu compte depuis qu’il ménageait, en fait, le gros du clan des privilégiés, formés par les proches des grands détenteurs du pouvoir, et ne frappait que ceux d’entre eux qui s’étaient opposés à son ascension politique. Tandis que les gens du peuple souffrent encore et ne se contenteront pas toujours d’être ces citoyens passifs de la seconde puissance économique au monde. Certains parlent, à ce propos, d’une revanche posthume de Tchang Kaï-chek sur Mao Zedong.



[1] L'institution multi-séculaire des geishas entretient un rapport étroit et complexe avec le phénomène de prostitution — entre idéalisation de leur rôle et de leurs activités, et réalités historiques et sociales. Il est toutefois certain que l'octroi de faveurs sexuelles par la geisha à son client n'a jamais été entendu comme systématique ou allant de soi. (Wikipédia). A. Roux semble cependant l’accepter dans le sens de prostitution.

[2] La Bande Verte est une société secrète créée par Fong Toh-tak du monastère Shaolin dans le but de protéger les Chinois de l'ethnie des Han qui étaient opprimés par les Mandchous de la dynastie Qing, et pour rétablir la dynastie Ming. Réunissant en son sein de nombreux hommes d'affaires, elle contrôlait la quasi-totalité de l'activité criminelle de Shanghai, alors capitale mondiale du commerce de l'opium. Les activités principales de la Bande Verte étaient le trafic d'opium, le jeu et la prostitution, et ses services étaient en outre régulièrement demandés pour disperser des réunions syndicales et des grèves. De 1919 à 1931, l'interlocuteur de la Bande verte dans la concession française était Étienne Fiori. En partageant avec le Kuomintang les profits tirés du trafic de drogue, la Bande Verte a apporté un important soutien financier à Tchang Kaï-chek, qui avait noué de nombreux liens avec les dirigeants criminels durant son séjour à Shanghai de 1915 à 1923. Tchang Kaï-chek a d'ailleurs probablement été initié à ses secrets ou était au moins considéré comme un « associé ». Le 12 avril 1927, la Bande Verte est responsable du massacre d'environ 5 000 grévistes et sympathisants communistes, ordonné par le second dirigeant du Kuomintang, Tchang Kaï-chek. Ce dernier récompensa le chef du gang, Du Yuesheng, en le nommant général. (Wikipédia).

 

Il y a cinquante ans la révolution culturelle...

publié le 16 mai 2016 à 10:48 par Jean-Pierre Rissoan


    Chine. Le 16 mai 1966, une directive de Mao accélère la crise qui couvait au sein de la direction du Parti communiste. Le Grand Timonier précipite le pays dans une décennie de chaos.

  par  Dominique Bari
    ex-correspondante de l'Humanité à Pékin
    Lundi, 16 Mai, 2016

   

    «Refaire la révolution », « La rébellion est justifiée », « Osez penser, osez agir », « Bombardez le quartier général » ! C'est par de tels slogans séducteurs que Mao Zedong enivre les jeunes instruits chinois corsetés par un système hiérarchique étouffant, la pénurie, le conformisme et provoque leur soulèvement contre l'appareil du Parti communiste. En ce mois de mai 1966, il y a quarante ans (cet article a été écrit en 2006 et réédité en 2016, JPR), le Grand Timonier lance sa « grande révolution culturelle prolétarienne », un mouvement de masse répressif et réprimé qui déchire la Chine et amène le pays au bord de la guerre civile. Elle allait faire des millions de victimes, pousser la société et l'économie dans le gouffre et laisser ses stigmates sur toute une génération. Le déclencheur en est le 16 mai 1966, une directive de Mao fustigeant « les représentants de la bourgeoisie » ayant infiltré tous les niveaux du Parti communiste. Le prétexte en est une pièce de théâtre écrite par le vice-maire de Pékin, Wu Han, Hai Rui démis de ses fonctions, jugée « déloyale » envers Mao car faisant référence à la destitution de Peng Dehuai en faveur de Lin Piao à la tête de l'armée.

    Peng avait ouvertement critiqué le Grand Bond en avant et la personnalisation du pouvoir de Mao. Car les origines de la révolution culturelle s'enracinent dans le constat d'échec du Grand Bond. Deux lignes politiques s'affrontent. Schématiquement on parlera du pragmatisme des uns, dont Deng Xiaoping fut plus tard le fer de lance contre la collectivisation voulue par Mao. Le conflit se noue autour du bilan du Grand Bond. Fortement critiqué dès juillet 1959, Mao quitte son poste de président de la RPC, et le Congrès national populaire élit Liu Shaoqî.

« éducation socialiste »

   Restant aux rênes du PCC le Grand Timonier est peu à peu écarté de la gestion des affaires économiques passée sous l'influence dominante de Liu, Deng et de certains autres, qui entament des réformes économiques dites de « réajustement » et rapidement dénoncées comme « révisionnisme » par Mao, un terme qui fait écho à la détérioration radicale des relations avec l'Union soviétique. En septembre 1962, il passe à l'offensive pour reconquérir son pouvoir et son intervention au comité central se résume en une phrase célèbre : « Camarades, n'oubliez pas la lutte des classes », un concept qui selon lui trouve aussi son expression au sein du Parti.

    D'un mouvement d'« éducation socialiste » pour les campagnes (1963) à peine remises du Grand Bond, à la publication du Petit Livre rouge (1964) en passant par l'abolition des grades dans l'armée (1965) ou par une radicalisation de la culture inspirée par sa femme Jiang Qing, tous les fronts sont utilisés par Mao qui, retiré à Shanghai, s'entoure de nouveaux « conseillers », issus d'une pseudo-intelligentsia gauchiste, et dont le noyau dur formera « la bande des quatre ».

    La purge contre ceux accusés d'emprunter « la voie capitaliste » se transforme très vite en une déferlante de persécutions et de délations. Les gardes rouges, battent les chemins. Ils détruisent des temples, des instruments de musique, des antiquités... La plupart des Chinois jugés contre-révolutionnaires sont exécutés en public à titre d'exemple ou exilés dans les campagnes pour y être rééduqués par le travail manuel.

    La phase insurrectionnelle de la révolution culturelle se termine en avril 1969 avec le 9e Congrès du PCC. En prônant la poursuite de la révolution culturelle, Mao impose alors ses théories d'une révolution idéologique permanente au détriment de la production. Les luttes de pouvoir et les purges continueront jusqu'à la fin officielle de la révolution culturelle en 1976. Mao meurt en septembre. En octobre, son successeur, Hua Guofeng, ordonne l'arrestation de la bande des quatre, bientôt tenus pour principaux responsables de la décennie de terreur. Quatre décennies plus tard et malgré une littérature abondante dite des « cicatrices » sur les évènements, les zones d'ombre demeurent et les débats ne sont pas clos. À peine ont-ils été ouverts. Deng Xiaoping, revenu aux commandes du Parti en 1978, boucle la période maoïste en proclamant que ce qu'avait fait le Grand Timonier contenait 70 % d'éléments positifs et 30 % de négatifs. Cette manière de trancher pour l'histoire la condamnation de la révolution culturelle ne satisfait pas de nombreux membres de cette « génération perdue » que furent les jeunes instruits de 1966. Parmi eux, Xu Youxu, ex-garde rouge devenu professeur de philosophie, membre de l'Académie sociale de Chine et pour lequel « La révolution culturelle a causé des blessures internes invisibles et irréparables dans les esprits des gens. » Xu ne veut laisser à la révolution culturelle aucun pouvoir de séduction. À ses yeux, les zones d'ombre laissant entière la complexité des évènements expliquent pourquoi certains Chinois, mécontents des réformes économiques lancées et de l'accroissement des inégalités, ont tendance à idéaliser ce passé sombre.

Documents secrets « Pour bien comprendre le phénomène, il faudrait un important travail collectif s'appuyant sur les documents, y compris les documents secrets du Parti, et sur de vastes enquêtes d'histoire orale », avance pour sa part le sinologue Michel Bonin (auteur douvrage, Une génération perdue). « Mais ce travail est impossible à réaliser tant que les autorités s'y opposent, tentant de préserver une image positive de Mao. »


Puissance chinoise : d) le Shangaï ...du monde

publié le 10 nov. 2015 à 07:49 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 9 avr. 2019 à 05:14 ]

    SUITE DE : Puissance chinoise : c) le Shangaï de Deng

    Aujourd’hui, on peut trouver des arguments pour dire que Shangaï prépare le XXI° siècle et dire que, pourquoi pas, le XXI° siècle sera le siècle de la Chine comme le XX° a été celui des Américains. Ce qui est sûr c’est que le montant des investissements consentis comme les chiffres de résultats déjà constatés sont à la démesure du continent asiatique. La mondialisation se caractérise par la libéralisation progressive parfois totale de quatre types de flux : flux de personnes, flux financiers, flux d’informations et flux de marchandises. Shangaï est une mégapole, c’est-à-dire une grosse ville de presque 14 millions d‘habitants mais aussi une métropole, une ville-mère, qui assume des fonctions de commandements sur le plat pays et les villes de rang inférieur qui l’entourent. Mais en Chine-Pékin, il faut nuancer ces fonctions de commandement des métropoles car le sommet de la hiérarchie reste et demeure le pouvoir politique du PCC à Pékin. Shangaï est une des quatre municipalités de la RPC avec Chongqing, Pékin et Tianjin dont le n+1 se trouve à Pékin comme pour les 22 provinces et les 5 régions autonomes qui ont les mêmes pouvoirs que les quatre municipalités.

