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Les mutations du vote ouvrier sous la V° république

publié le 5 mai 2012 à 01:50 par Jean-Pierre Rissoan
publié le 23 janv. 2012 14:34 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 8 mars 2012 20:12 ]

    Je publie l’intégralité de l’article de F. Gougou paru dans la revue Nouvelles FondationS - numéro 5. http://www.gabrielperi.fr/Les-mutations-du-vote-ouvrier-sous?lang=fr

    J’ai annoté le texte avec des incises de couleur rouge. Ce texte ne surprendra pas mes lecteurs qui pourront retrouver dans mes analyses électorales beaucoup de ce qu’écrit F. Gougou. Particulièrement en ce qui concerne le vote FN dans les régions ouvrières qui votaient à droite avant 1981. Les 30% d’ouvriers qui ont "voté Giscard" en 1981 votent presque tous FN aujourd’hui. Dans les citadelles du PCF, le score du FN est faible si l’on analyse les votes en fonction du nombre des électeurs INSCRITS. C’est l’abstention élevée qui donne des résultats élevés au parti de la famille LePen. Un élément important de l’article de Gougou, élément dont je n’ai presque jamais parlé est "le poids du renouvellement des générations". J’ai juste évoqué cet aspect des choses en citant le cinéaste Robert Guédiguian dans l’article PROGRAMMES, HISTOIRE, MEMOIRE : LE DEVOIR DE TRANSMETTRE…

 J.-P. R.


LES MUTATIONS DU VOTE OUVRIER SOUS LA V° RÉPUBLIQUE

 

    par Florent Gougou

    chercheur au CEVIPOF, avril 2007


    « Il y a une culture ouvrière, une façon d’être un ouvrier, un rapport particulier des ouvriers à la vie et au travail. Si je suis élu président de la République, je ne laisserai pas se perdre cette culture ouvrière » (Nicolas Sarkozy, discours de Saint-Quentin, 25 janvier 2007). Une campagne présidentielle réserve toujours des moments inattendus. Dans la bouche d’un candidat de gauche, ces mots auraient sonné comme un écho à la mise en garde adressée par Pierre Mauroy au candidat Jospin, un mois avant le 21 avril 2002 : « Nous devons parler plus fort aux travailleurs, Lionel, il faut que tu adresses un message à la France qui travaille. Le mot ouvrier n’est pas un gros mot». Mais, dans la bouche du principal candidat de la droite parlementaire, ils rappellent plutôt que l’électorat ouvrier, longtemps considéré comme acquis à la gauche, fait aujourd’hui figure d’électorat à conquérir [1].


    Retour sur le « 21 avril »

    À l’approche de l’échéance électorale du printemps 2007, le « coup de tonnerre » du 21 avril 2002 résonne toujours sur la scène politique française. Ce soir-là, le premier tour de l’élection présidentielle s’achève sur l’élimination précoce de Lionel Jospin. Premier ministre en exercice, le candidat du Parti socialiste est devancé par le président de la République sortant, Jacques Chirac, et par le candidat du Front national, Jean-Marie Le Pen. Le choc est brutal. Un candidat d’extrême droite accède pour la première fois au second tour, alors que la gauche n’a plus été absente du duel décisif depuis l’élection présidentielle de 1969.

    Surprise sans précédent dans l’histoire électorale de notre pays, ce « séisme politique » cache de nombreuses évolutions électorales tout aussi spectaculaires. La participation subit un nouveau recul pour tomber à son niveau plancher (71,6 % des inscrits) depuis l’institution de l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Robert Hue obtient le plus mauvais score d’un candidat du Parti communiste au premier tour d’une présidentielle (3,4 % des exprimés).

