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Allemagne

  • La guerre des paysans F. Engels     à l'occasion du 5° centenaire de la Réforme luthérienne, les éditions AMPELOS ont décidé d'effectuer une nouvelle publication de l'ouvrage de Friedrich ENGELS "la guerre des paysans ...
    Publié à 26 juin 2017 à 07:09 par Jean-Pierre Rissoan
  • Emmanuel KANT et les LUMIERES ALLEMANDES Concernant les Lumières du XVIII° siècle, Zeev Sternhell n’hésite pas à parler des "Lumières franco-kantiennes". Je vais présenter l’apport d’Emmanuel Kant à l’œuvre d’émancipation ...
    Publié à 7 janv. 2017 à 08:45 par Jean-Pierre Rissoan
  • la montée du nazisme lire l'analyse du film de L. Visconti ici-même : LES DAMNES de L. VISCONTI, Nazisme, communisme, révisionnisme…
    Publié à 24 sept. 2016 à 14:36 par Jean-Pierre Rissoan
  • Socialisme en Allemagne : Berlin-la-rouge (1871-1933) 2ème partie.     Après la guerre de 1914-18, le socialisme se divise avec la création du KPD -parti communiste allemand-. Progressivement, ce parti va devenir le premier parti de la capitale : son ...
    Publié à 5 avr. 2016 à 06:31 par Jean-Pierre Rissoan
  • Socialisme en Allemagne : Berlin-la-rouge (1871-1933) 1ère partie 1ère partie : du milieu du XIX° siècle à la fin de la guerre de 1914-1918. BERLIN AVANT 1914     En 1859, Karl Marx écrit  :    "Quiconque a vu Berlin il ...
    Publié à 16 janv. 2017 à 07:15 par Jean-Pierre Rissoan
  • 1864, L’indicible question des duchés "danois".    mots-clés : guerre des Duchés, 1848, 1864, 1866, unité allemande, Bismarck, conflit austro-prussien, Schleswig-Holstein, Danemark, le train, problème des nationalités au XIX° siècle,      La question des Duchés est ...
    Publié à 28 mars 2017 à 15:19 par Jean-Pierre Rissoan
  • Dette allemande, dette grecque : selon que vous serez puissants ou misérables…     Je publie un article de Pierre IVORRA, qui tient une chronique économique dans l’Humanité, article que je fais suivre de mes petits commentaires habituels.    QUAND L'ALLEMAGNE NE RÉGLAIT ...
    Publié à 8 juin 2015 à 04:33 par Jean-Pierre Rissoan
  • octobre 1914 : Appel des intellectuels allemands aux nations civilisées     En août 1914, l’armée allemande envahit la Belgique - violant sa neutralité internationalement reconnue - dans une gigantesque manœuvre destinée à contourner l’armée française et la prendre à revers (voir ...
    Publié à 18 oct. 2016 à 01:25 par Jean-Pierre Rissoan
  • centenaire de la guerre 1914 - 1918     Par définition, vous trouverez d'autres éléments concernant l'histoire de l'Allemagne , dans cette rubrique que j'ai placée plus ou moins arbitrairement dans la catégorie "coin du bachotage ...
    Publié à 6 nov. 2014 à 02:14 par Jean-Pierre Rissoan
  • Le socialisme en Allemagne de 1890 à 1914 (carte 1912)         S'il fallait caractériser d'une formule le mouvement ouvrier allemand à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, on pourrait dire que la croissance du mouvement ...
    Publié à 30 nov. 2015 à 04:38 par Jean-Pierre Rissoan
  • Le socialisme en Allemagne de 1875 à 1890 (carte 1877)     "On remarquera que, dans tous ces écrits, et notamment dans ce dernier, je ne me qualifie jamais de social-démocrate, mais de communiste... Pour Marx, comme pour moi, il est ...
    Publié à 30 nov. 2015 à 03:57 par Jean-Pierre Rissoan
  • Weimar : ni révolution, ni république... (atlas)         La république allemande est dite « de Weimar » parce que sa constitution a été adoptée dans cette petite ville suffisamment éloignée de Berlin pour ne pas être influencée par les turbulents ...
    Publié à 3 août 2016 à 10:29 par Jean-Pierre Rissoan
  • Socialisme allemand : Gotha 1875, le congrès, son programme, la critique du programme. 1ère partie.     Je publie ici sur mon site des documents originaux extraits soit du livre des Éditions Sociales de 1966, présenté et annoté par Émile Bottigelli, soit du site internet marxists.org ...
    Publié à 24 oct. 2014 à 07:24 par Jean-Pierre Rissoan
  • Socialisme allemand : Gotha 1875, le congrès, son programme, la critique du programme. 2ème partie. Je rappelle le plan de l’ensemble :  PLAN A. AVANT-PROPOS DE FRIEDRICH ENGELS B. LETTRE D'ENVOI DE K. MARX A W BRACKE C. PROGRAMME DE GOTHA, MAI 1875 ...
    Publié à 17 sept. 2014 à 03:04 par Jean-Pierre Rissoan
  • La révolution allemande de 1918-1919. Ebert, Rosa, Liebknecht…     L’Allemagne va enfin connaître un régime parlementaire fondé sur le suffrage universel dans un système d’économie capitaliste libéral. Cela est dû à la révolution républicaine de 1918 qui ...
    Publié à 10 mars 2016 à 04:50 par Jean-Pierre Rissoan
  • Aspects du socialisme allemand au XIX° siècle.     le libellé des programmes de certains examens et concours font démarrer la question sur le socialisme allemand en 1875, c'est-à-dire au congrès d'unification de Gotha. Danger ...
    Publié à 3 juin 2013 à 05:10 par Jean-Pierre Rissoan
  • L’idéologie allemande à l’époque de Guillaume II : Treitschke et les autres     Lire également (et surtout)   "Notre avenir" par le général**** von Bernhardi (1912), préfacé par Clemenceau (1915)      Je prépare l’analyse du livre majeur de Heinrich Mann, Der Untertan, (le sujet ...
    Publié à 27 déc. 2016 à 08:32 par Jean-Pierre Rissoan
  • Bismarck et l’unité allemande, la noblesse allemande     Échec majeur de l’Assemblée de Francfort, l’unité allemande est réalisée par Bismarck, mais avec ses méthodes à lui. Malicieusement, celui-ci n’hésitera pas à utiliser des moyens ...
    Publié à 26 juil. 2016 à 11:12 par Jean-Pierre Rissoan
  • 1848 - 1849 en Allemagne. 2ème partie : L'Assemblée nationale de Francfort lien pour la 1ère partie : 1848 - 1849 EN Allemagne. 1ère PARTIE : LE CAS PRUSSIEN2ème PARTIE : LES BAVARDAGES DE FRANCFORT.       Le processus révolutionnaire de mars 1848 a conduit à ...
    Publié à 11 sept. 2017 à 06:48 par Jean-Pierre Rissoan
  • 1848 - 1849 en Allemagne. 1ère partie : LE CAS PRUSSIEN     La situation était tout aussi révolutionnaire en Allemagne qu'ailleurs en Europe en cette fin des années 1840. L’annonce de la révolution de février 1848 à Paris mit toute ...
    Publié à 19 oct. 2015 à 09:27 par Jean-Pierre Rissoan
  • 30 janvier 1933 : Hitler à la chancellerie du reich     Avant d’achever mon article sur Stalingrad, épisode à la fois tragique et glorieux de l’histoire de l’humanité, je me dois d’évoquer l’arrivée au pouvoir de ...
    Publié à 14 mai 2017 à 03:36 par Jean-Pierre Rissoan
  • Génocide du II° Reich, d'Anne Poiret     Anne Poiret est l’auteure d’un documentaire qu’elle a intitulé « Namibie, le génocide du II° Reich » et qui a été diffusé sur France5, le dimanche 27 mai 2012 ...
    Publié à 4 mars 2015 à 01:12 par Jean-Pierre Rissoan
  • le ruban blanc : la campagne prussienne à la veille de 1914  Le Ruban blanc (Das weiße Band) est un film franco-germano-italo-autrichien de Michael Haneke sorti le 21 octobre 2009 en France. Le film a obtenu la Palme d ...
    Publié à 12 oct. 2012 à 09:39 par Jean-Pierre Rissoan
  • à propos de "l'apocalypse Hitler".   Cette émission ne manque pas d’intérêt. Il y a là une succession impressionnante d’extraits de films documentaires d’époque, la plupart inédits. Était-il nécessaire de les coloriser ...
    Publié à 18 mars 2016 à 08:09 par Jean-Pierre Rissoan
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La guerre des paysans F. Engels

publié le 17 juin 2017 à 07:49 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 26 juin 2017 à 07:09 ]


    à l'occasion du 5° centenaire de la Réforme luthérienne, les éditions AMPELOS ont décidé d'effectuer une nouvelle publication de l'ouvrage de Friedrich ENGELS "la guerre des paysans en Allemagne".
    le document ci-dessous vous apporte une information supplémentaire : c'est votre serviteur qui a rédigé la préface, une introduction.


    Je ne doute pas un instant que cette nouvelle va vous bouleverser et que vous allez vous précipiter chez votre libraire.
Bonne lecture et je reste à votre disposition pour toute information complémentaire. 


Emmanuel KANT et les LUMIERES ALLEMANDES

publié le 26 déc. 2016 à 09:52 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 7 janv. 2017 à 08:45 ]

Concernant les Lumières du XVIII° siècle, Zeev Sternhell n’hésite pas à parler des "Lumières franco-kantiennes". Je vais présenter l’apport d’Emmanuel Kant à l’œuvre d’émancipation de l’humanité. Mais pour cela, il faut élargir au rôle du roi Frédéric II de Prusse et, à l’autre bord, voir la réaction allemande devant les idées de la Révolution française. Lorsqu'avec les lumières de l'Aufklarung, on ressentira trop d'influences française et anglaise, trop de rationalisme, il y aura vite des auteurs qui se prononceront pour un ressourcement luthérien comme J.-G. Hamann (1730-1788) mais c'est la Révolution française qui provoque le choc le plus terrible. Crise majeure. Emmanuel Kant salua avec émotion la Grande Révolution. Hélas, le réflexe anti-français jouera à fond au moment de l’occupation par les troupes napoléoniennes.

L'imposture frédéricienne

 

Depuis la Réforme, l’État prussien s'est développé : le Grand électeur, le Roi-sergent et Frédéric II l’ont doté d'une forte charpente militaire et bureaucratique. La base de la puissance des Hohenzollern -qui feront parler d’eux jusque sous la période nazie- est le margraviat de Brandebourg où fut bâtie Berlin. Le lien avec Luther est établi lorsque le grand-maître de l’ordre des Chevaliers teutoniques vint demander conseil au Grand réformateur. A la suite de quoi, le Grand-maître - lui aussi de la famille Hohenzollern - s’appropria les biens de l’ordre. Puis, par héritage, Brandebourg et Prusse arrivèrent dans les mêmes mains.

Frédéric-Guillaume surnommé le Grand électeur[1], le premier des Hohenzollern qui ont "fait" la Prusse moderne, a une conception très luthérienne de sa fonction. Protestant convaincu - il était lui-même calviniste mais conserva l’Église "visible" luthérienne - il enseignait à son fils "vous devez, sans distinction de foi, aimer comme un véritable père du pays tous les sujets que Dieu a mis sous votre puissance". Il n’aspirait qu’à "travailler pour le profit et pour le bien" de ses sujets. Soucieux d’assurer la force de l’État, car il veut qu’il y ait de l'ordre ici-bas comme le lui soufflait la mémoire du Réformateur, il a créé les premiers impôts permanents et la première armée permanente. Son exemple sera suivi : paternalisme et militarisation seront les deux mamelles de la Prusse est-elbienne.

Frédéric-Guillaume Ier - le célèbre Roi-sergent [2]- - était luthérien, imbu du droit divin des rois. Dans la lignée du Réformateur - "il faut obéir sans phrases" s’écriait Luther -, le roi pense qu’il faut obéir sans raisonner : "nicht Raisonnieren ! " hurlait-il, ajoutant "nous sommes le seigneur et le roi et faisons ce que nous voulons" [3]. Il eut ce mot célèbre : "je ne suis que le premier général en chef, le premier serviteur du roi de Prusse". Schizophrénie politique qui est une belle façon de dire sa conception de l’État qu’il voit au-dessus de sa propre personne. L’État flotte dans les airs, le roi n’est qu’un avatar [4]. Dans un État voisin, en Saxe-Weimar, le duc Ernest-Auguste déclare, en 1736, "ne pas vouloir de raisonneurs pour sujets" et annonce qu'il punira de six mois de prison quiconque se permettra une critique. Il est vrai qu'il s'agit des rentrées d'impôts qui s'effectuent mal…Qui dira l’ampleur des dégâts commis par Luther qui vitupérait la raison, diese Hure ! la prostituée...

Et voici Frédéric II - dit "le Grand"[5] – qui écrit dans son Essai sur les formes de gouvernement : "le souverain est attaché par des liens indissolubles au corps de l’État. Il ressent par répercussion tous les maux qui affligent ses sujets et la société souffre également des malheurs qui touchent son souverain. Il n'y a qu'un bien qui est celui de l’État en général. (...). Le prince est à la société qu'il gouverne ce que la tête est au corps". Ces/ses paroles qui seront, hélas, validées par E. Kant, grand admirateur de Frédéric. Frédéric adapte l'éducation religieuse qu'il a reçue. Saint Augustin aimait à citer "la Tête et le Corps forment un même tout" (En. in Ps 40, 1)". Et Luther fut moine augustin. Dans son Testament politique, Frédéric répète : "il n'y a qu’un bien pour le prince et ses sujets". Idée parfaitement luthérienne même si Frédéric se refuse à admettre un droit divin quelconque pour les princes. Et cette conception exclut tout principe représentatif.

