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Charles de Gaulle et François Hollande : quid de la nation française ?

publié le 4 sept. 2012 à 02:38 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 26 sept. 2013 à 00:36 ]

    Il ne s’agit pas, ici, de comparer un porte-avions et un pédalo. Le sujet est plus grave. A la veille d’une discussion parlementaire sur les nouveaux traités européens qui sera suivie d’un vote, il faut s’interroger sur le revirement de la politique française dans le domaine diplomatique. En lisant, en relisant le livre d’Alain Peyrefitte « c’était De Gaulle », je suis tombé sur ces phrases du Général :

 

            Les fondamentaux du Gaullisme.

    Dans le train entre Paris et Strasbourg, le 22 novembre 1964

GdG. - « (…) Ou plutôt, (je ferai) un référendum sur l'indépendance, pour avoir l'approbation du pays sur le fait que la France ayant repris son indépendance, ne participe pas à des organisations qui prétendent la lui ôter. Ça c'est possible, que je fasse un jour référendum là-dessus ».

    Le général reprend cette idée quelque temps plus tard.

Salon doré de l’Elysée, 21 avril 1965.

GdG. - « Ça m'est égal, ce que les journaux disent. Ce qui ne m'est pas égal, c'est la masse française. Je veux faire entrer dans l'esprit des Français que, pour la France, c'est l'ère de l'indépendance. C'en est fini avec l'ère de l'impérialisme. C'est ça, le vrai sujet de l'élection présidentielle. C'est ça la seule question. Et tout ce que j’ai fait depuis vingt-cinq ans n'a pas de sens, si ce n'est pour établir définitivement l'indépendance de la France. Définitivement, vous m'entendez ? Sans que ça puisse être remis en question. Tout se résume à ça. C'est l'indépendance qui sera en cause dans l'élection ».

    Dans ce texte, De Gaulle pense à un candidat concurrent lors de la présidentielle à venir (décembre 1965, la 1ère au suffrage universel) qui serait issu de la « Troisième force » de l’ex- IV°république et qui négocierait un revirement « atlantiste ».

    Réélu en décembre 1965, le général de Gaulle annonce le 7 mars 1966 la sortie de la France du commandement militaire intégré de l’OTAN. « Un pays comme la France, s’il doit faire la guerre, il faut que ce soit sa guerre » disait-il déjà en 1959.

« Sans que cela puisse être remis en question »…hélas, même les soi-disant gaullistes d’aujourd’hui ont tout remis en question. Le pompon étant cueilli par Sarkozy lui-même qui réintègre l’OTAN militaire et marche dans les pas, non pas de son père mais de son oncle Sam.

 

Le harakiri de Solferino

Les socialistes actuellement au pouvoir semblent renouer avec les mœurs de la SFIO de la IV° république : pro-sionisme, atlantisme, et, sautant comme des cabris, « l’Europe ! l’Europe ! l’Europe ! » selon la célèbre image du Général dans une conférence de presse. De fait, au tout début de la campagne pour le Traité constitutionnel européen (TCE), en 2005, Pierre Moscovici lors d’un meeting a déclaré que « l’Europe faisait partie du capital génétique des socialistes ». Consubstantialité en quelque sorte. Je croyais que c’était plutôt l’internationalisme prolétarien mais ce sont là de vieilles sornettes, des vieilles lunes. Il est dommage que Moscovici réduise l’histoire de son parti à la période qui suit la seconde guerre mondiale, oubliant la genèse de son parti (créé en 1905) avec des hommes comme Jaurès qui lui avait eu cette magnifique formule : « Un peu d'internationalisme éloigne de la Patrie ; beaucoup d'internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l'International ; beaucoup de patriotisme y ramène...»

J’ai bien peur que le peu d’internationalisme des socialistes - ils le cantonnent à l’Europe - les éloigne de la patrie française. Avec ces traités européens à (ne pas) ratifier, la France est dissoute. Après avoir perdu son pouvoir monétaire, elle va perdre son pouvoir budgétaire. Le Parlement sera soumis à une force étrangère. C’est un authentique Harakiri de la part des sociaux-démocrates qui, en termes de politique économique, n’ont jamais été marxistes, bien sûr, mais se réclamaient de la pensée de J.M. Keynes. Keynes, farouche partisan du capitalisme, est le laudateur du déficit budgétaire, il y voyait une arme pour lancer et entretenir l’élan de la machine économique. Les dépenses sont récompensées quelques temps plus tard par les recettes provoquées par la relance : c’est ce qui s’est passé aux Etats-Unis, avec le New Deal de Roosevelt et chacun sait que le maître-ouvrage de Keynes est sorti en 1936 comme une théorisation de la pratique concrète de Roosevelt et de son brain trust[1]. Sans le keynésianisme, les socialistes sont réduits à devenir des libéraux orthodoxes. Et que va-t-on enseigner dorénavant dans les écoles de commerce et dans les facultés d’économie politique ? C’est le triomphe de la pensée unique.