    Jacques Chirac est le premier président sortant à ne pas dépasser 20 % des suffrages exprimés. Enfin, la dynamique de déclin du « vote de classe ouvrier » atteint son épilogue : pour la première fois depuis le début de leur désalignement électoral [2] à la fin des années 70, les ouvriers n’accordent plus aucun avantage particulier à la gauche. La mutation du vote ouvrier est impressionnante : le 21 avril 2002, seulement 43 % des ouvriers ont voté pour un candidat de gauche, exactement comme la moyenne de l’électorat (panel électoral français 2002, CEVIPOF-CIDSP-CECOP). Mieux, 24 % se sont prononcés en faveur de Jean-Marie Le Pen, soit 7 points de plus que l’ensemble des Français. Comment s’est donc produit le déclin du « vote de classe ouvrier » ? Les ouvriers, autrefois acquis à la gauche, sont-ils aujourd’hui séduits par le Front national ?


    Un objet traditionnel de la sociologie politique

    Aucun groupe social n’a été autant étudié que celui des ouvriers. Depuis un siècle et demi, la question ouvrière est au centre de puissants débats politiques et idéologiques. Tantôt porteurs d’un idéal révolutionnaire, tantôt revendicatifs et donc dangereux, tantôt en voie de disparition, les ouvriers ne laissent pas indifférent. Le concept de « classe ouvrière » n’est-il pas entré dans le vocabulaire courant, malgré sa connotation marxiste ?

    Cette question ouvrière est intimement liée à l’industrialisation des sociétés modernes. Autrefois artisan réalisant un objet avec ses mains, souvent salarié, parfois à son compte, l’ouvrier dans son sens moderne apparaît au XIXe siècle, avec la révolution industrielle. Il devient alors le travailleur exerçant une activité manuelle contre la rétribution d’un salaire, souvent assimilé au prolétaire, celui qui ne possède rien d’autre que sa force de travail.

    L’émergence politique de la question ouvrière en France remonte à la fin du XIXe siècle. Le massacre de Fourmies du 1er mai 1891 ouvre une dynamique qui aboutit à la percée socialiste des élections législatives de 1893. Les socialistes font ensuite partie du Bloc des gauches, coalition qui a gagné les législatives de 1902. En moins de dix années, le mouvement ouvrier s’installe comme une force politique significative. À l’époque, les liens qui unissent le monde ouvrier et le mouvement socialiste ne font pas de doute. Le premier parti socialiste unifié, la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), ne comporte pas de mention au socialisme : ouvrier et socialiste sont alors synonymes. De ce « baptême ouvrier » résulte l’intuition de l’existence d’un vote de classe ouvrier en faveur de la gauche.

    Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, le vote des ouvriers devient un thème classique des analyses électorales françaises. Joseph Klatzmann conclut de son étude des résultats des élections législatives de 1956 dans le département de la Seine que près de 70 % des ouvriers votent pour le Parti communiste [3]. De son côté, en s’appuyant sur des enquêtes par sondage de l’IFOP, Mattei Dogan insiste sur l’hétérogénéité de leurs préférences politiques. Des ouvriers « révolutionnaires » et des ouvriers « réformistes », favorables à la gauche, côtoient des ouvriers « catholiques » ou des ouvriers « conservateurs », favorables à la droite [4].

Dans les premières enquêtes comparatives, le vote des ouvriers est pensé dans le cadre du clivage de classe, d’une « lutte des classes démocratique [5] ». Le « vote de classe ouvrier » en faveur de la gauche serait le reflet des luttes d’intérêts qui opposent les travailleurs aux possédants dans la sphère économique. Robert R. Alford construit ainsi un « indice du vote de classe », calculé par la soustraction du pourcentage des travailleurs non manuels qui votent pour les partis de gauche au pourcentage des travailleurs manuels qui votent pour ces mêmes partis [6]. La question des ressorts du vote de classe ouvrier n’est pas oubliée. En Grande-Bretagne, David E. Butler et Donald E. Stokes montrent que l’alignement des ouvriers sur la gauche repose sur une vision particulière du jeu politique, où les partis de gauche sont perçus comme les représentants des intérêts de la classe ouvrière [7]. Il exprime ainsi l’intériorisation d’une culture de classe ouvrière, dont Guy Michelat et Michel Simon dessinent également les contours en France, à partir d’entretiens non directifs et de données d’enquêtes électorales [8].

