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Génocide du II° Reich, d'Anne Poiret

publié le 12 oct. 2012 à 09:52 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 4 mars 2015 à 01:12 ]

    Anne Poiret est l’auteure d’un documentaire qu’elle a intitulé « Namibie, le génocide du II° Reich » et qui a été diffusé sur France5, le dimanche 27 mai 2012. Ce titre s’explique par le désir de provoquer une réaction chez le lecteur qui est habitué à lire des textes sur « les génocides du III° Reich » concernant les juifs et les tsiganes. Là, il s’agit du deuxième Reich celui de Bismarck construit par le fer et le sang. Le premier étant le St Empire romain germanique, bâti par la dynastie des Otton et qui prit fin avec Napoléon Ier. L’Allemagne impériale s’intéresse à l’impérialisme une fois qu’elle est réunie (hors l’Autriche) et que ses konzerns ont besoin et d’exporter leurs capitaux ou produits fabriqués et de se fournir à moindre frais en matières premières. Elle se constitua alors un empire colonial -modeste en comparaison des empires français et anglais, ce qui a suscité l’ire des bellicistes- et le Sud-Ouest africain (aujourd’hui Namibie) fut un de ses protectorats.  

 

Aperçu chronologique.

    J’utilise le livre peu connu et fort utile d’Henri Brunschwig [1].

    "Dans le Sud-Ouest africain, les commerçants allemands avaient répandu la pratique du crédit. Ils vendaient leurs produits très au-dessus de leur valeur, à cause du risque. L'épidémie de peste bovine, qui, après avoir sévi au Cap en 1896, se répandit dans le Sud-Ouest africain en 1897, ruina beaucoup d'indigènes. Les deux tiers du bétail moururent. Les troupeaux des colons, mieux soignés, résistèrent mieux. Les indigènes étaient mécontents par ailleurs, parce que la colonisation leur enlevait les meilleures terres. Les réserves, dans lesquelles les lois de 1897, puis de 1903 les cantonnèrent, étaient souvent infertiles, toujours éloignées des points d'eau traditionnellement utilisés. Au lendemain de l'épidémie, l'administration, pour mettre fin aux abus, déclara ne plus reconnaître les créances remontant à plus de deux ans et n'admit plus, d'une façon générale, de dette contractée après le 1" janvier 1899. Les créanciers alors tentèrent de se faire justice à eux-mêmes, aux dépens d'indigènes ignorant leurs moyens de défense (2).

    Les Hereros se révoltèrent subitement à la fin de 1903. Environ 1800 blancs furent massacrés dans les cercles de Wiudhuk, Karibib, Omaruru. Il fallut faire un gros effort militaire. Le général von Trotha fut expédié avec des troupes qui réussirent à battre les Hereros à Waterberg, puis à les rejeter dans le désert d’Omabehe. Mourant de soif, ils voulurent alors se rendre. Mais le général refusa leur capitulation. Gêné par les femmes et les enfants qui venaient cependant se livrer, il ordonna à ses soldats de tirer sur eux - en visant à côté, pour les effrayer -et lança sa fameuse proclamation : «A l'intérieur de la frontière allemande, tout Herero, avec ou sans fusil, avec ou sans bétail, sera fusillé. Je n'accepte plus ni femme, ni enfant ; je les renvoie à leur peuple ou fais tirer sur eux. Telles sont mes paroles au peuple des Herero.

    Le grand général du puissant empereur,

    « Von Trotha»

    Quelque 14000 Hereros moururent d'inanition. "N'importe quel apprenti boucher", déclara Bebel au Reichstag, "peut conduire une guerre pareille. Point n'est besoin, pour cela, d'être général ou officier supérieur".

    Les Hottentots (c’est le surnom donné par les colons aux Namaqua, le documentaire parlent des Namas, JPR), commandés par Hendrik Witboi, avaient aidé les Allemands contre leurs ennemis traditionnels. Rentrés chez eux, dans le Sud, mécontents du sort qui leur était fait, ils se révoltèrent à leur tour et firent campagne jusqu'à la mort de Witboi, tué en automne 1905. (…).

    La gabegie coloniale finit par lasser la majorité des députés (à Berlin). L'attaque fut conduite par les centristes (du Zentrum, parti catholique, JPR) Erzberger et Roeren et par le social-démocrate (marxiste, JPR) Bebel".

    La vive contestation provoqua une crise politique et le Chancelier du moment (Von Bülow) désirait une dissolution du Reichstag. Brunschwig poursuit :

    "La campagne électorale qui suivit surexcita le nationalisme des masses. Les diverses ligues, pangermaniste, coloniale, maritime, etc., se dépensèrent sans compter. La manœuvre de Bülow réussit en grande partie. Les socialistes, aux élections du 25 janvier 1907, passèrent de 79 à 43 sièges. Le Zentrum de 205 à 180. Bülow put, avec une coalition de conservateurs, de nationaux-libéraux et de progressistes, continuer la politique mondiale (la célèbre Weltpolitik de Guillaume II, JPR)". Fin de citation.

 

Le génocide.

