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Chanoine BOULARD : la religion, variable politique majeure (atlas)

publié le 5 mai 2012 à 01:45 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 17 nov. 2016 à 06:47 ]
publié le 14 oct. 2011 20:47 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 24 nov. 2011 14:39 ]

Dans de nombreux articles, je vous renvoie à la lecture de la carte du chanoine Boulard. Conscient qu’elle n’est pas si facile à trouver et mieux armé depuis que mon épouse maîtrise l’outil informatique, je publie aujourd’hui cette fameuse carte.


Dans son livre[1], François Goguel, l’un des pères de la science politique française avec A. Siegfried- accompagne cette carte du commentaire suivant (extraits) : "La carte de la pratique religieuse dans la France rurale, dressée par le chanoine Boulard permet de faire des rapprochements intéressants. On retrouve en effet sur la carte religieuse les bastions de l'Ouest, de l'Est, du Massif Central et de l'Ouest des Pyrénées qui caractérisent les cartes politiques. Mais cette analogie est loin d'être une identité : depuis le début du siècle jusqu'à la fin de la Quatrième République, les positions occupées par la droite dans la France de l'Ouest et dans la France de l'Est ont été constamment plus étendues que les zones religieusement fidèles. Il leur est même arrivé en 1946 de se rejoindre à travers bon nombre de départements indifférents.

Dans la moitié méridionale de la France, au contraire, les positions du catholicisme sont nettement plus étendues que celles de la droite. (Hautes-Pyrénées, par ex. JPR)

En 1946, les zones déchristianisées décelées par le chanoine Boulard n'ont pas la même attitude politique : celle de Champagne-Brie-Bourgogne (Aube, Seine-et-Marne, Yonne) vote non au référendum[2], celle de la Marche et du Limousin (Creuse, Haute-Vienne, Corrèze) vote oui. Le même contraste - moins net parce qu'il ne s'agit plus d'une alternative - se retrouve dans les cartes des élections de 1951 et de 1956".

Et F. Goguel conclut prudemment, beaucoup trop prudemment à mon sens : "Il n'est donc pas possible de considérer que la géographie de la pratique religieuse donne toujours et partout la clé de celle des opinions politiques. L'une et l'autre ont sans doute des points communs, mais presque autant de points de divergence".

Cette carte fait autorité chez les historiens et les politologues. Ils s’en servent pour montrer le rôle de ce que ces derniers appellent une variable politique majeure : la religion.

 

Le vote Giscard en 1981.

Je publie la carte des résultats du vote Giscard en 1981. Elle prend pour subdivision la plus basse le département alors que Boulard a utilisé le canton ce qui est évidemment bien plus fin. Nonobstant la causalité explose aux yeux du lecteur :


Les évidences : l’Ouest armoricain, à l’exception des Côtes-du-Nord- vote Giscard au bureau électoral après être passé par l’église. Il en va de même pour l’Alsace et la Lorraine. Les quatre départements du sud du Massif Central ainsi que la Haute-Savoie et les Pyrénées atlantiques votent infailliblement à droite. Les Alpes maritimes votent à droite mais la montagne religieuse pèse certainement moins lourd que la Côte d’Azur où le rôle du patrimoine et de la catégorie socio-professionnelle -autres variables majeures selon les politologues- joue davantage. Une carte par canton aurait montré que la Flandre française -religieuse comme sa jumelle belge - est fidèle à la droite (circonscriptions de Bergues et d’Hazebrouck). De même, le Pays de Caux (Seine-Maritime) vote à droite (circonscription d’Yvetot).

Les différences : On peut dire la même chose pour Paris que pour les Alpes maritimes, Paris qui vote Giscard sur la base patrimoniale et non religieuse. La Meurthe&Moselle a voté à gauche en 1981 -alors qu’elle est "terre chrétienne"- grâce à l’influence communiste dans la sidérurgie. Le Var -terre de gauche, voir les travaux d’Agulhon- est passé à droite avec le recul de la paysannerie socialiste, des ouvriers communistes (bauxite, aluminium, chantiers navals…) et grâce aux retraités parisiens (lato sensu) qui viennent passer leur troisième et quatrième âges dans le département qui ne manque pas d’attraits comme chacun sait. Le changement du site de la préfecture (de Draguignan à Toulon) a matérialisé ce passage du centre de gravité varois de l’intérieur au littoral. Les Yvelines, l’Eure-et-Loir et le Loiret ont voté Giscard sur une base socio-professionnelle et patrimoniale : les électeurs sont des "Parisiens" vivant dans cette grande banlieue rurbanisée.


Globalement, néanmoins, la ressemblance entre la carte de Boulard et celle du vote Giscard est évidente. 

