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Vote F.N. : LE CAS DU VAUCLUSE (2° partie)

publié le 27 juin 2011 à 02:00 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 22 déc. 2015 à 04:08 ]
  01/07/2010  

Après avoir esquissé un tableau politique du Vaucluse Vote F.N. : le cas du Vaucluse (1ère partie)et montré l’importance du vote FN, il convient d’aller à la recherche des causes de l’importance de ce vote. Je pars dans deux directions : les antécédents religieux et les antécédents politiques.

1.    Antécédents religieux.

    Comme la religion est l’une des grandes variables du comportement électoral, il est sans doute plus cohérent de commencer par ces antécédents, quoique l’imbrication avec le comportement politique rende les choses parfois inextricables. Voici l’exposé de quelques faits saillants.

    Les pénitents.

    Sympathisant de la cause cathare, Avignon a été assiégé et finalement vaincu par les armées royales du Capétien venu du Nord… Et c’est le roi de France Louis VIII (père de Saint Louis) qui créa la première compagnie de pénitents : la Compagnie royale des pénitents gris. Pour sanction, les Avignonnais devaient honorer le saint-sacrement exposé dans une petite chapelle, hors les murs[1]. Cette compagnie a perduré, elle s’est redéployée après 1815 et existe toujours aujourd’hui. Avignon a connu plusieurs autres compagnies de pénitents « de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel » (M. Pecquet), mais en 1815 n’ont redémarré que les Gris, les Blancs et les Noirs. Pour donner une idée de l’ampleur de l’influence des ces compagnies disons que le préfet de la Restauration, De Saint-Chamans, était un Noir, et l’archevêque Debelay un Gris (il se fit enterrer avec ce froc). Le maire -nommé- de l’époque de l’Ordre moral, le comte du Demaine - est reçu chez les Gris en 1875.

    La vie monastique.

    Provence et Vaucluse en particulier sont terres d’abbayes depuis des siècles. « Après une éclipse de près de deux siècles (VII°-VIII° siècles), (…), des Chapitres de chanoines et de nombreux couvents sont établis et développent leurs domaines. En 1039 est fondée l’abbaye de Saint-Ruff, appelée à un essor remarquable »[2].

    Plus tard, « l’esprit de la contre-réforme amena l’introduction de nouveaux ordres religieux : Jésuites, Oratoriens, Carmélites, Visitandines, Ursulines. La vie mystique se développa d’une façon intense avec Julienne Morell, dominicaine de Sainte Praxède d’Avignon (+ 1653) et Madeleine Martin, de la Miséricorde d’Avignon (+ 1678) ».

    Dans ce Comtat royaliste et dévot, la Révolution n’eut pas que des ami(e)s. Dès le 24 août 1789, l’évêque d’Apt émigrait. Midi rouge et Midi blanc s’opposèrent rapidement. « Le 16 octobre 1791, un notaire patriote, Nicolas Lescuyer, est traîné dans la nef et assassiné sur les marches de l’autel. Cet événement déclenche, en représailles, les effroyables massacres de la Glacière ». L’assassinat de Lescuyer est totalement oublié dans le dictionnaire révisionniste de Tulard-Fayard-Fierro.

    « 32 religieuses guillotinées à Orange en juillet 1794 et quatre prêtres originaires du diocèse martyrisés à Paris en septembre 1792 ont été béatifiés par le Pape Pie XI ». En réplique, on ne saurait oublier que le Midi fut le théâtre d’une Terreur Blanche frénétique et F.-X. Emmanuelli doit écrire « à Marseille et surtout dans le Vaucluse, la Terreur blanche accompagna la Restauration » (p. 292). On sait également qu’à son retour de l’île d’Elbe, Napoléon préféra passer par les Alpes plutôt que d’avoir à affronter les bandes royalistes de la vallée du Rhône.

    Sous la III° république.

    Lors de l’Affaire Dreyfus[3], Avignon a connu une poussée antisémite violente avec manifestations de rue. « Drumont fut acclamé à la gare d’Avignon »[4]. A la tête des antisémites, la rédaction du journal La Croix d’Avignon et du Comtat.

    Les catholiques conservateurs se sont également manifestés lors de la campagne des « inventaires » suite logique du vote de la loi de 1905. « Fait incroyable pour l’époque, des dames de la société (…) n’hésitèrent pas à se mêler aux manifestants »[5]. Il fallut l’usage de la force armée avec bris de porte pour qu’enfin force restât à la loi. « L’opposition vient surtout des fabriciens, des éléments très pratiquants de la population avignonnaise, noblesse, bourgeoisie mais aussi artisans, ouvriers traditionalistes militant dans les confréries et association religieuse, qui forcent la main à leurs pasteurs »[6]. Ce catholicisme traditionaliste a donc une base de masse en sus des élites.

