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L. Wauquiez, localisme et Fédération Républicaine.

publié le 21 nov. 2017 à 05:27 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 4 déc. 2017 à 02:50 ]

Laurent Wauquiez court après l’extrême-droite comme l’âne après la carotte. La rattrapera-t-il jamais ? Le journal lyonnais et rhône-alpin "LE PROGRÈS" nous annonce crûment que la Région Auvergne-Rhône-Alpes est "La Région du courage" dont la ligne de conduite est d’ "affirmer la préférence régionale pour nos entreprises"[1].

Chacun entend bien la parenté sonore avec la préférence nationale prônée par le FN. Les Français ne sont pas totalement idiots. Ils ont davantage la mémoire courte. En tout cas, Wauquiez fait comme si…

Lors des élections générales de 1936, un membre éminent de la droite Fédération républicaine Édouard Frédéric-Dupont faisait encore mieux dans l'odieux. L'étranger, c'est le gars des autres provinces. "Une politique du travail doit protéger la main-d'œuvre française, organiser l'orientation professionnelle vers les emplois tenus par les étrangers et refouler progressivement ceux-ci". Jusque-là rien de bien nouveau, mais "il faut ouvrir des chantiers suivant un programme qui réserverait aux ouvriers et artisans parisiens l'exécution de travaux d'hygiène dans la capitale" ! Quand on songe qu'il proposa une réforme administrative basée sur le régionalisme, on mesure l'ampleur du caractère réactionnaire de sa doctrine.

C'est le retour aux Provinces de l'Ancien régime, chères au vicomte de Bonald, le retour des barrières d'octroi, les douanes aux portes de Paris : "tu es de province ? On ne passe pas !". Le régime de Vichy entreprendra une réforme régionale, comme le souhaitait Frédéric-Dupont, de même qu'il réalisera d'autres de ses vœux : dissoudre le syndicat des instituteurs (sic), réformer les écoles normales, dissoudre la franc-maçonnerie, mettre au pas les comités (du parti radical) : autant de choses écrites noir sur blanc dans sa profession de foi de 1936 que le maréchal appliquera à la lettre après la divine surprise.

Wauquiez bascule dans le régionalisme, le provincialisme de notre vieille droite extrême traditionaliste. Encore heureux, pour lui, que l’Auvergne vienne d’être rattachée à la dynamique région Rhône-Alpes, sinon la Haute-Loire aurait vu s’échapper toutes les commandes venues de la métropole lyonnaise. Parions, à coup sûr, qu’il a attendu ce rattachement pour faire une proposition aussi osée.

 

Qu’était donc la Fédération républicaine ?

 

Évoquant la Fédération républicaine, André Siegfried écrit : "deux causes décisives décalent vers la droite son centre de gravité : en matière religieuse la tradition laïque lui fait entièrement défaut, et en matière sociale elle représente l'ordre s'exprimant par la hiérarchie. est en un mot un parti de défense sociale, où le grand patron (parfois presque féodal) coudoie le bourgeois catholique (disons clérical), et où le libéral républicain égaré ne reconnaîtrait plus rien de la tradition républicaine. On discerne enfin dans ce conglomérat un noyau nationaliste résistant, qui nous a paru constituer le pôle de réaction le plus caractérisé contre la politique d'entente internationale. Dans cette matière hétérogène, une réaction chimique ferait apparaître au moins trois couleurs, la couleur de la féodalité industrielle, celle du nationalisme intransigeant et celle de la défense sociale catholique. (…) Par sa tonalité générale, cette partie de la Chambre évoque le souvenir lointain de l'Assemblée nationale (celle de 1871 et de l'Ordre moral, JPR) encore que le libéralisme –type XIX° siècle- du Septennat ignorât certaine influence subtile d'Action française que nous croyons pouvoir respirer ici dans l'atmosphère ambiante"[2].

Tout cela transparaît dans les déclarations de cet éminent représentant de cette tendance politique : Édouard Frédéric-Dupont, avocat d'affaires, émeutier du 6 février 1934, élu en 1936 contre le Front Populaire, qui fera liste commune en 1986 avec Jean-Marie Le Pen. J'évoquerai aussi les propos de son compère Taittinger, autre célèbre émeutier et créateur de ligue fasciste.