En effet, si Frédéric laïcise le pouvoir royal et ne croit pas que "Dieu a créé exprès pour la grandeur, la félicité et l’orgueil des princes, cette multitude d’hommes dont le salut leur est commis", il affirme péremptoirement que "ce sont les hommes qui ont choisi (on se demande à quelle occasion, JPR) celui d’entre eux qu’ils ont cru le plus juste pour les gouverner, le meilleur pour leur servir de père, le plus humain pour compatir à leurs souffrances. Le prince n’est que le premier serviteur de l’État, obligé d’agir (…) comme si, à chaque moment, il devait rendre compte de son administration à ses concitoyens". "Comme si" : on en reste là. Frédéric II accepte le mandat et le consentement du peuple sans jamais lui demander de les exprimer. Il est la tête et le peuple le corps. Tout cela ne fait qu’un, alors à quoi bon ? "Le souverain, bien loin d’être le maître absolu des peuples qui sont sous sa domination, n’en est lui-même que le premier domestique"[6]. Fidèle à sa théorie moniste (le roi et le peuple forment un tout) Frédéric ressent intimement l’esprit, l’âme, les besoins de son peuple. Après le célèbre "l’État, c’est moi" de Louis XIV, voici "le peuple, c’est moi" de Frédéric II. En fait, il pose avant Savigny[7], la théorie du volksgeist que l’on peut traduire par "l’âme du peuple". Frédéric II s’affirme mieux placé que quiconque pour connaître cette âme et en déduire la politique qui s’impose. Savigny formalisera tout cela en fondant une théorie du droit lequel n’est "que le produit historique et communautaire de l’âme du peuple". Bismarck dira cela avec des mots impeccables : "le peuple vrai est une multitude invisible d’âmes. (…). Il n’a point de voix matérielle qui le dénonce ; … ; c’est le souverain seul qui sait écouter en lui la voix silencieuse de son pouvoir providentiel" » car "légiférer est une besogne qui requiert une grâce divine"[8]. Plus tard, les nazis reprendront cette théorie en affirmant que le führer est celui qui, émanant du peuple, est le représentant du volksgeist [9].

Mais Frédéric II, quoiqu’il en dise, n’est pas le roi de tous ses sujets :

"Je ne saurais me dispenser d'ajouter quelques mots en faveur de la noblesse. J’en ai toujours usé envers elle avec distinction et considération, parce que ce corps fournit des officiers à l'armée et des sujets pour tous les grands emplois de l’État. Je l'ai soutenue dans la possession des terres et j'ai mis des entraves aux roturiers pour leur difficulter l'achat des biens nobles. Voici mes raisons : si les roturiers possèdent des terres, ils s'ouvrent la route à tous les emplois. La plupart pensent bassement et font de mauvais officiers : on ne peut les envoyer nulle part"[10].

Mépris royal pour la bourgeoise qui est appelé à durer. "L’État en général" comme il dit, est en réalité l’État de l’aristocratie. Le Code général, préparé sous Frédéric II et publié en 1794, maintient à la noblesse tous ses privilèges (cf. Brunschwig, p.60). Von der Marwitz (1777-1837), qui s’opposera aux maigres réformes du baron Stein entreprises après 1806, a une pensée qui est le pur produit de l’expérience Hohenzollern et il rappellera avec force

"les théories du droit historique, les privilèges de la noblesse, les usages traditionnels des Etats provinciaux, (…), le caractère inaliénable de la propriété foncière et le droit reconnu de la noblesse à représenter les paysans. (…). L’État prussien n’est qu’une pyramide de libertés et de privilèges dont l’aristocratie est la garante"[11].

Cet auteur inaugure un courant de pensée conservateur et réactionnaire du XIX° siècle dont l’idéologie libérale – ni le marxisme au demeurant - ne viendra jamais à bout. Emmanuel Kant réfléchit dans cet univers-là.

Kant et le surmoi frédéricien

Emmanuel Kant a tout écrit qui aurait permis de le classer parmi les grands révolutionnaires allemands, c'est-à-dire le philosophe qui par sa création de concepts ouvre la voie à la réalisation pratique de l'accession au pouvoir de la bourgeoisie dans son pays.

Au plan de l'individu, il donne cette belle définition de l'Aufklarung : "qu'est-ce que les lumières? La sortie de l'homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité c'est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d'autrui". "Sapere aude" s'écrit-il, "aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières".

Pour ce qui concerne la communauté nationale, Kant a été le principal théoricien de ce Rechtstaat - que l'on peut traduire par Etat de droit - qui veut qu'il n'y ait de loi digne d'être obéie que celle qu'une volonté autonome agissant raisonnablement comme législatrice universelle se donne à elle-même (J. Droz, p.42).

Enfin, dans son "Projet de paix perpétuelle"[12], Kant réfléchit à un nouvel ordre diplomatique mondial, à un droit cosmopolite, où les traités élaborés publiquement -sans diplomatie secrète par conséquent- par une fédération d’États libres, seraient la loi qui s'imposerait aux États soumis eux-mêmes à la discipline de leur propre Rechtstaat. L'humanité entière passerait ainsi à l'autonomie.

Malheureusement, Kant n'a pas été cet ouvreur de chemin. Confronté au problème de la liberté d’expression - ce sont les Lumières du XVIII° qui posent ce genre de question – Kant résoudra de cette façon la contradiction entre le propre entendement et la soumission au prince luthérien : il assigne au sujet une double activité. En tant que fonctionnaire, son devoir est d’obtempérer aux ordres de ses supérieurs, même s'il ne les approuve pas (c’est l’usage privé de la raison dit Kant [13]). Mais après avoir obéi, il doit, en tant que particulier ou en tant qu'homme, critiquer ces décisions (c’est l’usage public), décisions qu'il continuera d'exécuter jusqu'au jour où il aura réussi à les faire suspendre (car) chacun a intérêt à ce que la raison triomphe. Il est facile de voir les équivalences entre Kant et Luther : le fonctionnaire qui obtempère coûte que coûte, c’est, au plan religieux, le croyant de l’Église visible qui obéit à son pasteur et son prince. Le "particulier" qui poursuit son analyse critique, en silence chez lui ou en cercle très restreint, c’est le fidèle de l’Église invisible qui bénéficie de la "liberté du Chrétien". Il est possible toutefois d’avoir de la liberté une conception plus révolutionnaire. Kant est peut-être l'incarnation de ce que Marx appelle l'impuissance de la bourgeoise allemande. Qu'est-ce à dire ? Dans son texte [14], Kant constate qu'il y a "partout limitation de la liberté (...). J'entends présentement crier de tous côtés : "Ne raisonnez pas" ! L'officier dit : Ne raisonnez pas, exécutez ! Le percepteur : Ne raisonnez pas, payez ! Le prêtre : Ne raisonnez pas, croyez ! "". On ne peut lui donner tort. Mais il ajoute "II n'y a qu'un seul maître au monde qui dise "Raisonnez autant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, mais obéissez ! "". Et Kant s'en félicite ! Or ce maître, ce n'est autre que Frédéric II, le roi de Prusse, lui-même ! Le grand philosophe va même jusqu'à le citer nommément : "ce siècle des Lumières, ou siècle de Frédéric" et un peu plus loin : "aucun monarque n'a surpassé celui que nous honorons". Là est toute l'ambiguïté de Kant et de tous les intellectuels libéraux allemands. Liberté, certes, mais on obéit quand le maître a parlé. Pour Kant, ainsi que l'écrit J. Droz, le "droit à la révolte" est une contradiction dans les termes (interprétation très luthérienne). Mais la confiance que le philosophe met dans "la nature des choses" et dans la marche inaltérable du progrès lui permet de concilier sa théorie du droit avec son refus de la rébellion.

Il n'est pas question d'accabler l'homme Kant. Il travaille et publie ses travaux en Prusse et le despotisme "éclairé" de Frédéric-le-Grand est un despotisme tout court. A quoi, s'ajoute la tradition luthérienne de soumission au prince. Demeure de lui, l’immortel "aie le courage de te servir de ton propre entendement".

Kant ne fut pas seul à incarner les Lumières allemandes. C.M. Wieland espère aussi des réformes. Son conte philosophique, Le Miroir d’or (1772), trace le portrait d’un prince éclairé qui manie l’autocratie comme la démagogie. C’est une illustration typique de cette tendance des publicistes allemands qui admettent presque tous que "la liberté civile peut fort bien être assurée dans un Etat où le peuple aurait délégué ses pouvoirs à un souverain héréditaire et absolu, dont les intérêts s’identifient, mieux que dans une république, avec ceux de ses sujets. On attend donc les réformes de la spontanéité des princes" (Droz, p.35). Cette impuissance fait sourire lorsqu'on lit les propos d'un G.-F. Rebmann, qui écrit en 1796 : "l'Allemagne, du fait de sa supériorité philosophique aurait été sans doute plus apte que la France à faire aboutir une révolution". L'ennui, c'est que la révolution allemande, on l’attend toujours.

Herder et le "Sturm und drang"

Le nom de "Sturm und drang" vient d'une pièce de Klinger, jouée en 1776. Le Sturm und drang est un mouvement de réaction contre l'Aufklarung. Il met l'accent sur le sentiment contre la raison (très luthérien, en cela...), il ressuscite et glorifie le Moyen Age mystique plutôt que l'Antiquité rationaliste. Il se dresse contre les influences étrangères et surtout françaises. Johann Gottfried von Herder, (1744-1803, Mohrungen, Prusse-Orientale), en fut l’initiateur. Le Sturm und drang est la tendance irrationaliste du XVIII° allemand, qui prend ce nom avant de recevoir celui de "romantisme" au début du XIX°. 

Herder emprunte ses idées à un piétiste - Hamann - qui "préfère l’exception à la règle, l’imagination à la raison, la poésie à la prose, et le particulier au général"[15]. De plus, il a fait naitre en Allemagne la notion de race et de nationalité. Lecteur de Montesquieu et de L’esprit des lois, il y trouve trop de rationalité et d’universalisme. Selon lui, l’historien ne peut « "transporter abstraitement ses observations du Nord au Sud, et de l’Ouest à l’Est ». Chez Herder au contraire "l’histoire (est) comme une efflorescence d’âmes nationales, une succession d’individualités, chaque peuple et chaque époque (a) une "valeur en soi"" (Droz, 37). D’où sa réhabilitation du Moyen Age germanique.[16] D’où son idée qu’il n’y pas "d’homme" en général, mais des Allemands, des Français, des Chinois…et donc pas de possibilité d’avancer "des droits de l’homme" qui seraient valables pour un genre humain unique qui…n’existe pas ! Ces idées seront reprises par les traditionalistes français tels Bonald et Maistre. Le vieux Burke s’en délecte également. H. Taine en fera son miel pour s’attaquer aux Lumières et à la Révolution française. Herder est donc considéré comme le fondateur de l’école "historique" allemande, on l’associe, dans ce cadre, à Justus Moeser.

Moeser (ou Möser) est le laudateur du Kleinstaaterei, ce système politique qui pulvérise l’Allemagne en centaines de petits (Klein) États (environ 360 États). Il était lui-même conseiller-spécial du prince-évêque protestant d’ Osnabrück (1768-88). Pour lui, chacune de ces parcelles a sa légitimité, ses justes privilèges, sa raison d’être. Raison est le mot, puisque Moeser parle de la raison locale (sic) ou Lokalvernunft "qui lui est infiniment plus précieuse que la raison universelle" des Encyclopédistes français (Droz, p.39). Irait-on vers des mathématiques locales distinctes des mathématiques universelles ? Nulle surprise lorsque l’on apprend que Moeser fut l’un des tout premiers adversaires de la Révolution française.

Les observateurs sont unanimes sur un point : "l’Allemagne, a-t-on dit, a assisté à la Révolution française, mais ne fit pas SA révolution" (Droz, 40), "on écrivait pour ou contre la Révolution ; on n’en restait pas moins obéissant et dévoué à la famille régnante" (Dresch, 19). Pourquoi cette passivité ? La tradition luthérienne et sa condamnation de la révolte, le despotisme éclairé glorifié par les intellectuels semblent les raisons principales à quoi il faudrait ajouter la faiblesse numérique et économique de la bourgeoisie allemande. Après 1806 et l’occupation française, souvent dure, l’idée révolutionnaire eût été perçue comme traîtresse à la nation allemande. 1813 marque un soulèvement national contre l’impérialisme napoléonien, toutes classes confondues, et n’a donc rien de révolutionnaire (socialement parlant). La quasi-unanimité du soulèvement légitima encore davantage la dynastie Hohenzollern, en Prusse est-elbienne.

 



[1] 1620-1688, électeur en 1640. Le Margrave de Brandebourg, duc de Prusse, électeur de l’empereur du Saint - Empire ne devint roi qu’en 1701. Frédéric-Guillaume fut surnommé, « le Grand électeur » grâce à sa politique qui en fit un acteur important en Allemagne. C’est son fils qui devint ‘roi en Prusse’ sous le nom de Frédéric Ier.

[2] Ce sobriquet dit bien qu’elle fut son activité principale. Né en 1688, il est roi en 1713 et meurt en 1740.

[3] Soucieux d’élever Frédéric -qu’il surnommait le ‘petit marquis’ - de façon virile, Le Roi-sergent fit exécuter l’ami de son fils (dont il subodorait l’homosexualité) devant lui par décapitation. Frédéric avait alors 18 ans.

[4] Avatar, nous dit le ROBERT, vient du sanscrit avâtara, qui signifie proprement descente et, dans la religion Hindoue, un avatar est une incarnation du dieu Vishnou qui « descend » en quelque sorte du ciel sur la terre. En Allemagne, l’idée de l’Etat « descend » sur terre pour s’incarner dans des formes variables mais l’essence de l’Etat ne change pas. Conception idéaliste qui aura la vie dure.

[5] Né en 1712, roi en 1740 jusqu’en 1786.

[6] Frédéric II, « l’antimachiavel » cité par Jean-Paul BLED, "Frédéric le grand", page 163.

[7] Savigny, 1778-1861, est considéré comme le fondateur de l’école historique allemande. Juriste, universitaire, il devient ministre de la justice en Prusse dont il réforme le droit.

[8] Bismarck, 1847, cité par J. DRESCH, page 50, lequel Dresch écrit « on ne saurait plus éloquemment définir le Volksgeist ».

[9] Voir J. DRESCH, p.100. Ce survol historique, dont je mesure les dangers, ne veut pas mettre un signe d’égalité entre Frédéric II et Hitler. Mais, à rebours, il faut bien comprendre que le nazisme n’est pas né de nulle part.

[10] FRÉDÉRIC II, testament politique, 1768.

[11] Voir Jacques DROZ, page 58 à 62.

[12] Lire page 22 et suivantes, Librairie Vrin, 1975.

