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octobre 1914 : Appel des intellectuels allemands aux nations civilisées

publié le 26 févr. 2014 à 10:11 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 18 oct. 2016 à 01:25 ]

    En août 1914, l’armée allemande envahit la Belgique - violant sa neutralité internationalement reconnue - dans une gigantesque manœuvre destinée à contourner l’armée française et la prendre à revers (voir carte dans l’article 1914 : le martyre de la Belgique). Les populations belges réagirent avec leur armée et l’on vit des civils se battre contre l’armée allemande. C’étaient des francs-tireurs, comme en France en 1870, chose inconcevable - déficit conceptuel - chez les Allemands qui ne veulent que des combattants en uniforme, sinon on est un "bandit". Surpris par cette résistance, les Allemands se livrèrent à des atrocités aujourd’hui reconnues puisque des excuses officielles ont été présentées.

    Ces atrocités furent dénoncées - du côté de l’Entente - au plan international, et des intellectuels allemands ont pétitionné pour dire leur indignation devant ce qui étaient pour eux des "mensonges", leur texte est publié le 4 octobre 1914 sous le titre "Appel des intellectuels allemands aux nations civilisées"(sic)[1]. Il montre une soumission totale à l’empereur et à l’armée. Il est un bon indicateur de l’état des esprits après des décennies de matraquage par les Treitschke, les Bernhardi, etc…L’idéologie allemande à l’époque de Guillaume II : Treitschke et les autres ; "Notre avenir" par le général**** von Bernhardi (1912), préfacé par Clemenceau (1915) Il permet de comprendre le succès de nazisme, ultérieurement, chez les intellectuels allemands.

(Extraits).

N°1 "Il n'est pas vrai que nous avons violé criminellement la neutralité de la Belgique. Nous avons la preuve irrécusable que la France et l'Angleterre, sûres de la connivence de la Belgique, étaient résolues à violer elles-mêmes cette neutralité. De la part de notre patrie, c'eût été commettre un suicide que de ne pas prendre les devants.

N°2 "Il n'est pas vrai que nos soldats aient porté atteinte à la vie ou aux biens d'un seul citoyen belge sans y avoir été forcés par la dure nécessité d'une défense légitime. Car, en dépit de nos avertissements, la population n'a cessé de tirer traîtreusement sur nos troupes, a mutilé des blessés et égorgé des médecins dans l'exercice de leur profession charitable. On ne saurait commettre d'infamie plus grande que de passer sous silence les atrocités de ces assassins et d'imputer à crime aux Allemands la juste punition qu'ils se sont vus forcés d'infliger à des bandits. (…).

N°3 "(…). Ceux qui s'allient aux Russes et aux Serbes, et qui ne craignent pas d'exciter des Mongols et des nègres contre la race blanche, offrant ainsi au monde civilisé le spectacle le plus honteux qu'on puisse imaginer, sont certainement les derniers qui aient le droit de prétendre ait (au) rôle de défenseurs de la civilisation européenne.

N°4 "Il n'est pas vrai que la lutte contre ce que l'on appelle notre militarisme ne soit pas dirigée contre notre culture, comme le prétendent nos hypocrites ennemis. Sans notre militarisme, notre civilisation serait anéantie depuis longtemps. C'est pour la protéger que ce militarisme est né dans notre pays, exposé comme nul autre à des invasions qui se sont renouvelées de siècle en siècle. L'armée allemande et le peuple allemand ne font qu'un. C'est dans ce sentiment d'union que fraternisent aujourd'hui 70 millions d'Allemands sans distinction de culture, de classe ni de parti. (…)"[2].

 

    Ces quelques extraits montrent à quel point l’idéologie du prussianisme a envahi les esprits. Apologie de la guerre préventive, justification de la violation du droit international, justification du massacre de civils résistants, apologie du racisme, apologie du militarisme : tout y passe [3].

Extrait n°1.

    La preuve "irrécusable" est une invention pure et simple. Pour l’Angleterre, la neutralité de la Belgique est le nœud gordien de sa diplomatie : le gouvernement anglais sait que c’est cela qui fera basculer ou pas l’opinion britannique. On sait (lien La guerre : l'année 1914) que le général Joffre en 1911 avait émis l’hypothèse d’envisager la possibilité de pénétrer en Belgique pour contrer une éventuelle présence allemande sur ce territoire. Mais le gouvernement français, soucieux par-dessus tout de garder l’appui anglais l’en a dissuadé fermement et Joffre n’en a plus parlé. Les cerveaux allemands sont des voleurs qui crient "au voleur ! ". Lorsque Von Schlieffen, leur chef d’état-major, conçoit son plan d’encerclement avec passage par la Belgique, il sait lucidement -il le dit- qu’il faudra violer l’engagement de la Prusse à respecter la neutralité belge. L’attaque préventive - "je vous envahis parce que je sais que vous aller m’envahir" - n’a aucune valeur juridique.