    Comment les quatre types de flux sont-ils réceptionnés ou, en sens inverse, émis par Shangaï ?

 

1)    les flux de personnes / passagers

Les flux de personnes sont au moins de 3 types : voyages d'affaires, tourisme et migration de travail. Avec la prospérité atteinte par de centaines de millions de Chinois, les flux touristiques s’enflent mais ce n’est pas cela qui donne à Shangaï un statut de commandement. C’est bien davantage le flux des migrations de travail et les flux de voyages d’affaires.

Pour ce qui concerne le transport ferroviaire des personnes, Shangaï dispose de trois importantes gares qui sont connectées à toutes les villes du pays. La liaison avec Pékin via Nankin est une liaison à grande vitesse. Dans la ville même, les gares sont branchées sur le réseau du métro et sur les transports routiers de surface.

Le plus important dans le cadre de notre problématique relève évidemment des liaisons aériennes internationales. Shangaï dispose de deux aéroports internationaux, l’un en plein centre ville -côté Puxi - Shangaï Hongqiao international airport - l’autre construit au bord du Yang Tse, à Pudong, Shangaï Pudong I.A.. Le partage des tâches semblent être le suivant : Hongqiao reçoit les passagers des liaisons intérieures (il faut dire "domestique" à cause de cette détestable influence anglo-saxonne) et ceux des liaisons avec l’étranger proche : Séoul, Japon, Taïwan, etc…. Pudong I.A. reçoit les vols du reste du monde. A peine achevé, Pudong IA a vu son trafic croître de façon exponentielle : 51,7 millions de passagers en 2014 ; Hongqiao IA en a reçu presque 40 M.

    Si on ajoute les chiffres des aéroports voisins (50 km) de Nanjing, Hangzhou et Ningbo on a là une des gateways aériennes les plus importantes du monde.[1]

  

 source :
https://www.google.fr/maps/search/t%C3%A9l%C3%A9communications+%C3%A0+Shanghai/@31.2937582,119.1033947,8z

    zz_9033.jpgCes quatre-vingt-douze millions de personnes qui prennent l’avion ou en descendent doivent être acheminés vers l’aéroport ou bien, en sens inverse, évacués vers leur destination finale en Chine. Shangaï doit donc développer ses relations non seulement intra-muros mais également avec les villes proches. Une lecture de la carte montre que les relations sont "barrées", au nord, par l’estuaire du Yang Tse [2] et au sud, par la baie de Hangzhou (où se jette le fleuve Qiantang). Les deux villes de fond d‘estuaire sont respectivement Nankin et Hangzhou. (Bien entendu vous avez un atlas sous les yeux).

    Après le premier pont de la baie de Hangzhou a été bâti le second pont de la baie, à l’amont du premier. Le premier vise à développer les relations avec Ningbo, port du Pacifique, qui entretient d’étroites relations avec celui de Shangaï. Le second vise à développer les relations avec la ville de Shaoxing, (province du Zhejiang [3]). Située sur l’axe Hangzhou-Ningbo.CF. la première carte ci-dessus, pont de la G104.

    Sur le Yang Tse, Shangaï tend à construire avec Nanjing (ou Nankin) une mégalopole (sur 250 km environ, cf. la carte site de Shanghai). L’axe autoroutier entre Shanghai et Nankin est cependant souvent saturé (rive droite/sud du grand fleuve). Pour rouler sur la rive gauche (nord), il faut traverser le fleuve. Le pont suspendu de Sutong, reliant Shanghai à Nantong, a constitué, au moment de sa construction, le plus grand projet de ce type au monde.

    2) les flux financiers

    La bourse des valeurs est un marché financier, c'est là que les entreprises trouvent des capitaux. C'est un service rare, qui relève d'un pays riche ou émergent. L’importance d’une bourse des valeurs se mesure par sa capitalisation qui est la somme de la valeur des entreprises cotées à cette bourse. Créée en 1891, la bourse de Shangaï a été rouverte presque un siècle plus tard en 1990. La bourse a été installée dans le quartier des affaires Lujiazui, à Pudong.

    Son dynamisme peut s’appréhender à la lecture de son indice d’évolution de la capitalisation. Le Shanghai Composite (Shanghai Stock Exchange Composite Index) est l’indice essentiel de la Bourse de Shanghai. Il est constitué de toutes les valeurs cotées sur ce marché (aussi bien des actions de catégorie A que de catégorie B, voir les sources). Son calcul se base sur la capitalisation boursière totale de tous les stocks le 19 décembre 1990, avec pour valeur de base 100. L’indice était au niveau 3589,76 au 6 novembre 2015, il avait atteint (en octobre 2007), 6.124 points.

    Cela fait dire au site Easybourse.com que "la bourse chinoise est un nouveau poids lourd mondial" sans faire le départ, malheureusement, entre les différentes bourses (Shangaï, Shenzhen et Hong-Kong). On sait, cependant, que la bourse de Shanghaï est la première de Chine. Ce site dit aussi "Après une hausse de 150% en un an (juin 2015) les bourses de Shanghai et de Shenzhen affichent une capitalisation de 10.000 milliards de dollars, la plus importante après New York. Elles pèsent désormais deux fois plus que les bourses de Tokyo et Osaka (5.000 milliards) mais restent derrière la bourse de New York (20.000 milliards). A titre de comparaison Euronext ne pèse "que" 3500 milliards".

    Les dix premières capitalisations boursières en Chine (en milliards d'euros, juillet 2008) sont : Petrochina 228 Md€ ; ICBC 140 Md€ (banque industrielle et commerciale) ; Bank of China 106 Md€ ; Zijin Mining 82 Md€ ; China Life Insurance 59 Md€ ; China Petroleum 50 Md€ ; China Shenhua Energy 46 Md€ ; Bank of Communications (secteur banque et assurance) 35 Md€ ; China Merchants Bank 29 Md€ ; Haitong Securities (finance) 18 Md€. Autrement dit, le secteur énergétique et minier et le secteur banque et assurance [4].

3)    les flux de marchandises

    A. Le transport de fret aérien

    En tonnages, le fret aérien ne pèse pas lourd face au fret maritime. Mais il a une valeur intrinsèque bien plus élevé. Le fret aérien est constitué de médicaments, par exemple. Essayer de trouver le prix d’une tonne de médicaments comparé à celui d’une tonne de minerais de fer. Le fret aérien est la matière première de sociétés appelées "intégrateurs" qui disposent de flottes de camions pour la distribution capillaire des produits (UPS, Fedex, DHL, TNT…), le porte à porte. Médicaments donc, mais aussi échantillons de labos scientifiques, colis, lettres, bijoux,… Le fret aérien se mesure en milliers de tonnes alors que le fret maritime se calcule en centaines de millions de tonnes. Mais, encore une fois, en termes de coûts à la tonne, cela n’a rien à voir [5].

    En 2010, l’aéroport de Pudong IA avait manipulé 3,2 millions de tonnes de fret et se classait au troisième rang mondial (Hong Kong 1er et Pékin 16ème).

B. Le transport de fret maritime

  

 Après avoir dépassé le port de Rotterdam en 2003, celui de Hong Kong en 2004, et celui de Singapour en 2005, le port de Shanghai est désormais le plus important port du monde. Il manipulait 5,6 millions d’EVP en l’an 2000 (6° mondial à cette date), il en est maintenant à 35,3 millions (2014, 1er rang mondial). Vertigineux.

    Le port de Ningbo, voisin à 70 km, est à hauteur de 19,4 millions EVP (6ème rang mondial).

    A l’instar du transport aérien, on a là, pour le transport maritime l’une des plus grandes gateways -portes d’entrée - du monde (derrière la gateway du Guangdong avec Hong Kong, Shenzhen et Canton).

    Le port de Shangaï est arrivé à ce stade grâce à une vigoureuse politique d’investissements pour s’adapter sans cesse à la révolution nautique (Révolution nautique du dernier quart du XX° siècle : Introduction : gigantisme maritime, conteneurisation...). Je rappelle la problématique : les navires sont de plus en plus gros et leur tirant d’eau augmente - c’est la mesure de la profondeur d’enfoncement du navire dans l’eau, ne pas confondre avec le mouillage qui est la profondeur du chenal maritime ou fluvial-. C’est pourquoi les autorités portuaires ou gouvernementales investissent dans des ports de plus en plus profonds. Les sites migrent en fonction des nouvelles générations de pétroliers ou de porte-conteneurs. Aujourd’hui, on construit des navires pharaoniques de 13.000 jusqu’à 19.000 EVP. Quels ports peuvent recevoir des mastodontes pareils ? Quelques happy few dont Shangaï [6].

Le port de Shangaï, port aux sites multiples

1) Les sites du fleuve Huang Pu

    Le port est né au niveau du Bund, méandre de rive gauche, concave, offrant un fret suffisant à l’époque du Shanghai de l’hippodrome, c'est-à-dire colonial. Puis, le port offre un cas classique de migration vers l’aval du fleuve Huang Pu. NB. le terme stevedore signifie "compagnie de manutention" (employeur des dockers, entre autres).

2) Le port de Waigaoqiao.

    La construction de ce port s’inscrivît dans le cadre de l’immense projet de Pudong, le Shangaï de DENG. Construit, non plus sur le petit fleuve historique, mais carrément sur la rive gauche de l’estuaire du Yang Tse. Sa croissance fut phénoménale. Mais la croissance du reste de l’économie réelle était encore plus vive et il fallut voir encore plus grand et ce fut le port de Yangshan, alors même que Waigaoqiao n’était pas encore achevé.

