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L’idéologie allemande à l’époque de Guillaume II : Treitschke et les autres

publié le 14 mars 2013 à 10:09 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 27 déc. 2016 à 08:32 ]

    Lire également (et surtout)   "Notre avenir" par le général**** von Bernhardi (1912), préfacé par Clemenceau (1915) 

    Je prépare l’analyse du livre majeur de Heinrich Mann, Der Untertan, (le sujet de l’empereur). C’est déjà dans cet esprit que j’ai publié des articles sur la révolution -ratée- de 1848-49 et sur Bismarck. Que voulez-vous, l’histoire est une continuité. Toute période est un héritage et le livre de H. Mann ne peut pas éviter les références historiques, faute de quoi ce serait un mauvais livre. Or, c’est loin d’être le cas.

    En attendant, je vais présenter quelques aspects fondamentaux de l’environnement idéologique dans lequel baignent les sujets de l’empereur durant les années 1890’ et 1900’. Cette période est celle de l’impérialisme, j’espère ne rien apprendre à personne. Impérialisme du drapeau : on agresse, on envahit, on conquiert des territoires ultra-marins sur lesquels on plante son drapeau et on proclame haut et fort « Ici, c’est chez nous ». lien : Génocide du II° Reich, d'Anne Poiret. Impérialisme invisible : c’est la pénétration doucereuse du Capital, des investissements dans les chemins de fer - par exemple - dans des Etats qui apparemment conservent leur indépendance mais qui sont pieds et mains liés par l’argent des puissances impérialistes. Pour ce qui concerne l’Allemagne, la Turquie est un bel exemple d’impérialisme invisible. Le sultan est toujours bien présent à Istanbul mais c’est Berlin qui tire les ficelles. Etc… Tout cela dans une ambiance délétère de concurrence belliqueuse. Les Clercs - comme disait Julien Benda - descendent dans l’arène et combattent, non plus pour des idées universelles, pour des impératifs catégoriques admissibles par toutes les raisons des hommes dispersés sur la planète, mais pour leur hinterland, leur nation. Et pour justifier l’agression du drapeau, il faut expliquer/justifier la supériorité de la dite nation sur les autres. C’est la guerre idéologique qui prépare l’autre, plus sanglante.

 

    Voici d’abord le témoignage d’un célèbre journaliste anglais, Henry WICKHAM STEED, qui fut correspondant du célébrissime The Times, un peu partout mais notamment à Berlin. Éduqué en Angleterre, il paracheva sa formation aux universités d’Iéna, de Berlin et de Paris. Il sera rédacteur en chef du Times après la guerre. C’est dire son niveau. Son témoignage sur les années 1890’ en Allemagne parle du pangermanisme, de l’agressivité des hommes, et signale le rôle d’un éminent maître de l’université de Berlin.

"L'Allemagne de 1896 était, en vérité, bien différente de celle que j'avais connue, ou croyait avoir connue en 1892-93. Le visage pangermanique, ou, pour citer l'expression du Kaiser, l'idéal d'une "plus grande Allemagne", à peine perceptible trois ans auparavant, s'était rapidement étendu et commençait à assumer la forme et la densité qui devait bientôt en faire un danger pour le monde. Le changement subtil qui se produit dans une nation lorsque se fait sentir l'influence d'une nouvelle forme de pensée ou d'une plus jeune génération, se faisait jour dans plus d'une direction. Je rencontrai parmi mes amis allemands des dispositions moins aimables et plus agressives. Paulsen lui-même, mon vieux maître, en subissait l'atteinte; son large libéralisme et ses vues philosophiques s'étaient teintées d'un nationalisme plus étroit. Sur un ton qui n'était pas exempt de menaces, il me mit en garde contre les terribles conséquences qu'entrainerait pour l'Angleterre la moindre tentative de se mettre en travers de l'Allemagne, et ses allusions aux États-Unis, à la France et à d'autres pays étaient passablement arrogantes. Je remarquai dans les familles de la classe officielle que les journaux libéraux avaient été remplacé par des organes chauvins ; que l'hostilité envers l'Angleterre ainsi qu'à l'égard des idées démocratiques qu'elle était censée représenter, était très marquée. Les officiers de marine allemands que je rencontrais dans le monde ne se cachaient nullement de leur profonde antipathie pour l'Angleterre et tout ce qui était anglais. Mais l'état d'esprit des étudiants en philosophie avec lesquels j'avais passé beaucoup de mon temps à l'Université de Berlin était plus frappant encore. Ils avaient adopté les vues politiques de Treitschke et professaient leur admiration pour l'homme qui avait, plus que tout autre, déifié l'État prussien et le nationalisme allemand. L’un d'eux me dit en suite d'explication : «Je vénère cet homme il m'a rendu ma patrie» ".[1]

