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1864, L’indicible question des duchés "danois".

publié le 13 juin 2015 à 04:32 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 28 mars 2017 à 15:19 ]

   mots-clés : guerre des Duchés, 1848, 1864, 1866, unité allemande, Bismarck, conflit austro-prussien, Schleswig-Holstein, Danemark, le train, problème des nationalités au XIX° siècle,


     La question des Duchés est très complexe, elle fait partie de ces pensums qui désespéraient les lycéens. Aujourd’hui personne n’en a entendu parler. Alors, pourquoi se donner tout ce mal ? parce que la chaîne ARTE nous offre une magnifique série télévisée, 1864, en huit épisodes, série danoise qui a bénéficié du record de financement pour une série, 20 millions d’euros. J’ai vu les trois premiers épisodes. C’est du bel ouvrage, incontestablement. Mais enfin, si l’on veut comprendre quelque chose il faut connaître la "question des Duchés". Cette question est incorporée, dans tous les manuels, à l'étude de la formation de "l'unité allemande". Cela s’explique par le fait qu'il se trouve une minorité allemande sous domination du roi du Danemark. Bismarck, après une guerre victorieuse, réintègre cette minorité mais il intégra également... les Danois qui vivaient aussi dans le Schleswig-Holstein...

L’héritage médiéval

    Politiquement, le Schleswig était un duché vassal du roi du Danemark depuis le XIIe siècle. À partir du XIVe siècle, une liaison plus étroite se développa avec le Comté de Holstein (limitrophe), qui faisait partie du Saint-Empire romain germanique. C'est ainsi que la noblesse du Holstein acquit de grandes possessions au Schleswig. La famille des Schauenburger, qui avait reçu le Holstein en fief au XIIème siècle, put s'établir comme ducs de Schleswig et comtes de Holstein, jetant ainsi les bases d'une seigneurie commune. Le duché de Schleswig resta cependant un vassal du roi de Danemark, tandis que le comté de Holstein demeurait un vassal de l'Empereur romain germanique. En 1459, la lignée des Schauenbourg de Holstein s'éteignit ; le Schleswig et le Holstein étaient si liés qu'il fut naturel aux nobles des deux entités de se doter d'un seigneur commun. Elles choisirent le roi Christian 1er de Danemark, un neveu du roi défunt. Dans le traité de Ribe de 1460 signé avec Christian 1er figurait le fait que les deux entités devaient rester liées pour l'éternité. Bien que cela n'eût alors rien à voir avec une unité territoriale, ce paragraphe fut la base du mouvement national allemand de Schleswig-Holstein du XIXe siècle, qui demandait une séparation du Danemark et l'intégration du Schleswig germanophone à la Confédération germanique. Les danophones demandaient, eux, le rattachement pur et simple du Schleswig et du Holstein au Danemark.

Cartographie

    La toute dernière carte résume parfaitement la problématique du sujet avec la variation de "la frontière sud-danoise".

    Sur l ' extrait de carte de l’atlas Westermann, on voit la géographie politique du terrain qui nous intéresse remanié par Napoléon 1er. On sait que celui-ci supprima le Saint-Empire romain germanique (Recès de la Diète d’Empire ratifiée par le Français en 1803), créa la Confédération du Rhin avec le royaume de Westphalie (entre autres) donné à son frère Jérôme, rectifia la Prusse pour la rejeter vers l’Est et lui donner une frontière naturelle : l’Elbe (c’est ce qui créa l’expression de "Prusse-transelbienne" et qui correspond à ce que j’appelle, avec d’autres, la "Prusse prussienne"). Les deux duchés sont attribués par Napoléon 1er au roi du Danemark, le petit duché de Lauenbourg étant donné au Hanovre (hachures violettes, rive droite de l’Elbe, dit aussi duché de Brunswick-Lunebourg). Toutes choses visibles sur la carte.