3). Le port de Yangshan

    C’est un projet hors normes de la taille du barrage des trois gorges. Sur la carte du site de Shangaï, j’ai judicieusement (sic-lol) ajouté les petites îles de Xiaoyangshan et de Dayangshan. Iles qui jouxtent la haute mer où les tempêtes peuvent être indescriptibles. Elles se trouvent dans la province de Zhejiang et non pas dans la municipalité de Shanghaï. Elles sont maintenant rattachées au continent. Par un pont cyclopéen de 32 km, le pont de Donghai [7]. On peut visionner une petite vidéo : http://voyagesdanslhistoire.over-blog.com/2015/10/l-extension-du-port-de-shanghai-l-avant-port-de-yangshan.html. Le port de Yangshan peut accueillir des porte-conteneurs d’un tirant d’eau de 15,5m.

    L’ensemble du port de Shanghai est géré par une même société : le Shanghai International Port Group.

B. Les nouvelles routes de la soie : continentale et maritime

    Tout ce qui précède s'inscrit dans la lignée  des articles sur la vie maritime de la planète à la fin du XX° siècle (lien  Révolution nautique du dernier quart du XX° siècle : Introduction : gigantisme maritime, conteneurisation...) Sauf que certains nouveautés annoncent le XXI° siècle... C’est le cas des nouvelles routes de la soie, c’est-à-dire de ces routes à la fois maritimes et continentales qui relient la Chine et Shanghaï à l’Europe, spécifiquement aux ports de la Rangée : Rotterdam et Anvers. Entre la Chine et l'Europe, les potentiels sont tels qu'ils suscitent - malgré l’éloignement des deux pôles - la création de flux énormes et donc la recherche de voies nouvelles. Le réchauffement de la planète permet le passage des porte-conteneurs par l’Océan glacial arctique. La nouvelle route ferroviaire qui remplace la vieille route de la soie part de la gare de Hangzhou qui se trouve à quelques dizaines de kilomètres de la gare centrale de Shangaï (Hangzhou visible sur la carte le site de Shangaï).

        La Chine sur la route des caravanes du XXIe siècle

Routes de la soie du XXI° siècle, Chine - Europe.

4)    les flux d’informations

Téléport = interface entre le monde et les centres d'affaires via le satellite. Un téléport, ou station terrestre de télécommunication par satellite, est une installation d'antennes paraboliques de grande taille, permettant l'émission de signaux de télécommunication vers des satellites de télécommunication en orbite géostationnaire (8).

    L'Université des études internationales de Shanghai, fondée en 1949, est l’une des plus prestigieuses du pays. L'Université Fudan à Shanghai, est une des plus vieilles, plus influentes et plus sélectives (sic) universités de Chine. CIIS ou the China Institute of International Studies a une réputation mondiale.

    L’importance gigantesque des flux de conteneurs exige des liaisons satellites conséquentes.

    En recevant l’Exposition universelle de 2010, Shangaï a commencé à jouer son rôle de ville-mondiale.

    SHANGHAI,  nœud de télécommunications

 

 

addendum :

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Carte des transports à Shanghai et Ningbo (excellente convergence multimodale) dans Liste des ensembles portuaires chinois, plus grand ensemble portuaire mondial…. :  http://www.oceanattitude.org/index.php?post/2011/11/13/Liste-de-ports-en-Chine-%2C-plus-grand-ensemble-portuaire-mondial-%2C-descriptif-et-photos-/-List-of-ports-in-China%2C-the-world-s-largest-port-complex%2C-description-and-photos

 



[2] On parle très fréquemment du « delta » du Yang Tse, à cause des îles nombreuses nées de l’alluvionnement massif du fleuve chargé d’alluvions. Mais il s’agit d’une embouchure remontée par la marée du Pacifique.

[3] Lire plus sur : http://www.chine-informations.com/actualite/photos-chine-construction-du-deuxieme-pont-trans-oceanique-de-la_45417.html . Consulter également la carte Chine-télécommunications.

[6] Ces navires ne peuvent faire le tour du monde étant plus large que les écluses du canal de Panama. Ce sont des overpanamax. Mais ils sont placés sur les lignes east coast Amérique du nord (Montréal, NewYork-New-Jersey, etc.…) vers l’Extrême-Orient via le canal de Suez qui lui a des écluses plus larges.

[7] Le pont de Donghai en Chine était en 2005 le plus long pont maritime au monde. Il relie sur 32,5 km — dont 26 km en continu au-dessus de la mer — le territoire de la municipalité de Shanghai aux îles Yangshan. Visible sur la première carte de cet article.

(8) http://www.saskiasassen.com/pdfs/publications/the-global-city-brown.pdf https://my.teleport.org/public/cities/wtw3s/Shanghai/

 http://www.europages.fr/SHANGHAI-BAUDCOM-COMMUNICATION-DEVICE-COLTD/00000003998999-269135001.html

 chercher : Mobile Communication Network China,

Puissance chinoise : c) le Shangaï de Deng

publié le 4 nov. 2015 à 06:34 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 9 avr. 2019 à 05:16 ]

suite de :    Puissance chinoise : b) le Shangaï de Mao

    Après la mort de Mao, après le procès de la « bande des quatre », les autorités chinoises décident de choisir un nouveau mode de développement. Le nom de Deng Xiaoping (1904-1997) est presque toujours associé à ce changement de cap. Pour parler clair, la Chine décide d’accorder une large place à l’initiative privée et aux capitaux privés y compris étrangers. Shangaï tient alors une place de choix dans cette stratégie.

 

Après 1989, Deng Xiaoping décida de relancer les réformes et, surtout, d'en faire bénéficier Shanghai, demeurée jusque-là en dehors des expériences tentées dans le Sud - zones économiques spéciales créées à la périphérie de Hong Kong -. En 1990, l'ancien maire de Shanghai devenu "n°1", Jiang Zemin, lance le développement du quartier très peu urbanisé de Pudong, "à l'est du fleuve", afin de désengorger Puxi, "à l'ouest du fleuve", le centre historique. En 1992, Deng confirme cette décision et fournit à la ville les moyens financiers et réglementaires de cette transformation (création d'une zone franche, cession des terrains à des sociétés immobilières...). Pudong s'étend sur 520 km2 (soit la surface de Singapour) au nord jusqu'au Yangzi et à l'est jusqu'à la mer de Chine. En moins de dix ans, la municipalité a bel et bien créé une ville nouvelle et les infrastructures adéquates [1]

    Dans un discours prononcé à Shangaï au début de l’année 1991, Deng Xiaoping déclara :

Il était temps que Shanghai se développe. (…). Apparemment, nous avons négligé les atouts de Shanghai, l'esprit d'entreprise et le haut niveau d'instruction de ses habitants. ( ... ) Il aurait fallu démarrer l'exploitation de la région de Pudong il y a plusieurs années, au même moment que la zone économique spéciale de Shenzhen. Si Pudong se développe, les répercussions seront immenses, (...). Pourvu que nous tenions les engagements pris et que nous agissions selon les usages internationaux, lés capitaux afflueront à Shanghai. (...)

La finance revêt aujourd'hui une importance capitale : elle est véritablement le nerf de l'économie moderne. Maîtriser cet art nous ouvrirait toutes les portes. Shanghai était autrefois un grand centre financier où l'on changeait librement les monnaies. Shangaï devra retrouver son statut d'antan. Si la Chine veut se faire une place au soleil dans le monde de la haute finance, elle devra compter d'abord et avant tout sur Shanghai.[2]

    

    C’était ouvrir en grand les portes de l’essor de toute la basse vallée du Yang Tse Kiang. C’était créer l’épicentre du tremblement économique mondial. Voici un article qui présente bien la situation : après des propos sur Shangaï, l’auteur centre son texte sur Pudong :

    Shanghai-Pudong, ville-monde de demain

"Pudong sera "la tête du dragon dont le corps est le Yangzi", explique Yang Jianyi, l'un des agents de promotion de la ville. Autre atout enfin, son histoire. Elle a longtemps été la "porte de la Chine" sur le monde - son architecture en témoigne. Au début du siècle notamment, à l'époque du "premier" capitalisme sauvage, elle fut une place importante. Elle n'en a pas gardé que ses marchés animés. Elle a aussi conservé une grande tradition industrielle et financière. Quarante-cinq ans de communisme n'ont pas totalement étouffé, chez les Shanghaiens, les "esprits animaux", ces esprits qui poussent à l'initiative. Un nouveau capitalisme sauvage s'y développe aujourd'hui. "Le Far West, aujourd'hui, c'est ici", expliquent, unanimes, tous les Occidentaux - et ils sont nombreux - installés là. "Il y a dans cette ville une extraordinaire ouverture d'esprit une volonté d'entreprendre que l'on ne rencontre nulle part ailleurs dans le pays", raconte Jan Borgonjon, l'un des responsables de la première business school privée chinoise. Cette école, la China Europe International Business School (Ceibs) avait été créée à Pékin il y a une dizaine d'années à l'initiative de la Communauté européenne pour former des dirigeants d'entreprise. Signe de ce "magnétisme shanghaïen", elle vient d'être transférée dans ce qui est de plus en plus la vraie capitale économique du pays. La ville a offert, gracieusement, à la Ceibs un terrain à Pudong. Elle y construira, sur les plans de l'architecte d'origine shanghaïenne, Peï, son propre bâtiment. Cette détermination de la municipalité -bridée pendant longtemps par le pouvoir centrai - est une autre force de la ville.