 

    Qui était donc ce professeur Treitschke dont l’influence fut si grande sur les élites et, donc, par voie descendante, sur les masses allemandes ?

 

L’influence de Heinrich Gothard von Treitschke

    Treitschke est l’intellectuel le plus représentatif des années qui suivront 1870 et la victoire impériale allemande.

    Heinrich Gothard von Treitschke (1834-1896) était d'origine saxonne ; c'est-à-dire que par sa naissance et ses attaches familiales, il aurait dû être plutôt hostile à la Prusse, la Saxe s'étant très souvent rangée parmi les adversaires de la monarchie prussienne. Qu'il ait réagi dès son adolescence contre des sentiments fortement enracinés dans sa famille prouve l'énergie de son caractère combatif.

    Très libéral dans sa jeunesse, il avait suivi les travaux du Parlement de Francfort. Le séjour qu'il fit dans le Grand-duché de Bade comme professeur à l'Université de Fribourg ne changea pas ses dispositions, tout au contraire. Un article sur L'État confédéré et l'État unitaire, où il exprimait, en 1864, toute sa confiance dans la Prusse pour l'avenir de l'Allemagne, fit véritablement sensation. L'historien Schmoller disait de cet article : "C'est le sommet de toute l'École historico-politique ; sans un pareil appui, le Reich allemand n'aurait pas été fondé".

"Certes, la Prusse a ses défauts apparents, écrivait Treitschke, plus de féodalité, plus de bureaucratie, moins de parlementarisme que le Sud de l'Allemagne ; mais c'est le pays qui sait unir discipline et liberté, bien-être et culture par des réformes sociales, des autonomies communales, l'enseignement populaire, le service militaire obligatoire pour tous".

    L'historien ne pouvait être impartial, selon Treitschke ; il était lui-même trop passionné, il avait trop le tempérament d'un orateur et même d'un poète pour être véritablement historien. Il fut en histoire un homme d'action. Quand la guerre éclata entre la Prusse et l'Autriche (1866), Bade ayant pris parti pour l'Autriche, Treitschke donna sa démission de professeur à l'Université de Fribourg. Professeur à Kiel, puis à Heidelberg, il se fit de nouveau remarquer par un article important sur La Royauté constitutionnelle en Allemagne. Il y vantait les bienfaits de la Confédération de l'Allemagne du Nord et justifiait la guerre de la Prusse contre l'Autriche. La couronne de Prusse, disait-il, a osé la guerre allemande contre la volonté du libéralisme, et le libéralisme est revenu à elle en devenant national. (cf. l’article sur Bismarck et l’unité allemande Bismarck et l’unité allemande).

    Il pressentit la guerre de 1871. Avant qu'elle éclatât, il avait écrit dans un article intitulé : Qu'exigeons-nous dé la France ? :

« Le principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ce mot de ralliement de démagogues sans patrie doit être rayé. L'Alsace et la Lorraine sont à nous par le droit de l'épée. Nous voulons les rendre à elles-mêmes, malgré leur volonté ».

