Milieux populaires et vie politique

publié le 25 juin 2011 à 10:43 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 9 nov. 2014 à 14:35 ]
  22/04/2011  

        Je voudrais apporter un élément qui justifie la formule "les milieux populaires pensent s'être fait avoir" du sociologue Alain Mergier lequel explique la perméabilité du discours de Marine Le Pen dans un pan de la société.

Alain Mergier est interrogé par Le Monde[1] : Le rapport à la politique a-t-il, lui aussi, évolué ? Et il répond : "Beaucoup. Avant la présidentielle de 2007, les milieux populaires pensaient que l'on allait s'intéresser à eux. La preuve : ils ont voté massivement pour Ségolène Royal ou Nicolas Sarkozy au second tour. Bref, ils y ont cru. Leur déception est à la mesure de leurs attentes. Ils pensent s'être fait avoir. J'irai même plus loin : ils estiment que la relégation qu'ils subissent est volontaire. Ils pensent que, pour s'enrichir, les représentants de l'" oligarchie financière ", qui sont les acteurs de la mondialisation, doivent délibérément les précariser et les appauvrir. Cette relation de cause à effet entre mondialisation et fragilisation est au cœur du discours de Marine Le Pen. Voilà pourquoi sa voix porte tant".

Je ne suis pas d’accord pour faire démarrer cette évolution du "rapport à la politique" des milieux populaires à la date de 2007. C’est faire l’impasse sur l’escroquerie politique de 2005.

Cette année, les Français ont été appelés à se prononcer sur le traité constitutionnel européen (TCE) par voie de referendum. Leur rejet fut sans appel : le "Non" l’emporta par plus de 55%. Pas 50,1% contre 49,9, non ! 55/45… c’est considérable, c’est clair et c’est net.

C’est l’époque où furent constitués les comités du "Non de gauche" -parce que le FN appelait lui aussi à voter non - ancêtres du Front de Gauche actuel.

Mais je voudrais m’arrêter sur la position du parti socialiste. Le PS avait appelé à voté OUI. La totalité de son temps de passage à la TV et à la radio fut réservée aux dirigeants socialistes partisans du OUI. Laurent Fabius, fin politique, avait appelé au NON mais ces petits "camarades", un grand nombre en tout cas, lui ont gardé une haine inextinguible. Et c’est fort dommage, selon moi, car cette position -s’il l’avait actualisée et rendue concrète pour la présidentielle 2012- lui aurait permis d’être un rassembleur au second tour.

Les sondages sortis des urnes, comme on dit, ont montré qu’une large majorité de l’électorat socialiste a voté NON. Désaveu clair de la direction.

        Prenons l’exemple de la Région Nord-Pas de Calais, fief historique, s’il en est, du PS qui dirige le Conseil régional, les deux conseils généraux, moult municipalités. Implantation qui lui permet de faire élire 4 sénateurs sur 11 dans le Nord et 3 sur 7 dans le Pas-de-Calais. En 2007, il obtient 10 sièges de députés sur 24 dans le Nord et 12 sièges sur 14 dans le Pas-de-Calais. On a là deux de ses plus grosses fédérations. Or, quels sont les résultats du referendum TCE de 2005 ? (suffrages exprimés) :

Circonscription

Oui

Non

1992*

Région N.-P.de-C.

35,1

64,9

44,3

Nord (59)

38,1

61,9

45,8

Pas-de-Calais (62)

30,5

69,5

41,8

Ville de Lens

29,0

71,0

41,8

Ville de Lille

49,6

50,4

56,0

FRANCE

45,3%

54,7%

51%

Sources : Lemonde.fr

1992* : "oui" à "Maastricht".

        L’ampleur du vote "Non", encore plus grande qu’au plan national, confirme le détachement des électeurs socialistes à l’égard des consignes de leur parti de préférence. J’ai choisi la ville de Lens parce que je me souviens d’une élection où le maire socialiste de cette ville avait été élu député lors d’une législative dès le premier tour. La ville de Lille avait montré son attachement à la construction européenne en votant largement OUI lors du referendum relatif au traité de Maastricht. En 2005, le Non est majoritaire ! Alors que la municipalité lilloise -socialiste- développe largement son image de métropole européenne, tournée vers un avenir qui se fera nécessairement en partenariat avec l’Europe de Bruxelles, etc…etc...

La progression du NON entre 1992 et 2005 -presque 10% de plus - n’a fait tirer aucune conséquence politique à ce parti qui continue sa fuite en avant dans l’Europe des marchands. Déjà, le Non à Maastricht majoritaire dans les célébrissimes "couches populaires" aurait dû être un signal d’alarme. Il n’en a rien été.

Le Non à Maastricht avait été stigmatisé par les catégories élito-techno-médiatiques qui parlaient de populisme déjà et Philippe Seguin, partisan du NON, avait dénoncé  "ceux qui savent" ou croient savoir. Cette morgue, loin d’être caduque, avait été redynamisée pour le TCE, ce qui avait amené Laurent Fabius à déclarer « il n'y a pas, d'un côté, les "sachants", partisans du "oui" et, de l'autre, les "ignorants" pour le "non" »[2]. Il faut avoir vécu, en effet, l'arrogance et la suffisance des partisans du "oui" et le peu de cas qu'ils ont fait de l'avis des partisans du non, pour sentir de quoi se sentent investis les adeptes de l'hétéronomie.

Mais le pire est arrivé quand, le TCE chassé par la grande porte par les Français est revenu par la fenêtre. Le traité de Lisbonne en reprend l’essentiel et on le fait adopter par le Congrès à Versailles. Tour de passe-passe qui ne pouvait que désespérer Billancourt, aujourd’hui dira-t-on les "quartiers sensibles", les "cités", que sais-je …Pourquoi voter puisque de toutes façons les jeux se font ailleurs ?

Comment croire en la démocratie quand autant de faits concourent à la vider de son sens.

A cette tragique expérience du referendum balayé d’un revers de main, s’ajoute la bataille des retraites, dont la réforme est imposée par une majorité qui n’a pas été élue pour cela. Choix de société qui méritait/exigeait une approbation populaire.

C’est pourtant en mobilisant à gauche l’électorat populaire que l’on peut espérer un changement réel. Il n’y a pas d’autres issues.  


[1] Edition du jeudi 21 avril 2011.

[2] Le Monde du 13 octobre 2004.

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