    Après le congrès de Vienne de 1815, le Holstein et le Lauenbourg firent partie de la nouvelle Confédération allemande (réduite à 39 États) et étaient de langue et de culture allemandes, sous la suzeraineté théorique de l’Empereur (concrètement l’empereur d’Autriche) et de la Diète impériale alors que le Schleswig était sous l’autorité du Roi de Danemark et nationalement divisé : la plupart des propriétaires terriens, la bourgeoisie des villes et les paysans de la majeure partie du sud du Schleswig étaient pro-allemands, tandis que les paysans du nord du Schleswig étaient pro-danois car de langue danoise. Les deux duchés de Holstein et de Lauenbourg, confédérés, étaient en union personnelle avec le Danemark. En tant que duc d’Holstein et de Lauenbourg, le roi de ce pays était donc vassal de l’empereur germanique.

1ère guerre des Duchés : la "guerre de Trois ans"

    C’est ainsi que les Danois nomment la suite d’évènements qui eurent lieu de 1848 à 1851.

    A l’annonce de la victoire de la révolution à Vienne, les patriotes-nationalistes du Holstein proclament à Kiel l’indépendance de leur pays par rapport au roi du Danemark, c’est une révolution nationale (24 mars 1848). Le Lauenburg suit. Les insurgés veulent pour roi le prince d’Augustenbourg. Le roi danois Frédéric VII fait entrer 20.000 soldats dans les duchés. Les Allemands (ceux du Holstein comme ceux de Francfort) 1848 - 1849 en Allemagne. 2ème partie : L'Assemblée nationale de Francfort font appel au roi de Prusse. C’est le risque pour les autres grandes puissances européennes de voir le port de Kiel, importante base navale de la Baltique, et les détroits entre la Baltique et la mer du Nord passer sous la coupe prussienne. L’intervention diplomatique de la Russie et de l’Angleterre arrête le processus sauf que les indépendantistes allemands du Schleswig-Holstein poursuivent le combat… Les Danois remportèrent deux batailles importantes. A Fredericia, le 6 juillet 1849, et à Isted, le 25 juillet 1850. Ce 25 juillet est commémoré chaque année au Danemark, aujourd’hui (d’après Wikipaedia).

    Diplomatiquement, le conflit cesse avec le traité de Londres de 1852 :

-          les Duchés font partie de la monarchie danoise mais n’y sont pas incorporés.

-          Si le roi actuel meurt sans enfant, la couronne passera à son neveu Christian de Glucksbourg.

-          Frédéric d’ Augustenbourg renonce aux Duchés.    

"Malgré la défaite du Schleswig-Holstein, la Guerre de Trois ans ne fut pas une victoire danoise. L’État unifié continua d’être en proie à un âpre conflit nationaliste interne et la population pro-allemande considérait de plus en plus les Danois comme des occupants. Les arrêtés sur les langues (Sprogreskripterne) qui imposèrent le danois comme langue religieuse et scolaire dans le moyen Schleswig en 1851, furent considérés comme une vexation. La paix avait été dictée par les grandes puissances, en premier lieu par la Russie, et en 1851-1852, le Danemark dut s’incliner et renoncer à se rattacher le Schleswig plus étroitement que le Holstein ; en revanche, le prince Christian de Glucksbourg fut reconnu monarque (Christian IX) de l’ensemble du royaume. La Constitution commune à toutes les parties du royaume n’entra jamais en vigueur et en 1858, elle fut officiellement abrogée pour le Holstein et le Lauenbourg". (Texte de Claus Bjørn)[1].

    Dans ces conditions, le conflit rebondit en 1864.

1864 : seconde guerre des Duchés

    En 1863, le roi Christian, fraîchement intronisé, intégra le Schleswig au Danemark (c’est une violation de la lettre du traité de Londres) alors que le prétendant Augustenbourg fait à nouveau valoir ses droits à la succession. C’est à nouveau le casus belli. Les Danois comptaient sur le soutien anglais comme en 1848, il n’en fut rien.