[13] "L’usage public de notre propre raison doit toujours être libre, et lui seul peut amener les lumières parmi les hommes ; mais son usage privé peut être très sévèrement limité, sans pour cela empêcher sensiblement le progrès des lumières. J’entends par usage public de notre propre raison celui que l’on en fait comme savant devant l’ensemble du public qui lit. J’appelle usage privé celui qu’on a le droit de faire de sa raison dans un poste civil ou une fonction déterminée qui vous sont confiés". Extraits de "qu’est-ce que les Lumières ? ".

[14] E. KANT, 1724-1804, "Qu’est-ce que les Lumières ? ". Texte écrit en 1784. Disponible sur le site québécois http://www.cvm.qc.ca/encephi/contenu/textes/KantLumieres.htm.

[15] H. BRUNSCHWIG, La crise de l’Etat prussien …, pp. 108-113.

[16] Il est vrai que c’est l’époque du Saint Empire Romain Germanique, où les empereurs tenaient la dragée haute aux papes…

la montée du nazisme

publié le 24 sept. 2016 à 14:36 par Jean-Pierre Rissoan


lire l'analyse du film de L. Visconti ici-même : LES DAMNES de L. VISCONTI, Nazisme, communisme, révisionnisme…

Socialisme en Allemagne : Berlin-la-rouge (1871-1933) 2ème partie.

publié le 1 déc. 2015 à 04:16 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 5 avr. 2016 à 06:31 ]


    Après la guerre de 1914-18, le socialisme se divise avec la création du KPD -parti communiste allemand-. Progressivement, ce parti va devenir le premier parti de la capitale : son implantation est très forte chez la classe ouvrière où il est reçu comme l’héritier direct des glorieux Spartakistes mais très forte également au sein des intellectuels. L’arrivée au pouvoir des nazis en 1933 fait cesser l’histoire du socialisme à Berlin comme partout ailleurs en Allemagne[1]. Je vais m’attacher surtout à la géographie électorale de la capitale que la 1ère partie avait pour but de préparer.  Socialisme en Allemagne : Berlin-la-rouge (1871-1933) 1ère partie

 

I.

BERLIN DE LA RÉPUBLIQUE DE WEIMAR

 

        Le Grand Berlin (Groß-Berlin) ou, à proprement parler, la ville de Berlin (Stadt Berlin), est créé par la loi du 1er octobre 1920 par l’annexion de 7 villes (Charlottenbourg, Köpenick, Lichtenberg, Neukölln, Schöneberg, Spandau et Wilmersdorf), 59 communes rurales (Landsgemeinde) et 27 territoires communaux (Gutsbezirke). Comme Paris, on le divise alors en 20 districts administratifs (Bezirke) ou arrondissements (cf. la carte ci-dessous). La ville compte à cette époque 3,8 millions d’habitants, s'étalant sur une superficie de 883 km2. Grosso modo, les limites du Grand Berlin ressemble à un trapèze dont la base mesure 40km et le sommet 25. Entre les deux, la longueur nord-sud et d’environ 30km. L’Inner Berlin, c’est 10km de large et 7 de haut.

          Sur la carte suivante, les trois étapes décisives sont illustrées par

-          le Berlin initial : c’est le district n°1 : Mitte (ou Centre).

-          l’Inner-Berlin d’après 1861 : ce sont les districts numérotés de 1 à 6.

-          Le Groß-Berlin ou Grand Berlin devenu Stadt Berlin comprend les 20 districts dont le nom figure en bas de la carte.


    Pour bien "lire" la carte il faut se remémorer le texte de la partie précédente. Une des originalités de Berlin est d'avoir gardé ses ouvriers au centre mais comme dans les autres capitales européennes, bourgeoisie et aristocratie ont fui les quartiers pauvres, industriels et pollués. A Berlin, la tendance portait les immeubles vers l'ouest (Charlottenburg) puis le sud-ouest à travers la forêt de Grunwald (9° district) et autour du lac de Wann (Wannsee). Un quartier du 10° district, se dénomme Potsdamer Forst, mot à mot forêt de Potsdam, autrement-dit on a le phénomène urbanistique versaillais...
    Tout cela peut se lire dans la carte élaborée par Milatz.    
    

    Cette carte est élaborée de façon bizarre. Elle est bâtie à partir des statistiques des familles (parents et enfants) dont le chef travaille dans l'industrie et l’artisanat ainsi que dans le transport et le commerce. Ne sont donc pas compris les professions libérales et fonctionnaires ainsi que les rentiers et autres personnes inactives. Je précise que sous l'Allemagne impériale et celle de Weimar, un quartier de fonctionnaires vote à droite. Le fonctionnaire est au service de l’empereur (ou au service de son souvenir sous la république) alors que, en France, il est au service de la république et vote généralement à gauche.
    Les districts où ces professions disons, grossièrement, manuelles sont le plus représentées (80 à 90%) sont numérotés 3, 5, 15, 14 puis -avec de 70 à 80%- les districts 1,4,6,13.
    En bas de l'échelle - mais au haut de l'échelle sociale - on a le district n°10 de Zehlendorf au sud-ouest avec seulement de 40 à 50% de professions "manuelles". Wilmersdorf dépasse à peine la majorité absolue. Les plus observateurs d'entre-vous auront constaté que la délimitation diffère entre les districts 9 et 10 selon les deux cartes. Il faut considérer comme juste la délimitation de Milatz, ci-contre. Je précise que Zehlendorf comprend le quartier de Dohlen, hyper-sélectif socialement, et que c'est là, à cet endroit, que le grand massacreur des Spartakistes, Noske,  a concentré ses troupes afin de foncer sur le centre de Berlin tenu par les insurgés. Vieille méthode déjà utilisée par Thiers, massacreur de la Commune de Paris, qui avait fait sortir tous les soldats réguliers de Paris pour les rassembler sur Versailles. Fort heureusement, nous disposons d'une autre source pour l'étude du comportement électoral des Berlinois, le livre de Karl-Dietrich BRACHER mais celui-ci donne des renseignements épars selon les exemples qui lui semblent les plus convaincants. 

II.

BERLIN DES ANNÉES VINGT

 

    Pour se faire une idée de l’extraordinaire vigueur de la vie culturelle à Berlin durant la période Weimar, on pourra lire l’article : https://en.wikipedia.org/wiki/1920s_Berlin et visionner une vidéo des années 1920, « les Goldene Zwanziger à Berlin » 

https://www.youtube.com/watch?v=4ls8SPpRXgU&feature=player_embedded

    Berlin s’est renforcé comme centre industriel d’importance qui repose sur les activités de transformation modernes comme les constructions mécaniques et électriques. Les ouvriers sont souvent hautement qualifiés. Ils furent, nous l’avons vu, la base sociale du spartakisme. Puis le KPD s’y est solidement implanté.

    Concernant l’élection présidentielle de 1925, opposant Hindenburg à Wilhelm Marx - catholique du Zentrum soutenu par le SPD - avec, en outsider, le candidat communiste Thaelmann, les résultats à Berlin montrent le zoning social. Hindenburg obtient la majorité absolue dans les districts du sud-ouest : Zehlendorf, Steglitz et Wilmersdorf, respectivement numérotés 10, 12 et 9. Les districts les plus récalcitrants au vote de droite-extrême sont : Wedding (n°3), Friedrichshain (n°5) et Neukölln (n°14), là, Thaelmann obtient d’excellents scores. Partout ailleurs, la social-démocratie place Marx en tête. Je dis social-démocratie car le vote Zentrum/catholique est mineur à Berlin (4% maximum), la ville étant de tradition et culture protestantes.

    Nous savons le comportement des Berlinois à l’égard de l’indemnisation des princes. (lien Weimar : ni révolution, ni république... (atlas)). Très républicains, les Berlinois votèrent à 63% des INSCRITS contre l’indemnisation des princes évincés par la révolution de 1918-1919. C’est à Berlin que l’opposition à cette indemnisation fut la plus forte. Mais Berlin est une avant-garde trop éloignée des forêts bavaroises...

    En fait, Berlin après-guerre[2] a connu une authentique révolution culturelle marquée par le rejet de la tradition Hohenzollern. Gilbert Badia, germaniste reconnu, traducteur de nombreuses œuvres[3], écrit :

"L’Expressionnisme allemand, même avec ses outrances et ses aspects souvent déclamatoires, n'en est pas moins au total un effort pour rompre avec un passé dont la guerre et la défaite ont prouvé le caractère néfaste. Les artistes se révoltent contre la société wilhelminienne qui apparaît figée et conformiste, mutilant l'homme et débouchant sur le massacre de la guerre. Un monde nouveau a surgi qu'il s'agit de traduire et d'interpréter".

    Si cela concerne toute l’Allemagne (Munich est aussi très créative), c’est surtout à Berlin que le changement s’exprime de manière échevelée et tous azimuts. Berlin n’est plus Berlin. Des artistes tels que Otto Dix, Lionel Feininger, Bertolt Brecht et Arnold Zweig vivent et travaillent ici. C´est ici qu´œuvrent les prix Nobel Albert Einstein et Fritz Haber.

    L’union nouvelle entre ouvriers et intellectuels s’exprime de façon originale avec les Agit-prop-Truppen de Piscator et Berthold Brecht :

"Les théâtres existants avaient fortement subi l'influence de l'action populaire qui s'était développée dans la période de désordres politiques durant laquelle Georg Kaiser et Ernst Tôlier, puis Brecht, étaient apparus sur la scène. S'étaient alors esquissées les premières formes de ce qu'on nommait le « théâtre ouvrier », surtout entre 1925 et 1930, également sous l'influence des formes populaires du théâtre soviétique. Ainsi l'Arbeiter-Theater-Bund, créé sur le thème de « l'art pour le peuple par le peuple », comptait en 1926 plus de 8 000 acteurs amateurs, ouvriers, répartis par groupes de 8 à 15 et interprétant des scènes courtes (mimes, tableaux vivants), des « chœurs parlés », de-poèmes, des mots d'ordre dialogues si l'on peut ainsi dire, cela dans la rue, les usines, les villages. En 1929, l'ampleur de ce mouvement était telle qu'elle suscitait la création d'une Fédération des théâtres ouvriers d'Allemagne"[4].

    C’est dans ces conditions, dans cette ambiance que le Parti communiste allemand progresse régulièrement. Entre les deux élections générales de 1924 et de 1928, période de la Prosperität, des Goldene Zwanziger, le KPD passe de 19 à 29% des voix pour la circonscription de Berlin [5]. Il culminera à 37% en novembre 1932, devançant largement tous les autres partis. En revanche, de 1924 à 1928, le parti nazi passe de 1,6 à 1,4% après avoir obtenu 3,6% peu de temps auparavant. Cela étant dit pour contrecarrer cette antienne qui fait du Parti communiste un parti de crise pour lequel on vote au moment des difficultés. Pour les nazis, au contraire, il est clair que la crise est une aubaine : il bondit à 12,8% dès septembre 1930 (circonscription de Berlin, élections générales). Son plus gros score, sur Berlin, ne dépassera pas 24,6 en juillet 1932 [6].

    Ce n’est pas à Berlin-la-rouge que pense Joseph Dresch quand il parle des conséquences néfastes du prussianisme.

 

    CLASSES SOCIALES ET COMPORTEMENT ÉLECTORAL

    Comment les différentes classes sociales ont-elles "reçu" le nazisme. A Berlin la réponse est claire. NB. Il faut, ici, avoir un œil sur la carte socio-professionnelle des districts.

Tableau 1

La réception du nazisme par la bourgeoise allemande : le cas de Berlin.

Élections du 6 novembre 1932.

 

Secteurs de Berlin

%

ouvriers

%

Indépendants

Fonction.

& cadres

%

K.P.D.

%

Nazis.

Berlin - Zehlendorf

22,2

30,5

34,4

10,4

29,4

Berlin - Centre

43,5

23,7

26,8

34,4

25,9

Berlin - Wedding

61,9

13,0

22,3

47,1

18,0

Berlin (20 districts)

-

-

-

37,1

22,5

Ensemble du Reich

45,1

17,3

16,5

16,9

33,1

Sources : établi à partir des données fournies par Karl-Dietrich BRACHER.

 

    Le cas de Berlin permet de constater la différence de comportement. A Berlin, les ouvriers ne votent pas nazi. Le cas du secteur de Wedding (district n°3, fief de Schering et AEG) est édifiant. Le KPD y frôle la majorité absolue. Les nazis font presque la moitié de leur score national. La capitale allemande est de surcroît une ville intellectuelle pleine de créativité mais il est évidemment difficile de trouver des bureaux de vote où seraient concentrées ces professions qui sont très réceptives au marxisme. Le tableau montre bien où le parti nazi fait ses meilleures - ses pires - performances : le quartier résidentiel et cossu de Zehlendorf, avec ses 64,9% de classes moyennes et supérieures ne donne que 10% au KPD mais 29% au parti hitlérien. Mitte (district n°1, Berlin-Centre) conjugue la force du prolétariat à celle des intellectuels.

    A titre de comparaison voici le cas de quelques villes de taille moyenne. Ratisbonne illustre le cas d’une ville de Bavière "encadrée" par l’Eglise catholique (46,3% au Zentrum) et la plupart, moins industrialisées que le reste du pays, donnent un score moindre au KPD, cependant que le parti nazi récolte les voix des bourgeoisies petite et moyenne fortement représentées dans ces villes. Francfort-sur-le-Main, ville de foire célèbre, ouverte sur le monde et historiquement libérale, est moins rétive au vote communiste (18%, plus que la moyenne nationale).

Tableau 2

Cas de villes moyennes.

Élections du 6 novembre 1932.

 

Villes

 

%

Ouvriers

 

% Prof
indépen.

 

Fonction.
& Cadres

 

%

K.P.D.

 

%

Nazis.

 

Francfort/Main

 

40,7

 

19,1

 

34,6

 

18,0

 

34,2

 

Wiesbaden

 

38,1

 

24,3

 

30,8

 

15,7

 

36,9

 

Weimar

 

35,5

 

23,3

 

33,4

13,9

 

38,9

 

Ratisbonne

 

40,6

 

19,3

 

34,8

 

09,1

 

17,1

Reich

 

45,1

 

17,3

16,5

 

16,9

 

33,1

 

Sources : établi à partir des données fournies par Karl-Dietrich BRACHER.

III.

LES VOTES SUCCESSIFS A BERLIN

    Voici une batterie de cartes qui permet de voir les progrès du KPD à Berlin, mis à part les dramatiques élections de mars 1933, en pleine terreur nazie.