 

Le vote Marchais en 1981


Cette carte apparaît comme le négatif des cartes Boulard et Giscard. Le PCF obtient -obtenait- ses votes surtout chez les "sans religion" et les "catholiques non pratiquants". Il obtient de maigres suffrages dans tout l’Ouest sauf en Côtes-du-Nord où le Trégorrois vote communiste depuis des lustres (Circonscription de Guingamp). Pareil à l’Est sauf en Meurthe&Moselle où l’immigration (italienne notamment) a été sensible à ses arguments. La Haute-Savoie, Les Pyrénées atlantiques et les quatre départements du Massif central lui sont défavorables. La Loire -peuplée de "paroisses chrétiennes" est très défavorable même si le PCF avait remporté la municipalité de Saint-Etienne en 1977. Les Monts du Forez (à l’ouest du département) et les Monts de Tarare et du Lyonnais (à l’Est) sont un vide politique pour le PCF. Observons que l’Ardèche et le Gard donnent en revanche un assez bon score : il y a là une tradition protestante (outre une forte présence ouvrière) qui abondait le vote de gauche radicale.

Je rappelle que Boulard parle de paroisses chrétiennes et non pas exclusivement catholiques, c’est ce qui explique l’absence de nuances de couleurs sur les territoires de ces deux départements (ainsi d’ailleurs qu’en Moselle-Alsace).

 


Le vote Front de Gauche en 2009


Quelque 30 ans plus tard, la carte du vote Front de Gauche présente de grandes similitudes : on retrouve les faiblesses dans le Grand Est (sauf en Lorraine sidérurgique), dans l’Ouest, surtout sur les marges armoricaines. Le Trégorrois reste une terre rouge même si la couleur pâlit. Le lecteur remarquera la "blancheur" de la Flandre, du Forez, de la Haute-Savoie, du Pays basque, des hauteurs des Alpes-Maritimes, du cœur du Massif central : toutes choses conforment au schéma de la carte Boulard.

Tout cependant ne s’explique pas par l’imprégnation religieuse : ainsi le Front de Gauche est relativement plus fort dans le Bassin Aquitain que le PCF de G. Marchais. Cela s’explique par la candidature de J.-L. Mélenchon, ancien membre du PS, qui apporte ici, dans ces terres socialistes et radicales, son coefficient personnel.

 











Le vote Boutin en 2002.


L’ineffable Mme Boutin, la championne des monastères bénédictins[3], représente la tendance traditionaliste de la religion catholique. lien : Mme BOUTIN et le parti Radical.

Malgré la maigreur de son score, la géographie du scrutin est bien conforme à celle des "paroisses chrétiennes" de Boulard.                           Voyez sa présence en Alsace-Moselle, dans le Grand Est en général. Voyez sa présence relativement forte dans les marges armoricaines, dans la Vendée catholique et royale. Beaucoup moins présente en Basse-Bretagne (Trégorrois et ses alentours). Présence également dans les montagnes orientales du Massif Central ainsi qu’au cœur de celui-ci. Haute-Savoie et Pays basque répondent à l’appel de Christine. La carte élaborée au niveau des cantons permet une finesse d’analyse.



Mais des différences apparaissent : ainsi dans le Bassin parisien, dans le nord de Champagne-Ardenne, dans l’Allier.

 






















Le referendum de Maastricht en 1992 : le vote oui




Cette carte du vote montre que le oui l’emporte dans les régions de vieilles traditions catholiques. Je vous laisse le soin de comparer. Ne pas oublier que l’Europe (l’Europe ! l’Europe ! l’Europe ! disait le Général) fait partie du patrimoine génétique des catholiques et a eu le soutien du Vatican. C’est le cri de ralliement des démocraties-chrétiennes occidentales[4].

Il y a des différences : ainsi les Landes, plutôt mécréantes selon Boulard votent-elles oui. Mais ne pas oublier que le PS et le PRG avaient fait campagne pour le oui. Inversement, Philippe de Villiers, grand catholique devant l’Eternel, faisait campagne pour le non et la carte montre qu’il a été suivi en Vendée et alentours. En Ile-de-France, c’est le oui des nantis, des gens intégrés dans la mondialisation. Les considérations religieuses sont absentes.

 






En conclusion, cette carte du chanoine Boulard doit faire partie de l’arsenal de l’analyste électoral. Mais pas seule, évidemment. Il faut tenir compte des évolutions : j'ai parlé du Var, en sens contraire parlons de la Bretagne qui est maintenant terre  de Gauche : qui l'eût cru en 1946 lorsque Boulard élaborait sa carte ? Nonobstant cet outil est un élément essentiel de compréhension du comportement politique des Français.

Autres applications et analyses en rapport avec cette carte Boulard :
I. Le F.N., les ouvriers : le cas de l'Yonne
Mme BOUTIN et le parti Radical
le F.N. débarque en Haute-Loire…

I. Vote F.N. et vote ouvrier : le cas de la MOSELLE
André CHASSAIGNE , une candidature de valeur(s) (Auvergne - Puy-de-Dôme)
la Flandre, traditionalisme et vote LePen

surtout :
FRANCE 2012, géographie électorale : ça bouge ! (atlas)

  



[1] "Géographie des élections françaises sous la 3° et la 4°…", cahier de la F.N.S.P. n°159, Armand Colin, 1970.

[2] Referendum pour ou contre le projet de constitution présenté par le PCF et le PS-SFIO.

[3] Voir l’article Pour qui votent les intégristes ?

[4] Dont le MRP a été l’incarnation en France et dont F. Bayrou est l’héritier spirituel. Je ne parle pas de la démocratie chrétienne de Mme Boutin qui se situe en dehors de notre République laïque.

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