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1848 - 1849 en Allemagne. 1ère partie : LE CAS PRUSSIEN

publié le 27 févr. 2013 à 09:09 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 19 oct. 2015 à 09:27 ]

    La situation était tout aussi révolutionnaire en Allemagne qu'ailleurs en Europe en cette fin des années 1840. L’annonce de la révolution de février 1848 à Paris mit toute l'Allemagne en émoi. Tous les Etats allemands ou presque sont touchés (on parle des ‘gouvernements de mars 48’) et doivent accorder des constitutions libérales. Simultanément, dans tous ces Etats, on élit une assemblée au suffrage universel masculin qui siège à Francfort-sur-le-Main. Je ne vais pas faire ici le récit détaillé de ces événements. La difficulté de l'exposé tient au fait qu'il y a au moins deux niveaux d'analyse : celui des Etats (Prusse, Autriche, petits Etats du sud....) et celui de l'Allemagne tout entière avec les travaux de l'Assemblée nationale de Francfort.

    C’est pourquoi, pour faciliter la lecture, je construis deux parties : le cas de la Prusse, et l’échec de l’Assemblée nationale de Francfort.

 

1ère PARTIE : LE CAS PRUSSIEN.

 

    En Prusse, après les journées violentes des 18-19 mars 1848 à Berlin, le roi accorde une constitution. Un nouveau gouvernement s'installe avec à sa tête deux bourgeois rhénans, Camphausen et Hansemann.[1] Mais la vigueur révolutionnaire est immédiatement amoindrie par les craintes de la bourgeoisie prussienne. La situation historique par rapport à la France est en effet décalée : la Monarchie de Juillet, chassée par les Parisiens qui mettent en place un régime républicain, était le modèle que les libéraux allemands souhaitaient pour leur pays : un roi, une « charte » autrement dit une constitution écrite, un suffrage censitaire qui réserve le pouvoir aux notables, un régime quasi parlementaire ("l'orléanisme"). En gros, alors que les Français en sont déjà à la République, les Prussiens n’ont pas fait leur 1789…

Les ouvriers et les paysans prussiens en révolution effraient les Libéraux : "vont-ils faire comme à Paris?". D’où les réticences des bourgeois. Pour forcer le cours des choses, il n’y a guère que deux solutions : l’armée -mais en Prusse, l’armée c’est l’aristocratie - ou le peuple en armes -comme nos Sans-culottes - mais justement, la bourgeoisie prussienne n’en veut pas. Elle a trop peur. A quoi s'ajoute le rôle du roi Frédéric-Guillaume IV qui sait donner à l'opinion l'image d'un souverain qui accepte le changement. Si bien que la monarchie des Hohenzollern conserve sa popularité.

 

La haute bourgeoisie au pouvoir

    Avec la révolution de mars 48 à Berlin, arrivent donc au pouvoir G.-L. Camphausen et D. Hansemann. Ils sont chacun l'archétype du bourgeois rhénan. Camphausen est fils d'un grand négociant et épousa la propriétaire d'une filature. Il fut lui-même financier et son groupe investit dans les mines de charbon, les chemins de fer. En bon rhénan, il s'intéressa à la navigation fluviale et s'associa avec Mathias Stinnes, futur magnat de la Ruhr. Président de la chambre de commerce de Cologne, il fut un des leaders du parti libéral. Il fut Président du Conseil de Prusse de mars à juin 1848. Hansemann quant à lui ne fut pas chef du gouvernement mais détenait le ministère des finances jusqu'à la fin de l'année 1848. Tout le microcosme politique savait que c'était lui l'homme fort du gouvernement. Ce qui fait dire à Marx que les Prussiens comprirent enfin le rôle cardinal de l'argent en politique. Fils d'un pasteur, il illustre l'esprit d'entreprise des protestants avec la création de plusieurs sociétés et, plus encore que Camphausen, il est l'homme des chemins de fer. Propriétaire du journal La gazette rhénane, libéral, comme il se doit.

La Prusse va-t-elle enfin connaître sa révolution libérale bourgeoise ?

