I. Riches et pauvres : comportement politique dans le Rhône

publié le 27 juin 2011 à 01:44 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 22 juil. 2017 à 06:28 ]
  14/06/2011  

    L’INSEE Rhône-Alpes vient de publier un « quatre-pages » sur les revenus fiscaux des habitants de la région Rhône-Alpes[1]. Le journal Le Progrès[2] apportent quelques informations et cartes supplémentaires. C’est l’occasion pour moi d’effectuer une analyse du comportement politique du département et des sous-régions de ce département. NB. je parle ici du département d'avant la séparation avec la métropole de Lyon.

    Tout le monde sait que le Rhône est un département situé à l’ouest de … la Saône[3]. La progression de l’agglomération bloquée par les Monts du Lyonnais, à l’ouest, s’est faite vers l’est, vers la plaine du bas-Dauphiné. Après 1966, le département absorba une partie importante de ce Bas-Dauphiné[4].  

    Pendant longtemps, il y eut donc Lyon et sa banlieue et, au nord, les Monts du Beaujolais, de Tarare et du Lyonnais. En position plus méridionale, le long du Rhône, on a les cantons de Givors et de Condrieu. La banlieue, ce fut à l’est et au sud, une banlieue ouvrière et au nord et à l’ouest, déjà à l’attaque du plateau lyonnais et de ses vergers, une banlieue bourgeoise.

    Depuis quelques décennies, on assiste à la création de deux nouvelles sous-régions : vers l’ouest une marée de villas grimpe sur les Monts du Lyonnais, avec son cortège de navetteurs qui viennent tous les matins travailler en voiture à Lyon. A l’est, les cantons ouvriers du bas-Dauphiné sont eux-aussi envahis par les maisons individuelles des néo-propriétaires issues des professions intermédiaires. Jusqu’à présent, mais tout va très vite, l’ouest avait meilleure presse que l’est[5]. La "vieille" banlieue ouvrière de l’est, de Vaulx-en-Velin à Saint-Fons, via Vénissieux, a souffert des restructurations industrielles, du vieillissement de l’habitat collectif et connaît les problèmes des "cités", pour parler en litote. 

    J’ai choisi un canton ou une grosse commune que j’ai estimés représentatifs de leur sous-région. Pour chacun voici la composition socio-professionnelle. Pour la définition des concepts de bourgeoisie patronale, de professions intermédiaires, je vous renvoie à la lecture de mon article du 29 mars 2010 dont voici le lien :

Régionales 2010, FN et banlieues : rôle des professions intermédiaires et de l’enracinement communiste.

    Les chiffres ont changé du fait que je m’appuie ici sur le recensement INSEE de 2006. Classées par ordre alphabétique, voici les circonscriptions choisies :

Circonscription

B.P.

P.I.

S.M.

France

23,5

24,6

51,8

Rhône

26,6

27,6

45,8

Limonest (cant.)

46,5

26,9

26,6

Lyon (comm.)

32,6

29,5

37,9

Meyzieu (cant.)

23,4

27,9

48,7

Thizy (cant.)

14,9

17,4

67,8

Vaugneray (cant.)

33,0

30,4

36,6

Vénissieux (comm.)

09,3

21,1

69,7

Population active de 15 ans ou plus ayant un emploi par catégorie socioprofessionnelle

Source : INSEE, RP2006 exploitation complémentaire.

    Le canton de Limonest représente la vieille banlieue bourgeoise. Celui d’ Ecully est de la même veine. Ce sont les ghettos du Gotha. La ville de Lyon aurait mérité une analyse par arrondissement mais une analyse globale n’est pas inintéressante et avec ses arrondissements ouvriers (VIII° et IX°) ou très huppés (II°, VI°), c’est au final une ville équilibrée, pour l’instant. Meyzieu a été choisie comme canton type de l’Est lyonnais. Encore très ouvrier, la part des professions intermédiaires y est très élevée. Et le taux de bourgeoisie patronale est le même que celui du pays tout entier. Thizy est un canton du beaujolais "vert", celui des sapins. Tourné vers la Loire, il relevait des régions d’industrie diffuse, avec prolifération des PME / PMI du textile. Frappé de plein fouet par la crise qui perdure, sa démographie est déclinante. Vaugneray est le type même du canton du péri-urbain, de la rurbanisation, etc… les villas y poussent comme des champignons. Vénissieux, fief de l’industrie automobile, a une sociologie déséquilibrée.

