La 11° circonscription du Pas-de-Calais. Emilienne Mopty.

publié le 12 mai 2012 à 07:08 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 28 sept. 2014 à 06:16 ]

source de la carte de localisation :    lemonde.fr

 En cliquant sur ce lien, on pourra lire le portrait INSEE de la 11° circonscription du Pas-de-Calais.

http://www.insee.fr/fr/themes/detail.asp?reg_id=0&ref_id=circo_leg-2012&page=donnees-detaillees/circo_leg/circo_leg-2012/tableau/circo_leg_62_11.htm

    L’immigration est très faible dans cette circonscription (cf. les données INSEE).

    Cette circonscription est constituée des six cantons suivants : Carvin, Courrières, Hénin-Beaumont, Leforest, Montigny-en-Gohelle et Rouvroy. Elle est très homogène : c’est un « morceau » du bassin minier comme l‘indique le nom de Courrières où eut lieu la plus importante catastrophe minière d'Europe, le samedi 10 mars 1906, qui fit officiellement 1.099 morts. NB. le canton de Rouvroy comprend une partie de la commune de Méricourt.

    La population active de la circonscription est très largement dominée par le salariat modeste, comme dit l’INSEE, c’est-à-dire les ouvriers et les employés.  

 

B.P.

P.I.

S.M.

Agri.

53

11221

Empl.

16775

ACCE

1734

 

Ouv.

18978

CPIS

3366

 

 

 

Pourcentage

9,9%

21,5%

 

68,6%

* rappel : ACCE = artisans, commerçants, chefs d’entreprise : CPIS = cadres et professions intellectuelles supérieures. PI = prof. intermédiaires.

 

    En France, le taux de bourgeoisie patronale est proche de 23% et celui du salariat modeste de 53%, cette circonscription est donc très peu mixte socialement. Nous avons là un ensemble de villes jointives dont la composition sociale est comparable à des villes de banlieue comme celle de Lyon lien : Régionales 2010, FN et banlieues : rôle des professions intermédiaires et de l’enracinement communiste ou comparable à des cantons de la Moselle : lien : II. Vote F.N. et vote ouvrier : le cas de la MOSELLE.

    Mais l’histoire n’est pas la même. Dans les cantons très ouvriers de la Moselle, le rôle de la religion a été, disons-le, désastreux. Les ouvriers mosellans de l’Est du département ont, en 1981 encore, voté Giscard d’Estaing ou Chirac, si bien que la droite obtenait les trois-quarts des voix, dès le premier tour. Inutile d’expliquer pourquoi, quelques années plus tard ces ouvriers giscardiens votaient FN. Dans la banlieue lyonnaise, des villes comme Vénissieux, Vaulx-en-Velin, Pierre-Bénite, etc…ont eu des municipalités communistes précoces et, au second tour de 2007, elles votaient à gauche, alors que des municipalités socialistes voisines donnaient la majorité de leurs suffrages à N. Sarkozy.

    Dans le bassin minier du Nord, le mouvement ouvrier s’est scindé. La tradition ouvrière du parti socialiste est restée vivace. L’affrontement entre travailleurs SFIO et travailleurs communistes fut souvent féroce. Le PCF réussit pourtant à être majoritaire dans le Bassin minier. Dans les années 70’, Joseph Legrand fut surnommé « le député des mineurs », compliment qui n’est pas mince, ici.

    Voici l’analyse qu’ont faite les responsables communistes de l’élection de 1978 dans la circonscription d’Hénin :      

Joseph Legrand, député communiste sortant est réélu au second tour (65,1%). Au premier tour, le P.CF, enregistre là sa meilleure progression du département + 7.126 voix et 6,6 %, malgré des sondages fantaisistes qui donnaient battu le député communiste et malgré une campagne anticommuniste virulente. Le PS n'a pas bénéficié de cette politique, ni de l'absence d'un candidat réformateur ; il perd 1,8 %, Il semble aussi avoir payé son refus de l'union aux élections municipales dans dix des onze localités de la circonscription et son double langage dons la campagne électorale. Le candidat R.P.R. perd 3,4 % dons cette circonscription essentiellement minière. Au second tour, le report des voix socialistes sur le candidat d'union est mauvais, il a manqué en effet 45 % environ des voix P.S.. Joseph Legrand progresse cependant de 6,2 % par rapport au deuxième tour de 1973 (1).