Extrait n°2.

    Parler d’une défense légitime est grotesque. Les Belges, envahis en violation du droit international, sont les agressés. On ne peut en aucun cas évoquer une "défense légitime" de la part des Allemands ; les Belges répondent à une agression et sont dans leur bon droit. Ces intellectuels allemands ne peuvent ignorer les vues de l’impérialisme allemand sur la Belgique, son charbon, sa sidérurgie et son Congo… Ce refus de voir dans des civils en armes de vrais combattants mais, au contraire, des terroristes ou des assassins sera un argument repris par toutes les extrêmes-droites. Et, par exemple, par l’armée française, en Indochine, contre les paysans-soldats. On sait que les Prussiens ont été surpris par les francs-tireurs français lors de la guerre de 1870-71. Les Allemands ne peuvent faire la guerre que contre une armée régulière avec uniforme.

Extrait n°3.

    C’est l’extrait le plus cristallin, le plus pur pour étayer la dénonciation du pré-nazisme de l’armée allemande. En 1940, le cinéma aux armées de la Wehrmacht montrera des prisonniers français de couleur danser et les commentaires sont identiques à ce texte de 1914. L’alliance avec des slaves (Russes et Serbes) est inimaginable pour des cerveaux habitués à exclure les juifs de l’encadrement militaire. Les Russes sont assimilés à des asiatiques et entrent dans le cadre du "péril jaune" contre lequel Guillaume II mettait en garde l’Occident.

Extrait n°4.

    Les cerveaux allemands non seulement ne voient pas la menace du militarisme mais le prennent à leur compte, ils l’assument. Sans doute, sont-ils comme E. Kant des admirateurs de Frédéric II, le roi-philosophe, ami de Voltaire et de La Mettrie, poète, musicien, et, inséparablement, militariste invétéré, adepte de la guerre d’agression. Méthode qu’il a initiée avec sa mainmise sur la Silésie autrichienne sans déclaration de guerre, ni respect des traités. Georges II de Hanovre le qualifia de "fripon", le Cardinal Fleury, premier ministre de Louis XV, déclara : "le roi de Prusse n’a aucune règle dans son esprit ; la bonne foi et la sincérité ne sont pas ses vertus favorites ; il est faux en tout, même dans ses caresses", etc… Il est vrai que chaque canton prussien correspondait à une unité de l’armée, et que les hommes du canton devaient la compléter incessamment. De là vient sans doute l’apophtegme "L'armée allemande et le peuple allemand ne font qu'un". Affirmer cela c’est rayer d’un trait de plume la dimension aristocratique, quasi féodale de l’armée allemande, c’est, évidemment, barrer la route à toute démarche progressiste.

 

    Ont signé ce texte : dix Prix Nobel (plus un qui l’obtiendra en 1915), douze qui ont droit à la titulature d’« Excellence », cinq professeurs de théologie catholique, vingt-deux représentants des professions artistiques (écrivains, dramaturges, musiciens, sculpteurs, peintres, directeurs de musée ou de théâtre…), le président de la ligue allemande des artistes, etc... A la date de la publication de cet appel, Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht avaient déjà entrepris leur tâche politique de mobilisation du peuple allemand contre la guerre. Ils seront massacrés en 1919 par les produits de cette "civilisation" militariste et peu soucieuse du droit que les signataires de 1914 ont confortée.

    En conclusion, cette pétition du parti allemand de l’intelligence montre l’étendue du mal qui gangrénait l’empire allemand. Soit ces savants étaient tout à leurs études et ne s’informaient pas, soit la censure a trompé leur bonne foi. Mais on peut tout aussi bien penser qu’ils faisaient corps avec leurs empereur et généraux et cela explique le soutien que nombre d’entre eux apporteront au nazisme dans l’entre-deux-guerres (voir à cet égard le début du film de Frédéric ROSSIF, "De Nuremberg à Nuremberg")..

 

 



[1] Publié en France dans La Revue Scientifique, (numéro du semestre 1er juillet – 31 décembre 1914, pages 170-172), le 14 novembre 1914.

[2] Texte intégral sur le site www.grande-guerre.org avec la liste des 93 signataires.

[3] Pour ce qui concerne l’attitude des Français à la veille de la guerre, je renvoie le lecteur à mon livre TRADITIONALISME & RÉVOLUTION, tome 1, chapitre XIII, "vive la tombe ! ". 

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