La France, corsetée, sera une province de l’Europe capitaliste. Et ce n’est pas tout. L’avenir c’est la zone de libre-échange nord-atlantique que tous les financiers et firmes multinationales appellent de leurs vœux. Nous serons donc englobés dans une zone américaine -avec ses seize mille milliards de dollars de dettes - et une Europe austère où il nous sera interdit de faire quoi que ce soit.

Et tout ça pour quoi ? Au nom de quelle eschatologie ? Quelle est l’ultime destinée du genre humain qui explique, justifie, fonde, ce pour quoi on vit aujourd’hui ? Sommes-nous d’accord pour suivre les Etats-Unis dans leur domination du monde ? ou bien sommes-nous d’accord pour sombrer avec eux dans leur grande confrontation qu’ils préparent contre la Chine ? en avons-nous débattu ? Et pour parler clair : quid de notre armement atomique de dissuasion ? Va-t-on le jeter à la casse ? Cela signifierait que nous sommes ravalés, au plan diplomatique, à une Allemagne, une Belgique, une Italie… Tous unis comme un seul homme sous le parapluie nucléaire des Etats-Unis. Et, donc, alignement… Quant je pense que naguère, nos Figaro et autre Le Monde pleuraient sur la Finlande et sa finlandisation… Il n’y aura plus de « voix de la France » comme celle du Ministre des Affaires étrangères au Conseil de Sécurité de l’ONU, lors de la 2ème guerre d’Irak pour les ADM[2] que personne n’a vues sauf Bush et ses amis pétroliers.

Va-t-on partager notre force de dissuasion avec Mme Merkel ? Mais avons-nous vraiment les mêmes valeurs ? et surtout, avons-nous les mêmes intérêts ?

L’ Allemagne est un pays de Vieux où, chaque année, les cercueils sont plus nombreux que les berceaux. C’est un pays qui se dépeuple. La France, au contraire, est un pays encore jeune, avec 2 enfants par femme, notre population s’accroit d’année en année. Il est exact de dire que dans une ou deux décennies nous aurons rattrapé l’Allemagne en nombre d’habitants. Toutes choses étant égales par ailleurs. Car l’austérité systémique qui nous sera imposée peut modifier les comportements démographiques. Tout cela est dramatique. Où sont passés les démocrates-chrétiens ?

A natalité maintenue, le France a et aura besoin d’investissements pour répondre aux défis de la croissance de sa population. S’interdire l’emprunt est proprement suicidaire.

 

Mondialisation et fait national.

J’entends déjà les adeptes du modernisme à tout crin dire que ce qui était valable au temps de De Gaulle - les années soixante - ne l’est plus aujourd’hui à l’heure de la mondialisation. Il est exact de dire que les signataires des différents traités du GATT devenu OMC ont joué les apprentis-sorciers : ils ont créé un espace économique mondial sans construire, en même temps, un espace social et un espace écologique. On a mis en concurrence des pays au développement différent : la concurrence est faussée. Est-il juste de mettre en concurrence des produits fabriqués dans des pays où l’ouvrière a droit à des congés de maternité et d’autres où ces congés n’existent pas ? Un affidé de Goldman Sachs a osé dire - en 2012 - que « le modèle social européen, c’est terminé »... S’aligner sur les pays les plus retardataires serait donc un progrès !

Le modèle social européen est le fruit du travail des deux grandes tendances qui traversent nos populations : le christianisme et le socialisme. Si les syndicats et partis ouvriers ont largement contribué, il serait faux de dire que « la droite » ou « les conservateurs » n’ont fait que subir cette législation de gauche. Il y a eu une critique de droite du capitalisme et les partis démocrates-chrétiens ont œuvré à établir cette législation sociale. Par exemple, Disraeli et Bismarck, chacun dans son pays, ont réformé et établi des droits sociaux. En France, c’est le Mouvement républicain populaire (M.R.P., démo-chrétien) qui est à l’origine de la législation sur le S.M.I.G.. Bref, c’est une originalité européenne que « le modèle social » soit construit à partir d’un consensus gauche-droite et non pas par la victoire d’un camp sur l’autre. Il y eut certes des oppositions, minoritaires, venues d’une fraction du patronat et des ultra-libéraux. Cette opposition renaît aujourd’hui, et un J.-F. Copé en est le représentant en France.