    On peut élaborer le tableau suivant :

 

 

KPD

SPD

DNVP

NSDAP

1924

 

14

6

 

1928

2

15

3

0

1930

10

8

1

1

1932

9

1

0

10

   En 1924, les 6 arrondissements où le parti de droite-extrême, le DNVP, arrive en tête sont tous situés dans l'angle sud-ouest de la capitale, la direction du Versailles berlinois : Potsdam. Ce sont les districts portant les numéros 7, 2, 9, 11,10 et 12. En 1928, ce parti de droite perd 3 districts et n'est plus majoritaire qu'à Stiglitz, Zehlendorf et Wilmersdorf. Deux arrondissements sont emportés pat le KPD : Wedding et Friedrichshain. L’année 1930 marque le premier grand bond en avant du nazisme en Allemagne. Cela se manifeste à Berlin où le quartier traditionnellement marqué à droite du fait de sa sociologie élitiste, Stiglitz, bascule dans les rangs hitlériens. Mais la progression du KPD est encore plus grande, à Berlin où il est en tête dans 10 arrondissements sur 20. Le DNVP ne garde plus que Zehlendorf. En 1932, autre bond en avant des nazis, le KPD conserve 9 arrondissements, le SPD n’en a plus qu’un et le parti d’Hitler en prend 10.

    La carte de 1933 est intéressante pour montrer le courage des électeurs de 3 districts qui donnent la majorité au KPD (les districts de Wedding et Friedrichshain ainsi que celui de Neukölln (n°14)). Ces élections au Reichstag ont lieu après l’incendie du Reichstag, occasion pour le Chancelier Hitler et ses sbires de montrer leur savoir-faire. Les électeurs votèrent parfois pour des candidats communistes et aussi parfois SPD qui étaient déjà en prison. La terreur était installée. Et pourtant avec 52,5% (30 pour le KPD et 22,5 pour le SPD) les partis de gauche restent majoritaires dans la capitale, Berlin-la-rouge.

Bibliographie

Karl-Dietrich BRACHER, Die Auflösung der Weimarer Republik, Athenäum/Droste Taschenbücher Geschichte, 1978, Düsseldorf, 712 pages. (Statistiques électorales exploitables par un non germaniste).

Alfred MILATZ, "Wähler und Wahlen in der Weimarer Republik", Bonn, 1968, 15 cartes, 152 pages.

Gilbert BADIA, Histoire de l’Allemagne contemporaine, deux volumes : 1917-1933 ; 1933-1962, Editions Sociales, Paris, 1971.

Paul-Marie de LA GORCE, "La prise du pouvoir par Hitler, 1928-1933", Plon, Paris, 1982, 398 pages.

Richard OVERY, Atlas historique du III° Reich, collection Atlas/Mémoires, éditions Autrement, Paris, 1999, 144 pages.

Luc ROSENZWEIG, il y a soixante-dix ans, la république de Weimar, Le Monde, 19-20 février 1989.

Yves MOREAU, soixante-seize ans après le crime, Écrits révélateurs du meurtrier de Liebknecht et de Rosa Luxemburg, L’Humanité, 17 janvier 1995.





[1] En réalité, il y eut des résistances d’autant plus admirables que l’ennemi était une bête immonde, capable de tout.

[2] Cela débute avant la guerre. Mais il n’est pas surprenant de voir des œuvres conçues avant 1914 annoncer la grande et dramatique fracture… On sait que le génie des artistes réside dans leur aptitude à anticiper le réel.

[3] Il a traduit les œuvres de B. Brecht, H. Kipphardt, M. Walser, rédigé une édition critique du Faust de Goethe.

[4] Léon MOUSSINAC, Le théâtre des origines à nos jours, Flammarion, 1966, page 226.

[5] A l’échelle nationale, le KPD passe de 9 à 10,6% entre décembre 1924 et 1928.

[6] Compte non tenu des élections de mars 1933, où les nazis sont au pouvoir depuis deux mois, établissant une ambiance de terreur qui fausse les résultats.







Socialisme en Allemagne : Berlin-la-rouge (1871-1933) 1ère partie

publié le 26 nov. 2015 à 08:43 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 16 janv. 2017 à 07:15 ]

1ère partie : du milieu du XIX° siècle à la fin de la guerre de 1914-1918.

BERLIN AVANT 1914

    En 1859, Karl Marx écrit  :    "Quiconque a vu Berlin il y a dix ans, ne le reconnaîtrait pas aujourd'hui. C'était un lieu de parades militaires, gauches et raides, c'est devenu le centre actif de l'industrie allemande des constructions mécaniques.(…). Si la Prusse ne peut se vanter de posséder un Isaac Pereire [1], elle a des centaines de Mevissens [2] à la tête de plus de "Crédits mobiliers" que la Confédération allemande (texte écrit avant l’unité allemande, JPR) ne compte de princes.     Le désir de s'enrichir, de progresser, d'ouvrir de nouvelles mines, de construire de nouvelles usines, de poser de nouvelles lignes de chemin de fer et surtout d'investir de l'argent dans des sociétés anonymes et de spéculer sur des valeurs, est devenu la passion du jour et elle s'est emparée de toutes les classes, du paysan au prince d'empire. Ainsi les temps où la bourgeoisie prisonnière a laissé retomber sa tête humiliée ont été ceux-là mêmes où elle a conquis dans tout le pays le pouvoir réel, cependant que l'aristocrate orgueilleux se muait, au fond de son cœur, en un spéculateur en Bourse rapace et avide de profits...     En Prusse, au cours des dix années écoulées, se sont développées, en même temps que la bourgeoisie, une petite bourgeoisie insatisfaite et une classe ouvrière concentrée"[3].

  

 Marx ne se doutait pas que, pour tenir compte de cette expansion qui a fatalement des conséquences géographiques, l'agglomération de la capitale serait étendue administrativement en 1861 à de nouveaux faubourgs : Wedding, Moabit, Tempelhof et Schöneberg.La célébrissime "Porte de Brandebourg" cesse d'être une porte...

<= Carte, Berlin en 1861

    Berlin devient une grande ville industrielle. Elle n’est pas née avec la 1ère révolution industrielle : elle n’a ni charbon, ni minerai de fer, ni sidérurgie, les seules industries "lourdes" sont celles de la fonderie (1842, 1847). carte ci-dessous Mais déjà elle a généré des industries de constructions mécaniques : 1837, 1841 et 1847. Auguste Borsig (1804-1854) crée une entreprise de construction de locomotives, activité appelée à un grand essor compte tenu de la position de carrefour ferroviaire de la capitale accentuée par la centralisation Hohenzollern (lien L'Allemagne en 1914 : réseau ferré et Weltpolitik.). Les cousins Siemens développent leurs industries de construction électriques à Kreuzberg sur la Schönberg Strasse (1847). En 1871, Ernest Schering crée une entreprise pour l’industrie pharmaceutique dans le district de Wedding. En 1883, la compagnie AEG -qui correspond à notre Cie générale d’électricité - est fondée par Emile Rathenau (district de Wedding). Auparavant, en 1867 et 1873, est établie la compagnie AGFA (Aktien Gesellschaft für Anilin Fabrication) dans le district de Lichtenberg. Les produits nécessaires à la photographie feront son succès planétaire. Kahlbaum, autre chimiste et industriel, s’installe à Berlin-Adlershof (district de Treptow). En 1905, est fondée l’entreprise de Knorr-Bremse (invention des freins pneumatiques pour locomotives) dans le quartier Friedrichshain. Constructions mécaniques, constructions électriques, chimie, tous les grands noms de l’industrie allemande sont présents, à l’exception des magnats de la Ruhr. Avec l’achèvement de l’unité allemande, par le fer et le sang, l’expansion est exponentielle tant en termes de marchandises produites qu’en termes d’effectifs ouvriers employés.


    Le mouvement d'urbanisation s'est accentué. De 1900 à 1914 surtout, l'Allemagne devient ce pays de grands ensembles urbains que nous connaissons aujourd'hui. Au cours des vingt années qui précédent la guerre de 1914, Berlin double, Hambourg triple, Essen aussi, Dortmund quadruple sa population. La rapidité de croissance de ces villes évoque l'exemple américain. En 1910, l'Allemagne compte vingt-trois villes- de plus de 200.000 habitants, la France cinq. Berlin, en particulier, demeuré longtemps simple chef-lieu du Brandebourg, s'étend, se peuple, s'affirme capitale du Reich. C'est une véritable métropole commerciale, industrielle, politique et aussi intellectuelle.

    En 1871, Berlin comptait déjà 825.000 habitants. La population n'a pas cessé d'augmenter jusqu'à la Première Guerre mondiale. La plupart des immigrants étaient des agriculteurs provenant des provinces orientales de la Prusse. Ces groupes montraient une forte natalité due à l'amélioration de leur qualité de vie depuis leur installation en ville. En 1877, Berlin passe la barre du million d'habitants. Dans les quartiers du centre-ville (Kreuzberg, Prenzlauer Berg, Friedrichshain et Wedding), regroupés sous le terme de « Wilhelminischer Ring », les autorités firent construire des logements sociaux pour permettre le logement des ouvriers. La ville a alors construit des immeubles en nombre qu'on appelait des cités-casernes (Mietskaserne) pour loger le nouveau prolétariat urbain. Ces Mietskasernen étaient construites en ensembles rectangulaires ou carrés, encerclant ce qui avait été une arrière-cour pour en faire une cour intérieure.

    Au recensement de 1895, on compta 1.678.924 habitants. En 1914, la ville dépasse les 2 millions d’habitants. Il s’agit là du Berlin historique, celui des 6 futurs districts (ou arrondissements) centraux = Innenstadt Berlin.

Carte [4]. : cette carte montre à la fois 'L'Inner-Berlin (rouge vif, d'après 1861) et le Grand Berlin créé en 1920 (couleur orange). Il manque l'échelle. 

  

 Mais de grandes usines sont également construites dans les villages industriels de Siemensstadt (district de Spandau) ou de Borsigwalde (arrondissement de Reinickendorf) dont la population augmenta rapidement. Ce que l’on pourrait appeler le "Berlin hors les murs" et qui sera rattaché effectivement en 1920. Tandis qu'au sud-ouest de Berlin, une banlieue pavillonnaire compacte et très étendue s'était développée depuis 1850, de nouveaux quartiers bourgeois virent le jour à l'ouest à la fin du XIXe siècle. Le Kurfürstendamm est aménagé en boulevard à partir de 1886. Il est souvent appelé "Champs Elysées berlinois". Il structure les quartiers de Charlottenbourg (7° arrondissement) jusqu'à la Rathenauplatz à Grunewald (à cheval sur les arrondissements 9 et 10), où commencent les quartiers résidentiels de l'Ouest de Berlin. On arrive alors à Wannsee à côté du lac éponyme, où la riche bourgeoisie étale son argent dans des demeures improbables    [5]. Dahlem est également très bourgeois (arrondissement de Steglitz, n°12) autour de son célèbre jardin botanique. On est loin des usines et des cités-casernes de l’Inner-Berlin. S’en souvenir pour la lecture de la géographie électorale. Il est vrai que à la différence de Paris (Lien : PARIS, LES ARRONDISSEMENTS, LES VOTES, L’HISTOIRE…(PETIT ATLAS), il n’y a pas eu, à Berlin, d’ex-urbanisation : c’est-à-dire de destruction des habitats séculaires avec départ plus ou moins forcé des habitants vers la périphérie. Jusqu’à la deuxième guerre mondiale, le centre (Mitte) par exemple, restera un arrondissement peuplé d’ouvriers.

    Entre 1904 et 1908, une collection de guides intitulés Großstadt-Dokumente (51 numéros) se consacrait exclusivement à la vie berlinoise.

LES PROGRÈS DU SOCIALISME

   Le socialisme en Allemagne de 1890 à 1914 (carte 1912)

     En 1877, le parti SPD présente pour la première fois des candidats sous ses couleurs rouges. A Berlin, le parti obtient 31.000 voix et F. Engels en est ravi. A partir de 1890 (retour du SPD à la légalité après son interdiction par Bismarck), les progrès ne cesseront pas. En 1912, (Inner)-Berlin, divisée en 6 circonscriptions élit 5 députés SPD, seule la circonscription du centre (Mitte) lui échappe et élit un libéral du FVP (c’est le territoire du Vx-Berlin, du Vx-Colln, Dorotheenstadt, Friedrichstadt-Nord)[6]. Berlin est non seulement la capitale du Reich, c’est aussi le siège de la direction nationale du parti. Là se retrouvent fréquemment les Rosa Luxembourg, les Liebknecht (député de la circonscription berlinoise "hors les murs" de Spandau-val de l’Havel), les Georges Ledebour… Ce dernier, moins connu, est très influent sur le parti. Il est de l’aile gauche aussi et député de la circonscription très ouvrière de Wedding-Moabit (futur 3° arrondissement).

BERLIN DURANT LA GUERRE.

    Les socialistes allemands, on le sait, votent les crédits de guerre. Dès août 1914, des déceptions s’expriment dans quelques quartiers de Berlin quant à ce comportement politique. L’unité du parti SPD va être mise à mal par la guerre et ses conséquences humaines, par le blocus économique et le rationnement, la disette parfois. Trois tendances principales vont émerger : la tendance majoritaire qui va vite apparaître comme une annexe des partis conservateurs-nationaux, dominée par la figure d’Ebert "qui craint la Révolution comme le péché"[7], avec, deuxièmement, les Indépendants qui se prononcent pour la paix sans annexion et formeront l’USPD -le parti SPD indépendant - en 1916, avec enfin le groupe Spartakus qui apparaît publiquement le 27 janvier 1916 et son premier numéro de la Politische Briefe signé Spartacus. Au départ, ce n’est qu’une tendance au sein du courant indépendant. Son mot d’ordre "Terminer la guerre au moyen de grèves". La classe ouvrière dispose d’une autre forme de représentation : le syndicalisme. Durant la guerre, la direction des syndicats allemands se situe à droite des majoritaires du SPD… Mais cette orientation désastreuse est combattue par des organisations locales ou branches professionnelles comme, à Berlin, où s’impose la Deutscher Metallarbeiter Verband (l’Union des Travailleurs allemands de la métallurgie). Elle syndicalise les travailleurs les mieux formés et, donc, les mieux rémunérés, des professions innovantes comme dirait Schumpeter. Mais c’est toujours le cas. Les travailleurs les moins formés sans même parler du lumpenprolétariat, suivent les consignes du patron et/ou de l’édile locale détenteur du pouvoir. Ou alors des démagogues comme on le verra quelques années plus tard.

