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vote F.N. : le cas du Vaucluse (3ème partie)

publié le 27 juin 2011 à 02:04 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 22 déc. 2015 à 04:19 ]
  02/07/2010 
cet article est la suite de : Vote F.N. : LE CAS DU VAUCLUSE (2° partie)


Actualisation des forces potentielles de l’Extrême-droite.

    L’importance des facteurs historiques est incontestable. Voyons maintenant l’état récent des forces extrémistes dans le département. Ensuite, j’étudierai le cas d’un quartier d’Avignon qui concentre une forte proportion de Bourgeoisie patronale (dans la 4° partie).

La crise agricole et la mondialisation

    Faut-il décrire l’ouverture des frontières et ses conséquences sur tel ou tel secteur économique ? En Vaucluse, -renommé (entre autres bonnes choses) pour les fraises de Carpentras- l’entrée dans le Marché commun de l’Espagne fut très mal vécue. D’autant plus qu’elle s’effectua sous le septennat de F. Mitterrand alors que les Socialistes avaient promis/juré qu’il n’en serait rien.

    Le Front national combat très habilement cette concurrence espagnole. Il montre comment ces fraises sont obtenues par des techniques d’irrigation contre-nature c’est-à-dire qui abusent des transvasements d’un bassin fluvial à l’autre, des tunnels, des pompes aspirantes-refoulantes pour passer les crêtes ; bref, il dénonce l’anti-écologisme de cette agriculture espagnole excessivement spéculative. Nous sommes plutôt loin de l’insécurité-liée-aux-immigrés et ces tracts qui touchent directement les producteurs de fraises dans ce qui est leur préoccupation immédiate et dans leur angoisse de survie sont bien ciblés[1].

    Dans les 4° et 3° circonscriptions, la vie économique repose largement sur le secteur agricole. Il ne faut pas séparer les industries agro-alimentaires (IAA) de l’agriculture ; toutes vivent en symbiose, au rythme de la nature et du cycle des prix. Or, dans la 4°, l’agriculture fournit 12,2% des emplois et les IAA 3,2 soit 15,4%. Dans la 3° les chiffres sont de 9,5 et 4,1% soit 13,6%. C’est important, c’est la base. Si l’on raisonne à l’américaine, en termes de complexe agro-alimentaire, il faut rajouter, à l’amont, les travailleurs des engrais chimiques, des insecticides, ceux du crédit et assurances agricoles, etc…, à aval, les travailleurs du négoce, du transport, … bref, la crise agricole frappe ou est susceptible de frapper un grand nombre de Vauclusiens.

    Or, cette fragilité est bien connue et a déjà provoqué des comportements analogues à l’effet Le Pen. Étudiant le « fascisme vert » de Dorgères qui a éclos dans les années Trente, l’écrivain américain Paxton disait déjà : "les épisodes exemplaires racontés dans le 3e chapitre (du livre de Paxton) montrent que Dorgères rencontrait ses succès les plus importants chez les petits paysans pratiquant une culture intensive pour l'approvisionnement des villes (lait, fruits et légumes), qui s'étaient endettés pour investir et subissaient la pression du marché, trop faiblement organisés pour pouvoir affronter les gros acheteurs. Plus que tout autre critère économique (type de terre, taille, dépendance à l'égard des notables, arriération économique), c'est le rapport au marché qui est la meilleure clé pour comprendre le dorgérisme"[2]. On retrouve, ici, parfaitement la problématique du comportement "politico-psychologique" des classes moyennes : investissements aussi bien financiers qu'affectifs dans leur entreprise, précarité liée au marché, domination par les grandes entreprises capitalistes, violence détournée vers des proies sans lien avec les causes réelles de la crise (communistes, fonctionnaires, citadins, etc.)… [3]   

La concurrence entre travailleurs

    Sans quitter le secteur agricole, mais en élargissant aux autres secteurs, parlons de la concurrence entre travailleurs. Concurrence entretenue par le patronat. « Les électeurs FN ne sont pas les plus déshérités » déclare le député de la°4° « à la campagne ce sont les mêmes qui nous demandent de pouvoir embaucher des travailleurs immigrés pour le marché d’intérêt national »[4].

    La main-d’œuvre immigrée est importante (INSEE). Ce n’est pas gratuitement que j’ai évoquée la composition sociale de la catégorie « ouvrier ». Je renvoie à la citation de Goux et Maurin (1ère partie). Dans la 4° circonscription, 18% des ouvriers sont des ouvriers agricoles (4% en France) qui ont souvent une faible qualification et qui sont les plus sensibles à la présence des immigrés. Il en va de même dans le bâtiment (14% des ouvriers contre 6% en France) dans les 4° et 3°.

    Cette immigration, maghrébine en majorité, explique la construction de mosquées à Bollène et Sorgues. Pas plus tard qu’en février de cette année 2010, la mosquée de Sorgues a été profanée avec des inscriptions violemment racistes et une croix gammée.

