Picardie

Lehaucourt, le village malheureux qui vote Le Pen, par Luc Chaillot

publié le 15 mai 2017 à 08:59 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 15 mai 2017 à 09:09 ]

     Voici un bon article reproduit dans la PQR (presse quotidienne régionale) qui donne un cas concret de village picard qui a voté LePen, non seulement au 1er tour de la présidentielle mais également au second lui donnant 66% des voix exprimées. Au 1er tour, LePen avait obtenu 37,5% des voix et J.-L. Mélenchon 30%. On voit que la candidature de ce dernier a contribué à contenir le vote FN. Lehaucourt est un village de 905 habitants (recensement de 2016).
    Lire aussi l’article (datant de la présidentielle 2012, mais la problématique n'a pas changé) Vote FN en milieu rural : L’exemple de la Somme par S. Vignon
    J.-P. R.



   Au milieu des éoliennes et des champs de betteraves qui s’étendent à perte de vue, Lehaucourt (Aisne) a l’air d’un village tranquille et pourtant la colère gronde. L’ancienne commune ouvrière a voté à 65 % pour Marine Le Pen au deuxième tour de la présidentielle. L’Aisne est le seul département avec le Pas-de-Calais à avoir choisi le FN plutôt qu’Emmanuel Macron. « Il y a beaucoup de désespoir ici », explique Thierry, 49 ans. Lui-même est resté deux ans au chômage après huit ans comme cariste en contrat saisonnier à l’usine Bonduelle de Péronne (Somme), sans aucune perspective d’embauche. En fin de droits, il est devenu poseur de fenêtre avec le statut d’auto-entrepreneur, mais les affaires vont mal.

Frappé par la crise agricole

    L’ancien village rural devenu une commune ouvrière a été frappé à la fois par la crise agricole et la désindustrialisation. Autrefois, les fermes employaient une centaine d’habitants. Les ouvriers agricoles sont moins d’une dizaine aujourd’hui. Les métiers à tisser et les broderies qui faisaient la réputation de la région ont tous fermé. Dans les années 50 et 60, de nombreux villageois travaillaient à l’usine Motobécane de Saint-Quentin, qui a employé jusqu’à 4 500 salariés, à l’époque où 750 000 mobylettes sortaient des chaînes chaque année. L’usine a failli mettre la clef sous la porte. Elle a été sauvée par le groupe japonais Yamaha, qui y a regroupé toute sa production européenne de deux roues, mais n’emploie plus que 600 personnes.

    « Il n’y a pas d’étrangers dans le village. Je n’ai pas compris ce vote Le Pen qui m’a heurté », soupire Raymond Froment, le maire communiste de 74 ans à la tête de la commune depuis 40 ans. « Ici, les gens se sentent malheureux. Le Pen, c’est un vote de dépit », commente Dominique, 64 ans, qui elle s’estime plutôt bien lotie. Son entreprise familiale de blocs de béton et de béton prêt à l’emploi emploie 25 salariés et connaît une croissance de son activité depuis le début de l’année. « Notre métier n’est pas délocalisable et les éoliennes nous ont apporté beaucoup de travail ». Myriam, 52 ans, est beaucoup plus inquiète. L’entreprise de transport de son mari est au bord du dépôt de bilan. « Nous sommes passés de 10 camions à 5 et de 12 chauffeurs à 4 à cause des charges et de la concurrence déloyale des transporteurs étrangers et des autres qui font appel à des travailleurs détachés ». Son époux a réduit son salaire mais refuse d’embaucher des chauffeurs d’un autre pays.

Un désert médical

    Lehaucourt n’a plus de médecin depuis que le seul praticien a pris sa retraite il y a un an. Depuis, le maire se démène pour lui trouver un remplaçant. Il pense l’avoir enfin trouvé et ce sera même le seul étranger de la commune car il est Roumain. La municipalité est en train d’aménager un cabinet médical qui sera mis à sa disposition.