    La plupart des responsables syndicaux du Metallarbeiter Verband sont spartakistes. Leur influence est redoutée. Ils s’inspirent de Ledebour ou de Liebknecht davantage que de Scheidemann, un majoritaire invétéré. A partir de 1917, ils sont acquis à l’idée que l’on ne sortira de la guerre que par la Révolution. Ils apporteront immédiatement leur soutien aux révolutionnaires russes, leurs "frères". Hélas, leur influence organisationnelle est limitée à Berlin. Dans le reste du Reich, ils n’ont guère que des correspondants qui diffusent leur presse. Mais leurs actions arrivent sous le nez de Ludendorff qui peut lire le rapport que lui adresse un sous-secrétaire d’État indiquant que "La néfaste agitation de ce petit « groupe spartakiste » est dénoncée à très juste titre par M. Krupp von Bohlen, mais elle est pareillement condamnée de la façon la plus catégorique par les syndicats sociaux-démocrates".

    LE 1ER MAI 1916

    Image illustrative de l'article Karl LiebknechtLe pouvoir mène la vie dure aux Spartakistes. Tous ceux qui doivent le service militaire sont envoyés au front même s’ils sont hautement qualifiés comme le demande certains industries de guerre. Les plus âgés, les femmes sont emprisonnés (Rosa Luxemburg, Clara Zetkin, Karl Liebknecht (<= photo), Julian Marchlewski - co-fondateur de la ligue Spartakus-(photo d'en-bas)… connaissent les délices des prisons impériales). L’agitation politique est permanente. Le 1er mai 1916, une manifestation connaît un grand succès compte tenu des circonstances. Liebknecht prend la parole et crie "à bas la guerre ! à bas le gouvernement !" Cela lui vaudra la perte de son immunité, la prison - 55.000 berlinois défilent contre sa condamnation - et une immense popularité non seulement à Berlin mais dans tout le pays, même au front. "Liebknecht est aujourd’hui l’homme le plus populaire dans les tranchées" écrit Kautsky qui n’est pas son ami.

    LA GRÉVE D’AVRIL 1917

A cette date, la révolution russe de février a eu lieu. Le syndicat des métallurgistes doit tenir son congrès à Berlin le 15 avril et le même jour entre en vigueur la nouvelle réduction de la ration quotidienne de pain. L’assemblée des métallos décide d’appeler à la grève pour le 16. C’est un immense succès avec plus de 250.000 grévistes dans près de 300 entreprises. Cette ampleur surprend. Le gouvernement lâche du lest, le syndicat national appelle à la reprise du travail. Mais les Spartakistes parlent de trahison, le mercredi, on compte encore 55.000 grévistes "pour le pain, la liberté et la Paix". Hindenburg les traite de "criminels", Groener, chargé de l'effort de guerre au ministère de la Guerre de Prusse, les qualifie de "chiens", les dirigeants syndicaux  nationaux reprennent le qualificatif de "criminels". Le 23 avril, le travail a repris et le 1er mai est un échec : les Spartakistes ne sont pas omnipotents…

Cependant, le 16 avril, les grévistes de Leipzig avaient inventé l’Arbeiterrat, le conseil (rat) ouvrier (Arbeiter) par établissement industriel. Les révolutionnaires de Berlin reprennent cette idée. A l’usine Knorr-Bremse (arrondissement de Friedrichshain, Inner-Berlin, 5°), les grévistes (un millier de personnes) désignèrent un comité de 3 membres dirigé par un spartakiste. L’idée est généralisée par les Spartakistes qui demandent la création d’un comité ouvrier par usine qui désigneront un comité central impulsant les actions de masses. L’influence des soviets russes est patente.

    NAISSANCE OFFICIELLE DE L ’USPD

Les conflits d’analyse de la situation s’aggravent au point que les majoritaires excluent les Indépendants. Ces derniers organisent, avril 1917 à Gotha, un congrès fondateur d’un nouveau parti : le SPD indépendant (Unabhängige) soit USPD. Les Spartakistes décident d’y adhérer. Des sections entières du SPD rejoignent le nouveau parti, c’est le cas à Berlin, Leipzig, Halle, Brême… Mais les Spartakistes n’y sont qu’une minorité. Ainsi à Berlin, ils ne dirigent qu’une seule circonscription sur les six que compte la ville.

    LES GRÈVES DE JANVIER 1918 (ne pas confondre avec la révolution spartakiste de janvier 1919)

"Il n'y a qu'un moyen d'arrêter le massacre des peuples et d'aboutir à la paix c'est de déclencher une lutte des masses, des grèves de masse qui paralysent toute l'économie et l'industrie de guerre, c'est d'instaurer par la révolution de la classe ouvrière une République populaire en Aile- magne. Et c'est par ce moyen seulement que la Révolution russe peut aussi être sauvée".

    Cette prose spartakiste, extraite de leur Spartakusbriefe, donne une idée de la détermination des révolutionnaires berlinois. Ainsi d’ailleurs que ces propos tenus dans un meeting de la 4° circonscription (Mitte-Kreuzberg) : "si l’on n’aboutit pas à la paix avec la Russie, le seul moyen c’est la grève de masse dans l’industrie de l’armement". En regard, on pouvait lire dans le Vorwärts [8] quelque temps auparavant : "il n’y a à l’heure actuelle aucune raison pour les ouvriers allemands de travailler à renverser le gouvernement". Le fossé est abyssal et ne sera pas comblé…

   La grève débute le 28 janvier, à Berlin, avec 400.000 grévistes et 400 délégués ouvriers élus se réunissent à la maison des syndicats constituant un véritable Conseil ouvrier, sur le modèle russe. Les buts de grève étaient : paix sans annexion, présence de délégués ouvriers aux négociations de paix, amélioration du ravitaillement, levée de l’Etat de siège, libération des emprisonnés politiques, suffrage universel égal. En même une autre résolution appelait les prolétaires des autres pays en guerre à la grève de masse. On élit un comité restreint de 11 membres. Mais la confusion idéologique se manifeste dans cette décision surprenante : l’assemblée demande de désigner 3 membres, non seulement à l’ USPD (qui accepte et envoie Ledebour et Haase) mais également au SPD des majoritaires qui envoie Ebert, Scheidemann et Braun… Ebert, l’homme qui a peur de commettre un péché, se joint à une assemblée de révolutionnaires. Pas de représentant spartakiste mais Ebert !

    Le 1er février, la réunion centrale des représentants des directions syndicales rejette cette grève. Mais à Berlin, c’est l’organisation des délégués révolutionnaires d’usine qui dirige le mouvement. Ce même jour, les grosses usines de Borsig, AEG et cinq autres sont placées sous contrôle militaire. La pression - gouvernementale, militaire, dirigeants nationaux SPD et syndicalistes - est telle que le comité de grève appelle à la reprise pour le 4 février. Au grand dam des Spartakistes.

    Le vieux mais puissant Hindenburg fait trembler ses moustaches : "si de nouveaux mouvement éclatent, il faut employer la force. En aucun cas je ne veux entendre parler de concessions aux grévistes" (17 février).

    Le rôle du groupe Spartakus dans la grève a été considérable. Au total ont été diffusés à Berlin huit tracts tirés à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires. Pour la première fois, un tract s'adresse aux soldats et les invite à faire cause commune avec les ouvriers en grève. Les Spartakistes, tirant les leçons de cet échec et du succès de la révolution russe, recommandèrent la généralisation des conseils d'ouvriers et de soldats, l'armement des ouvriers, la substitution de commissaires du peuple aux ministres.

    Sur le front occidental, la guerre continue…

    L’Empire, l’état-major ne résisteront pas à la défaite de novembre 1918. Le conflit sera alors le plus vif entre les majoritaires (sur lesquels comptent tout ce que l’Allemagne contient de militaristes, d’aristocrates et bourgeois possédants pour éviter la révolution) et les révolutionnaires avec les Spartakistes comme fer de lance. Chacun des deux camps proclame la République ! qui l’emportera ?

Lien  La révolution allemande de 1918-1919. Ebert, Rosa, Liebknecht…

biblio :
Gilbert BADIA, Histoire de l’Allemagne contemporaine, deux volumes : 1917-1933 ; 1933-1962, Éditions Sociales, Paris, 1971. (à lire sans modération, surtout le vol.1).

[1] Un de la dynastie des Pereire, 1806-1880, hommes à tout faire du capitalisme.

[2] Célèbre hommes d’affaires et industriel rhénan, (1819-1899).

[3] Article du New York Daily Tribune, n° 5548, 10 février 1859.

[4] https://petiteenfanceberlin.wordpress.com/2013/10/10/ii-berlin-la-reforme-des-arrondissements/ Le paragraphe qui précède, sans être un copier/coller, s’inspire largement du texte de Wiki (article Démographie de Berlin).

[5] Voyez par exemple : http://www.shutterstock.com/s/wannsee+house/search.html (mais toutes les demeures ne sont pas de la fin du XIX°).

[6] La Fortschrittliche Volkspartei (FVP) (en français Parti populaire progressiste) était un parti politique allemand, libéral démocratique et bourgeois, né de la réunion des partis libéraux de gauche en 1910 : la Freisinnige Volkspartei, de la Freisinnige Vereinigung et la Deutsche Volkspartei. Les membres du FVP venaient avant tout de la petite et moyenne bourgeoisie. Après la guerre, ce parti sera le noyau du Deutsche Demokratische Partei (DDP).

[7] "Par-dessus tout trône ce président qui rejeta ses convictions au moment même où il était en situation de les réaliser" citation de Kurt Tucholsky (article wiki).

[8] Organe officiel du SPD alors dirigé par des majoritaires…

1864, L’indicible question des duchés "danois".

publié le 13 juin 2015 à 04:32 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 28 mars 2017 à 15:19 ]

   mots-clés : guerre des Duchés, 1848, 1864, 1866, unité allemande, Bismarck, conflit austro-prussien, Schleswig-Holstein, Danemark, le train, problème des nationalités au XIX° siècle,


     La question des Duchés est très complexe, elle fait partie de ces pensums qui désespéraient les lycéens. Aujourd’hui personne n’en a entendu parler. Alors, pourquoi se donner tout ce mal ? parce que la chaîne ARTE nous offre une magnifique série télévisée, 1864, en huit épisodes, série danoise qui a bénéficié du record de financement pour une série, 20 millions d’euros. J’ai vu les trois premiers épisodes. C’est du bel ouvrage, incontestablement. Mais enfin, si l’on veut comprendre quelque chose il faut connaître la "question des Duchés". Cette question est incorporée, dans tous les manuels, à l'étude de la formation de "l'unité allemande". Cela s’explique par le fait qu'il se trouve une minorité allemande sous domination du roi du Danemark. Bismarck, après une guerre victorieuse, réintègre cette minorité mais il intégra également... les Danois qui vivaient aussi dans le Schleswig-Holstein...

L’héritage médiéval

    Politiquement, le Schleswig était un duché vassal du roi du Danemark depuis le XIIe siècle. À partir du XIVe siècle, une liaison plus étroite se développa avec le Comté de Holstein (limitrophe), qui faisait partie du Saint-Empire romain germanique. C'est ainsi que la noblesse du Holstein acquit de grandes possessions au Schleswig. La famille des Schauenburger, qui avait reçu le Holstein en fief au XIIème siècle, put s'établir comme ducs de Schleswig et comtes de Holstein, jetant ainsi les bases d'une seigneurie commune. Le duché de Schleswig resta cependant un vassal du roi de Danemark, tandis que le comté de Holstein demeurait un vassal de l'Empereur romain germanique. En 1459, la lignée des Schauenbourg de Holstein s'éteignit ; le Schleswig et le Holstein étaient si liés qu'il fut naturel aux nobles des deux entités de se doter d'un seigneur commun. Elles choisirent le roi Christian 1er de Danemark, un neveu du roi défunt. Dans le traité de Ribe de 1460 signé avec Christian 1er figurait le fait que les deux entités devaient rester liées pour l'éternité. Bien que cela n'eût alors rien à voir avec une unité territoriale, ce paragraphe fut la base du mouvement national allemand de Schleswig-Holstein du XIXe siècle, qui demandait une séparation du Danemark et l'intégration du Schleswig germanophone à la Confédération germanique. Les danophones demandaient, eux, le rattachement pur et simple du Schleswig et du Holstein au Danemark.

Cartographie

    La toute dernière carte résume parfaitement la problématique du sujet avec la variation de "la frontière sud-danoise".

    Sur l ' extrait de carte de l’atlas Westermann, on voit la géographie politique du terrain qui nous intéresse remanié par Napoléon 1er. On sait que celui-ci supprima le Saint-Empire romain germanique (Recès de la Diète d’Empire ratifiée par le Français en 1803), créa la Confédération du Rhin avec le royaume de Westphalie (entre autres) donné à son frère Jérôme, rectifia la Prusse pour la rejeter vers l’Est et lui donner une frontière naturelle : l’Elbe (c’est ce qui créa l’expression de "Prusse-transelbienne" et qui correspond à ce que j’appelle, avec d’autres, la "Prusse prussienne"). Les deux duchés sont attribués par Napoléon 1er au roi du Danemark, le petit duché de Lauenbourg étant donné au Hanovre (hachures violettes, rive droite de l’Elbe, dit aussi duché de Brunswick-Lunebourg). Toutes choses visibles sur la carte.

    Après le congrès de Vienne de 1815, le Holstein et le Lauenbourg firent partie de la nouvelle Confédération allemande (réduite à 39 États) et étaient de langue et de culture allemandes, sous la suzeraineté théorique de l’Empereur (concrètement l’empereur d’Autriche) et de la Diète impériale alors que le Schleswig était sous l’autorité du Roi de Danemark et nationalement divisé : la plupart des propriétaires terriens, la bourgeoisie des villes et les paysans de la majeure partie du sud du Schleswig étaient pro-allemands, tandis que les paysans du nord du Schleswig étaient pro-danois car de langue danoise. Les deux duchés de Holstein et de Lauenbourg, confédérés, étaient en union personnelle avec le Danemark. En tant que duc d’Holstein et de Lauenbourg, le roi de ce pays était donc vassal de l’empereur germanique.

1ère guerre des Duchés : la "guerre de Trois ans"

    C’est ainsi que les Danois nomment la suite d’évènements qui eurent lieu de 1848 à 1851.