    Le texte de Brunschwig est très lissé. Il passe sur une description précise. La bataille de Waterberg -11 août 1904- fut une bataille rangée. Précédemment, les Hereros avaient mené une guerre de harcèlement/guérilla qui avait mis les Allemands en grande difficulté, au grand dam des États-majors prussiens. Face aux 15.000 soldats de Von Trotha, le combat était forcément inégal. Encerclés, les Hereros étaient voués à une mort certaine. Trotha leur laissa une porte de sortie, vers l’Est, c’est-à-dire vers le désert (Kalahari). Dans le désert, l’eau est vitale, or non seulement l’eau était rare mais des puits avaient été empoisonnés par les Allemands. C’est alors que les femmes, emmenant leurs enfants, retournèrent vers l’ennemi pour obtenir une sorte de grâce. On a lu l’accueil qui leur fut fait : les soldats de l’Empereur tirèrent sur tout ce qui bougeait.   

    Le 2 octobre 1904, un ordre d’extermination a été lancé. Les Allemands avaient promis la vie à ceux qui rendaient leurs armes. Mais ils massacrèrent ceux des Hereros qui avaient cru à la parole donnée. Vieille méthode colonialiste. Lien : The charge of the light brigade (1936).

    Von Trotha est un génocidaire sans état d’âme. «Le point de vue du gouverneur et de quelques vieux coloniaux diffère complètement du mien. Ceux-ci poussent depuis le début à la négociation et considèrent le peuple herero comme un matériel productif nécessaire pour le développement futur de la colonie (comme la construction des voies ferrées, JPR). Je considère que la nation herero comme telle doit être annihilée, ou, si ce n'est tactiquement pas possible, expulsée hors du territoire par tous les moyens possibles », écrit-il dans son journal de campagne.

    Après la destitution de Trotha dont les procédés avaient soulevé des protestations jusqu’à Berlin, on l’a vu, les Allemands changèrent de méthode. Les hereros survivant furent concentrés dans des camps de travail où la moitié mourut d’épuisement. Le documentaire montre des champs steppiques, bosselés, parcourus par des promeneurs qui ignorent qu’ils marchent sur des cimetières d’ossements.

    Je cite l’article du site Africavivre.com qui présente le documentaire d’A. Poiret : "La population des Hereros en 1911 est officiellement de 15.130, ce qui représente donc une diminution de l'ordre de 65.000 personnes en sept ans" (1904-19011, JPR).

Le racisme.

    «Ce qui s'est passé en Afrique pour les Allemands était une bataille pour l'avenir des races. Si la race blanche voulait dominer, alors elle devait se battre contre la race noire et l'éliminer », précise Casper Erichsen, historien namibien. Alors, pour la première fois de son histoire contemporaine, l'empire du kaiser crée des camps et organise un système concentrationnaire, jusqu'à mettre en place un trafic de cadavres pour servir ce que l'on appelle à l'époque la « science ». «Dans les camps, certains détenus étaient forcés de faire bouillir les têtes [des suppliciés], qui pouvaient être celles de leur famille ou de leurs amis, (...) puis de gratter les chairs avec des bouts de verre. Ils devaient les nettoyer afin que les crânes puissent être envoyés en Allemagne », relate l'historien. Fin de citation de l’article du Monde qui présente le documentaire [2].

    Anne Poiret nous montre le camp de Shark Island, qui concentra jusqu’à 2000 personnes. Ici fut interné Cornélius Fredericks, chef nama qui y mourut en février 1907. Ses descendants se battent aujourd'hui pour récupérer son crâne, sans doute envoyé en Allemagne.

    Le camp fut en effet choisi par un médecin allemand qui -c’était la grande mode à l’époque, voir notre Vacher de Lapouge [3] - voulait effectuer de l’anthropométrie, mesurer les dimensions des crânes africains et en tirer des conclusions définitives sur l’inégalité des races. Il s’appelait Eugen Fischer, raciste invétéré, membre du NSDAP (nazi), il deviendra recteur de l’université de Berlin après la prise du pouvoir par les nazis. Aujourd’hui, Shark Island est un camping, on peut y voir un monument dressé en hommage aux administrateurs du camp.

    De même que les Sud-Africains descendants des namaqua ont voulu le retour sur son sol de la dépouille de la Vénus hottentote (Saartjie Baartman)[4], les Namibiens khoïkhoï réclament aujourd’hui le retour des crânes qui se trouvent à l’Institut de la Charité, à Berlin. Mais ces crânes ont été anonymisés. En novembre 2011, vingt crânes ont toutefois été restitués et le documentaire montre la foule qui attendait l’avion en provenance de Berlin et qui se précipite sur le tarmac de l’aéroport comme s’il s’agissait de retrouvailles avec un parent survivant. Bouleversant. 


    Il faudrait , de plus, aborder la question de la place de ce génocide dans l'histoire : fut-il le premier ? ainsi que la question de son lien avec les génocides du nazisme (y-a-t-il continuité ?).. 



[1] L’expansion allemande outre-mer, du XV° à nous jours, P.U.F., Paris, 1957.

[2] Édition du 20 mai 2012, article signé Olivier Herviaux.

[3] Voir mon livre, disponible sur ce site, chapitre XIII, vol. 1.

[4] Voir l’article de Wikipaedia à Saartjie Baartman et le film français d'Abdellatif Kechiche avec Yahima Torres, André Jacobs, Olivier Gourmet. (2 h 39.) sorti en 2010.

    
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