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Nos ancêtres les Gaulois... texte de J.-P. Demoule

publié le 1 oct. 2016 à 06:10 par Jean-Pierre Rissoan

Nicolas Sarkozy s’est encore fait remarqué en parlant de nos ancêtres les Gaulois. Tous les Français un peu instruits savent que la population d’aujourd’hui ne descend pas en ligne directe de nos célèbres moustachus. Le journal l’Humanité a donné la parole à des spécialistes qui devaient répondre à la question "L’usage de l’expression « nos ancêtres les Gaulois » est-il dangereux ?" J’ai choisi de sélectionner ce texte de J.-P. Demoule qui est un protohistorien, c’est-à-dire un spécialiste de l’histoire des peuples sans écritures qui vécurent en même temps que d’autres qui avaient adopté une langue écrite ; Exemple type : les Gaulois contemporains des Romains. Nous connaissons leur histoire grâce aux écrits latins de leurs conquérants venus d’au-delà des Alpes. Demoule nous dit avec sobriété : "L'histoire du peuplement de l'actuel territoire français n'est, banalement, qu'une suite ininterrompue de mélanges et de métissages". Les Identitaires doivent être accablés. D’autant plus que nous avons un vieux fonds africain…

La France a été un melting-pot bien avant que ce mot soit inventé. Inutile de chercher une quelconque pureté ethnique. Fichte, prussien, honteux des défaites que lui fit subir un Corse de surcroît adepte de la Révolution, cherche des racines lointaines et est tout fier de dire que son peuple est barbare, c’est-à-dire maintenu au-delà du limes romain, sans mélange donc pur. Au contraire, dit-il, les Francs d’origine germanique, installés de l’autre côté du mur, sont un peuple métissé, condamné au déclin. On sait où a pu mener un tel discours.

Demoule conclut en disant que, ce qui fonde une nation, c’est la volonté du vivre ensemble. Formule qu’a popularisée Ernest Renan après la défaite de 1870-71, pour protester contre l’annexion de l’Alsace-Moselle au prétexte de la loi du sang –dogme allemand- alors que nos compatriotes étaient Français par leur désir de le rester. C’est pourquoi on peut dire que la France d’aujourd’hui est née le 14 juillet 1790, jour anniversaire de ce que vous savez, où se rassemblèrent toutes les délégations des chacun des départements en gestation, Français qui jurèrent fidélité à la Nation. Il est clair que ce sont les valeurs de 1789 et 1793 qui cimentèrent les "peuples désunis" que la Royauté d’Ancien Régime a été incapable de rassembler.

J.-P. R.

 

La volonté de vivre ensemble fonde une nation

par Jean-Paul DEMOULE,

Ancien président de l'institut-universitaire de France, professeur émérite de protohistoire européenne à l'université de Paris-1.

http://www.jeanpauldemoule.com/blog/

Évoquer "nos ancêtres les Gaulois" peut faire sourire : les- Gaulois, ce sont les gauloiseries, Astérix, ou encore les manuels scolaires d'antan, à l'époque des blouses et des encriers[1]. Mais quand ils sont évoqués par un homme politique à propos d'identité nationale, il n'y a plus de quoi rire. Quitte à alimenter sa stratégie de communication, quelques évidences doivent être rappelées. Se revendiquer d' " ancêtres gaulois" est absurde sous deux angles au moins : les Français et la France. L'histoire du peuplement de l'actuel territoire français n'est, banalement, qu'une suite ininterrompue de mélanges et de métissages. Arrivent, il y a au moins un million d'années, les premiers humains répertoriés, des Homo erectus venus d'Afrique. Lesquels évoluent sur place en hommes de Neandertal, il y a 300.000 ans, que supplantent en se mélangeant les Homo sapiens, vous et moi, venus eux aussi d'Afrique, il y a 40.000 ans (nous avons tous en nous 4 % en moyenne de gènes néandertaliens). Il a 8.000 ans, des pionniers venus en masse du Proche-Orient apportent l'agriculture et l'élevage. Puis, on arrive aux Gaulois, dans le dernier millénaire avant notre ère, le nom que leurs donnent les Romains, tandis que les Grecs - qui ont fondé à Marseille en -600 avant J.-C., la première ville digne de ce nom - les appellent "Celtes".

Pour les Romains, la Gaule n'est qu'une entité géographique divisée en une soixantaine de petits États, répartis en trois grandes zones culturelles du nord ou sud, qui diffèrent totalement, disent-ils, tant dans leurs langues que dans leurs mœurs et institutions. Les Gaulois seront "romanisés", perdant langues, religions et cultures d'autant que l'Empire romain proclame, en l'an 380, le christianisme comme seule religion autorisée.

Au V° siècle de notre ère, arrivent des populations germaniques - Wisigoths, Burgondes, Francs, entre autres. Les derniers laisseront leur nom au pays et à la langue locale, pourtant descendante du latin, en même temps qu'ils s'immergent et disparaissent culturellement. Puis, viendront les Bretons, Vikings, Arabes. Et, un peu plus tard, les juifs expulsés d'Espagne en 1492, puis les morisques (musulmans christianisés), expulsés de même, les premiers Tziganes, mais aussi les suites des reines de France, toutes étrangères, les mercenaires des armées royales, composées pour un quart d'étrangers, et on arrive aux migrations de la révolution industrielle.

Mais qu'en est-il de la France elle-même ? L'empire de Clovis ne comprend à sa mort qu'une partie de notre actuel territoire, mais englobe la Belgique et le sud-ouest de l'Allemagne. Au XVl° siècle, il manque encore toute la partie orientale - Alsace, Lorraine, Savoie, comté de Nice, Corse -, sans compter les futurs territoires d'outre-mer. En même temps, l'agrandissement continu du domaine royal se fait aux dépens de populations linguistiquement et culturellement bien différentes : Bretons, Flamands, Basques, Occitans (eux-mêmes subdivisibles), Alsaciens, Corses, etc.

A partir de quand peut-on donc parler de "la France" ? Si l'école républicaine la fit commencer aux Gaulois, c'est par opposition à la monarchie et à l'aristocratie qui se réclamaient des Francs, et parce que la III° République fut fondée grâce à une défaite, Sedan, qui redoublait ainsi celle d'Alésia. La droite catholique préférait comme début, le baptême de Clovis, roi franc ; événement tout aussi absurde puisque, on l'a dit, le christianisme est alors depuis plus d'un siècle la seule religion permise, tandis que les rites païens continueront longtemps encore, comme le montre l'archéologie.

La nation comme communauté de citoyens n'a que deux siècles d'existence à peine ; c'est la volonté de vivre ensemble qui fonde une nation, pas des romans historiques confus, contradictoires, voire manipulés.

 

Publié dans l’Humanité, n° du 28 septembre 2016



[1] Comme celui écrit par BONIFACIO & MARECHAL, publié par les classiques HACHETTE, classe de fin d’études, 1957. Que je garde religieusement. (JPR)

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