    A l’annonce de la victoire de la révolution à Vienne, les patriotes-nationalistes du Holstein proclament à Kiel l’indépendance de leur pays par rapport au roi du Danemark, c’est une révolution nationale (24 mars 1848). Le Lauenburg suit. Les insurgés veulent pour roi le prince d’Augustenbourg. Le roi danois Frédéric VII fait entrer 20.000 soldats dans les duchés. Les Allemands (ceux du Holstein comme ceux de Francfort) 1848 - 1849 en Allemagne. 2ème partie : L'Assemblée nationale de Francfort font appel au roi de Prusse. C’est le risque pour les autres grandes puissances européennes de voir le port de Kiel, importante base navale de la Baltique, et les détroits entre la Baltique et la mer du Nord passer sous la coupe prussienne. L’intervention diplomatique de la Russie et de l’Angleterre arrête le processus sauf que les indépendantistes allemands du Schleswig-Holstein poursuivent le combat… Les Danois remportèrent deux batailles importantes. A Fredericia, le 6 juillet 1849, et à Isted, le 25 juillet 1850. Ce 25 juillet est commémoré chaque année au Danemark, aujourd’hui (d’après Wikipaedia).

    Diplomatiquement, le conflit cesse avec le traité de Londres de 1852 :

-          les Duchés font partie de la monarchie danoise mais n’y sont pas incorporés.

-          Si le roi actuel meurt sans enfant, la couronne passera à son neveu Christian de Glucksbourg.

-          Frédéric d’ Augustenbourg renonce aux Duchés.    

"Malgré la défaite du Schleswig-Holstein, la Guerre de Trois ans ne fut pas une victoire danoise. L’État unifié continua d’être en proie à un âpre conflit nationaliste interne et la population pro-allemande considérait de plus en plus les Danois comme des occupants. Les arrêtés sur les langues (Sprogreskripterne) qui imposèrent le danois comme langue religieuse et scolaire dans le moyen Schleswig en 1851, furent considérés comme une vexation. La paix avait été dictée par les grandes puissances, en premier lieu par la Russie, et en 1851-1852, le Danemark dut s’incliner et renoncer à se rattacher le Schleswig plus étroitement que le Holstein ; en revanche, le prince Christian de Glucksbourg fut reconnu monarque (Christian IX) de l’ensemble du royaume. La Constitution commune à toutes les parties du royaume n’entra jamais en vigueur et en 1858, elle fut officiellement abrogée pour le Holstein et le Lauenbourg". (Texte de Claus Bjørn)[1].

    Dans ces conditions, le conflit rebondit en 1864.

1864 : seconde guerre des Duchés

    En 1863, le roi Christian, fraîchement intronisé, intégra le Schleswig au Danemark (c’est une violation de la lettre du traité de Londres) alors que le prétendant Augustenbourg fait à nouveau valoir ses droits à la succession. C’est à nouveau le casus belli. Les Danois comptaient sur le soutien anglais comme en 1848, il n’en fut rien.

   Bismarck est alors aux affaires, à Berlin. Il veut l’unité allemande par le fer et par le sang. Il ne peut rester insensible à l’appel des Allemands d’au-delà la frontière qui demandent leur intégration à la confédération. Bismarck est tout à fait prêt à évincer le prince d’Augustenbourg (ce qui sera) et à intégrer les territoires à la Prusse. Il rêve de Kiel. La Prusse déclare la guerre au Danemark (17 février 1864), avec l’Autriche que Bismarck a habilement invitée au banquet. Les armées danoises sont défaites. Rapidement, on s’en doute mais non sans sacrifices. L’armée danoise quitta le Dannevirke, l’ancien ouvrage défensif du sud du pays, pour se retrancher à Dybbøl, qui fut conquis par les Prussiens le 18 avril. Un cessez-le-feu pendant lequel les troupes allemandes occupèrent le Jutland, fut rompu par le Danemark. A la fin juillet, les troupes allemandes s’emparèrent de l’île d’Als. La guerre était irrémédiablement perdue pour les Danois. Napoléon III évoque l’idée d’un plébiscite de consultation de la population, vocabulaire inconnu de Bismarck. Les discussions entre Prussiens et Autrichiens aboutirent à la convention de Gastein (ville d’eau, 14 août 1865).

D

Dessin prussien montrant l'utilisation du chemin de fer pour le transport des troupes, le roi Guillaume 1er inspecte les troupes en gare de Berlin. Un civil à gauche le salue en se découvrant. En bas à gauche, les femmes semblent plus réticentes (les guerres de Bismarck furent très contestées).  Belle rigidité alignée des Hohenzollern (le roi-sergent eût été satisfait).

     Le Danemark renonce aux Duchés, Schleswig et Lauenbourg passent à la Prusse, l’Autriche obtient le Holstein et les armées prussiennes ont liberté de passage entre Schleswig et Lauenbourg à travers le Holstein. Kiel est prussien et Berlin pourra faire construire un canal à travers la péninsule, voie d’eau artificielle qui reliera la Baltique à la Mer du Nord. Bismarck est vainqueur sur toute la ligne, le problème est qu’il annexe la totalité du Schleswig dont la partie nord est peuplée de Danois. Hier majoritaires dans un duché appartenant au roi du Danemark, ces derniers se trouvent maintenant minoritaires dans un État allemand. Comme toujours, Bismarck règle un problème en en créant un autre. (Et l’on pense à ce qu’il en sera de l’Alsace-Moselle). Un an plus tard, ce sera la guerre contre l’Autriche et la création de la Confédération de l’Allemagne du Nord.

    

    La Prusse prend tout le Schleswig sans se soucier des populations danoises du Nord de ce duché. Les dates indiquent l'année de rattachement au royaume de Prusse. les États en gris sont ceux qui ont combattu aux côtés de Bismarck, en 1866 contre l'Autriche, et, à ce titre, n'ont pas été annexés par la Prusse.


    Sur cette minorité danoise, je vous renvoie à la carte de l’empire allemand en 1914 : L’empire allemand et ses nationalités en 1914.  La carte suivante montre '(en rouge vif) le département danois de Schleswig, retourné à l'autorité de Copenhague après la défaite allemande de 1918.

 

Amt du Jutland-du-Sud au Danemark

 

    "Après 1864, les gouvernements danois successifs maintinrent le principe directeur de la neutralité dans leurs relations avec le monde extérieur ; la défaite avait souligné l’impuissance des Danois face aux grands pays étrangers, mais elle stimula par ailleurs le redressement qui se produisit à l’intérieur du pays" (Claus Bjorn). Dans la série télévisée, le discours de Peter qui clôt le 8° et dernier épisode , illustre parfaitement ce repli idéologique et politique. Plus d'ambition, rien, "Il faut cultiver notre jardin" comme disait Pangloss.

 Bismarck et l’unité allemande

Claus Bjørn, Le problème du Schleswig

L'amt du Jutland-du-Sud carte dans Wikipaedia

http://fr.wikipedia.org/wiki/Duch%C3%A9_de_Saxe-Lauenbourg

 



[1] Universitaire, historien, 1944-2005, Claus Bjørn, Le problème du Schleswig

Dette allemande, dette grecque : selon que vous serez puissants ou misérables…

publié le 18 mars 2015 à 07:22 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 8 juin 2015 à 04:33 ]


    Je publie un article de Pierre IVORRA, qui tient une chronique économique dans l’Humanité, article que je fais suivre de mes petits commentaires habituels.

  

QUAND L'ALLEMAGNE NE RÉGLAIT PAS SES DETTES

 

     Par P. IVORRA,

    Économiste

 

    Les dirigeants allemands n'ont pas toujours été aussi à cheval sur la nécessité pour un pays de rembourser ses dettes rubis sur l'ongle. Ainsi, le 27 février 1953, vingt gouvernements, dont les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, ont conclu avec l'Allemagne un accord que nos caciques austéritaires et les grands médias allemands et européens semblent avoir oublié.

    Parmi les signataires, ily avait aussi un pays qui, lui, n'a pas perdu la mémoire : la Grèce. Ce document a été finalisé à la suite d'une conférence qui s'est tenue à Londres du 28 février au 8 août 1952 et qui était consacrée à... l'énorme dette allemande de l'après-guerre ! En ce début des années 1950, il s'avérait que l'Allemagne réglait fort mal ses dettes. Ses créanciers l'ont ils clouée au pilori, ont-ils joué les Merkel avant la lettre ? Pas du tout. Tout au contraire, la dette allemande contractée avant la guerre s'élevait à 22,6 milliards de dollars, celle postérieure au conflit à 16,2 milliards, soit un total de 38,8 milliards. L’accord a ramené ces montants à 14,5 milliards de marks, soit une réduction de 62,6 %. Une clause de l'accord stipulait que si l'Allemagne venait à connaître des difficultés, elle aurait la possibilité de suspendre ses remboursements. Dans une déclaration, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France avaient affirmé que "les trois pays sont d'accord pour que le plan prévoit un règlement adéquat des exigences avec l'Allemagne dont l'effet final ne doit pas déséquilibrer la situation financière de l'économie allemande via des répercussions indésirables ni affecter excessivement les réserves potentielles de devises". La miséricorde des alliés à l'égard du vaincu a été toute chrétienne. Ainsi, ils ont créé les conditions pour que celui-ci puisse augmenter ses exportations et réduire ses importations. Il était en outre indiqué qu'en cas de différend de l'Allemagne avec ses créanciers les tribunaux allemands seraient compétents.

    Pour ce qui concerne les réparations dues aux pays occupés par l'Allemagne nazie, les alliés précisaient que "l'examen des créances issues de la Seconde Guerre mondiale des pays qui ont été en guerre avec l'Allemagne ou ont été occupés par elle au cours de cette guerre, et des ressortissants de ces pays, à l'encontre du Reich et des agences du Reich, y compris le coût de l'occupation allemande, ( ... )seront différés". Athènes n'en a pas vu la couleur [1].

    Aujourd'hui, il suffirait de reprendre l'accord de Londres; de changer le nom du pays, de remplacer dans le texte Allemagne par Grèce pour que l'Europe avance d'un grand pas.

    Fin de l’article de Pierre IVORRA. L'Humanité du 18 mars 2015.

 

    Je crois nécessaire de placer le contenu de l’article de P. Ivorra dans son contexte historique. En 1952, date de cette conférence de Londres, les deux blocs antagonistes de la Guerre froide se mettent en place.

    En 1949, cesse le blocus de Berlin par les Soviétiques. Les Américains décident unilatéralement la création de la R.F.A. -République fédérale d’Allemagne. A quoi les Soviétiques répliquent par la création de la R.D.A.. Une inévitable compétition va s’engager entre les deux systèmes et les Américains ont tous les atouts pour triompher, pour "noyer Marx dans le Coca-cola". Encore faut-il que la RFA tienne debout, se reconstruise. Le peut-elle si ses efforts sont sinon annihilés en tout cas freinés par les remboursements de 38,8 milliards de dollars ? Aussi bien, alors que l’URSS déboulonne les usines de l’Allemagne de l’Est pour les reconstruire chez elle, au titre des dommages de guerre reconnus par les Alliés, la RFA voit la plus grande partie de ses dettes épongée et se déverser les aides du plan Marshall.

    En 1949, l’URSS fait exploser sa première bombe A, Mao proclame la République populaire de Chine sur la place Tienanmen ; en 1950, c’est la Guerre de Corée qui commence, le traité de San Francisco avec le Japon a fait sortir des prisons de Tokyo les criminels de guerre qui feront d'excellents dirigeants anti-communistes. Les Alliés revoient de fond en comble leur politique à l’égard de l’Allemagne de l’Ouest. La France qui avait eu des velléités de vainqueure, se montrant plutôt d’accord avec les positions soviétiques, renonçant dans un premier temps à unir sa zone d’occupation à celles des deux Anglo-saxons qui créent la bi-zone, la France donc s’aligne et la tri-zone deviendra la RFA. En 1952, même année que cette conférence financière de Londres, sont signés les accords de la Communauté Européenne de Défense (C.E.D) que l'Allemagne s'empresse de ratifier. La CED est sous contrôle de l'OTAN. (2)

    Le patronat allemand complice des nazis sort de prison lui-aussi, lien, et on se met autour d’une table pour régler ce problème de la dette. Avec Konrad Adenauer à sa tête, démocrate-chrétien, ancien DG des usines General Motors à Cologne dans l’entre-deux-guerres, la RFA peut et doit être le fer de lance du capitalisme occidental au cœur de l’Europe.

    Tout le monde sait bien qu’on ne peut reconstruire une économie en lambeaux avec une dette trop élevée. Entre amis, on se comprend, et on efface l’ardoise. Mais voilà, la Grèce n’est pas l’amie de la technostructure européenne renforcée par le FMI que contrôlent les Américains. Avec sa gauche radicale peuplée de communistes, elle est même l’intrus qui peut empêcher d’exploiter les peuples en rond. Il faut être naïf pour croire que le Grand Capital fera des cadeaux à ce nain politique et économique qu’est la Grèce. S’il pouvait l’écraser avec le pied, il le ferait.

    A moins que les peuples s’en mêlent…



[1] Yanis Varoufakis, que tous les démocrates connaissent désormais, déclare à ce sujet : "Durant l’occupation, les forces allemandes ont contraint la Banque de Grèce à leur accorder (un) emprunt. Il a été rédigé une reconnaissance de dettes, prévoyant même des intérêts. La Banque de Grèce est toujours en possession de ce document. Cette question n’a jamais été réglée".

(2) On sait que la France refusera la ratification. La CED n'aura pas lieu mais les Américains font entrer la RFA dans l'OTAN. Dès 1954, en effet, la conférence de Londres (une autre...) permet le réarmement de l'Allemagne de l’Ouest.


octobre 1914 : Appel des intellectuels allemands aux nations civilisées

publié le 26 févr. 2014 à 10:11 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 18 oct. 2016 à 01:25 ]

    En août 1914, l’armée allemande envahit la Belgique - violant sa neutralité internationalement reconnue - dans une gigantesque manœuvre destinée à contourner l’armée française et la prendre à revers (voir carte dans l’article 1914 : le martyre de la Belgique). Les populations belges réagirent avec leur armée et l’on vit des civils se battre contre l’armée allemande. C’étaient des francs-tireurs, comme en France en 1870, chose inconcevable - déficit conceptuel - chez les Allemands qui ne veulent que des combattants en uniforme, sinon on est un "bandit". Surpris par cette résistance, les Allemands se livrèrent à des atrocités aujourd’hui reconnues puisque des excuses officielles ont été présentées.