    Le vote ouvrier n’est donc pas naturellement acquis à la gauche. Même au plus fort du vote de classe ouvrier, la gauche ne dépassait pas 70 % des suffrages ouvriers. Et il n’a jamais suffi d’exercer un métier ouvrier pour voter en faveur des partis de gauche.

    L’image d’une société organisée autour de la vieille opposition de classes entre possédants et travailleurs s’est estompée.


    Entre enjeux identitaires et enjeux stratégiques

    Le vote des ouvriers n’est pas un vote comme les autres. Il incarne de puissants enjeux identitaires, qui rappellent que la « classe ouvrière » est à l’origine idéologique et partisane du socialisme. À la fin du XIXe siècle, les premiers partis socialistes sont des partis ouvriers, de la base militante aux cercles dirigeants. De plus, dans la doctrine socialiste, et plus encore dans son expression marxiste, la « classe ouvrière » occupe une fonction particulière : elle est la classe messianique, la classe chargée de l’avènement du socialisme. Reste que le monde ouvrier d’aujourd’hui n’est plus celui de la fin du XIXe siècle, ni même celui des débuts de la Ve République. Profondément touché par les mutations socio-économiques que connaît la France depuis les années 70, il s’est petit à petit effacé de la scène politique devant la vision d’une immense « classe moyenne » et la réduction de la question sociale à celle de l’intégration des immigrés. L’image d’une société organisée autour de la vieille opposition de classes entre possédants et travailleurs s’est estompée. Le déclin du secteur industriel et la tertiarisation de l’économie française ont tout à la fois transformé les métiers et les lieux de travail ouvriers. La figure traditionnelle de l’ouvrier d’industrie a été supplantée par celle de l’ouvrier des services, travaillant dans des structures plus petites que la grande usine et entretenant un rapport direct avec le client (affirmation discutable, JPR). Parallèlement, l’installation d’un chômage de masse a précarisé les relations d’emploi des ouvriers. Autant de mutations qui ont affaibli leurs solidarités collectives et dévalorisé leur image au sein de la population : autrefois véritable locomotive du changement social, les ouvriers sont désormais considérés comme les derniers wagons de la société (ce que Jean-Luc Mélenchon s’efforce vigoureusement de contester, non sans succès, JPR).

    La dernière évolution est sans doute la plus spectaculaire : la quasi-disparition de toute référence à la classe ouvrière (et même aux « ouvriers ») dans le discours des responsables politiques de gauche (l’auteur omet de préciser, des responsables de la gauche socialiste). Avec l’effondrement du communisme (soviétisme, JPR) et le déclin de certains métiers emblématiques (métallos, etc.), cette adaptation de leur rhétorique était vraisemblablement nécessaire. Mais la France compte encore près de 7 millions d’actifs ouvriers en ce début de XXI° siècle, un électorat stratégique pour qui espère remporter des élections.