    Marie-Pierre Moreau, qui tient la pharmacie du village depuis 1978, a perdu une bonne partie de sa clientèle et son officine est devenue invendable, alors qu’elle comptait prendre sa retraite en avril à 65 ans. « Les patients vont ailleurs pour voir un médecin. Il y a même des gens qui ne se soignent plus, soit parce qu’ils n’ont pas trouvé de médecin, soit parce qu’ils ne peuvent pas se déplacer ».

    La coiffeuse du village cherche aussi à vendre son commerce, qui n’est plus rentable. « Avant, j’avais une quinzaine de clientes par jour. Aujourd’hui, quand j’en ai cinq, je suis contente. Le chiffre d’affaires plonge mais les charges augmentent », déplore Muriel, 53 ans. Elle cherche à se reconvertir, mais à son âge c’est difficile. « Il me reste 14 ans à cotiser si je ne veux pas me retrouver avec une retraite de 450 euros ».

    Redonner de l’espoir à Lehaucourt sera une tâche immense.

    Luc CHAILLOT

Vote FN en milieu rural : L’exemple de la Somme par S. Vignon

publié le 22 mai 2012 à 08:35 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 15 mai 2017 à 09:04 ]

    Sébastien Vignon, chercheur post-doctorant au Centre universitaire de recherches sur l’action publique et le politique à l’université de Picardie-Jules- Verne, analyse le succès électoral du Front national dans les cantons les plus excentrés des villes. Voici son ITW dans le journal l’Humanité du 15 mai 2012. Ses analyses rejoignent ce que j’ai pu écrire dans mon livre : lire le chapitre XXIII "un vote populaire ?", en ligne gratuitement sur ce site. J.-P. R.


    L'Humanité : Quelle est votre première analyse des résultats du Front national dans la Somme ?

    Sébastien Vignon. Avec une participation en baisse, Marine Le Pen est la grande gagnante de ce premier tour en Picardie et dans la Somme qui se caractérise par un fort émiettement communal avec 782 communes, parmi lesquelles un grand nombre sont situées hors des aires urbaines et une sur-représentation des catégories populaires. C’est dans ces petits villages de moins de 500 habitants plus particulièrement, localisés à plus de trente kilomètres d’Amiens, capitale régionale, que Marine Le Pen enregistre ses meilleurs résultats. Émerge ainsi un clivage entre les cantons urbains et les cantons dits «ruraux». Les cinq cantons où Marine Le Pen fait ses scores les plus faibles dans la Somme sont situés à Amiens. Dans le canton d’Amiens-Sud (Amiens-6), elle recueille 7,42% des inscrits – c’est son score le plus bas dans le département – alors que dans le canton rural de Roisel, il atteint 26,82%. Dans ce canton de moins de 9.000 habitants, situé à l’écart des grands axes de communication, où l’industrie représente environ 70% des emplois salariés concentrés dans le textile et l’agroalimentaire, le FN engrange une progression de plus de 7 points ! C’est dans le rural le plus excentré des villes que le vote «frontiste» tend à se consolider électoralement.


Comment expliquer ce phénomène ?

    Sébastien Vignon. Les facteurs explicatifs sont multiples. Marine Le Pen a centré une partie de son discours sur la désertification des campagnes – fermeture des services publics, des petits commerces de proximité, par exemple – et les difficultés économiques qui touchent les agriculteurs, les artisans et commerçants, mais aussi les ouvriers confrontés aux délocalisations et fermetures d’usines. Il est probable qu’en Picardie, région à la fois industrielle et agricole – dans la Somme notamment –, ce discours ait pu trouver un écho plus large auprès de certaines franges de la population qui ont le sentiment d’être ignorées, voire abandonnées par les politiques et reléguées dans des espaces où elles se sentent parfois assignées à résidence. C’est le cas, par exemple, mais pas uniquement évidemment, de ménages ayant quitté la ville pour obtenir un logement moins cher mais qui se retrouvent isolés, loin des services publics. Les artisans, mais également les agriculteurs, se sentent négligés par les élus de droite et certains se reportent sur l’extrême droite. Mais plus généralement, pour comprendre le succès électoral du vote FN dans les mondes ruraux, il faut s’attacher à mettre en relation les préférences électorales des groupes sociaux – cadres, ouvriers, agriculteurs, artisans, etc. – avec les types de rapports sociaux dans lesquels ces groupes sont insérés. C’est ce que nous faisons avec mon collègue Emmanuel Pierru, chercheur au Ceraps, lorsque nous interrogeons les votes frontistes dans les espaces ruraux de la Somme en les mettant en rapport avec les transformations des modes de sociabilité locale, comme la crise de l’«entre-soi rural» et la déstabilisation des lieux d’intégration traditionnels (associations communales, manifestations villageoises, fermetures des cafés, etc.).