    Cette concurrence entretenue est d’autant plus susceptible de provoquer des conflits que le Vaucluse est un département pauvre. C’est le 11° département le plus pauvre du pays, le plus pauvre de PACA[5]. En termes de niveau de vie plafond des 10% d’individus les plus modestes, le Vaucluse arrive en 86° position au sein des départements français. Pourtant, le Vaucluse avec son Lubéron, ses résidences secondaires, ses festivals élitistes, ses crus mondialement connus, n’évoque pas forcément la tristesse. Mais précisément, comme toute la PACA, le département se distingue « par de grandes disparités des niveaux de vie ». Cette disparité est plus grande en Vaucluse que dans la France de province (c’est-à-dire Ile-de-France exclue).

    Ces disparités sont pain béni pour le F.N. qui recrute ses électeurs chez les uns et chez les autres, aux deux extrémités de l’échelle sociale. 

Le traditionalisme religieux

    Tel le Phœnix, le traditionalisme intégriste renaît de ses cendres. Il est vrai que ces dernières ne furent jamais dispersées par le mistral.

    Lorsqu’il gagna les municipales, M. Bompard consacra sa mairie au sacré Cœur de Jésus. La laïcité n’a guère de sens pour lui. On peut aujourd’hui, à la Chapelle de l’Hôtel-Dieu d’Orange, suivre « la messe traditionnelle selon la forme extraordinaire du rite romain » c’est l’expression consacrée, le mot ne peut pas être plus juste, pour dire la messe en latin, dite aussi ‘de Pie V’, réhabilitée par Benoit XVI, messe formatée au Concile de Trente (XVI° siècle), messe de la Contre-Réforme.  C’est également le cas à Avignon, dans la chapelle des Pénitents gris et au Barroux dans les deux abbayes Ste Madeleine et N.-D. de l’Annonciation Pour qui votent les intégristes ?. A Avignon, les Pénitents gris, noirs et blancs ont pignon sur rue avec chacun une chapelle dédiée intra-muros.

    Faut-il y voir de la malice, Mgr Cattenoz, responsable général de la branche sacerdotale de l’Institut Notre Dame de Vie, est ordonné Archevêque d’Avignon le 13 octobre 2002 après la réélection de Bompard à Orange. C’est un intégriste déterminé, les chrétiens les plus ouverts en sont affligés. Voici ce qu’en dit le site de Golias, journal catholique, ancré à gauche il est vrai[6].

    « Le revenu mensuel (des prêtres du diocèse) passe ainsi de 950 à 900 € bruts et cet argent va directement renflouer les caisses du diocèse d’Avignon. Une institution que l’on dit minée par le train de vie de l’évêque et de ses collaborateurs : « On est passé de 4 à 5 personnes au service de Monseigneur à une douzaine, certains de ses collaborateurs ont une voiture de service, alors on vit mal qu’il s’en prenne à nous comme ça », se défendent les prêtres épuisés (In Vaucluse matin) ». Je rappelle que l’argent et l’extrême-droite ont toujours fait bon ménage[7] et si les bénédictins qui votent pour Mme Boutin ont fait vœu de pauvreté, ce n’est pas le cas de leur candidate (cf.  l’actualité). 

    Et encore : « Il y a un an eut lieu le fameux "mardi noir". Huit doyens du diocèse, exaspérés par l’autisme, le fanatisme et l’intransigeance bornée de l’archevêque claquèrent la porte. Trop c’est trop. Depuis rien ne s’est arrangé ; rien ne va mieux. Au contraire. La confiance est brisée. (…). Les fidèles du diocèse sont eux aussi à bout ! Les interventions homophobes - entre autres - et jamais rétractées par le prélat font qu’ils ont honte de leur pasteur, alors que la tolérance progresse ici ou là »

    Mgr Cattenoz est prosélyte, il multiplie les couvents comme un Autre les petits pains. Golias : « À propos de l’accueil d’un grand nombre de communautés religieuses nouvelles dans le diocèse en 8 ans[8], le Saint-Père lui aurait répondu : «  Je sais, vous avez été vite, peut-être trop vite. Il faut maintenant bien intégrer toutes ces réalités et communautés nouvelles dans le tissu diocésain ; en même temps, leur présence est un don de l’Esprit et une grâce pour nos églises aujourd’hui » (In Vaucluse matin).

    Les Bompard et Mgr Cattenoz marchent la main dans la main. Puisque l’archevêque est responsable de l’Institut Notre Dame de Vie et les Bompard traditionalistes, on organise un colloque : « Dans le diocèse d'Avignon, un colloque sur la vie se déroulera du 15 au 16 mai 2010, organisé à l'occasion des 15 ans de l'association Famille Missionnaire l'Evangile de la Vie, de l'abbé Hubert Lelièvre, sous le thème "La Vie est la lumière des hommes" (Jn 1) ». Le colloque aura lieu … à Bollène, chez Mme Bompard qui ouvrira les débats. Monseigneur Jean-Pierre Cattenoz, archevêque d'Avignon interviendra juste avant les conclusions.

L’électorat militaire

    Je n’insisterai pas sur ce point. Je renvoie à mon article intitulé Ligue du Sud, Ligue du Nord… et je répète ce que j’ai écris : l’auteur du site de la BA115 observe avec sagacité « la BA115 c’est aussi 1800 hommes et 40 appareils de combat. En matière économique, c’est au plan local, un impact de 35 millions d’euros par an, 360 emplois pour les jeunes de la région et la mise à contribution de près de 200 entreprises locales ». Cette dépendance peut créer une forme de vassalité politique.