    Les enseignements des enquêtes postélectorales

    Le désalignement électoral des ouvriers est considérable (tab. 1). Alors qu’ils accordaient un avantage de plus de 20 points à la gauche par rapport à l’ensemble de l’électorat lors des élections législatives de 1973, cet écart ne dépasse plus 5 points depuis les législatives de 1993. Mais cet effondrement du vote de classe ouvrier n’est pas linéaire. Malgré une perte d’originalité entre 1973 et 1981 (l’écart recule de 22 à 13 points), le niveau de l’alignement des ouvriers sur la gauche reste stable, aux alentours de 70 %. Or, à un tel niveau, il est difficile de faire mieux. En revanche, les élections législatives de 1986 et de 1993, qui interviennent à l’issue de cinq années de gouvernement de la gauche (socialiste, JPR), marquent deux grands reculs du niveau du vote de classe ouvrier. Mais seules les législatives de 1993 se traduisent par une accélération du désalignement électoral des ouvriers, le bilan de la gauche en matière socio-économique étant alors autrement plus désastreux qu’en 1986 (durant la législature 1988-1993, le PCF était toujours hors du gouvernement, JPR). On ne dispose pas d’enquêtes postélectorales SOFRES pour les législatives antérieures à 1973, mais les enquêtes IFOP indiquent des écarts plus faibles pour les premières années de la Ve République (8 points en 1958, 14 points en 1967 et 1968). Il semble donc que le vote de classe ouvrier atteigne son maximum lors des élections législatives de 1973, avant de décliner progressivement par la suite. Ce désalignement électoral doit être associé aux puissantes ruptures identitaires vécues par le groupe ouvrier depuis près de quatre décennies, dont témoigne le recul considérable du sentiment d’appartenance à la classe ouvrière dans la population française [9]. Le déclin du secteur industriel traditionnel et la progression des « ouvriers des services » ont eu raison des solidarités collectives qui unissaient l’immense majorité des ouvriers derrière la gauche. Mais la gauche elle-même a accéléré ce mouvement par sa pratique gouvernementale.


TABLEAU 1.

Résultats de la gauche et des écologistes au premier tour des élections législatives (1973-2002) : la « fin du vote de classe ouvrier » (en % des exprimés).

Vote gauche et écolo


 L1973L1978
 L1981 L1986L1988
 L1993L1997
L2002
 France46
52
57
45
49,5
39 48
48
40,5
 Ouvriers PCM 68
69
70
58
    
 Ouvriers PPI    61
60
42
 5245
 Ecarts        
 Ouvriers PCM 
+22
+17
 +13 +13    
Ouvriers PPI 
   +16+10
+3
+4
 +4,5 









Sources : Sondages postélectoraux SOFRES (1973-1995), in François Platone, Les Electorats sous la Cinquième République. Données d'' enquêtes 1958-1995, Paris, Cahiers du CEVIPOF, septembre 1995. Sondage postélectoral SOFRES-CEVIPOF-CRAPS (1997) et PEF, vague 3 pondérée (2002)









L73 : législatives de 1973 (autres tableaux : P02= présidentielle 2002), etc…
PCM : profession du chef de famille (nomenclature INSEE 1954),
PPI : profession de la personne interrogée (nomenclature INSEE 1982). La SOFRES change de méthode en 1986, mais fournit les résultats selon les deux méthodes pour ces élections. Les effets du changement de nomenclature INSEE sont par là-même annulés.

Les logiques complexes du déclin du vote de classe ouvrier
Le groupe ouvrier n’a jamais été homogène. Derrière le désalignement électoral mis en lumière par les enquêtes postélectorales semblent ainsi se profiler des évolutions différenciées selon les milieux ouvriers, selon leur histoire industrielle, selon leur tradition politique. Que se passe-t-il dans les milieux ouvriers frappés de plein fouet par la crise ? Et dans ceux où rien ne semble avoir changé ? Et dans ceux qui sont de longue date dominés par la droite ? Seule une analyse des résultats électoraux dans des zones très ouvrières peut permettre de restituer les différentes logiques attachées à ces territoires (lire à ce sujet mes différentes analyses électorales sur ce site même, JPR). Évidemment, l’intérêt de cette méthode dépend du niveau d’analyse et de la taille des unités politiques considérées. Elle suppose ici de ne retenir que des élections d’enjeu national pour écarter certains facteurs qui pèsent lourdement sur les élections locales, notamment l’implantation de notables ou de réseaux militants très organisés. Elle implique également de travailler sur des cantons, car leur dimension (en principe) limitée permet d’obtenir une certaine homogénéité sociale. Reste que le déclin du vote de classe ouvrier ne signifie pas nécessairement que le vote des ouvriers ait perdu toute spécificité. Depuis une vingtaine d’années, les observateurs se relaient pour souligner la montée de l’abstentionnisme et du vote Front national au sein des milieux ouvriers. Pour tenir compte du rôle de l’abstention, toutes les évolutions électorales seront mesurées par rapport aux électeurs inscrits. Attention : à aucun moment cette analyse ne fait intervenir des propriétés individuelles qui assureraient que ce ne sont que les ouvriers qui portent les évolutions électorales à l’œuvre dans les milieux ouvriers. En ce sens, les enquêtes par sondage peuvent être complémentaires, notamment pour saisir des logiques individuelles du désalignement ouvrier.

