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Dette allemande, dette grecque : selon que vous serez puissants ou misérables…

publié le 18 mars 2015 à 07:22 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 8 juin 2015 à 04:33 ]

    Je publie un article de Pierre IVORRA, qui tient une chronique économique dans l’Humanité, article que je fais suivre de mes petits commentaires habituels.

  

QUAND L'ALLEMAGNE NE RÉGLAIT PAS SES DETTES

 

     Par P. IVORRA,

    Économiste

 

    Les dirigeants allemands n'ont pas toujours été aussi à cheval sur la nécessité pour un pays de rembourser ses dettes rubis sur l'ongle. Ainsi, le 27 février 1953, vingt gouvernements, dont les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, ont conclu avec l'Allemagne un accord que nos caciques austéritaires et les grands médias allemands et européens semblent avoir oublié.

    Parmi les signataires, ily avait aussi un pays qui, lui, n'a pas perdu la mémoire : la Grèce. Ce document a été finalisé à la suite d'une conférence qui s'est tenue à Londres du 28 février au 8 août 1952 et qui était consacrée à... l'énorme dette allemande de l'après-guerre ! En ce début des années 1950, il s'avérait que l'Allemagne réglait fort mal ses dettes. Ses créanciers l'ont ils clouée au pilori, ont-ils joué les Merkel avant la lettre ? Pas du tout. Tout au contraire, la dette allemande contractée avant la guerre s'élevait à 22,6 milliards de dollars, celle postérieure au conflit à 16,2 milliards, soit un total de 38,8 milliards. L’accord a ramené ces montants à 14,5 milliards de marks, soit une réduction de 62,6 %. Une clause de l'accord stipulait que si l'Allemagne venait à connaître des difficultés, elle aurait la possibilité de suspendre ses remboursements. Dans une déclaration, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France avaient affirmé que "les trois pays sont d'accord pour que le plan prévoit un règlement adéquat des exigences avec l'Allemagne dont l'effet final ne doit pas déséquilibrer la situation financière de l'économie allemande via des répercussions indésirables ni affecter excessivement les réserves potentielles de devises". La miséricorde des alliés à l'égard du vaincu a été toute chrétienne. Ainsi, ils ont créé les conditions pour que celui-ci puisse augmenter ses exportations et réduire ses importations. Il était en outre indiqué qu'en cas de différend de l'Allemagne avec ses créanciers les tribunaux allemands seraient compétents.

    Pour ce qui concerne les réparations dues aux pays occupés par l'Allemagne nazie, les alliés précisaient que "l'examen des créances issues de la Seconde Guerre mondiale des pays qui ont été en guerre avec l'Allemagne ou ont été occupés par elle au cours de cette guerre, et des ressortissants de ces pays, à l'encontre du Reich et des agences du Reich, y compris le coût de l'occupation allemande, ( ... )seront différés". Athènes n'en a pas vu la couleur [1].

    Aujourd'hui, il suffirait de reprendre l'accord de Londres; de changer le nom du pays, de remplacer dans le texte Allemagne par Grèce pour que l'Europe avance d'un grand pas.

    Fin de l’article de Pierre IVORRA. L'Humanité du 18 mars 2015.

 

    Je crois nécessaire de placer le contenu de l’article de P. Ivorra dans son contexte historique. En 1952, date de cette conférence de Londres, les deux blocs antagonistes de la Guerre froide se mettent en place.

    En 1949, cesse le blocus de Berlin par les Soviétiques. Les Américains décident unilatéralement la création de la R.F.A. -République fédérale d’Allemagne. A quoi les Soviétiques répliquent par la création de la R.D.A.. Une inévitable compétition va s’engager entre les deux systèmes et les Américains ont tous les atouts pour triompher, pour "noyer Marx dans le Coca-cola". Encore faut-il que la RFA tienne debout, se reconstruise. Le peut-elle si ses efforts sont sinon annihilés en tout cas freinés par les remboursements de 38,8 milliards de dollars ? Aussi bien, alors que l’URSS déboulonne les usines de l’Allemagne de l’Est pour les reconstruire chez elle, au titre des dommages de guerre reconnus par les Alliés, la RFA voit la plus grande partie de ses dettes épongée et se déverser les aides du plan Marshall.

    En 1949, l’URSS fait exploser sa première bombe A, Mao proclame la République populaire de Chine sur la place Tienanmen ; en 1950, c’est la Guerre de Corée qui commence, le traité de San Francisco avec le Japon a fait sortir des prisons de Tokyo les criminels de guerre qui feront d'excellents dirigeants anti-communistes. Les Alliés revoient de fond en comble leur politique à l’égard de l’Allemagne de l’Ouest. La France qui avait eu des velléités de vainqueure, se montrant plutôt d’accord avec les positions soviétiques, renonçant dans un premier temps à unir sa zone d’occupation à celles des deux Anglo-saxons qui créent la bi-zone, la France donc s’aligne et la tri-zone deviendra la RFA. En 1952, même année que cette conférence financière de Londres, sont signés les accords de la Communauté Européenne de Défense (C.E.D) que l'Allemagne s'empresse de ratifier. La CED est sous contrôle de l'OTAN. (2)

    Le patronat allemand complice des nazis sort de prison lui-aussi, lien, et on se met autour d’une table pour régler ce problème de la dette. Avec Konrad Adenauer à sa tête, démocrate-chrétien, ancien DG des usines General Motors à Cologne dans l’entre-deux-guerres, la RFA peut et doit être le fer de lance du capitalisme occidental au cœur de l’Europe.

    Tout le monde sait bien qu’on ne peut reconstruire une économie en lambeaux avec une dette trop élevée. Entre amis, on se comprend, et on efface l’ardoise. Mais voilà, la Grèce n’est pas l’amie de la technostructure européenne renforcée par le FMI que contrôlent les Américains. Avec sa gauche radicale peuplée de communistes, elle est même l’intrus qui peut empêcher d’exploiter les peuples en rond. Il faut être naïf pour croire que le Grand Capital fera des cadeaux à ce nain politique et économique qu’est la Grèce. S’il pouvait l’écraser avec le pied, il le ferait.

    A moins que les peuples s’en mêlent…



[1] Yanis Varoufakis, que tous les démocrates connaissent désormais, déclare à ce sujet : "Durant l’occupation, les forces allemandes ont contraint la Banque de Grèce à leur accorder (un) emprunt. Il a été rédigé une reconnaissance de dettes, prévoyant même des intérêts. La Banque de Grèce est toujours en possession de ce document. Cette question n’a jamais été réglée".

(2) On sait que la France refusera la ratification. La CED n'aura pas lieu mais les Américains font entrer la RFA dans l'OTAN. Dès 1954, en effet, la conférence de Londres (une autre...) permet le réarmement de l'Allemagne de l’Ouest.


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