Cité traditionnellement ouverte, Shanghai l'est aussi aux capitaux étrangers. Vitrine des réformes de M. Deng, la ville a profité, plus que d'autres, plus notamment que ces fameuses "zones économiques spéciales" créées dans les années 80, d'une arrivée massive des multinationales du monde entier - et de leurs capitaux. Attirés par des avantages fiscaux importants, mais aussi par les marchés et la main-d’œuvre, tous les grands sont là : les NEC -Japon, informatique-, Siemens, Volkswagen, ATT, Alcatel, Nestlé, Mitsubishi. Plus de 35 banques étrangères se sont déjà réinstallées dans l'ancienne capitale financière du pays.

Les communistes de la ville se sont entourés d'un comité d'experts, des grands patrons - de vrais capitalistes occidentaux - qui conseillent la municipalité. On y trouve notamment Antoine Riboud, PDG de Danone, et Edouard de Royère, PDG d'Air liquide. D'ores et déjà, Shanghaï est redevenue l'endroit où tous les "nouveaux riches" de la Chine communiste viennent faire leurs emplettes. Les grands du luxe - les Lalique, Vuitton et autres Ralph Lauren - ont ouvert des boutiques, convaincus qu'ils sont que Shanghai devrait redevenir, très rapidement, la capitale de la mode. Le Printemps inaugurait, il y a quelques jours, son premier grand magasin en Chine - 10 000 mètres carrés sur cinq étages !

C'est cependant Pudong, la ville nouvelle, qui devrait faire de Shanghai la nouvelle "ville- monde". Projet national lancé par Pékin au début des années 90, l'opération revêt des aspects pharaoniques. L'horizon ici, c'est... 2030. Tout est y prévu : un nouvel aéroport, un nouveau port en eaux profondes (Waigaoqiao cf. le schéma d’aménagement), une méga-zone industrielle, des espaces commerciaux, des campus universitaires, une zone franche, des terrains pour les industriels du high-tech, des systèmes de télécommunication dernier cri (fournis par l'américain ATT) et des forêts entières de tours de bureaux.

Un exemple : Lujiazui, la cité financière qui sort de terre juste en face du "Bund". La Banque de Chine y a déjà pris possession de ses nouveaux locaux. Le bâtiment qui abritera la Bourse de Shanghaï - un marché où sont déjà cotées plus de 200 sociétés - est en voie d'achèvement: 6.000 personnes y travailleront. Dans l'ensemble, ce sont plusieurs centaines de tours qui sont en construction.

Deux menaces pèsent néanmoins sur Shanghaï "ville-monde". Il y a d'abord la concurrence de Hongkong. (Bien située), elle bénéficie d'infrastructures modernes et puissantes et dispose d'un arrière-pays riche et dynamique, avec Canton et la province de Guangdong. (…). L'autre menace est de nature directement politique. L'avenir de Shanghaï se joue en effet aussi à Pékin. Le parti communiste a pendant longtemps cherché à freiner le développement économique du Sud. (…). (Mais) "rien ne nous arrêtera", explique le patron de Pudong. La puissance économique, financière et culturelle de Shanghaï pourrait pourtant finir par inquiéter Pékin. La rivalité entre la "ville- monde" et la capitale politique de son pays est en fait, Braudel l'a montré, une permanence dans l'histoire du capitalisme. Que Pékin se présente comme un pouvoir communiste n'y change rien. C'est là encore un atout pour Shanghai". Fin du texte d’Erik Izraelewicz [3]

Le passage du fleuve.

    Shangaï est d’abord, historiquement, la ville de Puxi, c.-à-d. de la rive gauche/occidentale du fleuve Huang Pu (Puxi vs Pudong). Avec les concessions accordées aux anglo-saxons et aux Français, la ville de l’hippodrome Puissance chinoise : le Shangaï de l'hippodrome... (1845-1937) s’est développée vers l’ouest. L’hypercentre de la ville était la confluence entre le Huang Pu et la rivière Suzhou. Là s’est développé le BUND Puissance chinoise : le Shangaï de Mao. La traversée du fleuve Huang Pu s’effectuait par bac. Mentalement, il y avait une frontière entre les deux rives du fleuve. Le succès de Pudong n’était possible qu’avec l’amélioration massive du franchissement du fleuve.

    Le document ci-dessus (source : atlas de Shangaï) montre les différents bacs, et surtout les deux ponts dont celui de Nanpu - qui fut rapidement encombré - et les trois tunnels sous-fluviaux dont un passe sous le Bund et permet d’accéder au quartier de Luojiazhui à Pudong.

L’évolution du peuplement de l’agglomération.

    

    Ce magnifique document (source : atlas de Shangaï) montre l’évolution de l’habitat, dès lors que le fleuve n’est plus une barrière, la ville peut s’étaler de façon concentrique. Mais une évolution séculaire est difficile à rattraper en quelques décennies et l’étalement vers l’ouest reste dominant.

    Le projet devient réalité

    Le document ci-dessous montre le projet d’aménagement de Pudong. Tout à été prévu. J’insisterais sur la création d’un second aéroport international, en bordure du Fleuve bleu, immense, loin des tours aux dizaines d’étages, et l’aménagement d’un grand port sur les rives du Yang Tse -dont la profondeur est plus grande que celle du Huang Pu : le port de Waigaoqiao. Celui est bien desservi par la voie ferrée (réception des conteneurs de l’arrière-pays du grand fleuve et évacuation des conteneurs importés -souvent vides-).

  

 

    Dès la fin du XX° siècle, des entreprises françaises sont installées à Pudong : près de 30 entités françaises sont implantées dans la zone de Pudong : IBPS, Banque Indosuez, Carrefour et Alcatel en ont fait le siège de leur holding, Alcatel faisant également de Pudong son centre Asie-Pacifique, NATEXIS, Allevard, Cegelec, Citel, Accor, Schneider, Rhône-Poulenc, Parfums Christian Dior, Devanley, Bacou, Cegos, Dardel, Bolloré Technologies, Natexis, Société Générale, Axa qui inauguré sa joint-venture Axa-Minmetals en août 99.

    Face au Bund qui demeure le cœur sentimental de Shangaï, se dresse sur la rive opposée du fleuve un nouveau Central Business district (CBD) à la sky line bien connue aujourd’hui : Lujiazui,

 

Un nouveau CBD face au Bund : Lujiazui (photo prise en fin de journée, vers l'est)

autre panorama (le Bund vu de Pudong) :
https://commons.wikimedia.org/wiki/%E4%B8%8A%E6%B5%B7#/media/File:Shanghai_the_bund_from_Jin_Mao.JPG

à suivre (suite et fin) : d) Puisance chinoise : le Shangaï ...du monde

[1] Article paru sur le site du consulat de France à Shanghai, www.consulfrance-shangai.org 19-XI-2007, cité dans le manuel NATHAN, 2012.

[2] Discours de Deng Xiaoping prononcé lors d'une tournée d'inspection à Shanghai, 28 janvier-18 février 1991, cité dans Deng Xiaoping, Textes choisis, Éditions en langues étrangères, Pékin, 1993. Cité dans NATHAN, terminales L&ES, 2012.

[3] Le Monde, numéro du 4 août 1995. Vingt ans après (1995-2015) on constate que ces deux "menaces" relevaient davantage des fantasmes du Monde que de la réalité.

Puissance chinoise : b) le Shangaï de Mao

publié le 3 nov. 2015 à 08:56 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 9 avr. 2019 à 05:18 ]


suite de : Puissance chinoise : a) le Shangaï de l'hippodrome... (1845-1937)

    Pour Shangaï, les années de guerre - 1937/1949 - n’ont pas été des années de croissance, le commerce prospère bien davantage en période de calme et de sérénité. Avec la victoire des maoïstes, les changements ne vont pas bousculer cette situation. Si ces derniers avaient été des protestants luthériens, ils eussent gratifié Shangaï des doux sobriquets de "Ninive !», "Babylone !", "grande prostituée" etc… Lorsqu’il arrive à Shangaï, pour la première fois après sa victoire définitive, Mao, le 13 janvier 1951, n’annonce rien de bon pour la prospérité matérielle de la ville. Le rôle commercial est quasi abandonné et le commerce trans-pacifique, avec les Etats-Unis notamment va s’effondrer (lire les chiffres du commerce extérieur chinois dans Lien La Chine s’est éveillée… à l’Est.   . Le rôle industriel de Shangaï est maintenu mais sa fonction est de fournir les régions occidentales du pays. Je l’ai écrit ailleurs, la politique maoïste d’aménagement du territoire tourne le dos au Pacifique.

"Nombreux sont alors ceux qui prédisent que les communistes détruiront Shanghai ou que Shanghai détruira 1e communisme. La révolution chinoise a, en effet, mûri dans les campagnes. Ses cadres et ses paysans soldats éprouvent pour la société urbaine une profonde méfiance qui à l'égard des Shanghaiens est une franche hostilité. La métropole incarne tout ce que le dogme communiste condamne : le triomphe du capitalisme, l'arrogance de l'impérialisme, les dérives d'une culture cosmopolite. "Shanghai est une ville parasite. C'est une ville criminelle, une ville de réfugiés. C'est le paradis des aventuriers". Rao Rushi, secrétaire du comité municipal du parti, propose même de transférer immédiatement vers l'intérieur la moitié de la population de la ville qui compte alors 5 millions d'habitants, pour la ramener au rang de centre régional" [1].