    Encore une fois, tous les militaires ne votent pas pour l’extrême-droite mais leur vote pour la gauche n’est pas massif non plus. Ce qui peut amplifier un « comportement politique » d’extrême-droite, c’est la présence de rapatriés d’Afrique du Nord - leurs descendants aujourd’hui - et celle d’associations d‘anciens combattants qui cultivent la nostalgie si ce n’est les rancœurs. Il y a là un réseau de relations croisées qui, s’il est organisé politiquement par le F.N., peut prendre de l’envergure. 

Les nostalgies

    Le maire UMP de Carpentras a déclaré que la force du FN dans sa circonscription (la 3°) reposait « sur une très forte présence pied-noir »[9]. Ces pieds-noirs qui votent FN ou Bompard (lequel tient un discours identique) ne sont pas les seuls à entretenir la flamme de ce passé qui ne veut pas passer. La liste FN du Vaucluse aux Régionales était dirigée par un certain Thibault de la Tocnaye ce qui provoque irrésistiblement un rapprochement -forcément nostalgique chez certains - avec Alain de Bougrenet de la Tocnaye, complice du colonel Bastien-Thiry dans l'attentat du Petit-Clamart qui faillit coûter la vie au général De Gaulle[10].

    Je laisse au lecteur le soin d’aller compter le nombre « d’associations patriotiques » qui sont fixées à Sorgues et à l’Ilse-sur-la-Sorgues. Quelques unes se sont fixé pour objet « le devoir de mémoire ».

    La sortie du film « hors-la-loi » lors du festival de Cannes a montré les levées de boucliers que pouvait susciter un film qui montre les « évènements d’Algérie » avec les yeux de quelqu’un qui n’était pas un colon français. La réaction du député Mariani de l’UMP manifeste la surenchère que provoque la présence tumultueuse du Front national dans sa circonscription et son département.

    Après avoir refusé durant tout le conflit le moindre contact avec le F.L.N. algérien, avoir refusé de discuter « les garanties » - comme disait le général de Gaulle - qui permettraient aux Européens de rester paisiblement en Algérie comme des citoyens ordinaires, l’OAS a pratiqué un jusqu’au-boutisme qui a mené à la catastrophe finale. Attitude d’autant plus déplorable que ces contacts ont finalement eut lieu en juin 1962. Mais c’était trop tard, la situation était devenue incontrôlable. Et Mariani irait jusqu’à déposer une proposition de loi : "La France reconnaît les souffrances subies par les citoyens français d’Algérie victimes de crimes contre l’humanité commis du 19 mars 1962 au 31 décembre 1963 du fait de leur appartenance ethnique, religieuse ou politique". L’armée française étant évidemment indemne de crimes de guerre. La torture ? Quelle torture ?

    Thierry Mariani met également en cause l'action des autorités françaises et sans doute pense-t-il aux massacres d’Oran en juillet 1962 et à l’attitude du général Katz : « Rien n’a jamais été fait pour protéger les citoyens français habitant en Algérie à l’époque. Rien n’a jamais été fait pour rétablir la loi et l’ordre. Au contraire, des ordres stricts ont été donnés aux forces de l’ordre et à l’armée française pour ne pas intervenir ». Ce député UMP devrait se rappeler qu’à cette date le chef des armées françaises était le général de Gaulle, président de la république, et que l’UMP, en principe, en est l’héritier. Mais tout est bon pour contourner le FN sur sa droite.

    On comprend ainsi que les sondages puissent révéler que plus du tiers de l’électorat UMP partage les mêmes « valeurs » que le Front national.

Fin de la 3ème partie (à suivre).LE F.N. : CAS DU VAUCLUSE (4ème PARTIE), Avignon



[1] Cet aspect est important car un chercheur du CNRS qui publia un article dans l’Humanité-hebdo datée des 12-13 avril 2003, y écrivit que « dans ces zones, le F.N. (…) n’a pas de vraies racines militantes (…) ». N’est-ce pas en train de changer ? la vigilance s’impose.

[2] PAXTON, page 200. "Le temps des chemises vertes, Révoltes paysannes et fascisme rural, 1929-1939", collection "l'univers historique", Le Seuil, Paris, 1996, 320 pages.

[3] Extraits de mon livre « traditionalisme et révolution », Chapitre XVI, « la Cagoule, le retour… ». C16.

[4] Le Monde du 24 mars 2004. Déclaration de Mr. Mariani, député de la 4° circonscription.

[5] SUD INSEE, l’essentiel, n°122, juillet 2008, page 2. (sur le net).

[6] http://www.golias.fr/spip.php?article3484  , 22 février 2010.

[7] Voir le chapitre de mon livre « Le veau d’or ».

[8] Cas du convent des sœurs clarisse de Montfavet-Avignon

[9] Le Monde du 24 mars 2004.

[10] Cf. le chapitre de mon livre « Le coup du 13 mai ». 

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