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Madame Boutin et le parti Radical

publié le 5 mai 2012 à 01:20 par Jean-Pierre Rissoan
13/05/2010  

Ainsi donc, Mme Boutin avait été membre du gouvernement Fillon ( ?) avec l’étiquette du parti Chrétien démocrate (Le Monde du 25 juin 2009). Pour ce qui me concerne c’était une nouvelle. Je ne savais pas que dans le cadre de notre république laïque, on pouvait dénommer son parti du qualificatif de « chrétien ». À la Libération, en 1944-45, les démocrates-chrétiens qui participèrent à la Résistance et sauvèrent - avec d’autres - la République, préfèrent s’appeler M.R.P. ce qui voulait dire « Mouvement républicain populaire ». Précisément par respect pour la laïcité constitutionnelle. Mme Boutin n’en a cure. Il est vrai que ses liens avec l’esprit républicain sont plutôt lâches. Au fond, elle s’aligne sur ceux qui ont créé un PMF : un parti des Musulmans de France. Qu’est-ce à dire ? S’ils arrivent au pouvoir, les amis de Mme Boutin feront une politique chrétienne ? et ceux du PMF un politique musulmane ?

Le fonds idéologique de Mme Boutin est constitué par ceux qui combattirent longtemps la République, qui refusèrent de s’y rallier comme le marquis de la Tour du Pin ou qui s’y rallièrent du bout des lèvres comme Albert de Mun (Cf. B10, chapitre "au nom du Sacré-Coeur).

Je vais dire quelques mots du programme de Mme Boutin présenté lors de la présidentielle de 2002. On scrutera avec autant d’intérêt les communes de France où elle obtint des scores élevés, grâce aux moines bénédictins, par exemple.

L'occasion m'est ici donnée de présenter succinctement les idées de Mme Boutin et de justifier son classement dans la catégorie "droite extrême".

La doctrine de Mme BOUTIN

Madame Boutin se présente avec une image toute en rondeurs : "osons la famille, refusons la pauvreté, misons sur la France"… Comment, dans ces conditions, osez la classer à la droite extrême ? C'est que son programme a tout de la pensée traditionaliste.

Je vais aller immédiatement à l'essentiel. Le premier "axe" de son projet s'intitule "construire notre communauté". "Pour redresser la France", nous dit-elle, "il faut compter sur les communautés de base de la société (familles, communes, associations…) que l'Etat doit respecter. (…). Il faut rendre l'Etat à ses vraies missions : sécurité, justice, défense, unité de la nation" et "il faut réserver le statut associatif aux vraies associations avec des avantages fiscaux pour les bénévoles"[1]. Les traditionalistes disent communautés naturelles, Mme Boutin parle de communautés de base… On ne va pas chipoter. Il faut réduire le rôle de l'Etat à ses fonctions régaliennes -"l'Etat qui a pris la place de tout, qui est devenu dieu et que nous refusons à adorer" disait Albert de Mun- et laisser aux communautés le soin du reste.

Dans sa profession de foi, Jarrosson, candidat I&P[2], membre de la Cité catholique disait déjà, en 1958 : "(La France) conservera (sa place) dans la mesure où seront respectées les communautés naturelles : famille, commune, profession, région économique et administrative. Les libertés des unes et des autres sont des libertés nécessaires : ce sont les milieux naturels de la vie". Et pour bien montrer de quoi il retourne, il nous donne des exemples : "il n'a pas cessé de réclamer, souvent avec succès, l'engagement des deniers publics pour le logement. Le Foyer Notre-Dame des Sans-abri, le Comité Lyonnais de Secours d'urgence et le Comité de propagande et d'action contre le Taudis en ont bénéficié. En obtenant ainsi des subventions pour des «œuvres privées, d'intérêt général», Guy JARROSSON a montré non seulement son sens social mais également la valeur qu'il accorde à l'initiative privée". Madame Boutin dit exactement la même chose.

Comme dit l'Apôtre, "tout pouvoir est une paternité"… Ce n'est pas à l'Etat de faire "du social" mais aux autorités naturelles dont les fonctions de commandement les obligent à la charité, à se conduire en père à l'égard de leurs subordonnés. On sait à quoi cela conduit. L'Etat absent, l'Etat qui démissionne, comme aux Etats-Unis, c'est la Nouvelle-Orléans… "Adressez-vous à l'Armée du salut" dit W. Bush. Merci bien. L'Etat qui a démissionné, les années de canicule, on connaît aussi. Mais on a vu aussi l'efficacité des services publics pour réparer les dégâts de la tempête de 1999 qui s'abattit sur notre pays.