LE "BUND" EN 1937 (source : Nathan, 2012 TL & ES)

    LE "BUND" en 1956 (source : Hachette 1957 Term. Cours DEMANGEON)

    A Shanghai: le paysage ne change guère

    

A Pékin, s’il n’y a pas pas de véritable re-développement de la ville, au contraire, du moins y constate-t-on des recherches, des expériences, des réalisations. Ce fut loin d'être le cas à Shanghai durant la même période.

    "Transformer la ville de consommation en ville de production" constitua un slogan moins révolutionnaire qu'en apparence à Shanghai. Celle-ci concentrait en effet à la fin des années trente 60% de la population ouvrière chinoise. Une fois "nettoyée socialement" dans les deux ou trois premières années qui suivirent l'entrée des troupes de Mao dans la ville, la grande métropole (3 millions d'habitants en 1949) des bords du Huang Pu fit l'objet de deux politiques:

    - développer les industries de quartier;

    - 'desserrer l'agglomération centrale vers des villes satellites en périphérie.

    Le développement de l'industrie de quartier a pris une extension d'autant plus forte à Shanghai que l'activité manufacturière y était traditionnellement importante, notamment dans le textile, et que le tissu urbain des lilongs s'y prêtait. On a ainsi assisté dans les années cinquante à un boom des micro-entreprises de quartier, employant une quinzaine de salariés en moyenne, ainsi qu'à une récupération forcenée de tous les édifices devenus vacants dans les concessions - et ils étaient nombreux. Pékin n'avait guère que ses temples à fournir. Shanghai était au contraire riche de multiples églises, d'édifices publics ou de services, qui constituaient autant d'espaces d'accueil pour l'industrie dans la ville.

    Le second objectif est parfaitement contemporain, dans l'esprit comme dans la lettre, du schéma directeur de Pékin de 1957. (…) on préféra, à Shanghai, la solution du transfert : sept villes satellites, situées à des distances variant entre trente et cinquante kilomètres de la ville, y recevaient pour fonction d'accueillir une partie de ses habitants pour leur fournir sur place habitat, emploi (notamment industriel), services et équipements. Chacune avait une fonction spécialisée (…). Ces villes satellites ont connu un réel développement, quoique en dents de scie. Mais leur échec est resté patent par rapport à leur objectif initial : elles ont accueilli beaucoup moins de populations que prévu (entre quarante et cent mille habitants chacune, contre deux cent mille projetés en moyenne), et une large majorité en fut constituée par des paysans issus du bassin d'emploi rural environnant, quand ce n'était pas des provinces voisines du Jiangsu ou du Zhejiang. Leur conception assez "mono-industrielle" les rapproche de certaines villes satellites soviétiques, mais la volonté d'en faire des villes autosuffisantes a freiné le développement des transports vers l'agglomération de Shanghai. Elles ont donc eu peu d'effet sur le desserrement de l'agglomération centrale. Ce qui est une différence notable avec le schéma de Leningrad, par exemple, et, sans doute, l'explication de leur développement encore limité aujourd'hui (écrit en 1988, JPR).

    Le point le plus frappant est que la ville même de Shanghai n'ait pratiquement pas bougé durant ces trente années. Celui qui, ayant quitté la concession en 1937, y serait revenu en 1975, n'aurait à peu près trouvé de changement que dans l'affectation des anciens bâtiments coloniaux, anciennes banques abritant désormais des administrations, ou églises désaffectées reconverties en usines de matériel radio. La ville perdurait dans ses infrastructures d'avant-guerre, déjà insuffisantes par rapport à ses besoins croissants, et souvent non connectables pour cause de différence de gabarit.

    En fait, seules semblent avoir été effectuées vers 1960-1965 quelques opérations de rénovation à l'emplacement de bidonvilles en périphérie, comme en témoigne l'opération de Fanguanong (5 ha à la sortie nord-ouest de la ville). Mais le cœur même de Shanghai n'évolue guère. Les rues ont été rebaptisées ; l'hippodrome a été coupé en deux, devenant au nord un jardin public et au sud une gigantesque place du Peuple, servant tour à tour de gare routière et de lieu de parade de manifestations de masse.

     Un promeneur suisse raconte son voyage effectué en 1956. Il n’est pas tendre avec le régime communiste, il a même la dent dure. Pour présenter Shangaï, il utilise les mots suivant : "quais du port déserts et fantomatiques, rares camions, avant 40 à 50 bateaux par jour, aujourd’hui 2 ; nul échafaudage, nulle part on ne respire l’odeur du ciment frais (sic) ; atmosphère de déclin et de ruine ; installations qui se dégradent et qui rouillent ; Shangaï agonise ;la ville est condamnée ; on envisage de réduire l’effectif de la population ; plus qu’aucune autre ville chinoise, Shangaï fait l’effet d’être conquise, terrorisée, vassalisée ; ce qui subsiste du Shangaï d’antan est en passe de disparaître, broyé sous les meules de la révolution ". Y-a-t-il motifs d’espoir ? "Si Shangaï était la citadelle du capitalisme étranger, elle fut également celle du capitalisme chinois" peut être est-ce pour cela que "Shangaï, avant-poste de l’Occident, a produit un type d’homme plus souple, plus déluré, plus calculateur que le Pékinois, raisonneur et frondeur " aussi. Tout cela en 2 pages d’un livre de 160 [2].

    Sans aucun doute exagéré, ce tableau permet toutefois de mesurer l’ampleur du changement avec la situation actuelle.

Aujourd'hui, le Bund a été "nettoyé" de ces édicules maoïstes  (photo de Peter SCHMID).

   Shanghai's iconic Peace Hotel, one of the most famous landmarks on the Bund, was the brainchild and plaything of Victor Sassoon, British-Iraqi trader of guns and opium. This is the design for what was originally called Sassoon House, an office and shopping complex with luxury residential apartments above. The upper floors were later redesigned as a luxury hotel which opened under the name Cathay Hotel in 1929. Critics at the time said Shanghai already had too many hotel rooms. But the Cathay went on to become one of the most famous hotels in the world. Photo courtesy of Peter Hibbard.

    Aujourd'hui, débarrassé de ses oripeaux Mao, l'immeuble est relooké pour plaire aux nombreux touristes : Hôtel de la Paix, propriété d'une société canadienne.

Bibliographie (toujours sommaire) :

Peter SCHMID, Voyage en Chine, collection Horizons de France, Paris, 1957.

Gilles ANTIER Urbaniste, Institut d'aménagement et d'urbanisme de la région Ile-de-France. HÉRODOTE, numéro du 2ème trimestre 1988.

Manuel terminal des éditions NATHAN, 2012, pp. 232-233, pp. 244-245,


[1] Marie-Claire Bergère, historienne, Histoire de Shanghai, Librairie Arthème-Fayard, 2002.

[2] Peter SCHMID, Voyage en Chine, collection Horizons de France (sic), Paris, 1957.


Puissance chinoise : a) le Shangaï de l'hippodrome... (1845-1937)

publié le 2 nov. 2015 à 11:34 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 9 avr. 2019 à 05:11 ]

    Une série de quatre articles pour montrer comment la Chine est passée au premier rang des nations du monde à travers l’exemple d'un cas singulier : la ville et le port de Shangaï.

    Je publie ce texte d’un auteur dont j’ai déjà exploité les travaux, G. Antier, urbaniste, qui paraphe une heureuse comparaison entre Pékin et Shangaï. Son texte est daté : 1988, mais il arrive au moment de la grande métamorphose provoquée par Deng Xiaoping. C’est à la fois, un retour vers le passé puisque cela nous fait évoquer la Guerre de l’opium, les traités inégaux, l’impudence des impérialistes dans leurs concessions mais aussi la période maoïste pour finir avec la période actuelle où Shangaï est devenu l’endroit où il faut être si l’on veut être/paraître branché.

    J.-P. R.

 

 

 Shangaï n'est pas construit sur le Yang Tse Xiang (Chang Jiang) mais sur un fleuve qui se jette dans l'embouchure du grand fleuve bleu : le Huang Pu (autrefois Whampoo rivière) lequel reçoit un affluent de rive gauche. (source : JPR)

 

Le Shangaï de l’hippodrome

 

D’après le texte de Gilles ANTIER [1]*

 

    Pékin et Shanghai: la tête politique et le bras industriel de la Chine. Deux agglomérations qui aujourd'hui abritent chacune six à sept millions d'habitants.

    Entre la capitale du Nord (« Beijing ») et la ville avant la mer (« Shanghai »), les oppositions ont été et demeurent multiples. L'une est devenue la capitale depuis le Xe siècle, date à laquelle elle apparaît comme ville fortifiée au cœur de la plaine alluviale menant au golfe de la mer Jaune. L'autre est encore au début du XIXème siècle une bourgade enserrée dans ses remparts, port fluvial installé sur les bords du Huang Pu, à une quinzaine de kilomètres au sud du débouché du Chang Jiang [2] dans la mer de Chine.

    Pékin est marquée en son centre par l'ensemble de la Cité interdite et par l'axe monumental nord-sud autour duquel s'organise un rigoureux quadrillage de rues et de venelles. Shanghai, elle, s'est développée d'est en ouest, par grandes bandes de territoire - les concessions - s'appuyant sur les bords du fleuve. Et lorsqu’ intervient la Révolution de 1949, la ville-capitale tient encore à l'aise dans ses murailles, comme à la fin du XVIIIème siècle. La "ville chinoise" de Shanghai, premier état de la ville, n'est au contraire plus qu'une médina noyée dans les métastases des extensions coloniales.