    Ces atrocités furent dénoncées - du côté de l’Entente - au plan international, et des intellectuels allemands ont pétitionné pour dire leur indignation devant ce qui étaient pour eux des "mensonges", leur texte est publié le 4 octobre 1914 sous le titre "Appel des intellectuels allemands aux nations civilisées"(sic)[1]. Il montre une soumission totale à l’empereur et à l’armée. Il est un bon indicateur de l’état des esprits après des décennies de matraquage par les Treitschke, les Bernhardi, etc…L’idéologie allemande à l’époque de Guillaume II : Treitschke et les autres ; "Notre avenir" par le général**** von Bernhardi (1912), préfacé par Clemenceau (1915) Il permet de comprendre le succès de nazisme, ultérieurement, chez les intellectuels allemands.

(Extraits).

N°1 "Il n'est pas vrai que nous avons violé criminellement la neutralité de la Belgique. Nous avons la preuve irrécusable que la France et l'Angleterre, sûres de la connivence de la Belgique, étaient résolues à violer elles-mêmes cette neutralité. De la part de notre patrie, c'eût été commettre un suicide que de ne pas prendre les devants.

N°2 "Il n'est pas vrai que nos soldats aient porté atteinte à la vie ou aux biens d'un seul citoyen belge sans y avoir été forcés par la dure nécessité d'une défense légitime. Car, en dépit de nos avertissements, la population n'a cessé de tirer traîtreusement sur nos troupes, a mutilé des blessés et égorgé des médecins dans l'exercice de leur profession charitable. On ne saurait commettre d'infamie plus grande que de passer sous silence les atrocités de ces assassins et d'imputer à crime aux Allemands la juste punition qu'ils se sont vus forcés d'infliger à des bandits. (…).

N°3 "(…). Ceux qui s'allient aux Russes et aux Serbes, et qui ne craignent pas d'exciter des Mongols et des nègres contre la race blanche, offrant ainsi au monde civilisé le spectacle le plus honteux qu'on puisse imaginer, sont certainement les derniers qui aient le droit de prétendre ait (au) rôle de défenseurs de la civilisation européenne.

N°4 "Il n'est pas vrai que la lutte contre ce que l'on appelle notre militarisme ne soit pas dirigée contre notre culture, comme le prétendent nos hypocrites ennemis. Sans notre militarisme, notre civilisation serait anéantie depuis longtemps. C'est pour la protéger que ce militarisme est né dans notre pays, exposé comme nul autre à des invasions qui se sont renouvelées de siècle en siècle. L'armée allemande et le peuple allemand ne font qu'un. C'est dans ce sentiment d'union que fraternisent aujourd'hui 70 millions d'Allemands sans distinction de culture, de classe ni de parti. (…)"[2].

 

    Ces quelques extraits montrent à quel point l’idéologie du prussianisme a envahi les esprits. Apologie de la guerre préventive, justification de la violation du droit international, justification du massacre de civils résistants, apologie du racisme, apologie du militarisme : tout y passe [3].

Extrait n°1.

    La preuve "irrécusable" est une invention pure et simple. Pour l’Angleterre, la neutralité de la Belgique est le nœud gordien de sa diplomatie : le gouvernement anglais sait que c’est cela qui fera basculer ou pas l’opinion britannique. On sait (lien La guerre : l'année 1914) que le général Joffre en 1911 avait émis l’hypothèse d’envisager la possibilité de pénétrer en Belgique pour contrer une éventuelle présence allemande sur ce territoire. Mais le gouvernement français, soucieux par-dessus tout de garder l’appui anglais l’en a dissuadé fermement et Joffre n’en a plus parlé. Les cerveaux allemands sont des voleurs qui crient "au voleur ! ". Lorsque Von Schlieffen, leur chef d’état-major, conçoit son plan d’encerclement avec passage par la Belgique, il sait lucidement -il le dit- qu’il faudra violer l’engagement de la Prusse à respecter la neutralité belge. L’attaque préventive - "je vous envahis parce que je sais que vous aller m’envahir" - n’a aucune valeur juridique.

Extrait n°2.

    Parler d’une défense légitime est grotesque. Les Belges, envahis en violation du droit international, sont les agressés. On ne peut en aucun cas évoquer une "défense légitime" de la part des Allemands ; les Belges répondent à une agression et sont dans leur bon droit. Ces intellectuels allemands ne peuvent ignorer les vues de l’impérialisme allemand sur la Belgique, son charbon, sa sidérurgie et son Congo… Ce refus de voir dans des civils en armes de vrais combattants mais, au contraire, des terroristes ou des assassins sera un argument repris par toutes les extrêmes-droites. Et, par exemple, par l’armée française, en Indochine, contre les paysans-soldats. On sait que les Prussiens ont été surpris par les francs-tireurs français lors de la guerre de 1870-71. Les Allemands ne peuvent faire la guerre que contre une armée régulière avec uniforme.

Extrait n°3.

    C’est l’extrait le plus cristallin, le plus pur pour étayer la dénonciation du pré-nazisme de l’armée allemande. En 1940, le cinéma aux armées de la Wehrmacht montrera des prisonniers français de couleur danser et les commentaires sont identiques à ce texte de 1914. L’alliance avec des slaves (Russes et Serbes) est inimaginable pour des cerveaux habitués à exclure les juifs de l’encadrement militaire. Les Russes sont assimilés à des asiatiques et entrent dans le cadre du "péril jaune" contre lequel Guillaume II mettait en garde l’Occident.

Extrait n°4.

    Les cerveaux allemands non seulement ne voient pas la menace du militarisme mais le prennent à leur compte, ils l’assument. Sans doute, sont-ils comme E. Kant des admirateurs de Frédéric II, le roi-philosophe, ami de Voltaire et de La Mettrie, poète, musicien, et, inséparablement, militariste invétéré, adepte de la guerre d’agression. Méthode qu’il a initiée avec sa mainmise sur la Silésie autrichienne sans déclaration de guerre, ni respect des traités. Georges II de Hanovre le qualifia de "fripon", le Cardinal Fleury, premier ministre de Louis XV, déclara : "le roi de Prusse n’a aucune règle dans son esprit ; la bonne foi et la sincérité ne sont pas ses vertus favorites ; il est faux en tout, même dans ses caresses", etc… Il est vrai que chaque canton prussien correspondait à une unité de l’armée, et que les hommes du canton devaient la compléter incessamment. De là vient sans doute l’apophtegme "L'armée allemande et le peuple allemand ne font qu'un". Affirmer cela c’est rayer d’un trait de plume la dimension aristocratique, quasi féodale de l’armée allemande, c’est, évidemment, barrer la route à toute démarche progressiste.

 

    Ont signé ce texte : dix Prix Nobel (plus un qui l’obtiendra en 1915), douze qui ont droit à la titulature d’« Excellence », cinq professeurs de théologie catholique, vingt-deux représentants des professions artistiques (écrivains, dramaturges, musiciens, sculpteurs, peintres, directeurs de musée ou de théâtre…), le président de la ligue allemande des artistes, etc... A la date de la publication de cet appel, Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht avaient déjà entrepris leur tâche politique de mobilisation du peuple allemand contre la guerre. Ils seront massacrés en 1919 par les produits de cette "civilisation" militariste et peu soucieuse du droit que les signataires de 1914 ont confortée.

    En conclusion, cette pétition du parti allemand de l’intelligence montre l’étendue du mal qui gangrénait l’empire allemand. Soit ces savants étaient tout à leurs études et ne s’informaient pas, soit la censure a trompé leur bonne foi. Mais on peut tout aussi bien penser qu’ils faisaient corps avec leurs empereur et généraux et cela explique le soutien que nombre d’entre eux apporteront au nazisme dans l’entre-deux-guerres (voir à cet égard le début du film de Frédéric ROSSIF, "De Nuremberg à Nuremberg")..

 

 



[1] Publié en France dans La Revue Scientifique, (numéro du semestre 1er juillet – 31 décembre 1914, pages 170-172), le 14 novembre 1914.

[2] Texte intégral sur le site www.grande-guerre.org avec la liste des 93 signataires.

[3] Pour ce qui concerne l’attitude des Français à la veille de la guerre, je renvoie le lecteur à mon livre TRADITIONALISME & RÉVOLUTION, tome 1, chapitre XIII, "vive la tombe ! ". 

centenaire de la guerre 1914 - 1918

publié le 26 nov. 2013 à 02:45 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 6 nov. 2014 à 02:14 ]



    Par définition, vous trouverez d'autres éléments concernant l'histoire de l'Allemagne , dans cette rubrique que j'ai placée plus ou moins arbitrairement dans la catégorie "coin du bachotage". Actuellement les articles qui y figurent sont :

       

Le socialisme en Allemagne de 1890 à 1914 (carte 1912)

publié le 22 août 2013 à 08:19 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 30 nov. 2015 à 04:38 ]

        S'il fallait caractériser d'une formule le mouvement ouvrier allemand à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, on pourrait dire que la croissance du mouvement syndical et politique, son renforcement numérique, la puissance accrue de son appareil s'accompagnent d'un affaiblissement idéologique. Plus et mieux organisé, le S. P. D. est de moins en moins révolutionnaire. Cette social-démocratie aux chiffres d'adhérents impressionnants, aux militants nombreux et disciplinés, épouvantail d'une partie de la bourgeoisie, accepte de plus en plus le régime capitaliste. La majorité de ses membres peut-être, de ses dirigeants certainement, veut -au fond- moins renverser qu'amender ce régime.

 

LES PROGRÈS CONTINUENT…

 

    A regarder les chiffres des suffrages obtenus aux diverses élections, on a l'impression d'une remarquable santé, d'une progression continue de la social-démocratie allemande. En vingt ans, elle triple ses voix et ses sièges. Le parti social-démocrate est devenu en 1912 le plus fort parti du Reichstag. Suffrages recueillis aux élections générales de 1890 à 1912. Le chiffre entre parenthèses est celui des députés: 1890: 1.427000 (35); 1893:1.780000 (44) 1898 : 2.107000 (56) ; 1903. 3.010.000 (81) ; 1907: 3.259.000 (43) ; 1912 : 4.250.000 (110). Certes, pendant cette période, la population allemande augmente nettement, mais les suffrages socialistes croissent plus vite : la social-démocratie "mord" sur les autres formations politiques.

    Tableau :
suffrages exprimés (%) et pourcentage des députés au Reichstag pour l'extrême-droite et l'extrême-gauche        

  18711874
1877
1878
1881
1884
1887
1890
1893
1898
1903
1907
 1912
 Conservateurs 30,1 15,1 17,7 26,6 23,822,1
 25,019,2
19,1
17,1
14,7
14,6
12,7
  32,514,6
19,6
29,2
19,7
 26,730,5
 23,5 25,221,7
19,9
23,2
15,4
 SPD 3,16,8
 9,1
 7,66,1
 9,710,1
19,7
 23,327,2
31,7
28,9
34,8
  0,52,3
 3,0 2,53,0
 6,13,3
 8,811,1
 14,120,4
10,8
27,7

NB. 1ère ligne : pourcentage obtenu des suffrages exprimés ; 2ème ligne : pourcentage du nombre de députés à la chambre.
source : MILATZ.

   

Croquis


    On observe la diminution régulière du nombre d’abstentionnistes (Nichtwähler), l’essor spectaculaire du vote SPD sur une période somme toute assez courte, l’exceptionnelle fidélité du vote catholique (Zentrum), sainte obéissance. Noter aussi l’existence officielle d’un Parti Antisémite (qui s’allie à la droite libérale à partir de 1887) qui présente des candidats aux élections.

Carte.


Correspondance des légendes.

    La légende du croquis et celle de la carte de 1912 ne correspondent pas tout à fait.

    Le Fortschrittliche Volkspartei (carte) correspond aux Linksliberale Parteien du croquis (parti populaire progressiste -que l’on retrouve sous Weimar- "libéral, démocratique et bourgeois" (Wiki)). Les Konservative und Nationale Parteien (croquis) correspondent, sur la légende de la carte, au Deutschkonservative Partei et au Nationalliberale Partei. Ce sont eux dont Milatz donne les scores dans le tableau.Parmi les Rechtsliberale Pareien (partis de droite, libéraux), il faut classer le Reichspartei (Freikonservative Partei de la carte). On constate que les partis régionaux des minorités nationales (polonais, alsacien-lorrain, danois et Welfe -Hanovrien-) ainsi que les partis régionalistes paysans (Bauer en allemand) ou ruraux (landwirte) sont toujours présents et on les retrouvera aussi sous Weimar. Ces partis ruraux/paysans rejoindront les ultras-conservateurs du DNVP puis les nazis.

    *

    Le mouvement syndical s'organise et se développe parallèlement. Les syndicats, gênés par les lois bismarckiennes, se reconstituent après 1890 et décident de se fédérer. Le premier Congrès de la Confédération générale ouvrière (1892) groupe 350.000 adhérents. En 1900, le chiffre a presque doublé (680.000). En 1913, la Confédération est de loin l'association syndicale la plus puissante d'Allemagne avec ses deux millions et demi de membres. Si l'on compare l'Allemagne à ses voisins, on constate que seule la Grande- Bretagne a des syndicats plus forts numériquement (les fameux Trade-unions, 4 millions de membres), tandis qu'en France, en 1913, il n'y a qu'un million d'ouvriers syndiqués à la CGT. A côté des syndicats sociaux- démocrates (2.500.000 membres), il y a un Gesamterband der christiichen Gewerkschaften (syndicats chrétiens) avec 750.000 adhérents environ et les syndicats HirschDuncker, prétendument apolitiques, avec 250.000 membres. Les patrons ont mis sur pied une union syndicale de "jaunes" pour lutter contre les grévistes.

    Lorsqu'en 1889 est fondée à Paris la Deuxième Internationale[1], la délégation allemande est sans doute celle dont les avis ont le plus de poids. Dans l'Europe de l'avant-guerre, c'est vers l'Allemagne que se tournent les espoirs du monde ouvrier, c'est dans ce pays que les révolutionnaires espèrent obtenir les plus grands succès[2].

 

LE RÉVISIONNISME, CANCER DE LA SOCIAL-DÉMOCRATIE

 

L’"obésité" du S.P.D.