    De ce texte, encore une fois d’origine communiste et écrit dans une période trouble où, malgré le Programme commun de la Gauche, PS et PCF n’avaient de cesse de se quereller, je relève toutefois l’anticommunisme des socialistes locaux. Et cela me conforte dans mon analyse sur l’origine des suffrages du FN. Par une sorte de transfert latéral, beaucoup de voix PCF sont allées sur le PS -l’expérience soviétique se soldant par un échec définitif, le PS offrant seul une solution gouvernementale réformiste crédible, et, vers la droite, les électeurs socialistes anticommunistes ont abondé les voix du FN. Cela n’exclut pas, certes, un transfert direct de voix PC sur le FN mais une analyse politique rend bien plus crédible le passage d’électeurs anti-PC au FN.

    Il faut dire aussi que les ouvriers - fussent-ils mineurs - ne sont pas spontanément révolutionnaires surtout dans ces pays de l’Union d’Arras qui, lors de la révolution des Pays-Bas calvinistes, préférèrent rester fidèles au roi catholique d’Espagne qui, pourtant ne les respectait guère. Un habitant de la circonscription peut écrire "Y a pas si longtemps, on avait que 3 personnes importantes dans le quartier : Le Maire, le curé, et l'ingénieur". Dans Germinal, Zola montre bien que la grève est loin de faire l’unanimité au sein des mineurs. Et la C.F.T.C. a longtemps eut une influence significative dans cette corporation. Le brasier (sortie en 1990) montre quant à lui, à partir de faits réels, le racisme anti-polonais et la montée du fascisme durant la crise des années 30’.

    Tout cela pour dire qu’il ne faut pas voir les choses de manière angélique. Mais, cela ne peut faire oublier l’acte historique le plus étincelant des mineurs : leur grève de 1941 contre l’occupant nazi, en mai 1941, AVANT l’invasion de l’URSS par Hitler -détail qui balaie d’un revers l’éternel argument anticommuniste selon lequel les communistes ne seraient entrés en résistance qu’APRES cette invasion. Les mineurs des puits situés sur le territoire de l’actuelle 11° circonscription furent au cœur du combat. Voici un court extrait du journal Le Monde[2]

         Le 27 mai 1941, la fosse Dahomey débraye, le mouvement gagne très vite les mines de charbon du Pas-de-Calais, puis celles du Nord. Derrière cet acte de résistance, le plus spectaculaire de la seconde guerre mondiale en France, on trouve le dirigeant communiste Auguste Lecoeur. Le Petit Moscou : c'est ainsi qu'on appelle la fosse Dahomey des mines de Douges, sur la commune de Montigny-en-Gohelle, dite Montigny-la-Rouge. Fidèles à leur réputation, le 27 mai 1941, les mineurs débrayent à l'appel du militant communiste Michel Brûlé. Un incident avec un porion sert de signal.

    C’est avec ce fier passé que le bassin houiller doit renouer. c'est au cours de cette grève puis ensuite dans la résistance aux nazis qu'émergea la figure d'Émilienne Mopty. Voici une courte biographie d'Emilienne Mopty.

    lire également en fin de page le fichier


La 11° circonscription lors de la présidentielle

    Le 22 avril, première indication, l’abstention fut élevée : 23,7% sur l’ensemble des six cantons. Avec les bulletins nuls et blancs, le taux de suffrages exprimés est de 74,8%. Au Touquet-Paris-Plage, il fut de 79,1%.

    Les quatre principaux candidats obtiennent les résultats suivants (la circonscription compte 94027 inscrits et il y eut 70292 suffrages exprimés) :

 

 

Voix

% insc.

% expr.

J.-L. M.

10441

11,1

14,85

F. H.

20210

21,49

28,75

N.S.

11100

11,8

15,79

M.L.P.

22089

23,49

31,42

Source : établi à partir des chiffres du ministère de l’intérieur.