    En leur cœur, les deux villes abritent alors l'une un palais déserté, et l'autre un hippodrome désormais fermé. Les trente premières années du nouveau régime vont accentuer l'écart, en privilégiant le développement nouveau de Pékin et en le marquant par des réalisations monumentales. Shanghai est au contraire mise sous le boisseau. Symbole de la corruption et du passé colonial honni venu des "traités inégaux", elle devient alors strictement condamnée à produire. Alors que les remous du modernisme ébranlent la capitale, Shanghai garde grosso modo un cadre immuable : trente années rouges (1949-1979, JPR) à l'ombre des façades rétro des banques du Bund et des lilong ouvriers décalqués des quartiers populaires de Manchester ou de Liverpool.

    Au terme des trois années agitées qui suivent "l'année terrible" de 1976 - morts de Zhou Enlai et de Mao, séisme de Tangshan [3], arrestation de la Bande des Quatre -, la Chine s'engage dans le processus des quatre modernisations. Le progrès économique et technique est en mesure de tailler en pleine étoffe dans le tissu de Pékin et de Shanghai, qui se retrouvent confrontées aux mêmes problèmes de logement[4], de transports, d'activités industrielles et de manque de services urbains. Chacune dispose d'atouts et de handicaps pour les résoudre, mais les jeux sont loin d'être faits.

Étrange paradoxe : au terme d'une histoire qui n'a fait qu'accentuer la différence des deux villes, c'est l'époque de "l'ouverture" et de la modernisation qui sanctionne la similitude de leurs situations, et ravive leur concurrence.

Cette évolution peut ainsi être résumée en trois phases

- le palais et l'hippodrome : l'empereur au fond de la Cité interdite à Pékin, et les courses à Shanghai entre les concessions et la médina ;

- les remous dans la capitale, où l'on perce et construit tandis que Shanghai ne fait que perdurer ;

- enfin, les villes saisies par le progrès, qui se retrouvent confrontées aux mêmes difficultés dans leur redéveloppement urbain. Pour paraphraser le proverbe chinois, le bonze est parti, mais le temple est resté. L'empereur a quitté la Cité, et les Occidentaux ont fui Shanghai : mais les questions posées par ces deux villes, qu'ils avaient chacun contribué à façonner, demeurent.

Le Palais de Pékin et l’hippodrome de Shangaï…   

    L’auteur met l’accent sur la différentiation majeure entre les deux villes -ce qui aura des conséquences urbanistiques importantes - : Pékin est la ville du pouvoir politique avec le palais impérial, la Cité interdite, etc… alors que Shangaï, à partir des guerres de l’opium, devient la ville des concessions étrangères où les Européens se construisent des bâtiments et lieux de loisir comme un hippodrome, parfaitement incongru dans cette Chine pauvre du sud où tout est réservé à l’indispensable : la rizière. JPR

 Reprise du texte de G. Antier.

    A chaque ville son monument-symbole d'une époque. Pékin tisse sa trame à partir du siège du pouvoir impérial, et Shanghai, au XIXème siècle, se dote d'un hippodrome (englobant un terrain de cricket et un club sportif), qui devient le pont nodal de deux "concessions" étrangères. Mais le tissu urbain entourant ces deux monuments est bien différent. (lien Le PÉKIN des empereurs.)

    La façade et les ruelles de Shanghai

  

     Tout oppose Shanghai à cette longue croissance d'une ville capitale murée dans ses rituels cosmogoniques. Jusqu'au xix° siècle, la ville, enserrée dans ses remparts depuis 1553, adopte une forme oblongue. Installée au bord du Huang Pu, elle abritait, comme le montre encore un plan dans la Nouvelle Géographie universelle de Reclus (1882), tout un ensemble de temples et d'instruments du pouvoir, comme la Maison des Magistrats et l'Université. En beaucoup moins monumental que Pékin : elle est avant tout une ville commerçante, à l'aise dans ses murailles, ouverte sur le cours d'eau voisin (comme Tianjin) d'où arrivent les produits nécessaires à la vie de la cité.

    Les traités coloniaux de 1844 vont totalement changer la physionomie de Shanghai. Dans les concessions que s'arrogent des puissances étrangères, va se créer un espace entièrement nouveau. Maisons de marchands, entrepôts et bâtiments édilitaires vont d'abord s'implanter au confluent du Huang Pu et de la petite rivière Suzhou, comme le montre un plan, déformé, mais historiquement intéressant, publié dès 1853 dans All about Shanghai - a Standard Guide Book. C'est à partir de 1900 que Shanghai va connaître un essor sans précédent vers l'ouest. Parallèlement, et de façon systématique, la "native city" est laissée désormais en blanc sur les cartes de la ville. Seules comptent les grandes avenues est-ouest formant les axes des nouveaux territoires étrangers : rues de Pékin et de Nankin dans la concession internationale, avenues Joffre et Foch dans la concession française.

    On peut lire "concession internationale ou Foreign Settlement", l'hippodrome se situe à l'emplacement du ou, forme grossièrement circulaire. La concession internationale est appelée ainsi depuis la fusion des concessions anglaise et américaine. 

  

 Mais ces territoires se regardent en chiens de faïence : ils ont chacun leurs administrations et leurs polices spécifiques, ainsi que leurs propres réseaux d'égouts, d'électricité et de gaz. Leur dénominateur commun est plutôt dans l'habitat. Celui de la grande bourgeoisie, villas à bow-windows ou à larges vérandas ouvrant sur de beaux jardins. Mais aussi - surtout - dans la floraison d'un habitat populaire proprement shanghaien, le lilong. Terme intraduisible autrement que par des périphrases insuffisantes : c'est "la longue ruelle", au mieux. Un lilong se définit par deux caractéristiques : c'est tout d'abord un habitat répétitif, sur deux ou trois étages, où des appartements étroits d'une ou deux pièces s'entassent autour d'une cour étriquée où se trouve le point d'eau. Mais c'est aussi un système de ruelles et de venelles qui mènent par étapes successives de la grand-rue à l'impasse sur laquelle ouvre l'immeuble. Cette impasse à elle seule forme une différence essentielle avec le hutong pékinois ; mais le contraste est aussi saisissant entre la quiétude des hutong, auxquels les habitations tournent le dos, et l'animation des lilong sur lesquels donnent tous les logements. Un passage en partie couvert mène de la rue à des ruelles de deux mètres de large, sur lesquelles ouvrent perpendiculairement des boyaux encore plus étroits où s'alignent les portes des cours (cf. schémas).

    La façade de Shanghai est sans nul doute le Bund, ce quai du Huang Pu où s'alignent les grandes banques, le Shanghai

Club, les Messageries maritimes et le Cathay Hotel. Le lilong est l'envers de ce décor, mais (il est aussi) la réalité de la vie pour les trois quarts de la population. Seuls émergent dans le centre-ville les hautes silhouettes en briques des grands hôtels : le Park, alors plus haut building de l'Asie, face à l'hippodrome, et le Jinjiang, en limite des deux concessions. Tout autour s'étend une mer de lilong aux formes les plus variées, du plus modeste, très dense, aux ruelles étroites, avec des commerces en rez-de-chaussée, aux véritables pavillons à jardins des années vingt-cinq.

    Ce n'est pas le lieu d'évoquer ici les mille et un trafics qui l'ont nourri jusqu'en 1937 (arrivée des Japonais, JPR), mais qui l'opposent tant à Pékin pour les observateurs de l'époque. On ne peut que reprendre les notes pleines d'humour d'Albert Londres[5] qui, estimant qu'"à Shanghai, point n'est besoin de savoir lire, il suffit de savoir compter", ajoutait avec une pointe de cynisme : "Si Lénine a vu Shanghai, il est excusable".

    Cette métropole dont le fantasme subsiste encore de nos jours [6] bascule fin 1937, lorsque, au terme d'un siège de quatre mois, les Japonais occupent la cité chinoise et les districts situés au nord de la Suzhou, plaçant ipso facto les concessions sous haute surveillance. Fin 1941, avec Pearl Harbour, les troupes japonaises les envahissent. Les étrangers demeurés sur place sont envoyés dans les camps[7]. Un an après, les puissances étrangères renonçaient aux droits établis par les traités avec la Chine.

    (…). Quand Mao proclame la République populaire de Chine depuis la porte Tian An Men le 1er octobre 1949, c'est aussi une date-clé pour Pékin et Shanghai. La première redevient la capitale : à ce titre, elle va être placée au premier rang du développement socialiste, et devenir l'une des vitrines de ses capacités de réalisation. A Shanghai, au contraire, il va d'abord s'agir d'assainir la ville - au sens large du terme -, en la restructurant économiquement et socialement.

 

    Dans le méandre, rive gauche/concave à l'aval de la ville chinoise, on voit la position de différents consulats (japonais, E.U., anglais, français) : c'est le BUND, célèbre pour son animation cosmopolite.

à suivre : b)Le Shangaï de Mao

[1] * Urbaniste, Institut d'aménagement et d'urbanisme de la région Ile-de-France. Texte dans HERODOTE, numéro du 2ème trimestre 1988. JPR.

[2] Encore parfois dénommé le "Yang Tsé" dans certaines publications. (Et dans les textes de votre serviteur qui l’assume totalement. JPR)

[3] Le séisme dont Tangshan, à 130 km au nord-est de Pékin, fut l'épicentre aurait fait environ trois cent mille morts.