    Le révisionnisme bernsteinien s'explique pour une bonne part par le développement du capitalisme à partir de 1890. Sans tomber dans le schématisme disons que nous entrons dans une phase A d’un Kondratieff et une prospérité -toujours relative selon les classes- s’installe. Les crises économiques n'ont plus, apparemment, ni la régularité, ni la violence de celles observées et décrites par Marx et Engels en Angleterre. Le niveau de vie de la masse des ouvriers d'industrie s'élève. La croissance du parti social-démocrate et des syndicats, leurs victoires électorales, les coopératives, la multiplication d'organismes de prévention sociale donnent naissance à une aristocratie ouvrière, dont le mode de vie et les idées ne coïncident pas toujours avec celles de la classe qu'elle dirige. Selon Kuczynski, l'aristocratie ouvrière se compose jusqu'au XXe siècle des catégories d'ouvriers les mieux payées, par la suite, de militants appointés par les organisations ouvrières (syndicats, coopératives, organismes de gestion municipale, etc.). C'est alors, non plus le patronat, mais la classe ouvrière elle-même qui paie directement cette aristocratie. C'est Bernstein lui-même qui explique que

"Le mouvement ouvrier syndical et coopératif exige de ses adhérents des qualités très bourgeoises, en quelque sorte, et quand ces qualités n'existent pas, il les leur inocule"

    Il existe plus de 15.000 militants appointés. Près de 20.000 sociaux-démocrates siègent dans les conseils municipaux, un dixième des adhérents de la S.P.D. (100.000) sont, à la veille de la guerre, employés dans les services d'assurances sociales, les bureaux de placement, les conseils de prud'hommes, les coopératives, etc. Le mouvement coopératif est puissant et riche. En 1913, il compte 1.621.000 membres et son chiffre d'affaires s'élève à 500 millions de marks. Les hommes qui le dirigent pensent de plus en plus en négociants, en hommes d'affaires, et de moins en moins en socialistes. Ils "s’installent" dans le capitalisme réel et n’ont guère envie de faire la révolution qui d’ailleurs, pour les luthériens, est un péché (sic, Ebert). Comme les dirigeants syndicaux, ils sont hostiles à toute révolution, à toute lutte violente qui compromettrait l’œuvre réalisée.

    Vers la fin du XIXe siècle, viennent au socialisme des couches nouvelles. Alors que les cadres du type Bebel, Auer (ouvriers autodidactes) avaient souvent dirigé le mouvement à ses débuts, maintenant affluent de jeunes intellectuels, des universitaires, qui adhèrent parfois au mouvement pour des raisons morales et que leur habileté ou leur compétence font désigner rapidement à des postes importants et bien rétribués de l'appareil social-démocrate. Un délégué au Congrès de 1894 s'écrie:

"Nous voyons aujourd'hui les intellectuels refouler les autodidactes. Alléchés par de hauts traitements, ils accèdent en grand nombre aux situations les mieux rétribuées... C'est en qualité de recrues et non d'officiers qu'ils doivent débuter".

    Ils épouseront, dans leur majorité, les idées révisionnistes.

"Des partisans de Bernstein", écrit Bebel à Victor Adler, "nous en avons un grand nombre et à vrai dire presque toujours à des postes de commande. Ils n'ont pas le courage de dire ce qu'ils pensent, mais font pourtant de la résistance passive et travaillent sous le manteau"

    Les militants ouvriers eux-mêmes sont d'un type nouveau. Ce sont des tacticiens [3], des administrateurs, qui se veulent réalistes et ne gardent de la phrase révolutionnaire que ce qu'il faut pour enthousiasmer les masses sur qui le mot socialisme conserve son pouvoir un peu magique. Ils ne se préoccupent pas de théorie. Ils laissent à Kautsky et Bernstein le soin de débattre de l'orthodoxie marxiste et du révisionnisme. Ils ont même un certain dédain, avoué ou non, pour ces disputes de doctrine. On raconte que Friedrich Ebert, lorsqu'il devint militant appointé, s'étonna de ne voir dans son bureau ni téléphone, ni machine à écrire. Le parti sortait de la clandestinité, on ne conservait ni doubles de lettres, ni listes d'adhérents. A partir de 1890, tout change. Ebert, Severing, Noske ont été assez longtemps ouvriers eux- mêmes pour ne jamais perdre tout à fait le contact avec le prolétariat allemand. Mais ils sont avant tout soucieux d'efficacité, de rendement. C'est sous leur direction -méthodique, patiente, habile et opiniâtre- que le parti social-démocrate devient cette machine puissante, aux rouages bien huilés, cette masse bien organisée. La force du parti devient un but en soi. Le romantisme révolutionnaire d'un Bebel, d'un Wilhelm Liebknecht est une survivance émouvante d'un passé considéré comme révolu.

    La classe ouvrière de 1910 n'est plus celle qui a combattu si vaillamment les lois scélérates de Bismarck. Sa composition a changé. De nombreux artisans ruinés, des ouvriers agricoles sont devenus ouvriers d'industrie et ont importé dans le prolétariat des modes de penser propres à leur classe d'origine.

    Dans la social-démocratie, les parlementaires, toujours plus nombreux, prennent de plus en plus d'importance. Or, comme le notait Jean Jaurès, "les députés ouvriers s'embourgeoisent vite, au mauvais sens du mot". Une partie de la social-démocratie s'intègre peu à peu à la société impériale. E. Halévy écrit dans l'Histoire du socialisme européen : "[Le parti social-démocrate] tout en restant verbalement révolutionnaire, s'était au début du XXe siècle intégré pacifiquement dans l'Empire social allemand".

    Tout ceci explique le succès des idées de Bernstein.

 

    Les théories d’Eduard Bernstein.

    De nombreux observateurs ont ainsi noté la chute de l'élan révolutionnaire dans le mouvement ouvrier allemand. Péguy dira "Tout le monde sait qu'il n'y a pas plus d'esprit révolutionnaire dans toute la social-démocratie allemande que dans un régiment de Cent-gardes". En 1899, Eduard Bernstein[4], dans ses Prémisses du socialisme, met en cause un certain nombre de points de la doctrine marxiste. Karl Legien, secrétaire général de la Confédération syndicale, s'oppose à la direction du parti social-démocrate, parce qu'il est d'avis que les syndicats ne doivent pas se fixer des objectifs politiques, mais lutter pour un certain nombre de réformes partielles. Il ne s'agit pas de renverser le régime capitaliste, mais d'amender, dans le cadre du régime, la condition ouvrière. Et, sur un certain nombre de points, les idées de Legien rencontrent celles de Bernstein.

    Ces conceptions rejoignent celles de la bourgeoisie "éclairée". Les "socialistes de la chaire" (professeurs d'économie politique réputés, comme Dühring, JPR), des catholiques comme Mgr Ketteler, préconisent de larges réformes susceptibles d'améliorer le sort de la classe ouvrière et de l'intégrer au système capitaliste.

    On assiste donc à un double mouvement d'idées. De la part de la bourgeoisie : tentative de neutraliser un parti révolutionnaire ; de la part des révisionnistes : volonté de mettre l'accent sur les avantages immédiats, susceptibles d'être obtenus sous le régime politique et économique actuel et abandon du but final : la transformation socialiste de la société.

    Bernstein part de l'idée que le schéma marxiste sur l'évolution de la société est contredit par les faits. Les crises ne sont plus aussi violentes : le capitalisme, qui n'est pas sur son déclin, a trouvé les moyens (études de la conjoncture, développement du crédit, etc.) de les prévenir ou de les atténuer. La petite entreprise, surtout dans l'agriculture, résiste à la concentration, que contrebalance, pense-t-il, la multiplication du nombre des actionnaires.

    La bourgeoisie allemande d'ailleurs a évolué, elle est composée d'esprits éclairés. La classe ouvrière au contraire n'est pas prête à assumer la direction du pays. Vouloir imposer la dictature d'une classe relève d'un niveau de civilisation aujourd'hui dépassé. Ce qu'il faut, c'est développer la démocratie. Comment ? Essentiellement par le suffrage universel : on retrouve là une idée chère à Lassalle. Bernstein publie une édition des œuvres complètes de Lassalle en 1891 et consacre plusieurs ouvrages au fondateur de l'Association générale des travailleurs allemands, ADAV [5].

    Toute idée de révolution violente est périmée. Bernstein s'oppose même à toute nationalisation, à toute "expropriation des expropriateurs". Non seulement elle risque de perturber la vie économique, mais elle est condamnable d'un point de vue moral. Bernstein parle à ce propos de "manie insensée de se livrer à des expériences", de "violence inutile". "Au risque d'être accusé de philistinisme, je n'hésite pas à déclarer que l'idée d'une expropriation, simple vol légal, me paraît absolument condamnable, abstraction faite de son caractère nocif sur le plan économique et utilitaire" (extrait de Prémisses du socialisme,). Nous retrouverons ces idées en 1919.


Selon lui, "La social-démocratie ne désire pas dissoudre cette société et en prolétariser tous les membres. Elle travaille bien plutôt sans relâche à faire accéder l'ouvrier encore placé dans la condition d'un prolétaire à celle d'un bourgeois et par conséquent à généraliser la condition bourgeoise". (cf. Ebert ci-contre qui a retenu la leçon...)

    D'ailleurs, toujours selon Bernstein, nous vivons une époque de transition et le socialisme se réalise dans les faits, de manière quasi insensible : "Je suis fermement convaincu, écrit Bernstein en 1901, que la génération actuelle assistera à la réalisation de beaucoup de socialisme, sinon dans la forme brevetée, du moins dans les faits", car, selon lui, "une bonne loi de fabrique peut renfermer plus de socialisme que le transfert à l'État de tout un groupe d'usines"[6]. Pour Bernstein, le socialisme, c'est l'amélioration des rapports entre société et individu, la suppression des formes d'exploitation les plus brutales. "Tout cela signifie pour moi une progression vers le socialisme, ou si l'on veut sa réalisation par fragments".

    Sur le plan politique, Bernstein, tout naturellement, préconise les accords avec les partis bourgeois en vue de promouvoir des lois qui consacrent l'émancipation de la classe ouvrière. Du système marxiste, il rejette l'essentiel de la doctrine économique et la dialectique. Avec toute une série d'autres théoriciens sociaux-démocrates (Adler), il pense que le socialisme doit abandonner Hegel pour revenir à Kant. Le socialisme a pour eux des fondements moraux : c'est une exigence humaniste de la pensée et du cœur, un besoin de justice. "Mais pourquoi faire dériver le socialisme de la nécessité économique ? A quoi bon dégrader l'intelligence, le sentiment de la justice, la volonté humaine ? " (Vorwärts [7], 26 mars 1899).

        Avec une théorie aussi solidement étayée, ne nous étonnons de voir les sociaux-démocrates réformistes allemands soutenir à fond la Weltpolitik de l’empereur et fourbir leurs armes contre le Russe, barbare qui se place aux avant-postes de l’Asie face à la Kultur allemande.

NB. Toute cette partie doit beaucoup au texte de Gilbert BADIA.

   

    *

    Cette faiblesse est inhérente à la pratique allemande de la révolution par le haut. Jean Jaurès disait, en 1904, au congrès de l’Internationale socialiste, à Amsterdam,

« en ce moment, ce qui pèse sur l’Europe et sur le monde, c’est l’impuissance politique de la social-démocratie allemande. Le prolétariat allemand n’a pas historiquement une tradition révolutionnaire. Ce n’est pas lui qui a conquis sur les barricades le suffrage universel. Il l’a reçu d’en-haut ». lire :  Bismarck et l’unité allemande

    Jaurès est sans doute trop sévère. W. Liebknecht et Bebel ont payé de leur liberté leur condamnation de l’annexion de l’Alsace-Lorraine, en 1871. Ce n’est qu’un exemple. Mais sur la révolution par le haut, on ne peut lui donner tort. Cette influence dramatique de la monarchie, de cette voûte de pierres du traditionalisme qui domine toujours les esprits allemands et les empêche de voir la lumière de l’autonomie révolutionnaire perdure, malgré les efforts de Marx et Engels. Un jour, A. Bebel accepta d’être présenté à Guillaume II. « Eh bien, Mr Bebel, vous voulez donc me supprimer ? »… Mais que diable allait-il faire en cette galère ? « Loin de là, sire, une monarchie de forme anglaise me paraît préférable à la république française ». Il est bien vrai que la république-qui-fusille n’est pas un produit exportable. Mais, le problème est de la transformer en république sociale, pas de lui préférer une monarchie où les classes dominantes - fussent-elles métamorphosées par des apports multiples - sont en place depuis des siècles au détriment d’un peuple qui ne sera jamais vraiment adulte.



[1] A l’occasion du centenaire de la Révolution française, les délégués socialistes du monde entier étaient présents à Paris. Leur réunion fut mise à profit pour créer la seconde Internationale.

[2] Lénine lui-même fera partie de ces optimistes qui misèrent sur une victoire de la révolution en Allemagne.

[3] A l’image du militant SPD mis en scène par H. MANN dans son ouvrage paru en 1914 "Der Untertan".

[4] Eduard Bernstein, employé de banque, puis rédacteur du Sozial-demokrat (imprimé à Zurich), était initialement personnellement lié à Marx et surtout à Engels, qu'il rejoint à Londres où il vit en exil. C'est à Londres qu'il publie, en 1896, une série d'articles intitulés : Problèmes du socialisme, puis, sur l'invite du Congrès du parti qui lui demande de préciser sa doctrine, ses Prémisses du socialisme. Rentré en Allemagne, il sera élu député en 1902. En 1916, il adhère à l'U.S.P.D. (socialistes contre la guerre), pour réintégrer le parti des majoritaires avec Kautsky, dès le début de 1919. Il mourra à la veille de la prise du pouvoir par Hitler.

[5] Cette influence de Lassalle perdure indéfiniment. En 1932, le gouvernement du Reich se débarrasse par un coup d’État du gouvernement SPD de la Prusse. -ne pas confondre l’ensemble du Reich et la seule Prusse-. Gouvernement qu’il juge trop à gauche. Le parti communiste allemand KPD propose de répliquer par une grève générale immédiate. A quoi la direction du SPD répond qu’il s’agit là d’une provocation (sic) de la part du KPD et qu’il faut attendre les élections en Prusse qui sont toutes proches. Résultats : raz-de-marée nazi. 

[6] Sottise absolue (JPR) car cela détruit le principe d’égalité : des ouvriers seront mieux traités dans telle fabrique que ceux d’une autre, tout en effectuant le même travail. On retrouve cela dans l’ANI…

[7] Journal quotidien du SPD. (Cf. article wiki).


    

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