    Jean-Luc Mélenchon obtient un score nettement supérieur à sa moyenne nationale. Dans le canton de Rouvroy, dont le conseiller général est communiste, le candidat du Front de gauche obtient 17,17% des inscrits à parité avec F. Hollande (17,2) et loin devant N. Sarkozy (9,72%).

    On peut établir le tableau suivant, à partir du nombre des électeurs INSCRITS[3] :

 

 

VOIX

%

2° tour*

22avr./6 mai

ANBl.**

23735

25,2

30,9

+5,7%

Gauche

32789

34,9

41,6

+6,7%

Droite

15414

16,4

27,5

+11,1%

EXD.

22089

23,5

 

 

Total

94027

100

100

 

* chiffres établis à partir des données officielles et du monde.fr  et portant sur 89053 inscrits.

** = abstentions, bulletins nuls et blancs.

 

    Le 6 mai, F. Hollande obtient plus de 60% des votes exprimés et N. Sarkozy moins de 40%.

    De façon sommaire, on peut dire que moins du quart des voix LePen ont abondé les abstentions, nuls et blancs, suivant la consigne donnée par le FN. Plus de 11% -sur 23,5- ont voté Sarkozy et, enfin, plus du quart a voté pour F. Hollande.

 ***

    Je publie maintenant un extrait de l’article que Sylvain CREPON a publié dans le numéro spécial des Cahiers de l’institut d’histoire sociale de la CGT, numéro daté de mars 2012 et consacré au « FRONT NATIONAL, démasqué par l’histoire ». L’article de S. Crépon s’intitule "le social, otage du Front national", dans cet extrait, l’auteur s’attache à montrer comment on est passé d’une situation économique (charbon, textiles, acier, etc…) et sociale (plein-emploi, CDI, etc…) florissante à une déconstruction brutale. Il délimite son espace de réflexion à "La zone industrielle, située entre Noyelles-Godault et Hénin-Beaumont, étalée sur vingt et un kilomètres". C’est-à-dire ce qui sera la 11° circonscription du Pas-de-Calais. Son article est écrit BIEN AVANT que les législatives et le combat courageux de J.-L. Mélenchon dans cette circonscription soient connus. Une enquête précise est fort utile car, si la 11° circonscription a failli tomber dans l’escarcelle de LePen, trois autres circonscriptions du même Bassin Houiller ont élu trois députés du Front de Gauche, dans le département voisin du Nord. Évitons, par conséquent, les généralisations abusives.


LE TERREAU DE LA CRISE ÉCONOMIQUE

 

Par Sylvain CRÉPON

Chercheur à l'université Paris-Ouest Nanterre

 

    En 2006, Steeve Briois, responsable FN du Pas-de-Calais, convainc Marine Le Pen de venir s'implanter sur les terres d'Hénin-Beaumont, ancienne cité minière confrontée depuis plusieurs décennies à une désindustrialisation massive. Elle bénéficie du travail militant que ce dernier mène inlassablement sur le terrain depuis près de vingt ans. Très à l'aise avec cette population déshéritée, elle mène une campagne de terrain tout axée sur la proximité et parvient à susciter un réel engouement autour de sa personne. Aux élections législatives de 2007, elle est la seule candidate FN à parvenir au second tour des élections législatives où elle recueille 41,65 %. Comment une ancienne région ouvrière marquée par une très forte culture de gauche a-t-elle pu apporter plus de 40% des voix à la candidate d'un parti d'extrême droite?

    Dans le cadre d'une enquête menée sur place, au mois de septembre 2011, j'ai pu interviewer plusieurs militants frontistes locaux. En les questionnant sur leur trajectoire familiale, professionnelle et politique, je me suis rendu compte que la plupart d'entre eux ont grandi dans des familles socialistes ou communistes, que beaucoup ont même milité pendant un temps dans des organisations de gauche, parti ou syndicat. Seulement, le contexte dans lequel ils se sont socialisés politiquement a disparu avec la fermeture des mines et des usines. Ce contexte était fait de luttes sociales contre les directions patronales, un «ennemi» clairement identifié auquel étaient adressées les revendications concernant les conditions de travail ou de salaires. Les municipalités, presque toutes ancrées à gauche, constituaient, quant à elles, un point d'appui à partir duquel ces luttes pouvaient être menées. Elles contribuaient par ailleurs à socialiser les ouvriers à la politique, en les présentant par exemple massivement sur leurs listes aux différentes élections locales. Elles constituaient enfin un espace de solidarité en octroyant des aides aux plus démunis.