[4] Avec une densité moyenne de 350 habitants à l'hectare (soit à peu près le double de la densité parisienne) mais où chaque habitant ne dispose souvent que de 6 m2 environ.

[5] La Chine en folie, Paris, Albin Michel, 1925, P. 192.

[6] Bien analysé dans le n° hors série d'autrement, Shanghai, Paris, sept. 1987, 221 p.

[7] Voir l'hallucinante biographie d'un jeune Anglais, perdu dans Shanghai déserté, puis interné dans un camp japonais jusqu'en 1945 J.G. BALLARD, Empire du soleil, Paris, Denoél, 1984.

Indonésie 1965 : "l'un des pires meurtres de masse du XX° siècle"

publié le 25 oct. 2015 à 07:38 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 18 sept. 2019 à 07:17 ]

    Je publie un second article de la journaliste, spécialiste de l’extrême-orient, Dominique BARI qui donne un point de vue complet sur la question du massacre de masse commis en 1965 par l'Occident et ses sbires indonésiens contre le PKI, l'un des plus importants partis communistes du monde, parti qu'ils réussirent à faire disparaître. Cette autre tache indélébile est, bien sûr, ignorée dans la presse du "monde libre". Je vous invite également à lire,  1965 : Génocide du PC indonésien... que je viens de fusionner avec l’article présent.
    J.-P. R.

Condamnés à mort, livrés à la chasse aux rouges, et autres "athées", entre 600.000 et 2 millions d'indonésiens vont être massacrés, sans compter tortures, esclavage, viols... C'est un prétendu coup d’État qui va permettre à l'armée et aux grands propriétaires fonciers, avec le soutien de la CIA, d'éliminer un mouvement communiste dont l'influence ne cesse de croître. L'Indonésie peut alors faire son retour au "monde libre". Ce qui est l'un des pires bains de sang du XX° siècle reste pourtant méconnu.

 

Le 30 septembre 1965, débutait en Indonésie "l'un des pires meurtres de masse du XX siècle"[1], aux propres dires de la CIA, instigatrice du massacre. Dix ans plus tôt, en avril 1955, l'archipel, ancienne colonie néerlandaise, s'était affirmé à l'échelle internationale : le président indonésien, Sukarno était l'un des initiateurs de la conférence afro-asiatique de Bandung, vécue comme le symbole de l'émergence politique du tiers-monde et l'affirmation d'une troisième voie possible dans le contexte de la guerre froide.

  

 Dans ces années-là, le régime indépendantiste de Sukarno, soutenu par le Parti communiste indonésien (PKI), constitue, selon Washington, un foyer "d'infection" susceptible de "s’étendre à l'Ouest", d'autant plus inquiétant que le PKI se renforce d'une élection à l'autre. Il compte à l'époque 3,5 millions de membres (sur une population d'une centaine de millions d'habitants) et d'importantes organisations de masse, parmi les paysans, les femmes et les jeunes, capables de rassembler quelque 15 millions de personnes.(Ci-contre : les fêtes du 45° anniversaire du PKI quelques mois avant le grand massacre)

Pour évaluer les "inquiétudes" américaines, citons Richard Nixon, qui écrivait en 1967: "Avec ses 100 millions d'habitants et son arc insulaire de 4500 km renfermant le plus riche trésor de ressources naturelles de la région, l'Indonésie constitue le gros lot de l'Asie du Sud-Est".[2] Le silence qui s'est abattu pendant plusieurs décennies sur les événements du 30 septembre 1965, a contribué à épaissir le mystère de l'origine du déclenchement des massacres : cette nuit-là, l'enlèvement et l'assassinat de sept généraux de l'armée de terre, dont on ne connaît toujours pas les véritables commanditaires, ont permis au général Suharto alors commandant du KOSTRAD (la réserve stratégique de l'armée de terre) d'en faire porter la responsabilité au PKI. Débute alors une campagne de propagande minutieusement préparée, accusant les communistes d'être les auteurs du rapt et d'avoir projeté un coup d’État. S'enchaîne une méthodique et sanglante chasse aux "athées". Le PKI et toutes les organisations qui en étaient proches - syndicats, fédération des enseignants, organisations de jeunesse, etc… - furent anéantis en quelques semaines. En mars 1966, Sukarno fut écarté officiellement du pouvoir par Suharto, Dans un rapport datant de 1983, la CIA a estimé qu'il y eut 250.000 morts. Un bilan largement sous-évalué. Des généraux indonésiens comme Sudomo et Sarwo Edhie, proches de Suharto, ont avancé des chiffres allant de 500.000 à 2 millions de tués. Esclavage, disparitions, déportations dans des camps de concentration, torture, viols, prostitution forcée sont les autres volets de cette répression qui s'étend à tout l'archipel durant des années. L'historien Gabriel Kolko s'en émeut en ces termes: "La "solution finale" du problème communiste en Indonésie fut incontestablement l'une des actions les plus barbares d'un siècle qui n'en aura pas manqué; il s'agit à coup sûr d'un crime de guerre de même type que ceux perpétrés par les nazis. ".[3]

L'Indonésie vécut une sorte de génocide dans la quasi- indifférence mondiale, tandis que le crime ravit le monde occidental, à en croire sa presse dite "libre" d'octobre 1965. Pour l'hebdomadaire américain "Time", il s'agit de "The West's best new for years in Asia", -La meilleure nouvelle pour le camp occidental depuis des années-. L'"US News & World Report" n’est pas en reste avec ce titre : "Indonésie : de l’espoir là où il n'y en avait plus". Le rôle politique des États-Unis, sans être mis en doute, est longtemps resté sans confirmation. II faudra attendre la fin des années 1980 pour que certains acteurs admettent officiellement l'implication directe de Washington. Une journaliste américaine, Kathy Kadane, réussit à obtenir à cette époque des révélations reprises par la presse américaine [4]. Celles de Robert Martens, diplomate en poste à Jakarta, sont éloquentes. Il confirme que, depuis 1963, une liste avait été établie de 5.000 responsables communistes, locaux, et d'organisations diverses (jeunes, femmes, syndicalistes), lesquels furent nommément désignés comme cibles aux militaires. En retour, l'ambassade recevait des putschistes la liste des personnes assassinées, permettant "un pointage systématique par la direction de la CIA à Washington des exécutions qui avaient été menées à bien". "Vers la fin de janvier 1966, les noms rayés sur les listes étaient si nombreux que les analystes de la CIA ont conclu à la destruction de la direction du PKI" a expliqué Joseph Lazarsky, ancien chef adjoint de la CIA en Indonésie. L'enquête de Kathy Kadane précise enfin qu'il n'a jamais pu être prouvé que les communistes indonésiens ont été impliqués dans l'assassinat des généraux, le 30 septembre.

SUHARTO et ses (pol) potes au pouvoir de 1968 à 1998, à l'évidence bien plus fréquentables que Fidel Castro aux yeux des Américains. A gauche, destruction de la maison du PKI à Djakarta. (JPR)

Plus d'un million de personnes furent incarcérées ou déportées dans l'île de Buru (Moluques). Emprisonnées sans jugement durant dix à quinze ans. Estampillées ensuite "ex-prisonniers politiques" (les "tapols"), elles restèrent complètement marginalisées au sein de la société indonésienne. Ce sont des millions d'Indonésiens qui furent concernés par cette exclusion durant trois décennies, en vertu du décret de 1966 pris par l'Assemblée constituante interdisant le "communisme". Tous les condamnés politiques pour "faits de communisme", leur famille et leurs descendants ont été frappés d'indignité nationale et interdits de recrutement dans la fonction publique et dans de nombreuses activités relevant du secteur privé. Ces victimes ont représenté une catégorie de "sous-Indonésiens", exclus de la citoyenneté, juste autorisés à survivre comme ils le pouvaient dans le cadre d'une étroite et permanente surveillance. Tout au long des 33 années de dictature, la répression n'a jamais faibli. Entre 1985 et 1990, Suharto a fait exécuter dans la clandestinité 22 dirigeants communistes, syndicalistes et militaires progressistes qui croupissaient en prison depuis 25 ans. Condamnés à mort après la prise du pouvoir du dictateur, aucune grâce ne fut accordée.

Aujourd'hui : RECHERCHE DE LA VÉRITÉ ET DE LA JUSTICE



En octobre 1986, alors que nous apprenions de nouvelles exécutions de dirigeants communistes emprisonnées depuis 20 ans, "l'Humanité-Dimanche" décida d'exprimer sa solidarité avec leurs familles en allant recueillir sur place leurs témoignages. Je fus cette envoyée spéciale à Jakarta, où je rencontrai dans la clandestinité les veuves, les enfants des victimes. En dépit de l'ordre qui leur avait été donné de se taire sur les assassinats de leurs proches censés n'avoir jamais eu lieu, ces familles ont eu le courage de me recevoir et de parler. Nous apprîmes alors que, quelques jours avant l'assassinat programmé de nos camarades, la dictature se livra à une morbide comédie, envoyant ses émissaires dans les cellules des condamnés leur faire miroiter une prochaine libération ! Je rencontrai aussi l'écrivain Pramudya, tout juste élargi du camp concentrationnaire de Buru, plusieurs fois nobélisable et interdit de publication en Indonésie. Deux autres rescapés des massacres et des geôles, Arief et Ali, évoquèrent le bain de sang de 1965, décrivant l'atrocité des scènes dont ils furent témoins. "Dans les prisons, nous étions réduits à l'état de squelettes (…) indiscernables les uns des autres". "C'était la revanche du monde "libre" sur la conférence dé Bandung et l'éveil des peuples" [5].