Domination communiste ou domination socialiste, deux visages du déclin de la gauche dans les milieux ouvriers
Depuis le Congrès de Tours de 1920, le mouvement socialiste français est divisé entre deux tendances, l’une « réformiste », l’autre « révolutionnaire ». Or le Parti socialiste et le Parti communiste n’ont jamais eu la même influence dans les milieux ouvriers. Ainsi le vote de classe ouvrier était d’abord un vote communiste, qui renvoyait aux liens très forts tissés par le Parti communiste au sein du monde ouvrier. Cette différence produit des évolutions électorales différenciées selon que les milieux ouvriers de gauche sont dominés par les communistes ou les socialistes. Dans les milieux ouvriers socialistes, les évolutions électorales sont très sensibles à la conjoncture politique. Au terme de ses deux législatures (en 1986 puis en 1993), la gauche est largement sanctionnée - c’est moi qui souligne, JPR - (tab. 2).





















































Tableau 2.

Le poids de la conjoncture politique dans le recul de la gauche au sein des milieux ouvriers dominés par les socialistes (% des inscrits)

Gauche

L73

L78

L81

L86

L88

L93

L97

L02

France

37,1

42,3

39,7

34,0

32,0

25,6

30,8

25,5

Roubaix

44,2

51,4

47,8

36,7

34,4

24,7

30,6

26,4

Hénin-B.*

61,7

65,6

58,4

44,6

44,6

33,1

36,9

32,9

Écarts

 

 

 

 

 

 

 

 

Roubaix

+7,1

+9,1

+8,1

+2,7

+2,4

-0,9

-0,2

+0,9

Hénin-B.

+24,6

+23,3

+18,7

+10,6

+12,6

+7,5

+6,1

+7,4

* : Hénin-Beaumont (62) et Roubaix (59).

 

    En revanche, dans les milieux ouvriers communistes, le déclin de la gauche s’inscrit dans le long terme. Ici, les évolutions électorales sont directement liées aux transformations industrielles (tab. 3). Dans les zones où les industries ont été frappées par les mutations de l’économie française (Vénissieux (69), Longwy (54)), l’originalité du vote de gauche recule de manière progressive à partir des élections législatives de 1978. À l’inverse, dans les zones où l’activité ouvrière a été relativement « préservée » (Ault (80), Saint-Pierre-des-Corps (37)), aucune évolution électorale notable n’est à signaler par rapport aux évolutions observables sur la métropole.

 

Tableau 3.

    Le poids des transformations industrielles dans le recul de la gauche au sein des milieux ouvriers dominés par les communistes. (% des inscrits)

 

Gauche

L73

L78

L81

L86

L88

L93

L97

L02

Métropole

37,1

42,3

39,7

34,0

32,0

25,6

30,8

25,5

Ault

48,5

56,2

56,0

46,3

48,2

36,0

45,3

35,0

St-P.d.C.

53,6

56,8

52,0

46,1

45,5

36,6

46,5

39,2

Véniss.

59,4

59,6

49,9

39,3

35,7

31,4

38,4

30,3

Longwy

59,3

53,2

55,6

42,1

38,4

27,8

38,3

30,2

Écarts

 

 

 

 

 

 

 

 

Ault  

+11,4

13,9

+16,3

+12,3

+16,2

+10,4

+14,5

+9,5

St-P.d.C.

+16,5

+14,5

+12,3

+12,1

+13,5

+11,0

+15,7

+13,7

Véniss.