2.    Antécédents politiques.

    Le traditionalisme aux aguets.

    L’antécédent politique le plus récurrent est évidemment la persistance d’une opinion traditionaliste qui prit la forme du légitimisme (fidélité à la dynastie des Bourbons) tout au long du XIX° siècle. A quoi s’ajoute un substrat contre-révolutionnaire, c’est-à-dire l’hostilité à la révolution de 1789 et à ses principes. Le livre de F.-X. Emmanuelli caractérise le sentiment régionaliste provençal avec les velléités autonomistes que cela peut générer chez des esprits peu politiques. Cette fidélité au passé obère l’essor des compagnies de pénitents dont le préfet de 1876 est amené à dire qu’elles « ont un caractère presque exclusivement politique et qu’elles se recrutent dans le parti légitimiste intransigeant »[7]. Après la guerre de 14-18, elles se rallièrent même à l’Action française alors que le Vatican s’apprêtait à condamner cette ligue, ce qu’il fit en 1927.

    L’extrême-droite a donc en Vaucluse une base solide même si l’importance du radicalisme, surtout avec la personnalité d’ E. Daladier, la dissimule. Pourtant, les villes du Bas-Rhône réagissent mal à la victoire du Front populaire et à la poussée communiste qui réveille les vieux démons. Tant en rive droite (Le Teil, La Voulte, …) qu’en rive gauche (Bollène, Avignon, ..) le Parti Populaire Français (PPF) de Doriot réalise une percée qui permettra la mise en place des réseaux collaborationnistes sous Vichy et l’Occupation. F.-X. Emmanuelli parle d’un PPF « très actif en Vaucluse ».

    Le radicalisme aux deux visages.

    Héritier des sans-culottes, le radicalisme de 1870 avait gardé son contenu révolutionnaire (au sens de 1789). Sa base sociale/électorale est constituée par les classes moyennes traditionnelles, entendons : paysans propriétaires, artisans et petits commerçants, petits patrons. La Provence et le Vaucluse en sont peuplés. Le Vaucluse a gardé longtemps une petite paysannerie nombreuse et il en reste aujourd’hui plus que des traces (cf. 1ère partie). A la fin des Trente Glorieuses, 96% des 73130 établissements commerciaux de Provence et 90,5% des 55580 établissements industriels employaient moins de 10 salariés.

    C’est dire que le radicalisme trouva là un terrain de choix. A partir de 1885, ce sera le parti dominant, en Vaucluse, pour toute la durée de la III° république. Mais dès avant 1914, André Siegfried nous avertissait : « (…) les mots les plus rouges en arrivent à ne plus rien signifier du tout ou même à signifier le contraire de leur sens originel et logique ». Après avoir traité du cas de l’épithète « progressiste », Siegfried nous dit de « radical » qu’il « s’embourgeoise à partir de 1906,…, et l’on s’étonne à peine d’entendre parler, dans la conversation, de radicaux ‘modérés’ ou de radicaux ‘conservateurs’ »[8]. Édouard Daladier, après avoir accepté le Front Populaire à cause de la crise de février 34, dirigea à partir de 1938 un gouvernement qui avait le soutien tacite de l’Action Française et qui liquida l’esprit ‘Front populaire’[9]. Aux élections législatives de 1951, Daladier est l’âme du R.G.R. (soit Rassemblement des Gauches Républicaines, ce qui ferait sourire A. Siegfried) RGR qui proposait aux électeurs « une entente étroite avec les modérés »[10]. Mais pour Goguel, les modérés sont les Indépendants et Paysans d’Antoine Pinay, ancien membre du Conseil national de Vichy, et en réalité, représentant de la droite extrême.

    Il ne faut pas s’étonner si les classes moyennes de Vaucluse, élevées dans cet oxymoral radicalisme mou ou soft, fasse un accueil triomphal aux thèses de P. Poujade en 1956.

    Vaucluse, premier département poujadiste de France.

    L’électorat radical se volatilise et vote massivement pour les listes de l’UDCA (Union de défense des commerçants et artisans). Le poujadisme est-il simplement un phénomène de protestation socio-économique comme l’écrit F. Goguel ?[11] Le Vaucluse avec ses masses de classes moyennes, toujours réactives à la moindre hausse des impôts (et cela à l’échelle historique, sur plusieurs siècles, Cf. Emmanuelli) peut abonder cette interprétation. C’est le seul département où le parti de Poujade dépasse les 20% des inscrits (22,5%).