   Bismarck est alors aux affaires, à Berlin. Il veut l’unité allemande par le fer et par le sang. Il ne peut rester insensible à l’appel des Allemands d’au-delà la frontière qui demandent leur intégration à la confédération. Bismarck est tout à fait prêt à évincer le prince d’Augustenbourg (ce qui sera) et à intégrer les territoires à la Prusse. Il rêve de Kiel. La Prusse déclare la guerre au Danemark (17 février 1864), avec l’Autriche que Bismarck a habilement invitée au banquet. Les armées danoises sont défaites. Rapidement, on s’en doute mais non sans sacrifices. L’armée danoise quitta le Dannevirke, l’ancien ouvrage défensif du sud du pays, pour se retrancher à Dybbøl, qui fut conquis par les Prussiens le 18 avril. Un cessez-le-feu pendant lequel les troupes allemandes occupèrent le Jutland, fut rompu par le Danemark. A la fin juillet, les troupes allemandes s’emparèrent de l’île d’Als. La guerre était irrémédiablement perdue pour les Danois. Napoléon III évoque l’idée d’un plébiscite de consultation de la population, vocabulaire inconnu de Bismarck. Les discussions entre Prussiens et Autrichiens aboutirent à la convention de Gastein (ville d’eau, 14 août 1865).

D

Dessin prussien montrant l'utilisation du chemin de fer pour le transport des troupes, le roi Guillaume 1er inspecte les troupes en gare de Berlin. Un civil à gauche le salue en se découvrant. En bas à gauche, les femmes semblent plus réticentes (les guerres de Bismarck furent très contestées).  Belle rigidité alignée des Hohenzollern (le roi-sergent eût été satisfait).

     Le Danemark renonce aux Duchés, Schleswig et Lauenbourg passent à la Prusse, l’Autriche obtient le Holstein et les armées prussiennes ont liberté de passage entre Schleswig et Lauenbourg à travers le Holstein. Kiel est prussien et Berlin pourra faire construire un canal à travers la péninsule, voie d’eau artificielle qui reliera la Baltique à la Mer du Nord. Bismarck est vainqueur sur toute la ligne, le problème est qu’il annexe la totalité du Schleswig dont la partie nord est peuplée de Danois. Hier majoritaires dans un duché appartenant au roi du Danemark, ces derniers se trouvent maintenant minoritaires dans un État allemand. Comme toujours, Bismarck règle un problème en en créant un autre. (Et l’on pense à ce qu’il en sera de l’Alsace-Moselle). Un an plus tard, ce sera la guerre contre l’Autriche et la création de la Confédération de l’Allemagne du Nord.

    

    La Prusse prend tout le Schleswig sans se soucier des populations danoises du Nord de ce duché. Les dates indiquent l'année de rattachement au royaume de Prusse. les États en gris sont ceux qui ont combattu aux côtés de Bismarck, en 1866 contre l'Autriche, et, à ce titre, n'ont pas été annexés par la Prusse.


    Sur cette minorité danoise, je vous renvoie à la carte de l’empire allemand en 1914 : L’empire allemand et ses nationalités en 1914.  La carte suivante montre '(en rouge vif) le département danois de Schleswig, retourné à l'autorité de Copenhague après la défaite allemande de 1918.

 

Amt du Jutland-du-Sud au Danemark

 

    "Après 1864, les gouvernements danois successifs maintinrent le principe directeur de la neutralité dans leurs relations avec le monde extérieur ; la défaite avait souligné l’impuissance des Danois face aux grands pays étrangers, mais elle stimula par ailleurs le redressement qui se produisit à l’intérieur du pays" (Claus Bjorn). Dans la série télévisée, le discours de Peter qui clôt le 8° et dernier épisode , illustre parfaitement ce repli idéologique et politique. Plus d'ambition, rien, "Il faut cultiver notre jardin" comme disait Pangloss.

 Bismarck et l’unité allemande

Claus Bjørn, Le problème du Schleswig

L'amt du Jutland-du-Sud carte dans Wikipaedia

http://fr.wikipedia.org/wiki/Duch%C3%A9_de_Saxe-Lauenbourg

 



[1] Universitaire, historien, 1944-2005, Claus Bjørn, Le problème du Schleswig

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