Je passe sur les opinions de Mme Boutin qui se fit connaître du grand public lors du débat sur le PACS. Son refus a priori de tout avortement. Etc.… Les catholiques traditionalistes s'y retrouvent. Comme ils se retrouvent dans cette revendication de "garantir le libre choix de l'école" : vive l'école privée.

Cette dame qui veut faire du social, fulmine contre "l'Etat paperassier qui étouffe la liberté d'entreprendre", elle veut "alléger et simplifier les charges administratives, fiscales et sociales des entreprises". Discours ultra-libéral bien de chez nous. Mme Boutin souhaite un Etat minimum qui serait "au service du bien commun"… Mme Boutin connaît ses classiques. Elle nous récite –pas en entier, fort heureusement- la Somme théologique de Thomas d'Aquin.

Elle qui veut "oser la famille" s'attaque aux 35 heures : c'est pourtant un bon moyen de s'occuper de ses enfants, elle pousse au travail au-delà de 60 ans : l'art d'être grand-père, cher à Victor Hugo, restera l'apanage de ceux qui ont pu se payer une bonne retraite. "Établir à 14 ans la limite de l'obligation scolaire" c'est un recul. Associé à la demande de "revalorisation des métiers manuels" –ce qui est a priori tout à fait concevable- et associé à la condamnation du collège unique, cela fait voie de garage pour les enfants qui n'auront pas acquis un bagage intellectuel suffisant. Il est vrai qu'on ne leur demande pas de comprendre le projet de constitution européenne mais de voter "oui"… Ces aspects profondément rétrogrades –en 2002- nous rappellent ce que disait un catholique intégriste contre, précisément, l'allongement de la durée de la scolarité et contre le collège unique : "Il semblerait (…) que l'enseignement est une panacée et qu'il suffit d'avoir un grand nombre de diplômes. Comment ne pas affirmer plutôt qu'un garçon qui ne sait ni A ni B et qui cultive normalement sa ferme, réalise autrement mieux sa vocation personnelle (et chrétienne... s'il est chrétien) que l'intellectuel patenté qui se dessèche dans des bureaux ?". C'était publié dans…"Défense du foyer" ! en 1958[3]. …

Sociologie : Madame Boutin à Ainay

Madame Boutin, que je classerais personnellement dans la lignée idéologique des Albert de Mun et La Tour du Pin (actualisée cela va de soi), mobilise un électorat très catholique. Le journal La Croix a publié un sondage de l'institut CSA qui montre que 5% des catholiques réguliers (les messalisants) ont voté C. Boutin. Catholiques occasionnels et catholiques non pratiquants (cela existe) votaient pour cette candidate comme l'ensemble des Français : 1% en moyenne.

C'est donc sans surprise que l'on constate son score à Ainay, quartier riche et messalisant du 2° arrondissement de Lyon : 6,4% au lieu de 1,19% France entière. Le 5° bureau est aussi sage : presque 6%. Deux raisons expliquent le succès de Mme Boutin. D'une part, la bourgeoisie patronale est quasi majoritaire ici. D'autre part, au sein de la catégorie INSEE "professions intermédiaires" (PI), sur le secteur du 5° bureau, il y a une nette sur-représentation des emplois "éducation, santé, action sociale" (ESAS). Les membres du clergé et les religieux, les enseignants – et on a là un fief de l'enseignement catholique - en font partie. Le rapport entre le nombre de ces emplois ESAS et l'ensemble des PI est de 28,7% à Lyon, il est ici (c'est-à-dire dans l'IRIS du 5° bureau) de 38%.