+22,3

+17,3

+10,2

+5,3

+3,7

+5,8

+7,6

+4,8

Longwy

+22,2

+10,9

+15,9

+8,1

+6,4

+2,2

+ 7,5

+4,7

 

    Le poids du renouvellement des générations

    Au XXe siècle, trois grandes générations ouvrières se sont succédé en France [10]. La « génération héroïque » arrive à l’âge adulte entre le Front populaire et la Libération, et connaît à la fois les luttes de 1936, la Résistance et la victoire sur le nazisme. Très encadrée par le PC et la CGT, cette génération d’ouvriers porte en elle une solide culture de classe : la famille, le quartier, le syndicat et le Parti représentent les seules protections possibles contre la dégradation des conditions de vie et de travail. En revanche, les enfants de cette génération héroïque grandissent dans un autre contexte, marqué par l’extension de la protection sociale, une amélioration régulière des conditions de vie et l’ouverture des possibilités de scolarisation prolongée. Ils constituent la « génération de la modernisation » et portent déjà en eux les germes de la désagrégation de la culture de classe ouvrière. Néanmoins, leur vision du monde reste structurée par certains mythes façonnés par le Parti communiste, du « parti des 75000 fusillés » à la « patrie des travailleurs ». Enfin, la « génération de la crise » grandit dans un contexte similaire, malgré l’apparition du chômage. Mais plutôt que l’expérience politique de leurs grands-parents, elle reçoit les aspirations à la réussite individuelle de ses parents.

 

Tableau 4.

Le déclin du vote de classe ouvrier selon les générations (1978-2002) -en % des personnes interrogées-

Vote de gauche

L1978

P1988

P1995

P2002

France

45,3

44,6

35,7

30,0

Ouvriers nés en 1970 et après

-

-

31,2

28,4

Ouvriers nés entre 1946 et 1969

68,9

53,8

40,8

31,6

Ouvriers nés en 1945 et avant

55,6

54,3

44,6

27,1

Écarts

 

 

 

 

Ouvriers nés en 1970 et après

-

-

-4,5

-1,6

Ouvriers nés entre 1946 et 1969

+23,6

+9,2

+5,1

+1,6

Ouvriers nés en 1945 et avant

+10,3

+9,7

+8,9

-2,9

Sources : Cevipof (1978-1988-1995) et Panel électoral français (2002, vague 2).

    La génération de la crise se démarque sans conteste de la génération héroïque et de la génération de la modernisation (tab. 4). Elle n’a jamais accordé d’avantage particulier à la gauche, que ce soit lors de la présidentielle de 1995 (- 4,5 points) ou de la présidentielle de 2002 (- 1,6 point). Or sa progression constante au sein du groupe ouvrier laisse penser que la tendance au désalignement des ouvriers n’est pas près de s’inverser.

    Néanmoins, le déclin du vote de classe ouvrier débute avant son arrivée dans le corps électoral. Elle n’est donc pas la seule génération ouvrière à se détacher de la gauche. Un décrochage de la génération de la modernisation intervient en effet entre les législatives de 1978 et la présidentielle de 1988, l’écart à la moyenne passant de 23,6 à 9,2 points. Les ouvriers socialisés avant la Seconde Guerre mondiale sont les derniers fidèles à la gauche, en dépit de ce que pourrait laisser penser l’« accident » de 2002 (ils votent alors moins à gauche que la moyenne de l’électorat !) (c’est le rejet de la ligne Robert Hue, selon moi, jpr): le message qu’ils envoient le 21 avril est en effet amendé dès les élections législatives, l’écart remontant à 4 points.