    Mais ne suivre que cette interprétation, ce serait oublier que Poujade était un ancien de l’Action française, un antisémite, un chaud partisan de l’Algérie française. Tout cela transpire (ou explose, c’est selon) dans ses écrits et discours[12]. Il n’est pas sans intérêt pour notre démonstration de rappeler que J.-M. Le Pen fut élu député poujadiste de Paris lors de ces élections générales. Dans Avignon, remparts intra-muros, ce sont les bureaux du quart sud-ouest - ceux qui votèrent le MOINS communiste en 1945 - qui votèrent le PLUS Poujade en 1956 (et qui voteront le plus UNR, en 1958, et le plus Giscard d’Estaing en 1974 - cartes publiées dans l’Histoire d’Avignon - cf. infra).

    L’ OAS, Tixier-Vignancour et les autres[13].

    Pour plusieurs raisons, nombreux sont les rapatriés d’Afrique du Nord qui s’installèrent en PACA - et en Vaucluse particulièrement - après l’indépendance des trois pays du Maghreb. Indépendance qui s’effectua dans la tragédie. Avignon fut un « point chaud » de l’activisme. « Quelques attentats de sympathisants de l'O.A.S. créent même une certaine inquiétude en novembre 1961. Un professeur du lycée voit sa villa plastiquée tandis qu'un chef local de l'O.A.S. est abattu par un commando de policiers marseillais » écrivent les auteurs de l’Histoire d’Avignon (p.646). Les rapatriés s’installèrent dans les villes de la vallée du Rhône et/ou dans la plaine du Comtat où ils boostèrent l’agriculture locale, toujours plus intégrée dans les circuits commerciaux.

    Lors de la présidentielle de 1965, l’avocat J.-L. Tixier-Vignancour, connu pour ses plaidoiries en faveur d’activistes, se porta candidat. « J.-L. Tixier-Vignancour, ancien ministre du maréchal Pétain, décoré de l'ordre de la francisque, avocat de Lagaillarde lors du procès des hommes des barricades d'Alger. Mais précisément, J.-M. Le Pen était aussi de la partie : il était secrétaire général du comité de soutien à J.-L. Tixier-Vignancour pendant la campagne présidentielle de 1965. Il tiendra avec lui des meetings comme à Nice, et rédigera quelques articles de propagande »[14].

    Tixier franchit la barre des 5% des exprimés au niveau national. Mais il obtint bien plus dans le Midi méditerranéen. « Il fait ses meilleurs scores dans le Midi dont 12,18% en Vaucluse.… Il est courant de lire que cela est dû au vote "pieds-noirs" et il est vrai que cet ancien partisan de l'Algérie française a mené une violente campagne anti-De Gaulle sur le thème de la trahison/spoliation des rapatriés d'Afrique du Nord[15], il est vrai aussi que les Pieds-noirs sont nombreux dans le midi méditerranéen. Mais il serait inexact d'expliquer l'importance du vote extrême-droite de 1965 par ce seul facteur. Le journaliste du Monde, qui connaît ses classiques et la carte électorale de son pays, indique pour le Vaucluse "monsieur Tixier-Vignancour fait assez bonne figure dans un département qui fut l'un des plus poujadistes et où il y a de nombreux rapatriés"[16]. Il évoque là un second élément : la contestation des classes moyennes traditionnelles. Vote pied-noir, vote poujadiste ressuscité : il y a un troisième facteur, l’agitation activiste en faveur de l’Algérie française et la volonté de revanche/vengeance à l’égard du général de Gaulle ».

    Cette volonté de revanche relève d’une troisième catégorie d’électeurs, ceux qui s’inscrivent dans la tradition légitimiste et traditionaliste, qui votent maintenant pour les Indépendants & Paysans, droite extrême, qui a été le seul parti ayant un groupe à la Chambre des députés, qui refusa d’appeler à voter « oui » aux Accords d’Evian[17].

3.    Le Vaucluse dans l’expectative.

    Un rapide bilan de ce qui précède montre que les conditions du vote F.N. en 1984 sont remplies. Mais le département « cache » ses intentions derrière une façade apparemment solide du vote républicain et du vote à gauche. Dans son livre sur la géographie des élections françaises, Goguel indique l’ancienneté de l’orientation à gauche ou a droite de tel ou tel département et cela depuis les élections de 1871. Le Vaucluse est orienté à gauche depuis… toujours, depuis 1871. En tout cas pour ce qui concerne les III° et IV° républiques.