La chute de Suharto, en mai 1998, à la suite d'un mouvement populaire, suscita de nombreux espoirs, vite déçus. En avril 1999, un comité d'anciens tapols (ex- prisonniers politiques) créa un "institut d'études sur les massacres de 1965-1966", dont le but était de rassembler toutes les informations pouvant être collectées à travers le pays et de déterminer au plus juste le nombre des victimes. Des équipes ont repéré des charniers, mais les autorisations pour les examiner n'ont jamais été délivrées. Abdurrahman Wahid (surnommé Gus Dur), le premier président élu de la période post-Suharto, avait fait oeuvre, en 2001, à titre personnel, de repentance. Mais, en tant que président, il se montra incapable de lancer un débat national sur la période écoulée. Sa proposition au Parlement de lever l'interdiction frappant tout ce qui touche de près ou de loin au marxisme et au communisme - tous les livres sur le sujet sont interdits depuis plus de 30 ans - s'est heurtée à une puissante opposition, animée par les militaires.

En juillet 2012, une Commission nationale des droits de l'homme reconnaissait enfin que les victimes de 1965-1966 avaient été ciblées pour leurs liens présumés avec le Parti communiste indonésien et pointait l'État indonésien comme instigateur des crimes. Malgré les données accablantes, le procureur général - appuyé par le ministre de la Coordination des politiques judiciaires et de sécurité - a rejeté le rapport, arguant que les conclusions de la Commission n'étaient pas juridiquement solides. Celle-ci a transmis le dossier à la Commission des droits de l'homme de l'ONU qui, en 2013, a proposé au gouvernement indonésien une médiation. II n'y a pas eu de réponse.

Depuis, le travail de la Commission est bloqué, malgré les promesses électorales de Joko Widodo élu à la présidence en juillet 2014. Le nouveau chef de l'État s'est engouffré dans la même voie que ses prédécesseurs en signant, en juin 2015, un projet de loi de révision du Code pénal. Comme par le passé, l'article 219 stipule l'interdiction de diffuser la pensée communiste, marxiste-léniniste, et sanctionne toute diffusion, par quelque canal de communication que ce soit, verbalement ou par écrit. Toute infraction est passible d'une condamnation allant jusqu'à 7 ans de prison. Les politiques discriminatoires et les violences commises par des groupes anticommunistes contre les victimes, survivants du massacre, et leurs familles, persistent à ce jour.

Une association basée aux Pays-Bas, constituée d'indonésiens, d’Européens, de chercheurs, de militants des droits de l'homme, a décidé d'organiser un "Tribunal international du peuple pour les crimes contre l'humanité de 1965" dans la lignée du "Tribunal Russell" [6]. En France, cette campagne  été menée par le "Réseau Indonésie". Ce tribunal siégera à La Haye, du 10 au 13 novembre 2015. Le jugement sera présenté devant la Commission des droits de l'homme de l'ONU à Genève, programmée en 2016. Cinquante ans après le génocide, verra-t-on enfin Jakarta et ses alliés du monde libéral reconnaître ce crime, et mettre fin à la répression ?

DOMINIQUE BARI

 

POUR ALLER PLUS LOIN

Deux documentaires de Joshua Oppenheimer :

- The Act of Killing, 2012, disponible en DVD (ZED, 2013) ;

- The Look of silence, 2015, actuellement en salles.

- Lire l’interview de j. Oppenheimer dans « l'Humanité Dimanche » n° 480k, 1er octobre 2015.

- LE RÉSEAU INDONÉSIE : Site https://reseauxindonesie.wordpress.com ;

Adresse e-mail: reseau.indonesie2014@gmail.com

- Je signale le numéro, de décembre 2015 du MONDE DIPLOMATIQUE avec un article dont le titre reprend cette sentence :  "l'un des pires meurtres de masse du XX siècle".



[1] «The New-York Times », 22 décembre 1965.

[2] «Asia after Vietnam », de R. Nixon, Foreign Affairs, octobre 1967.

[3] «Confronting the Third World, United States Foreign Policy, 1945-1980", de G. Kolk, Pantheon Book, 1988

[4] L’enquête diffusée par le States News Service de Washington n'a pas eu aux Etats-Unis le retentissement qu’elle méritait, sauf dans le San Francisco examiner qui en a fait sa "une" le 20 mai 199o et le Washington Post".

[5] « L'Humanité Dimanche », 14 novembre 1986, in reportage de Dominique Bari : « Clandestine en Indonésie, j’ai vu les proches des fusillés ».

[6] Du nom du philosophe et mathématicien britannique Bertrand Russell, fondateur fin 1966 du «Tribunal international contre les crimes de guerre au Viêt-Nam » dont J.-P. Sartre deviendra le président en 1967.


1965 : Génocide du PC indonésien...

publié le 16 nov. 2012 20:30 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 26 oct. 2015 12:54 ]

    En 1965, je venais d’adhérer au PCF. C’est avec surprise que je découvrais la rigueur mauvaise des ennemis de mon idéal. Je découvrais aussi le caractère mondial de notre lutte. L’Huma -que je découvrais aussi- faisait le compte-rendu de ces massacres que je ne pensais pas possibles d’ailleurs, tant je ne pouvais penser que l’homme puisse être si méchant. J’étais très jeune, il est vrai. Cette volonté d’exterminer le parti communiste indonésien, comme quelque temps plus tard, le parti communiste soudanais relève du génocide politique. Ce fut un succès pour les Américains. Un grave recul pour toute l’Asie du Sud-Est. Aujourd’hui, l’Indonésie est réputée plus grand pays islamique du monde. A qui la faute ?

    Merci à Pascal Lederer de ranimer la flamme du souvenir.

    J.-P. R.

 

SOLIDARITÉ AVEC LES VICTIMES DU MASSACRE DE 1965 !

 

par Pascal LEDERER

physicien

Directeur de recherche émérite au CNRS.

 

    En 1965, la fraction anticommuniste de l'armée indonésienne, téléguidée par le gouvernement des Etats-Unis, renversait le régime de Sukarno, soutenu par le Parti communiste indonésien (PKI), à l'époque le plus grand parti communiste au monde en dehors du "camp socialiste". C’était l'époque où les Etats-Unis du démocrate Lyndon Johnson s'engageaient dans une escalade militaire massive contre le Front de libération national au Sud-Vietnam, qui était aidé par la République du Vietnam de Hanoï et par le camp socialiste.

    Les États-Unis développaient la doctrine de I' "endiguement" du communisme, et voulaient empêcher l'«effet domino» de contagion communiste dans toute l'Asie du Sud-Est. Un complot fut fomenté par la CIA avec l'appui des éléments anticommuniste de l'armée indonésienne pour accuser le PKI d'être à l'origine d'un coup d'État contre leur allié, le président Sukarno.

    En quelques semaines, près de 850000 communistes et démocrates, avec souvent leurs proches ou leurs amis, étaient assassinés dans le plus grand massacre politique de tous les temps. Au cours des années suivantes, la dictature pro-américaine de Suharto envoya, sans procès, des centaines de milliers de membres du PKI dans des camps de concentration, telle la sinistre île de Buru. La famille, les amis. les enfants des déportés furent persécutés, chassés de leur emploi, interdits d'école, d'université, ostracisés, dans le silence terrorisé de toute la société.

    La libération des prisonniers politiques en 1978 permit de vider les camps des survivants. En 1998, la fin de la dictature de Suharto permit certains développements de la démocratie en Indonésie.


    L'année 2015 verra le 50° anniversaire de ce massacre. Malgré les efforts de l'ancien président Abdurrahman Wahid, qui a ouvertement demandé, au nom de son parti politique, pardon aux survivants mais qui n'a pas eu le temps de changer la politique du pays, l'injustice continue. Une commission nationale des droits de l'homme a présenté, fin juillet 2012, à Djakarta, un rapport qualifiant de crime contre l'humanité la répression anticommuniste de 1965-1966. Mais le gouvernement indonésien ne reconnaît pas aux survivants leur statut de victimes. Sans moyens matériels de survie, épuisés par de longues années de détention, des centaines d' "ex-Tapol" (anciens prisonniers politiques) âgés végètent dans la misère, quand ils ne sont pas en butte aux vexations policières.

    La solidarité avec nos camarades indonésiens est indispensable. Solidarité politique d abord : il faut exiger que le gouvernement indonésien reconnaisse leur statut de victimes de la dictature Suharto, débloque des fonds d'indemnisation pour eux, pour leurs enfants, pour toutes les victimes du massacre politique de 1965 et de ses suites.

    Solidarité matérielle ensuite. Iba Sudharsono, fille du secrétaire national du PKI assassiné en 1965, vit en France (son adresse mail : tambora@club-internet.fr). Avec son association Solidarité Indonésie, elle collecte des fonds pour rendre moins pénible, à Surabaya, à .Djakarta, Manado. Sumatra, etc., la survie des vieillards rescapés des camps. Un versement mensuel sur le compte de la Solidarité Indonésie (compte Société générale 01816/37262694/23), même d'une somme modique (comme 20 euros), représente une aide inestimable, en attendant les indispensables réparations que l'État indonésien, désormais plus démocratique, doit consentir à toutes les victimes. N’attendons pas !



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