 

    Abstention et vote FN, deux réponses des milieux ouvriers

    L’émergence et l’installation du Front national à l’extrême droite du champ partisan sont sans aucun doute les caractéristiques les plus marquantes de l’histoire électorale française récente. Cette montée du vote Front national a rapidement été mise en relation avec le recul électoral du Parti communiste, soulevant la question de l’existence d’un passage privilégié de l’extrême gauche à l’extrême droite sur le terrain de la protestation sociale. Il est vrai que les progrès indéniables du Front national dans certaines vieilles terres de gauche, notamment au cœur du bassin minier du Pas-de-Calais, ont donné une visibilité particulière au phénomène. Pourtant la dynamique Le Pen n’est pas très sensible au sein des « banlieues rouges » (tab. 5). Que ce soit à Gennevilliers ou à Vénissieux, Jean-Marie Le Pen n’obtient jamais plus de 5 points par rapport à sa moyenne nationale. Mieux, il recule entre la présidentielle de 1995 et celle de 2002, un reflux qui n’a pas beaucoup été souligné après le 21 avril.

 

Tableau 5.

Le poids contrasté de Jean-Marie Le Pen dans le monde ouvrier

 

Vote Le Pen

P1988

P1995

P2002

Métropole

11,7

11,8

12,1

Gennevilliers (92)

16,4

12,0

  8,4

Vénissieux (69)

13,7

16,7

14,3

Cluses Scionzier (74)

18,5

18,7

20,9

Saint-Amarin (68)

19,7

23,6

22,7

Écarts

 

 

 

Gennevilliers (92)

+4,7

+0,2

-2,7

Vénissieux (69)

+2,0

+4,9

+2,2

Cluses Scionzier (74)

+6,8

+6,9

+8,8

Saint-Amarin (68)

+8,0

+11,8

+10,6

 

    Le contraste entre le vote lepéniste en terres communistes et le vote lepéniste au sein des milieux ouvriers dominés de longue date par la droite est saisissant. Du côté de Cluses ou de Saint-Amarin, l’avantage que le leader du Front national obtient par rapport à son score en métropole dépasse presque toujours 7 points, parfois même 10 points. Mieux, ces terres sont généralement des zones de progression pour Jean-Marie Le Pen entre la présidentielle de 1995 et la présidentielle de 2002. Le cas de Saint-Amarin semble faire exception. Mais le président du Front national est en fait pénalisé par la candidature de son ex numéro deux Bruno Mégret, qui recueille 3,4 % des inscrits dans ce canton alsacien, plus du double de son score national (les politologues ajoutent généralement les scores LePen et Mégret pour les analyses). Ainsi, le vote en faveur du Front national, bien qu’il soit sensible dans certains milieux ouvriers communistes ou socialistes, est prioritairement le fait de milieux ouvriers de droite qui se sont vraisemblablement radicalisés face aux nouveaux enjeux apparus entre 1981 et 1984, au premier rang desquels l’immigration. En revanche, la montée de l’abstentionnisme est caractéristique des milieux de gauche, surtout communistes, et répond au déclin du vote de gauche. Un seul exemple suffit : entre les élections législatives de 1973 et celles de 1997, la participation recule de 20 points à Gennevilliers, passant de 82,5 à 62,5 % des inscrits (en métropole, elle chute de « seulement » 12,8 points).

 

    La fin du rôle politique des ouvriers ?

    En France, ce déclin du vote de classe ouvrier obéit à deux logiques principales : la prégnance des transformations industrielles au sein des milieux ouvriers dominés par les communistes, et le poids du bilan de la gauche (socialiste) après ses passages (au gouvernement, jpr). Mais le changement est essentiellement porté par les nouvelles générations, celles qui n’ont jamais été imprégnées de la culture de classe qui poussait les ouvriers vers la gauche.

    Depuis maintenant plus d’une trentaine d’années, la majeure partie des grandes démocraties occidentales [11] a connu une mutation importante du vote ouvrier : autrefois très largement favorable à la gauche, il s’est progressivement banalisé. En France, ce déclin du vote de classe ouvrier obéit à deux logiques principales : la prégnance des transformations industrielles au sein des milieux ouvriers dominés par les communistes, et le poids du bilan de la gauche après ses passages au pouvoir au sein des milieux ouvriers dominés par les socialistes. Mais le changement est essentiellement porté par les nouvelles générations, celles qui n’ont jamais été imprégnées de la culture de classe qui poussait les ouvriers vers la gauche.