    Toutes ces nuances -bien trop résumées- se traduisent par les disparités de revenus telles qu’elles sont mentionnées dans le tableau suivant. On regardera avec intérêt les chiffres de la colonne indiquant le pourcentage des ménages propriétaires de leur résidence principale. 

Circonscription

Revenu médian (2008)

Prop.*

France

18.100€

57,4%

Rhône

 

49,0

Limonest (cant.)

29.400€

78,1

Lyon (comm.)

de 19.000 à - de 20.500

34,5

Meyzieu (cant.)

de 20.500 à - de 23.000

75,8

Thizy (cant.)

de 15.000 à - de 17.500

59,6

Vaugneray (cant.)

de 23.000 à - de 25.000

71,1

Vénissieux (comm.)

13.000€

34,1

*part des ménages propriétaire de leur résidence principale en 2007 en %.

    Le faible nombre de propriétaires sur Lyon peut surprendre. Cela s’explique d’une part, par l’importance du logement social dans des arrondissements où le salariat modeste est encore très présent ; d’autre part, il faut relever l’importance des logements faiblement occupés (deux personnes ou moins). Il s’agit d’étudiants, jeunes diplômés, couples sans enfants, migrants fraîchement installés, bref, une population jeune, locataire plutôt que propriétaire, bourgeoise-bohème autrement dit les bobos chez qui le PS et/ou les Verts trouvent un large écho. Mais la gauche révolutionnaire (FI + PCF) obtient d'excellents scores (23% sur le tout-Lyon au 1er tour de 2017).

    L’importance des propriétaires à Limonest était attendue. A Vaugneray également. Dans ce canton, les migrants viennent pour s’installer définitivement. Leur "tempérament politique" n’est pas du tout le même que dans la ville-centre. A Meyzieu, le nombre des accédants à la propriété est élevé. Or, la sociologie n’est pas la même qu’à Vaugneray. On a là des professions intermédiaires et des ouvriers qualifiés qui ont emprunté pour acheter leur logement et qui ont été sensibles à la crise et à la baisse du pouvoir d’achat conséquent.

    On comparera avec intérêt, les taux du canton de Thizy et de la commune de Vénissieux. Dans cette ville de banlieue, les salariés sont des locataires à une très large majorité (2 sur 3). A Thizy, les ouvriers et employés sont bien davantage propriétaires de leur logement : c’est l’héritage de leurs parents ou grands-parents agriculteurs ou forestiers. Eux-mêmes sont, possiblement, des ouvriers-paysans[6]. Ils ont un patrimoine. Leur "tempérament politique" hérité de la tradition catholique et de cette sociologie n’est pas le même que celui des ouvriers communistes[7] de Renault-Trucks anciennement Renault-VI, anciennement Berliet. 

Autres approches statistiques

    Le bilan démographique d’une localité est la somme de l’accroissement naturel AN[8] (natalité-mortalité) et du solde migratoire SM[9] (entrées-sorties). Le vieillissement de la population peut être appréhendé par le nombre de plus de 60ans parmi la population masculine. Le taux de chômage est un indicateur de la vitalité économique.

Circonscrip.

AN

SM

AN+SM*

+60a.**

Chôm.

France

 

 

+0,7

18,6

11,0%

Rhône

0,7

0,3

+0,8

16,5

10,1%

Limonest (c)

0,2

0,4

+0,7

17,5

06,6

Lyon (v)

0,8

-0,1

+0,7

15,9

10,9

Meyzieu (c)

0,6

0,1

+0,7

15,3

08,2

Thizy (c)

-0,3

0

- 0,2

22,9

09,6

Vaugneray (c)

0,5

0,8

+1,3

16,1

04,7

Vénissieux (v)

1,1

-0,9

+0,2

16,5

18,0

(c) : canton ; (v) : ville.

*Variation de la population : taux annuel moyen entre 1999 et 2007, en %

** % de plus de 60 ans dans la population masculine (RP99)

Chômage des 15-64 ans en 2007 (INSEE)

 

    Par rapport aux moyennes françaises, le Rhône est un département plus jeune, au dynamisme démographique plus élevé et moins frappé par le chômage.