    La déception est rapide. Camphausen fait immédiatement revenir de l'étranger le prince de Prusse  qui avait fui devant les révolutionnaires lesquels avaient vu en lui -et à juste titre- l'ennemi n°1 de la révolution [2]. Mais Camphausen assume : "nous nous sommes mis devant la dynastie comme un bouclier et nous avons détourné sur nous tous les périls et toutes les attaques". Puis l'Assemblée des députés eut à débattre d'une motion très simple : "l’Assemblée, reconnaissant la révolution, déclare que les combattants des 18 et 19 mars (1848) ont bien mérité de la patrie". C'est clair et net. Mais, prenant part au débat, Camphausen recentre les positions : "si on veut dire que l'Etat et l'autorité de l'Etat ont perdu leur fondement juridique, qu'un renversement par la violence de l'autorité établie a eu lieu... alors je proteste contre une telle interprétation". Son compère Hansemann se montre tout aussi circonspect : "Nous ne devons pas oublier qu'ici il n'y a pas eu de révolution comme à Paris. Comme autrefois en Angleterre; ce qui a eu lieu, c'est une transaction entre la Couronne et le peuple". N'oublions pas, dit-il, que "c’est sur l'armée (celle des Hohenzollern ! JPR) que reposent nos espoirs de maintenir notre indépendance"... Comme nous sommes loin du peuple en armes défendant la patrie en danger ! Enfin, soucieux d'éviter la discorde, de réconcilier les partis, d'établir une certitude de stabilité quant au statut juridique de l'Etat, il appelle à rejeter la motion et à voter ce texte insignifiant : "l'Assemblée, considérant le caractère indiscuté de la haute signification des grands événements de mars auxquels nous devons, en liaison avec l'approbation royale, le statut juridique actuel de l'Etat, considérant également le mérite des combattants à l'égard de la susdite approbation royale, estimant en outre que l'Assemblée a pour mission non d'émettre des jugements mais de s'entendre avec la Couronne sur la Constitution, passe à l'ordre du jour". La révolution est devenue "grand événement" approuvé par le roi avec lequel il faut s'entendre. Le roi Frédéric-Guillaume IV est un traditionaliste invétéré, adepte du romantisme réactionnaire allemand, qui avait tenté de rétablir l'Ordre de Notre-Dame du cygne, ordre de chevalerie religieux que la Réforme avait fait disparaître. Et ce n'est là qu'un détail. Indignés, ouvriers et artisans berlinois s'attaquèrent à l'arsenal de la ville, le 14 juin. L'Assemblée dut rectifier quelque peu sa ligne politique.

 

Quelle révolution à la campagne ?

    Plus grave encore, l'Assemblée alla à contre-courant des mouvements révolutionnaires paysans.

    Les milieux agricoles restaient d’une forte coloration féodale en 1848.

"Quel fatras de corvées, de dîmes, de livraisons, quel bric-à-brac de noms moyenâgeux, l'un plus extravagant que l'autre ! Suzeraineté, cas de décès, mainmorte, mortaille, dîme de bétail, droit d'aubaine, dîme de Walpurgis, arrérage des abeilles, rente sur la cire, droit des prairies, dîmes, droits de tenure, rentes complémentaires, tout cela a subsisté jusqu'à nos jours dans l'État «le mieux administré du monde», et cela aurait subsisté jusqu'à la consommation des siècles, si les Français n'avaient pas fait la Révolution de février 1848".

    Ainsi s’expriment Marx et Engels en juin 1848 [3]. Tout cela donne une idée du retard économique et social en Prusse historique[4] et du caractère bien superficiel des réformes de Stein. L’allusion à « l’Etat le mieux administré du monde » est une charge contre les Vieux-Prussiens qui, depuis, Frédéric II, affirmaient sans sourciller que la Prusse « était l’Etat le mieux…etc. » [5].

Dans leur article, Marx et Engels dénoncent l’alignement du gouvernement soi-disant révolutionnaire derrière les intérêts des agrariens est-elbiens :

« Les paysans avaient aussitôt aboli en pratique (le système féodal), cela va de soi. Le gouvernement n'avait plus qu'à donner une forme légale à l’abolition de toutes les charges féodales déjà réalisées dans les faits par la volonté du peuple. Mais avant que l’aristocratie se décide à un 4 août, il faut que ses châteaux soient en flammes. Le gouvernement, représenté ici par un aristocrate [6], s'est prononcé en faveur de l’aristocratie ».