    Ces/ses propos donnent la mesure de la profondeur du fossé qui sépare l’idéologie allemande post-bismarckienne et la Révolution française. Treitschke fut appelé, en 1874, par Bismarck à l'Université de Berlin. Des conférences qu'il fit aux étudiants entre 1874 et 1895 sortit le recueil intitulé Politique, publié en 1898-99 et devenu une sorte d'évangile politique de l'Allemagne. Heinrich Mann a pu longuement le consulter. Il faut se reporter à cet ouvrage pour se rendre compte de l’action qu'a pu exercer Treitschke sur une jeunesse sûre de la puissance allemande et enorgueillie par la victoire ; mais il convient de lire aussi les recueils d'articles de Treitschke, particulièrement celui qui est intitulé Dix années de luttes allemandes (1865-74).

    Reprenant la théorie hégélienne, Treitschke estime que l'État est souverain et qu'il est de son essence même de n'admettre aucune force au-dessus de lui :

"L'État est le peuple uni par la loi et considéré comme une puissance indépendante. L'État est la puissance qui a le droit et le pouvoir de faire prévaloir par les armes sa volonté contre toute volonté étrangère ; c'est une puissance libre, souveraine, qui ne peut se soumettre à d'autre volonté que la sienne. Ce qui le distingue de toutes les autres associations, c'est qu'il ne reconnaît au-dessus de lui aucune puissance".

    Sa souveraineté ne peut être limitée que par un autre État. Tout engagement international n'a de valeur qu'autant que l'État consent à ne pas le dénoncer. Avec Treitschke ni arbitrage pontifical - au pays de Luther ! - ni traité de paix perpétuelle comme l’avait imaginé E. Kant ! ni de SDN -quand elle sera à l’ordre du jour. Chaque État est un loup pour tous les autres.

    L'État doit donc être fort, car la guerre seule lui permet d'exercer son droit de souveraineté.

"La guerre est inévitable ; elle est la condition nécessaire de l'existence de l'État ; elle n'est pas seulement une nécessité pratique ; elle est aussi une nécessité théorique, une exigence de la logique. Le concept d'État implique le concept de guerre, car l'essence de l'État c'est la puissance. Un État qui renonce à la guerre, qui d'emblée se soumet à un tribunal international, renonce à sa puissance souveraine, c'est-à-dire à lui-même. Quiconque rêve d'une paix perpétuelle demande une chose non seulement irréalisable, mais encore absurde ; il commet une erreur de raisonnement élémentaire. Si nous estimons que les guerres doivent devenir plus rares, nous ne sommes nullement autorisés pour cela à souhaiter qu'il n'y ait plus de guerre".

     La guerre est d'ailleurs chose morale et sainte, Treitschke le répète après Hegel, car elle oblige les hommes à maîtriser leur égoïsme ; elle leur enseigne le sacrifice total. Cette guerre ne peut être soumise à des lois internationales. Elle sera de plein droit conduite de la manière qui promet d'être la plus efficace, parce que son but qui est la paix sera ainsi atteint le plus vite possible.

"Les armes les plus terribles sont ici absolument permises, pourvu qu'elles ne causent pas de souffrances inutiles aux blessés. A cela, il ne sera rien changé par les déclamations des philanthropes".

    L'État ne peut être fort que par son Armée. Il est des États qui ont cherché leur grandeur par l'éclat des arts, des lettres et des sciences ; ils étaient voués par cette tendance même à l'anéantissement.

"Sous ce rapport, l'histoire universelle offre au penseur qui réfléchit le spectacle d'une justice implacable. Le rêveur peut déplorer qu'Athènes, avec sa culture raffinée, ait succombé devant Sparte, la Grèce devant Rome, que Florence, malgré sa haute moralité, n'ait pu supporter la lutte contre Venise. Le penseur sérieux reconnait qu'il en devait être ainsi. Tout cela est le produit d'une nécessité interne. L'État n'est pas une académie des arts. Quand il sacrifie sa puissance aux aspirations idéales de l'humanité, il se contredit et va à sa ruine".

    L'État est puissance ; il n'existe que par la puissance ; il doit avoir l'orgueil de sa puissance et l'inspirer à tous les citoyens. Un État faible n'a donc pas droit à l'existence ; il n'a même pas droit au nom d’État; il ne vit que par la tolérance des États forts ; il doit fatalement un jour succomber. Un grand État, c'est celui qui ne peut être détruit que par la coalition d'autres États.