En politique étrangère, Frédéric-Dupont ne veut pas que la France devienne la colonie d'Hitler mais outre son rejet de la S.D.N., il voit dans l'amitié anglaise une ironie et dans le pacte franco-soviétique une duperie. Curieuse préparation diplomatique pour contrer l'hégémonie allemande Pour cet homme, l'alliance avec Mussolini était la panacée !

Pour l'Empire : il est résolument du parti colonial. Un des principaux remèdes à la crise dont nous souffrons est que nos colonies offrent des débouchés de plus en plus grands à la production métropolitaine analyse la Fédération Républicaine. Gare alors, fait écho Frédéric-Dupont, à la propagande communiste qui dresse les indigènes contre la France et prépare actuellement des révoltes meurtrières ! Cet homme annonce déjà les conflits coloniaux de la IV° république…  

La base sociale de la Fédération républicaine[3] : "commerçants, artisans, industriels, professions libérales, si durement éprouvés par la crise (Taittinger dixit). Pour Frédéric-Dupont qui se présente comme Président du Groupe de défense des artisans de Paris, notre politique économique et financière doit protéger les classes moyennes et la famille, (…), protection du petit commerce par la suppression radicale et immédiate de tous les prix uniques (cela annonce Poujade…), défense de l'épargne pour aider les rentiers spoliés par l’État.

La lutte contre le chômage. Ces leaders proposent des moyens expéditifs. En ce qui concerne la protection de la main-d'œuvre française, j'ai cru être en communauté d'esprit avec vous en proclamant la nécessité de donner un droit de priorité aux travailleurs français. Préférence nationale donc. Bien avant Le Pen, qui ne fait que plagier. Je rappelle simplement que la France, affaiblie par 1,5 million de morts et presque autant de blessés et handicapés, a accueilli ces travailleurs étrangers pour reconstruire ses destructions de guerre, pour soutenir le rythme imposé par la prospérité mondiale des années 20 et, une fois que la crise est venue, on renvoie ces travailleurs sans autre forme de procès. C'est immoral.

Frédéric-Dupont annonça le pire. Il pensait dur comme fer que "les capitaux se cachent, (…), que le pays prendra peur s'il craint la révolution, l'abolition de la propriété (…), il faut donc inspirer confiance à ceux qui veulent entreprendre". Et il écrit tout net : "la prospérité reviendra dans la mesure où le Front populaire sera battu". Or, il ne le sera pas. Les capitaux resteront donc cachés, ce sera, pour reprendre la formulation d'un des historiens de cette période : "La trahison des possédants"[4].

J'arrête là l'analyse de ces professions de foi. On a saisi à quel point, la Fédération républicaine, comme l'écrivit René Rémond, "a graduellement repris à son compte l'héritage du traditionalisme" Comment s'étonner dès lors, qu'elle fournira l'essentiel des hommes du régime de Vichy?[5] Taittinger et Frédéric-Dupont voteront les pleins pouvoirs à Pétain en 1940, ils seront tous deux membres de l'ordre de la Francisque, Frédéric-Dupont restera membre du Conseil de Paris jusqu'en 1943, Taittinger sera Président de ce même conseil de 1943 à 1944…



[1] LE PROGRÈS-dimanche du 19 novembre 2017.

[2] André Siegfried, "Tableau des partis en France", 1930, cité par R. REMOND, "Les droites en France".

[3] Il manque la paysannerie. Mais Taittinger et Frédéric-Dupont sont candidats à Paris. Frédéric-Dupont va néanmoins y faire allusion.

[4] René GIRAULT, "La trahison des possédants", L’HISTOIRE, n°58, année 1983, pp. 85-93.

[5] Mais, comme toujours, les choses sont plus compliquées. Le président de la Fédération républicaine, Louis Marin, patriote intransigeant, n'était pas hostile en 1939 à un front commun de "Marin à Thorez". Il rejoindra la France libre à Londres. C'est l'une des raisons pour lesquelles, De Gaulle, afin d'asseoir sa légitimité, acceptera la présence de ce parti dans le Conseil national de la résistance, démontrant par-là, la parfaite représentativité de cet organisme.



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