    En simplifiant au maximum disons que les paysans réclament la révision de tous les contrats de rachat de charges féodales, conclus sous l'Ancien Régime prussien donc, à l'occasion des événements de 1811 et en 1845 dans un rapport de forces, on le devine, très défavorable aux paysans. Mais, en 1848, le ministère Camphausen, censé être révolutionnaire, refuse au nom du respect de la parole donnée ! Autrement dit, il se pose en continuateur des gouvernements précédents : il n'y a pas de révolution [7]. Là où la bourgeoise française trouva une alliée solide dans sa paysannerie, la bourgeoisie prussienne préfèrent respecter la noblesse des grands propriétaires fonciers lesquels pouvaient dès lors se mobiliser et montrer leur force en organisant le 18 août 1848 « pour la défense des intérêts matériels de toutes les classes du peuple prussien », un congrès qui fut vite surnommé le Junker-Parlament.

Ces quelques éléments montrent la tiédeur de la révolution berlinoise. La Réaction ne va en faire qu’une bouchée.

 

La contre-révolution.

    Après l'échec de la révolution, en Autriche cette fois-ci, l'heure est à la réaction contre-révolutionnaire partout en Europe (novembre 1848) et, pour ce qui nous concerne ici, en Prusse aussi.

    Le gouvernement constitué par le roi de Prusse, le 2-X1-1848, donne une indication de ses intentions. Le président du Conseil est le comte Friedrich Wilhelm von Brandenburg. Le ministre de l'Intérieur est le baron Otto Theodor von Manteuffel, le ministre des Finances est Arnold von Rabe, le ministre de la Guerre, le général de brigade Karl Adolf von Strotha, le ministre du Commerce, le baron August von der Heydt et le ministre des Cultes, de l'Instruction et de la Santé publiques est Adalbert von Ladenberg. Seul le nom du ministre de la justice dégage un fumet roturier : Ludwig Simons. C’est le cabinet des barons, avant la lettre [8]. Frédéric--Guillaume IV déclare l'état de siège, fait intervenir l'armée de son généralissime Wrangel, annule la constitution de mars, disperse les députés et "octroie" sa propre constitution dans laquelle le droit divin est réaffirmé [9]. Le gouvernement sera parlementaire mais la chambre -le landtag- sera élue selon le système des « trois classes »[10] qui réserve la part belle aux grands propriétaires, d'autant que, le vote étant public, ceux-ci peuvent connaître le vote de leurs paysans. L'armée reste la chose du roi, exclusivement, sans contrôle des députés. La Prusse gardera cette constitution jusqu'en 1918.

    C'est là que se situe une capitulation déplorable de la bourgeoisie prussienne. Face à ce coup de force, les députés et les chefs de la garde nationale opposent la "résistance passive et légale" et demandent aux citoyens de rester tranquilles. L'Assemblée nationale de Francfort -qui s’occupe de tous les Etats allemands- intervint en faveur des députés berlinois avec des phrases, saluant "l’imposant spectacle (sic) de la résistance passive légale et unanime de tout un peuple face à la force brutale". F. Engels n'est pas tendre avec cette couardise. Je rappelle que Engels n'est pas qu'un théoricien, un analyste neutre - est-ce d'ailleurs possible ? - c'est un révolutionnaire qui paya de sa personne, qui participa aux combats les armes à la main, eut un commandement élevé au sein de l'armée révolutionnaire. Il peut moralement s'autoriser à écrire ce qui suit.