    Avec la désindustrialisation, ces municipalités se sont retrouvées en première ligne pour répondre au désarroi des populations ouvrières qui n'avaient plus d’«ennemi» contre qui mener la lutte sociale pour améliorer leur quotidien Elles ont ainsi pu susciter des sentiments d'amertume, de frustration lorsque qu'elles n'octroyaient pas les aides espérées par certaines familles privées de toute ressource. La mise à jour de certaines pratiques clientélistes, voire illégales, comme ce fut récemment le cas à Hénin-Beaumont, a très fortement contribué au ressentiment de ces populations précarisées à l'encontre d'une gauche censée défendre les valeurs d'égalité et de solidarité.

    Il faut ajouter à cela les bouleversements économiques auxquels a été confrontée la région. D'une économie basée sur les mines, les industries textile et automobile, on est passé en quelques décennies à une économie basée sur la grande distribution. La zone industrielle, située entre Noyelles-Godault et Hénin-Beaumont, étalée sur vingt et un kilomètres, symbolise à elle seule ce triomphe de l'industrie des services, de la consommation, pourvoyeuse de produits fabriqués dans les pays de la délocalisation. On sait que c'est dans ces zones que l'on compte le plus de CDD, le plus d'emplois à temps partiel, le plus de flexibilité, que se renégocient sans cesse à la baisse les acquis sociaux obtenus jadis par la classe ouvrière de l'ancienne industrie manufacturière. De quoi accentuer toujours un peu plus les désillusions de ceux des ouvriers qui ont connu l'époque des grandes luttes sociales dont ils voient les acquis peu à peu dilapidés.

    Dans un tel contexte, le Front national n'a plus qu'à se baisser pour ramasser les voix de ceux des ouvriers qui ont perdu toute illusion quant au bien-fondé des luttes sociales. Son discours, qui vise d'une part à fermer les frontières et d'autre part à mettre en place la préférence nationale, c'est-à-dire de substituer l'ancienne solidarité de classe par une solidarité envisagée sur un mode ethnique, rencontre un très fort succès auprès des catégories populaires dont beaucoup se montrent de plus en plus désenchantées politiquement.

    Le principe de la préférence nationale prétend en ce sens réserver les emplois, les allocations sociales ou encore les logements sociaux aux seuls Français. Or, pour le FN., ne peuvent prétendre à la nationalité française que ceux qui sont porteurs d'une culture jugée compatible avec la culture et les valeurs françaises. Mettre en place des moyens permettant de contrecarrer efficacement l'attrait pour cette ethnicisation de la question sociale constitue, à n'en pas douter, un des plus grand défis pour les forces sociales et politiques attachées aux valeurs progressistes.


***

Postscriptum : la fédération PCF du Pas-de-Calais fut l’une des plus réticentes au vote Mélenchon, elle vota à une large majorité pour la candidature d’André Chassaigne. Son accueil de J.-L. Mélenchon pour cette bataille contre l’extrême-droite est d’autant plus méritoire. L'arrivée de J.-L. Mélenchon a été saluée en langue Ch'ti : Ch'tilulu dit: 12 mai 2012 à 21h43

Trop continte, camarad', que ch'nord et l'pas-d'calais y vont pouvoir r'prindre leu'couleur rouge grâch'à ti et au Frond d'gauch'! Faut l'battre el'facho et in va t'aider




[1] Extrait du numéro spécial des Cahiers du communisme, mars 1978, consacré exclusivement aux résultats des élections législatives des 12 et 19 mars 1978.

[2] Numéro du 10 juin 2001.

[3] Gauche = Joly+JLM+Poutou+ Arthaud+Hollande ; Droite : Sarkozy+Bayrou+Dupont-Aignan+Cheminade.    

Ċ
Jean-Pierre Rissoan,
3 juin 2012 à 10:57
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