Carte politique :

Le score de Mme Boutin est non négligeable dans l'Ouest armoricain. On peut lire une carte de ses résultats à la présidentielle 2002[4]. Compte tenu de son faible score, on peut dire qu’elle est assez bien représentée en Alsace-Moselle, dans les fiefs habituels du catholicisme tels que le chanoine Boulard les cartographia. Mais surtout, l’épicentre de son rayonnement est la bordure orientale du Massif Armoricain, « l’Ouest intérieur » d’A. Siegfried. C’est là que Mme Boutin fait ses meilleurs scores dans une zone homogène au même « tempérament politique » comme dit André Siegfried.

lire les cartes Boulard et Boutin dans CHANOINE BOULARD : LA RELIGION, VARIABLE POLITIQUE MAJEURE.(atlas)

Dans son célèbre « tableau politique de la France de l’Ouest », l’auteur distingue bien la Normandie (qui n’est que conservatrice, sic), la Bretagne (qui est au fond démocratique et, poursuit-il prophétiquement, qui évoluera) et l’Ouest intérieur. C’est la Mayenne, le Maine-et-Loire, la Vendée, le nord des Deux-Sèvres, l’est de la Loire-inférieure. Et A. Siegfried d’écrire, après ses analyses électorales, « c’est donc la Droite dure qui reste maitresse et elle seule. (…).  Le problème demeure avant tout politique. Quarante ans après l'établissement de la Troisième République, cent vingt ans après la Révolution française, c'est bien toujours la victoire définitive de la Révolution qui est l’enjeu de la bataille. (…). La France, considère avec raison la Révolution comme enfin victorieuse, mais ici, dans l'Ouest, les principes de la société démocratique moderne sont encore loin d'être acceptés. On s'y meut politiquement dans l'atmosphère du passé, et ce sont les luttes du passé qui continuent, sans que les forces de la résistance aient été jusqu'à présent sérieusement entamées. Ce sont les provinces de l'Ouest intérieur qui constituent, en France, la forteresse ultime de l'esprit contre-révolutionnaire »[5]. Les électeurs de sensibilité traditionaliste et catholiques pratiquants ont eu l'occasion de porter leurs suffrages sur des candidats comme Jean Royer en 1974, Philippe de Villiers en 1995 ou Mme Boutin en 2002[6].

Saint Benoît et Mme Boutin

Les résultats de la présidentielle de 2002 ne laisse guère de doute sur la nature religieuse et traditionaliste de l’électorat Boutin. En consultant les listes des résultats fournis par le ministère de l’Intérieur, j’ai pu relever quelques communes où le score de Mme Boutin est comme hypertrophié. Avec un score national de 1,1%, obtenir 11% et parfois 30% dans une commune demande une explication. Dans une petite commune rurale, le vote en rangs serrés de quelques dizaines de moines peut s’avérer dominant. Sans pouvoir établir jamais une certitude, il semble que nos bénédictins -dont N. Sarkozy nous demande de contempler la contemplation[7] - ne soient pas de chauds partisans de la Révolution.

 

Localité

Dép.

Insc.

CB

%E

Présence

Ordre

Le Reposoir 74

74

326

36

14,3

Ancienne chartreuse

Carmélites

Fley

71

255

55

30,7

Communauté St Jean

 

Michelbach le haut

68

572

34

11,5

Prieuré

Cîteaux 

Liebenswiller

68

111

11

12,9

Village catholique (sic)

 

Cournols

63

195

36

22,2

Monastère

St Benoît

Wisques

62

243

37

17,8

Abbaye

St Benoît

Courset

62

337

46

16,7

Foyer de charité

Enseignement

Saint Jodard

42

362

96

37,1

**

Sœurs mariales

Maylis

40

272

22

10,5

Abbaye

St Benoît

Fontgombault

36

254

58

29,3

Abbaye de Solesmes

St Benoît

Triors

26

398

36

11,0

Abbaye de Solesmes

St Benoît

Château./Galaure

26

1025

167

21,3

Foyer de charité

 

Chaux lès Passavant

25

137

20

18,5

Abbaye Grâce Dieu

Cîteaux

Flavigny/Ozerain

21

320

35

16,1

Abbaye (femmes)

St Benoît

Juignac

16

382

39

14,2

Abbaye du cœur immaculé

St Benoît

Mesnil St Loup

10

362

34

11,1

Monastère (f)

St Benoît

Serres/Arget

09

591

52

11,3

Abbaye

St Benoît

St Pierre Colombier

07

334

56

24,4

Famille missionnaire

Pèlerinage

Ars / Formans

01

785

76

12,1

Maison de la Providence

Pèlerinage

Montgaillard

81

 

22

11,5

 

 