    La morale privée ne saurait être celle des États. L'homme d’État ne peut être arrêté par des scrupules. Machiavel l'a bien montré. Si une politique est condamnée comme immorale, c'est parce qu'elle n'a pas su réussir ; la fin justifie les moyens ; la franchise peut être utile, mais aussi la duplicité. Que l'homme d'État sache donc, avant tout, faire preuve de volonté. Un gouvernement doit être énergique à l'intérieur comme à l'extérieur. Une répression immédiate et sévère doit arrêter toute velléité d'indiscipline qui pourrait nuire à l'État.

"Un État qui laisse le moindre doute sur la fermeté de sa volonté et de ses lois ébranle le sentiment du droit".

 

Parenthèse : la pensée de Rudolf von Jhering

    Treitschke se trouvait ici d'accord avec le juriste qui, dans le droit allemand, avait alors la plus haute autorité, Rudolf von Jhering (1818-1892), chez qui s'affirme et se précise la philosophie hégélienne du Droit. Jhering écrivait en 1877, dans un important ouvrage - Der Zweck im Recht - , auquel il avait donné comme devise, "Le but poursuivi est le créateur de tout droit" :

"Le pouvoir de l'État, est-ce de respecter tout simplement la loi établie ? A cette question, je n'hésite pas à répondre négativement de la façon la plus décisive". "Le Droit est la politique bien comprise de la puissance".

    Et voici qui jette un jour terrible sur les conséquences d'une pareille doctrine. C'est la façon dont Jhering définit cette puissance, l'étendue qu'il lui attribue, l'annonce qu'il fait en quelque sorte du dictateur sans limites et sans scrupules que l'Allemagne arrivera un jour à se donner.

"Manque de puissance, impuissance de l'État, c'est le péché mortel de l'État, pour lequel il n'y a pas d'absolution, celui que la société ne pardonne ni ne supporte ; c'est une contradiction en soi : une puissance d’État sans puissance. L'abus le plus insolent de la puissance de l’État les peuples l'ont supporté, le fouet d'Attila et la folie césarienne des empereurs ; oui, ils ont assez souvent célébré comme des héros des despotes devant lesquels ils rampaient dans-la poussière, s'enivrant et s'exaltant au spectacle de la grandeur d'une accumulation de pouvoirs humains, d'une puissance sauvage, irrésistible, qui, tel que l'ouragan dans la nature, renverse tout devant elle, oubliant qu'ils en étaient eux-mêmes la victime et prêts à pardonner à cette force qui les frappait. Même sous l'aspect du délire, le despotisme reste toujours une forme d'État, un mécanisme du pouvoir social. Mais l'anarchie, c'est-à-dire l'impuissance de l'État, ce n'est plus une forme d'État, c'est une situation absolument antisociale, la désagrégation, la dissolution de la société. Celui qui y met une fin, quelle qu'elle soit, avec le fer et le feu, comme usurpateur intérieur, ou comme conquérant extérieur, rend service à la société ; il est son sauveur et son bienfaiteur, car la forme la plus insupportable d'un État est toujours meilleure que le manque complet d'organisation étatique"

    Outre que cela nous renvoie à la vieille formule de l’Apôtre "tout pouvoir est légitime" et à Luther qui justifiait le pouvoir du Prince par le péché originel, cette pensée extrémiste allemande rejoint celle d’Hippolyte Taine, au même moment en France, inspirateur de notre extrême-droite. Voir sur ce site Taine ou la contre-révolution absolue. On aura relevé l’hommage à Bismarck qui mit fin aux velléités parlementaires des libéraux prussiens en réalisant un coup de force financier (cf. l’usurpateur intérieur) et réalisa l’unité allemande par le fer et par le feu, expression citée en toutes lettres par Jhering. C’est la justification de tous les Brumaire de l’histoire mondiale.