    Que revêt la notion de classes populaires dans la Somme rurale ? Se distingue-t-elle, par exemple, des classes populaires des villes ?

    Sébastien Vignon. Les espaces ruraux du département se caractérisent par une forte sur-représentation des ouvriers et des employés, mais il ne faut pas négliger numériquement, parmi les retraités, les «petits» agriculteurs, artisans et commerçants qui d’ailleurs rencontrent des difficultés économiques. Par ailleurs, les jeunes ruraux possèdent un niveau de formation moindre que leurs homologues des grandes villes. Ils sont frappés eux aussi par la précarité économique et sociale, le chômage. Leur faible degré de mobilité géographique renforce leur sentiment de relégation. De ce point de vue, certaines campagnes et certaines banlieues se ressemblent : les classes populaires y sont majoritaires. Les parcours d’entrée dans la vie active sont, dans certains villages ouvriers ruraux, aussi morcelés et incertains que dans de nombreuses cités. C’est ce qu’a très bien observé le sociologue Nicolas Rénahy sur un autre site d’enquête. Les ouvriers ruraux travaillent généralement dans des PME, voire dans l’artisanat, où la présence syndicale est très faible et, du coup, ne peut compenser les faibles prédispositions à la politisation de ces groupes. Au regard de nos enquêtes de terrain, l’une des caractéristiques des ouvriers en milieu rural, c’est qu’ils sont plus souvent issus du monde agricole – ils n’ont pas pu ou voulu reprendre l’exploitation familiale – ou des professions indépendantes (artisans, commerçants, par exemple). Le vote des ouvriers pour le FN est très souvent analysé à l’aune de ce que certains analystes nomment le «gaucho-lepénisme» : déçus par les formations politiques de gauche, des ouvriers se tourneraient vers le FN et son leader charismatique, etc. Il ne s’agit pas de nier que des ouvriers qui votaient à gauche votent désormais pour le FN. Sont-ils issus des fractions «urbaines» ayant quitté la ville ou, à l’inverse, sont-ils des «gars du coin», pour reprendre l’expression de Nicolas Rénahy ? Les ouvriers «ruraux» portant leur suffrage sur Marine Le Pen sont-ils, et, le cas échéant, dans quelle proportion, des fils/filles des professions indépendantes qui jusqu’alors portaient leurs suffrages sur les candidats de droite ? On manque cruellement de données systématiques qui permettent de répondre à de tels questionnements. La catégorie sociale «ouvriers» est encore une catégorie statistique descriptive, mais pas explicative. Être «ouvrier», oui : mais dans quelle trajectoire sociale, dans quel projet de mobilité entravée ou non ? Ce n’est pas la même chose d’être ouvrier dans un territoire où l’industrie reste florissante, où son propre fils pourra devenir lui aussi ouvrier, que dans un bassin d’emploi où les usines licencient.

 pour prolonger lire aussi :

II. Vote F.N. et vote ouvrier : le cas de la MOSELLE

Aux sources du vote FN : Les métropoles et le désert français, par G. Marin

Lehaucourt, le village malheureux qui vote Le Pen, par Luc Chaillot


 

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publié le 22 mai 2012 à 06:03 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 22 mai 2014 à 14:56 ]


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