    Lyon est une ville rajeunie au fort accroissement naturel. La rénovation urbaine a fait fuir des habitants mais depuis deux ou trois ans, le solde migratoire est redevenu positif. Vers l’ouest de la ville-centre, la première couronne (type Limonest) reste attractive et l’accroissement naturel est modeste. Les jeunes ménages sont ailleurs[10]. La seconde couronne (type Vaugneray) a une attractivité élevée : +0,8% par an et le solde naturel est supérieur à la moyenne nationale. C’est une zone en croissance très rapide avec une situation de quasi plein emploi[11]. La troisième "couronne", c’est-à-dire les moyennes montagnes du département ont un accroissement naturel négatif. Les plus de 60 ans sont ici en nombre élevé. Le solde migratoire est souvent négatif. Cependant, les départs sont parfois compensés par l’installation de rurbains venus de villes extérieures au département : ainsi, les cantons du beaujolais viticole accueillent des travailleurs de Mâcon, ceux du Beaujolais vert, des travailleurs de Roanne[12].

    A l’Est et au Sud de Lyon, l’hémorragie des travailleurs à la recherche d’un emploi (type Vénissieux) est compensée par un fort accroissement naturel. Le chômage est élevé. Une seconde couronne (type Meyzieu), à l’expansion récente par rapport à la vieille banlieue, a une population jeune qui donne un accroissement naturel assez élevé. Le chômage y est moindre.

Le comportement électoral de ces sous-régions du département fait l’objet de l’article suivant.

(à suivre)   II. Riches et pauvres : comportement politique dans le Rhône



[1] "La lettre Rhône-Alpes", INSEE, n°146, juin 2011. (Disponible sur le net).

[2] Édition du 9 juin 2011.

[3] Pour ce qui concerne le nord de l’agglomération. C’est au sud de Lyon, après le confluent de la Mulatière que le Rhône sert de limite au département (cantons de Givors et de Condrieu).

[4] Cantons de Décines-Charpieu, de Meyzieu, de St-Symphorien d’Ozon. Cela à cause de la catastrophe survenue à la raffinerie de Feyzin, bien connue des vacanciers empruntant l’A7, ravagée par un gigantesque incendie qui fit plusieurs morts chez les sapeurs-pompiers. A cette date, Feyzin appartenait administrativement au département de l’Isère : c’est donc Vienne (sous-préfecture) et Grenoble (préfecture) qui devaient prendre en mains la lutte contre l’incendie au lieu de Lyon tout proche. Cette catastrophe fit comprendre aux décideurs qu’un changement de la géographie administrative s’imposait : il fallait tenir compte de l’expansion lyonnaise vers le sud et l’est.

[5] Les petits-bourgeois de l’ouest se dressent comme un seul homme pour éviter toutes les infrastructures qui permettraient de contourner l’agglomération lyonnaise. Alors que l’Est est suréquipé de ce point de vue et même saturé. Mais la connexion entre l’aéroport de Lyon-Saint-Exupéry et la gare TGV de la Part-Dieu accélère le dynamisme de « l’Est lyonnais » à quoi s’ajoute l’effet « stade des Lumières » .

[6] En 1981, les cantons de cette sous-région du département ont voté massivement pour Giscard d’Estaing : Lamure-sur-A. 64% ; Amplepuis 59% ; Monsols : 68% ; St-Laurent-de-Chamousset 65% ; St-Symphorien-sur-Coise 75%, etc.. (Le Progrès du 11 mai 1981).

[7] Vénissieux a une municipalité communiste depuis 1935.

[8] Variation due au solde naturel : taux annuel moyen entre 1999 et 2007, en % (INSEE, données locales)

[9] Variation due au solde apparent des entrées sorties : taux annuel moyen entre 1999 et 2007, en %

[10] Ecully perd 2% de sa population entre 1990 et 1999… C’est ici que s’applique l’analyse sur les milliardaires français qu’incarne parfaitement Mme Bettencourt : « L'échantillon de milliardaires français étudiés par « Forbes » détient au moins une palme, celle de l'âge, avec une moyenne de 74 ans, la plus élevée parmi les douze pays ou région étudiés. A 67 %, la fortune est issue d'un héritage».

[11] Ainsi le maire de Messimy (15km de Lyon, canton de Vaugneray, +33,5% entre 1990 et 1999) a pu déclarer : "à mon goût, l’urbanisation se développe trop vite. C’est un avis partagé par le conseil municipal qui nous a conduit à modifier le POS en réduisant les surfaces constructibles".

[12] Il faudrait pouvoir descendre au niveau de l’analyse par commune. Ainsi dans le canton de Thizy, si la commune éponyme perd 13,8% de sa population entre 1990 et 1999, sa voisine, Marnand en gagne +15%. Mais Cours-la-ville en perd 8,6 et Marnand en gagne plus de 15%, etc.. Dans le canton de Beaujeu, limitrophe de la Saône-et-Loire, la charmante commune de Chiroubles perd plus de 8% mais Juliénas gagne plus de 12,7%....

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