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1 novembre 1993 - 1 novembre 2018 : 25 ans de régime Maastricht...

publié le 3 nov. 2018 à 02:41 par Jean-Pierre Rissoan

    Entré en vigueur le 1er novembre 1993, le traité devait faire avancer l’Europe sociale, selon ses promoteurs. Un quart de siècle plus tard, ô surprise, ce n’est pas ce qui s’est passé.

    Difficile de faire plus discret comme célébration. Voilà vingt-cinq ans que le traité de Maastricht est entré en vigueur, le 1er novembre 1993, et, parmi les poids lourds de l’Union européenne, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’on ne se bouscule pas pour souffler les bougies. Dans l’hôtel de la province du Limbourg néerlandais, jeudi matin, quelques illustres inconnus, issus de mouvements fédéralistes qui gravitent autour des institutions européennes à Bruxelles, se sont relayés pour tenter d’entretenir la flamme, mais le     «manifeste de Maastricht » qu’ils devaient lancer dans la journée sera probablement d’ores et déjà oublié au moment où vous lirez ces lignes. Même Theo Bovens, le gouverneur du Limbourg qui accueille la cérémonie, parle, sur les réseaux sociaux, d’un « petit séminaire international » sur la « citoyenneté européenne ». En dehors de ça, après les années d’austérité imposées à l’Irlande, à Chypre, au Portugal et, évidemment, à la Grèce, les gardiens du temple néolibéral ont plutôt tendance à raser les murs, aujourd’hui, pour ne pas compromettre le pas de deux qu’ils ont engagé – sans véritable gêne, en réalité – avec l’extrême droite européenne. Aucun ne se dresse pour défendre le monétarisme, le carcan imposé aux dépenses publiques, avec la fameuse règle des 3 % du PIB annuel, et la "coordination" des politiques économiques qui sert à araser les droits et les protections sociales depuis lors.

"La soft-tyrannie de Bruxelles, c’est fini"

    À l’époque, lors du débat référendaire en France, un an avant l’entrée en vigueur du traité, qui s’était soldé par une victoire étriquée du oui (51 %), toutes les flûtes étaient de sortie, du côté des partisans du traité de Maastricht. Les lendemains allaient chanter à tue-tête, c’était sûr : on pourrait enfin faire de la politique à l’échelle communautaire, l’Europe sociale ne tarderait pas à émerger. « Apprécions l’évolution accomplie, encourageait, par exemple, Jean Auroux, ex-ministre du Travail, après la victoire de François Mitterrand en 1981 et alors président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, le 7 mai 1992, dans le Figaro. L’Acte unique (mettant en place le marché unique en 1986 – NDLR) était d’inspiration exclusivement libérale ; le traité de Maastricht rétablit un meilleur équilibre en accordant plus de place au politique, au citoyen et au social. L’Europe sociale, s’il lui faut un cadre, ne se décrète pas : elle sera ce que nous en ferons. » Président de la Commission européenne entre 1985 et 1995, le socialiste français Jacques Delors en ­rajoutait même dans cette veine, non sans fausse contrition, en août 1992, lors d’un meeting avec Michel Rocard, à quelques semaines du vote en France.  "La construction européenne a été trop élitiste et trop technocratique. Mais la soft-tyrannie de Bruxelles, c’est fini. C’est le grand atout de Maastricht que de rééquilibrer l’économique et le politique. La bureaucratie ne progresse que quand la politique fait défaut. Vous avez une occasion unique de rabattre le caquet de Delors et de rééquilibrer tout ça, c’est de dire oui au traité. » Michel Sapin, qui, ministre des Finances sous François Hollande en 2015, laissera passer sans moufter le bouclage de la camisole austéritaire sur la Grèce d’Alexis Tsipras, sortait les violons dans le Monde, en septembre 1992 : « Maastricht apporte aux dernières années de ce siècle une touche d’humanisme et de lumière qui contraste singulièrement avec les épreuves cruelles du passé. »

    Alors qu’à gauche, au-delà des personnalités socialistes, comme Jean-Pierre Chevènement, et écologistes, le PCF est le seul grand parti à militer ouvertement pour le non au référendum, les figures de la gauche du PS ont, eux, encore de la foi à revendre. « C’est vrai, la façon dont se construit l’Europe aujourd’hui, y compris Maastricht, est d’inspiration plus libérale que ce dont je pourrais rêver, admet Henri Emmanuelli, président PS de l’Assemblée nationale, dans un entretien à Libération en juin 1992. Mais rien n’empêchera les socialistes de modeler, après Maastricht, le contenu de la construction européenne. Il ne faut pas confondre le contenant et le contenu. » Jean-Luc Mélenchon, qui a, comme chacun sait, fait un retour critique sur son engagement pour le oui à Maastricht depuis lors, en rajoutait dans l’enthousiasme sur le moment : "La souveraineté se trouve là où est le pouvoir réel, en l’occurrence à l’échelon européen, argumentait-il, en 1992, dans le Quotidien de ­Paris. Affirmer que le seul espace démocratique est celui de la nation est donc une absurdité. Aujourd’hui, il faut sauter le pas pour avoir demain une véritable nation européenne, avec une monnaie commune, bien sûr, mais aussi une armée commune et un Parlement souverain. L’extinction des Parlements nationaux étant à terme envisageable". 

Un grand bond en arrière pour les droits sociaux

Pendant que, sur la base d’un raisonnement « profondément social-démocrate », Michel Rocard en finit par prétendre ne pas comprendre « pourquoi les libéraux veulent de cette Europe-là », Alain Madelin, membre de l’UDF dans cette phase – un parti qui organise des meetings communs avec le PS pour le oui à Maastricht –, rit sous cape lors d’une réunion publique à Chalon-sur-Saône : « Le traité de Maastricht agit comme une assurance-vie contre le retour à l’expérience socialiste pure et dure. » Vingt-cinq ans plus tard, Maastricht ne fait plus débat. C’est, au mieux, un petit pas en avant pour « l’intégration » européenne, et un grand bond en arrière, de plus, pour les droits sociaux. Des années plus tard, en 2013, Jens Weidmann, président de la Bundesbank, un temps pressenti pour prendre les rênes de la Banque centrale européenne (BCE) après Mario Draghi, lâche le morceau : « Tout le cadre de Maastricht reflète les principes centraux de l’ordolibéralisme et de l’économie sociale de marché. »

Thomas Lemahieu
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