    Le Parti communiste est la principale victime de ce désalignement électoral : de tous les partis de gauche, il était celui dont l’électorat était (de loin) le plus ouvrier. Ainsi, lors des élections législatives de 1973, la moitié de ses électeurs étaient ouvriers ! Après tout, dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale, il s’était proclamé « parti de la classe ouvrière » (mais cela était inexact dans l’Est de la France et dans les régions catholiques pratiquantes). Reste que les ouvriers pèsent toujours d’un poids électoral important, en témoigne leur très large participation à la victoire du « non » lors du référendum sur le traité de Constitution européenne du 29 mai 2005. Selon la SOFRES, 81 % des ouvriers ont refusé le texte qui leur était proposé. Le « non » frôle ainsi les 70 % sur l’ensemble du département du Pas-de-Calais, et atteint ses sommets dans deux villes très ouvrières : 81,3 % au Grand-Quevilly, fief de Laurent Fabius (qui avait appelé à voter « non », JPR), et 83,2 % à Port-Saint-Louis-du-Rhône. Alors que la France s’apprête à élire son président de la République (article écrit avant avril 2007 ! JPR), il ne faudrait pas sous-estimer le rôle de l’électorat ouvrier.

 

[1] Les résultats présentés dans cet article sont issus d’un mémoire réalisé dans le cadre du Master recherche de l’I.E.P. de Paris. Florent Gougou, "Logiques et évolutions du vote ouvrier sous la Cinquième République. Comprendre la fin du vote de classe ouvrier", sous la direction de Guy Michelat, 2005.

[2] La notion de « désalignement électoral » désigne ici le fait que le vote d’un groupe social tend à se rapprocher progressivement du vote de la moyenne de l’électorat, alors qu’il en différait sensiblement et durablement auparavant. Pierre Martin, Comprendre les évolutions électorales, Presses de Sciences-Po, 2000.

[3] Joseph Klatzmann, « Comportement électoral et classe sociale. Étude du vote communiste et du vote socialiste dans le département de la Seine », in Maurice Duverger, François Goguel, Jean Touchard (dir.), Les Élections du 2 janvier 1956, Armand Colin, Cahiers de la F.N.S.P., 1957, pp. 254-285.

[4] Mattei Dogan, « Les clivages politiques de la classe ouvrière », in Léo Hamon, Les Nouveaux Comportements politiques de la classe ouvrière, Presses Universitaires de France, 1962.

[5] Seymour M. Lipset, Political Man. The Social Bases of Politics, The Johns Hopkins University Press, 1981 (1960 pour la première édition).

[6] Robert R.Alford, Party and Society, Rand McNally, 1963. « The suggested index of class voting is computed very simply as follows : subtract the percentage of persons in non-manual occupations voting for Left parties from the percentage of persons in manual occupations voting for Left parties » (pp. 79-80).

[7] David E. Butler, Donald E. Stokes, Political Change in Britain.The Evolution of Electoral Choice, MacMillan, 1974, seconde édition (1969 pour la première édition).

[8] Guy Michelat, Michel Simon, "Classe, religion et comportement politique", Presses de la Fondation nationale des sciences politiques et Éditions sociales, 1977.

[9] Guy Michelat, Michel Simon, « 1981-1995 : changements de société, changements d’opinion », in SOFRES, l’État d’opinion, 1996, p. 167-186.Voir également Guy Michelat, Michel Simon, "Les Ouvriers et la Politique. Permanences, ruptures, réalignements", Presses de Sciences-Po, 2004.

[10] Gérard Noiriel, "Les Ouvriers dans la société française", XIXe-XXe siècle, Le Seuil, 1986.

[11] En tout cas, tel qu’il est mesuré par l’indice d’Alford. Pour une de ses dernières actualisations pour ces pays, Ronald Inglehart, "Modernization and Postmodernization", Princeton University Press, 1997.

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