Loin d’être un point d’appui pour s’opposer à une mondialisation dévastatrice, au lieu d’être un modèle attractif pour les Etats qui n’en sont pas pourvu, le modèle social européen est l’objet d’attaques mortelles et c’est le nivellement par le bas qui nous est proposé. La recherche du profit détruit les acquis de civilisation.

Les World Company, que nous appelons les firmes multinationales, sont comme un poisson dans l’eau au sein de cet océan de dérèglementations et elles passent sur les Etats nationaux comme des bulldozers. Faut-il donc faire le deuil de la souveraineté nationale ? laquelle, bien comprise, passe par des accords réciproquement bénéfiques avec les pays-amis.

Nous ne le croyons pas. Pas du tout.

 

Le patriotisme refondé.

N’importe qui -pour peu qu’il s’informe- peut constater le réveil des nationalismes en Europe, le réveil de l’extrême-droite et des mouvements fascisants. Il est donc de la première nécessité de créer une alliance entre les peuples européens, de refonder l’Europe des traités sur la base des besoins des gens. Le parti de la Gauche Unie Européenne (GUE) présidé par Pierre Laurent s’y emploie. Il est tout aussi stratégique de soutenir les expériences nationales qui vont dans le sens d’une réappropriation par les peuples de ce que les World Company ont pu jusque là accaparer. Je pense aux gouvernements révolutionnaires d’Amérique latine.

Pour ce qui concerne la France, la question de l’indépendance en dernier ressort est tout à fait centrale. C’est l’honneur des humanistes de se battre pour la paix, pour le désarmement, un désarmement général et contrôlé dans le cadre de l’O.N.U., pour une diplomatie non belliqueuse et respectueuse du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Mais c’est le devoir des militants responsables de n’être point naïfs. On ne peut pas arborer une fleur quand tous les autres ont un fusil.

Dans la Revue De La Défense Nationale[3], le candidat du Front de Gauche à la présidentielle 2012, J.-L. Mélenchon, a précisé sa position. En voici ce que je crois être, dans le cadre de cet article, la substantifique moelle. Je rappelle le lien entre ces questions de défense nationale et les questions de maîtrise de l’économie : sans défense indépendante donc sans indépendance tout court, nous serons à la remorque des desiderata américains dans le domaine économique.

"Pour une défense nationale souveraine :

Une France mise au service de la paix ne peut être privée des moyens de se défendre. Mon propos n'est pas d'augmenter le budget militaire de la France. Mais je n'envisage pas sa réduction. Elle paralyserait nos capacités opérationnelles. Je déciderai un moratoire sur la diminution des effectifs. Là aussi, il faut en finir avec la RGPP. Encadrés par de nouvelles directives, les moyens de la défense combineront, pour un temps, dissuasion nucléaire, capacités conventionnelles repensées et renouvelées, pôle public de l'armement.

(…)

Réaffirmer la dimension strictement défensive de la dissuasion

Le Front de Gauche mettra tout le poids de la France au service du désarmement nucléaire multilatéral. Mais en l'état actuel, la dissuasion nucléaire demeure l'élément essentiel de notre stratégie de protection j'estime qu'elle doit être dépassée à terme par les moyens que l'évolution des menaces globales oblige à comprendre. Quoi qu'il en soit, j'en allégerai le coût en supprimant la composante aérienne, aujourd'hui obsolète.

Le président Sarkozy a nui à la crédibilité de notre dissuasion. D'abord en signant un partenariat de défense avec les Émirats Arabes Unis dont l'une des clauses engage la France à utiliser tous les moyens militaires dont elle dispose pour les défendre. Je réviserai ce partenariat. Plus grave, il a capitulé face aux États-Unis en acceptant le principe du bouclier antimissile. Celui-.ci marginalise la force de frappe française. Il installe une logique agressive que je récuse. Contre tout cela, je réaffirme le caractère strictement défensif et national de l'arme nucléaire. Je rejette toute idée de « sanctuarisation élargie » et toute forme de participation au projet de bouclier antimissile.

(…)"

Et J.-L. Mélenchon conclut en renouant avec la période gaullienne :

"La grandeur de la République est pour moi une idée claire. Quand d'autres veulent la diluer dans la soumission au marché et à l'atlantisme, je crois que son destin, depuis Valmy, est de résister, de vaincre et d'inspirer".


[1] The General Theory of Employment, Interest and Money.

[2] Armes de destruction massive.

[3] N°749, avril 2012.

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