"Quand vint le moment critique où Wrangel, à la tête de 40.000 hommes, frappa aux portes de Berlin, au lieu de trouver, comme ses officiers et lui s'y attendaient certainement, toutes les rues hérissées de barricades et toutes les fenêtres transformées en meurtrières, il trouva les portes ouvertes et les rues n'étaient obstruées que par de paisibles bourgeois berlinois qui se gaussaient de la bonne farce qu'ils lui avaient jouée en se livrant pieds et points liés aux soldats stupéfaits. Etait-il trop tard pour tenter une résistance armée ? (…). C’est là une question qui ne saurait jamais être résolue. Mais dans la révolution comme à la guerre il faut faire face à l'ennemi : qui attaque prend l'avantage ; et dans la révolution comme à la guerre, il est de la plus haute nécessité de tout oser au moment décisif, quelles que soient les chances. Dans l'histoire il n'y a pas de révolution victorieuse qui ne démontre la vérité de ces axiomes. Or, pour la révolution prussienne, le moment décisif était arrivé en novembre 1848. Il est vrai que l'Assemblée et le peuple, s'ils avaient résisté, auraient pu être battus ; Berlin aurait pu être bombardé et des centaines d'hommes auraient pu être tués sans empêcher la victoire finale du Parti royaliste. Ce n'était pourtant pas une raison pour qu'ils déposent leurs armes sur-le-champ. Une défaite après un dur combat est un fait d'une importance révolutionnaire égale à une victoire facilement remportée. Les défaites de Paris, en juin 1848, et de Vienne, en octobre, ont certainement plus fait pour révolutionner l'esprit du peuple de ces deux villes que les victoires de février et de mars. L'Assemblée et le peuple de Berlin auraient probablement partagé le sort de ces deux villes, mais ils seraient tombés glorieusement et auraient laissé derrière eux dans l'âme des survivants un désir de revanche qui, en temps de révolution, est une des plus grandes incitations à une action énergique et passionnée. Il va de soi que, dans chaque lutte, quiconque relève le gant risque d'être battu, mais est-ce une raison pour qu'il s'avoue battu et se rendre sans coup férir ? »[11].

    Cette lâcheté révolutionnaire aura les conséquences que l'on sait. L'esprit de soumission aggravé - car il ne date pas de 1848, nous l'avons vu - engendre la désespérance et laisse la voie libre aux forces traditionalistes[12].

 

à suivre : 1848 - 1849 EN Allemagne. 2ème partie : L'Assemblée natonale de Francfort

[1] C’est le ministère des « négociants en huile et en laine » comme dit Marx dans son journal ‘La nouvelle gazette rhénane’ ; Camphausen avait été négociant en graisses et céréales et Hansemann fut négociant en laine.

[2] II s'agit du prince Guillaume, futur Guillaume 1er qui assume devant l'histoire le choix de Bismarck comme premier ministre et sa collaboration avec lui durant presque trois décennies.

[3] Nouvelle gazette rhénane, 25 juin 1848, n°25, une publication effectuée en collaboration avec la bibliothèque de sciences sociales de l'Université de Québec sur www.marxists.org/.

[4] C’est-à-dire la Prusse à l’Est de l’Elbe, Rhénanie exclue (la Rhénanie "est prussienne"  depuis le congrès de Vienne en 1815, elle a connu la révolution française et tout ce qui s’en suit).

[5] Lorsque le révisionniste Rudolf Von Tadden (U. de Göttingen) affirme que « la Prusse apparaît comme un modèle de modernisation sorti de l’Ancien Régime sans révolution », cela prête à sourire. ‘L’Histoire, n°37/1981, page 80.

[6] Von Patow, ministre du gouvernement Camphausen, Nouvelle Gazette Rhénane, n°25, 25 juin I848.

[7] Par exemple, la justice patrimoniale qui donne au seigneur le droit de juger et punir ses paysans fut conservée en 1848 (avec quelques aménagements). C’est Bismarck, incarnation de la noblesse territoriale, qui s'offrit le luxe de la faire disparaître en 1877.

[8] Gouvernement constitué par Von Papen, en 1932, sous la république (sic) de Weimar.

[9] Il le restera jusqu’en 1918. Guillaume II ne cessera d’affirmer son droit divin (en Prusse).

[10] Selon ce système, le tiers des grands électeurs est désigné par les contribuables les plus imposés (4,7% de la population), le deuxième tiers par les moyennement imposés (12,6% de la population) et le dernier tiers par la masse des petits contribuables (soit plus de 83% des contribuables). Chaque tiers payant la même somme d'impôts. La Prusse va garder ce système électoral jusqu’en 1918. L’empire allemand, en revanche, dont fait partie la Prusse, aura le SU masculin. Un électeur prussien vote donc différemment selon qu’il désigne son député au Reichstag ou au Landtag de Prusse.

[11] F. ENGELS, «Révolution et contre-révolution en Allemagne ».

[12] Marx et Engels, avant eux Thomas Münzer, sans omettre les Liebknecht et autres Rosa Luxembourg, incarnent mieux que d'autres la tradition révolutionnaire du peuple allemand. Le lecteur a bien compris que cette critique ne concerne qu’une partie de la population, hélas majoritaire mais heureusement non unanime.

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