    Pourtant, la crise régionale couve. F.-X. Emmanuelli a écrit son livre en 1980, avant l’élection de F. Mitterrand, avant les déceptions de la « rigueur » de 1983. Il décrit la situation de son « pays » - n’oublions pas qu’il est provençal d’abord ! - avec des mots chargés de drame : « mutations dans l’agriculture, destruction du littoral, agriculture liquidée, terroirs disloqués, sociétés désintégrées, la désintégration par les migrations, un monde fragile que le phénomène urbain est en train de démolir, fin de la société rurale ? régionalisation de la culture parisienne, le prix à payer : le tourisme-roi, fossilisation culturelle, la langue provençale condamnée », etc…

    Et cependant la gauche ne convainc pas. Cette situation - qu’ Emmanuelli noircit sans doute quelque peu - était pourtant le fait exclusif de la droite puisque la gauche n’a pas été au pouvoir depuis 1957 et le gouvernement de Guy Mollet (et pour dix-huit mois seulement). Mais aux élections générales de 1978, aussi surprenant que cela paraisse[18], la gauche RECULE en Provence et dans le Vaucluse. En Vaucluse, la gauche du programme commun passe de 50,6% en 1973 à 47,9% en 1978… Pour PACA, les chiffres sont de 50,5% en 1973 et de 47,1% en 1978… Signe annonciateur, le Parti républicain, fils spirituel des Indépendants & Paysans, passe lui de 4 à 9 députés dont 1 siège gagné en Vaucluse. 

    Comme les sources vauclusiennes qui peuvent passer de quelques litres/minute à plusieurs dizaines de m3/seconde en un rien de temps, l’extrême-droite s’apprête à surgir, à resurgir.

Fin de la seconde partie. (À suivre).vote F.N. : le cas du Vaucluse (3ème partie)



[1] Il s’agit des remparts de l’époque dont le tracé peut être facilement repéré par celui de la rue - au nom parfaitement évocateur - dite « des lices ». La chapelle se trouvait rue des teinturiers mais elle a été ensuite intégrée dans la ville agrandie et protégée par de nouveaux remparts toujours visibles aujourd’hui.

[2] Site du diocèse d’Avignon.

[3] Le Comtat -du fait de son appartenance au pape- a hérité d’une forte communauté juive car les Juifs y étaient moins persécutés que dans le Royaume de France.

[4] Histoire d’Avignon, page 576.

[5] Idem, page 577.

[6] Idem, page 577.

[7] Histoire d’Avignon, page 575.

[8] Introduction au « tableau politique de la France de l’Ouest », page XVI.

[9] Je me permets de renvoyer à la lecture du chapitre XVI de mon livre, « La cagoule, le retour», paragraphe ‘l’année 1938’.

[10] F. GOGUEL, cahier 159 de la F.N.S.P., page 125. Daladier obtient entre 20 et 25% des inscrits soit le tiers environ des exprimés. J’analyse le cas du R.G.R. dans le chapitre XVIII « Sortez les sortants ! ».

[11] Page 142, commentaire de la carte n°58, élections du 2 janvier 1956.

[12] Je fais le point sur le mouvement Poujade dans le chapitre XVIII « Sortez les sortants ! ».

[13] Si l’on en croit l’encyclopédie Wikipaedia, J. Bompard créa un réseau de soutien à l’OAS et fut membre d’un comité Tixier-Vignancour. Une chose est sûre : il fut candidat - étiquette FN - en 1978 (Orange) et obtint 663 suffrages et 1% des voix. Autres temps, autres mœurs… 

[14] Par exemple : le journal "T.V. DEMAIN". La tribune de Tixier-Vignancour. N° 9, octobre 1965, 16 pp, illustrations in-t., Articles de François Brigneau, Roger Holeindre, Serge Jeanneret, J.-M. Le Pen, Robert Tardif. Extrait du chapitre XXI de mon livre « coup de pouce du patronat ».

[15] A Lyon, par exemple, Tixier-Vignancour arrive en tête de tous les candidats dans les bureaux de vote de la Duchère où de nouvelles barres d'immeubles avaient été construites et avaient accueilli la masse des rapatriés  d’Afrique du nord s'installant dans cette ville. Cela explique les 38%, voire les 40% obtenus dans certains bureaux par Tixier-Vignancour.

[16] Le Monde, édition du 7 décembre 1965.

[17] A Lyon, des quartiers, où n’habitait aucun pied-noir, donnèrent des scores exubérants à Tixier-Vignancour (je pense à Ainay, notamment). C’étaient des fiefs du parti de Pinay.

[18] Parce que l’Union de la gauche, avec Mitterrand, progresse partout ailleurs et file vers 1981. 

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