Venasque

84

836

105

15,2

Abbaye N.-D. de Vie

Cîteaux

Le Barroux

84

506

45

11,0

Abbaye traditionnelle (sic) Ste-Madeleine 

St Benoît

Autrey

88

257

30

14,6

Communauté

Séminaire

FRANCE

 

 

 

01,1

 

 


Je termine avec une pointe de mélancolie. Dans l’union imposée par le Président pour affronter l’électorat lors des dernières élections régionales, on notait un joli bric-à-brac avec l’UMP, les Chasseurs, la démocratie chrétienne, le MPF de P. de Villiers -homme de l’Ouest intérieur- et… et le parti républicain radical et radical-socialiste de la rue de Valois. Ainsi, main dans la main, les moines - ‘victimes’ des « inventaires » d’Emile Combes - et les Radicaux, auteurs de la loi de 1905, mêlèrent-ils leurs bulletins dans l’urne. Lequel des deux - de la Démocratie Chrétienne et du parti Radical - a perdu son âme ?

P.S. pour prolonger, je conseille la lecture des chapitres 22 et 24 de mon livre ainsi que la conclusion générale.

P.S. 2 : j'ai rectifié dans le tableau, la ligne relative aux Soeurs mariales à leur demande. je ne vais pas entrer dans des luttes dogmatiques et ecclésiologiques qui concernent l'Eglise. Cette modification n'enlève rien bien évidemment à l'esprit de mon article. Le vote Boutin est bien circonscrit.


[1] Toutes les citations de Mme Boutin sont extraites de sa profession de foi à la présidentielle 2002.

[2] Et élu député du VI° arrondissement de Lyon en 1958.

[3] Voir le chapitre 19 de mon livre, "La question". Mme Boutin aurait peut être pu s'informer davantage auprès des chefs d'entreprise. Voici un reportage édifiant. «Mon regret, c'est d'avoir quitté l'école trop tôt, dit Marie-Noëlle, 39 ans, employée au contrôle et à l'assemblage. Quand on m'a proposé de suivre ces cours, je n'ai pas hésité une seconde». Pour la plupart, c'est la première fois de leur vie de salarié qu'ils accèdent à une formation. L'initiative, rare dans une PME au profit d'ouvriers non qualifiés, en revient au directeur de Formes et Surfaces, Stéphane Fremiot, qui a repris l'entreprise, en dépôt de bilan, il y a un an et demi. Son objectif n'a rien de philanthropique. Il veut faire évoluer ses salariés vers de nouveaux matériels, mais dispose d'une main-d'œuvre aux savoirs de base lacunaires. «Comment  voulez-vous mettre en œuvre une procédure de certification, qui exige un gros travail de rédaction, lorsque les gens ne peuvent pas aligner trois mots sans faire de faute ? Ils préfèrent ne pas jouer le jeu pour ne pas montrer leurs carences», explique-t-il. Il a vite compris qu'il lui fallait contourner le problème. «Plutôt que de dire "vous avez des difficultés ", on a préféré que celles-ci se révèlent par le biais d'une formation informatique, en proposant en complément deux modules, en français et mathématiques. Pour eux, c'est plus valorisant». Stéphane Fremiot ne veut pas parler d'illettrisme, mais de «culture générale». C'est tout de même cette réalité qui transparaît dans les discussions au sein du groupement d'employeurs dont il fait partie. «Des patrons nous disent : "j'ai un ouvrier de valeur, je voudrais le passer chef d'équipe, mais c'est impossible car il est incapable de rédiger"», observe Jean-Pierre Amiot, responsable de ce groupement. (Le Monde, 6 août 2002, reportage de C. Berkovicius.)

[4] Michel Bussi, Pascal Buléon, Céline Colange, Jean-Paul Gosset, Jérôme Fourquet et Sylviano Freire-Diaz ; La mosaïque politique de la France : 15 cartes par canton pour comprendre les élections présidentielles 2002 ; http://cybergeo.revues.org/image.php?source=docannexe/image/4198/img-8.png&titlepos=down

[5] « Tableau politique …», A. Colin, 1964, pp.72-73.

[6] De façon remarquable, l’Ouest intérieur est une zone de faiblesse du Front National. (cf. cybergeo).CHANOINE BOULARD : LA RELIGION, VARIABLE POLITIQUE MAJEURE.(atlas) carte Boutin inside.

[7] Consulter son livre « la République, les religions et l’Espérance », page 39 et lire le chapitre 24 de mon livre.

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