 

Retour à Treitschke

    Le grand ouvrage que Treitschke composait durant ces mêmes années l'Histoire de l'Allemagne au XIXe siècle était un monument élevé à la formation de l'État fort et de la dynastie - les Hohenzollern - qui était arrivée à faire l'unité allemande, une critique constante du libéralisme et des institutions issues de France qui avaient failli contaminer l'Allemagne. Principes des droits de l'homme ? utopie du XVIII° siècle ! Séparation des pouvoirs ? grossière erreur de Montesquieu ! Parlementarisme ? création soi-disant démocratique qui ne révèle que la faiblesse d'un État ! Un parlement n'est possible que dans une monarchie, parce que le prince n'est pas responsable devant des Assemblées ; il est un danger dans une république, parce que rendant les ministères instables, il crée le gouvernement de la bureaucratie. La période de 1830 à 1848 [2] pendant laquelle ces principes néfastes à ses yeux furent répandus en Allemagne est appelée par Treitschke "la plus laide, la plus stérile de l'histoire de la littérature allemande". Il condamne par là, avant tout, Borne et Heine qui marquent l'invasion du judaïsme dans la littérature allemande avec son ironie, son radicalisme et son cosmopolitisme, mais aussi toute la "Jeune Allemagne".

    Treitschke exprime son accord avec la forme bonapartiste (acceptation du suffrage universel) et césarienne que Bismarck a donné à son gouvernement et admet qu’il n’y avait de révolution possible que "faite d’en-haut". Son adhésion à la monarchie n’est pas celle du droit divin mais relève de l’adhésion à l’idée que la monarchie est l’expression des forces matérielles et morales de la nation, inspiration frédéricienne. Frédéric II prétendait ressentir intérieurement les besoins fondamentaux de son peuple. 

    Quant à l'histoire, telle que l'avait pratiquée l'École historico-politique allemande et telle que Treitschke la concevait, voici à quelle hauteur il la plaçait quand il la comparait à celle qui venait d'Angleterre et de France. Sa pensée résume avec précision les transformations suivies dans ce domaine, en Allemagne, depuis le commencement du XIXe siècle.

"Si les Anglais et les Français étaient, au XVIII° siècle, les maîtres de la science politique, au XIXe siècle c'est à nous, Allemands, que revient la prééminence. Une doctrine politique nouvelle, essentiellement nationale, est née en Allemagne depuis que Herder [3] nous a appris que tous les peuples n'ont pas le même droit au bonheur, depuis que Niebuhr [4] et Savigny nous ont enseigné à comprendre l'évolution du droit depuis que notre connaissance historique s'est précisée et approfondie. Elle s'oppose résolument aux théories cosmopolites de l'Aufklàrung et de la Révolution française ; de là vient qu'elle est qualifiée de réactionnaire par les Épigones du droit naturel. Elle n'a pas la prétention de régenter l'histoire d'après les principes d'un droit naturel et immuable qui serait écrit quelque part dans les étoiles ; elle cherche à comprendre comment des principes directeurs de l'histoire se manifestent dans la variété des formes de gouvernements et c'est seulement de cette riche expérience qu'elle dégage des lois scientifiques".

    Il n’est pas impossible de voir ici une inspiration pour Maurras qui tentera d’imposer sa doctrine de "l’empirisme organisateur". De part et d’autre du Rhin, l’universalisme recule au profit du repli sur les expériences étroitement nationales.

    L'École historique allemande triomphait en même temps que l'État prussien. L'unité allemande, rêvée par le Parlement de Francfort, était réalisée. On vu comment [5]. La liberté aussi, semblait-il, du moins cette liberté limitée à tendances positives dont les nationaux-libéraux se contentaient sous un gouvernement qui accomplissait des réformes économiques et entreprenait des réformes sociales. La bourgeoisie acceptait une indépendance et une justice relatives, dans un sentiment d'ordre, de discipline, de dévouement à l'État, dans une attitude d'excessive docilité à l'égard de la monarchie.

    Pourtant, Treitschke reconnaissait, à la fin de sa carrière, que l'État prussien n'était pas ce qu'il avait rêvé. Il avait un sentiment de l’honneur qu'il ne retrouvait plus autour de lui ; il regrettait les vertus allemandes de simplicité et d'honnêteté qu'il avait connues autrefois. Mais n'avait-il pas, par ses enseignements, contribué à développer les défauts qu'il reprochait à la jeune génération ? L'orgueil national qu'il conseillait était devenu jactance de parvenu. Le dédain qu'il avait toujours marqué pour les idées du XVIII° siècle et de la révolution française atteignait aussi l'héritage de l’antiquité. Les préférences qu'il avait manifestées pour la volonté et l'énergie plaçaient, dans l’éducation, les valeurs intellectuelles au second plan. N'avait-il affirmé qu'un bon fonctionnaire est plus utile qu'un poète ! et qu'un État qui fonde sa gloire sur les arts est sûr de succomber ? II avait dit bien haut qu'une guerre est chose sainte et salutaire. Et voilà qu'il s'apercevait des effets démoralisateurs d’une guerre même victorieuse. Après tout, pourquoi la politique de Machiavel ne pourrait-elle pas être utilisée par les individus, partis et les groupements sociaux aussi bien que par les États ?

     Les semences jetées dans les âmes allemandes depuis 1813 avaient porté leurs fruits. Les événements de 1866 et 1871 avaient fait passer dans la réalité les principes politiques de Hegel.

    En conclusion, retombons sur nos pieds et citons le professeur Jacques DROZ qui confirme entièrement le témoignage de Henry WICKHAM STEED

"II n'en reste pas moins que les valeurs dont Treitschke s'était fait le porte-parole ont longtemps conservé leur emprise dans les universités allemandes et à travers elles dans les classes dirigeantes ; son influence a donc freiné l'évolution vers le régime parlementaire, auquel l'Allemagne, selon lui, était incapable de s'adapter".

     Historien, Gilbert Badia va plus loin que l'histoire des idées : "Cette explosion de folie collective" écrit-il "a été préparée par les discours de Guillaume II et les conférences de la Ligue pangermaniste, par les opéras de Wagner et les cours de Treitschke".

 

NB. Cet article repose sur deux ouvrages fondamentaux exploités sans vergogne.

Joseph DRESCH, recteur de l’université de Strasbourg, "De la révolution française à la révolution hitlérienne", synthèse formidable au titre regrettable car il n’y a JAMAIS EU de révolution par les hitlériens. Jamais. Dresch commet la même erreur que Z. Sternhell qui parle de la Droite révolutionnaire Mais qu’est-ce que la "révolution" ? question à Zeev Sternhell. Mais l’ensemble de l’ouvrage est majestueux, l’auteur connaît la civilisation allemande parfaitement et c’est un vrai révolutionnaire, amoureux et défenseur de 1789. Publié aux P.U.F. en 1945 (réédition actualisée de son livre de 1931).

Jacques DROZ, professeur à Paris I, "Histoire des doctrines politiques en Allemagne" ? P.U.F. ? Que sais-je ? n° 1301. Un bijou.

     Lire également (et surtout)   "Notre avenir" par le général**** von Bernhardi (1912), préfacé par Clemenceau (1915) 



[1] Henry WICKHAM STEED, Mes Souvenirs, 1892-1914, Plon, Paris, 1926.

[2] Appelée par les Allemands Vormärz, mot à mot = « avant mars », c’est-à-dire avant mars 1848 où éclatèrent, suite à février 1848 à Paris, autant de révolutions démocratiques qu’il y avait d’États allemands. Autrement dit, une catastrophe pour Treitschke et ses amis à la Bismarck.

[3] 1744-1803, Prusse-Orientale ; Irrationaliste, localiste, traditionaliste pour qui le sentiment l’emporte sur la raison (héritage luthérien), hostile à la Révolution française et à la déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

[4] Olibrius historien dont a pu dire que sa haine de la Révolution française fut la passion la plus fort de sa vie.

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