IV. Le vote FN, les ouvriers et la Moselle

publié le 25 juin 2011 à 10:36 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 1 juil. 2011 à 05:53 ]
  23/02/2011  

La Moselle fait parler d’elle à cause de ce gauchiste passé de la CGT au FN. Il ne faut pas écarter l’hypothèse de l’entrisme du FN. Ce parti d’extrême-droite, dont j’ai montré la filiation avec l’idéologie maurrassienne, est prêt à utiliser "tous les moyens"[1] pour arriver à ses fins. Le FN est parfaitement capable de faire entrer ses hommes à la CGT pour en détourner le cours.

Mais l’importance du vote FN en Moselle est telle que l’on trouve cette engeance un peu partout.

La variable religieuse

Encore une fois, je rappelle que le vote en faveur des partis "marxistes" a toujours été historiquement faible à l’exception notable de la Moselle sidérurgique au peuplement exogène. Le vote protestant a, en revanche, toujours été très important avec, en contrepartie, la riposte catholique et cela donnait des élections dominées par des duels centristes-gaullistes.

Sous l’occupation allemande, le parti social-démocrate obtenant d’assez bons scores soit dans la Moselle sidérurgique, soit dans celle du bassin houiller. Mais le SPD s’il avait une tendance marxiste, était très marqué par le réformisme et même par la religion. Je rappelle que le leader Hébert[2] déclarait « haïr la révolution comme le péché » (sic).

En effet, le protestantisme germanique est un Janus aux deux visages. Il peut aussi bien alimenter le vote pour les partis autoritaires (soumission luthérienne au Prince) qu’abonder les suffrages sociaux-démocrates (dès le départ de la Réforme, la sécularisation des biens du clergé catholique a servi à financer les écoles et les hôpitaux, construisant le berceau du futur Etat-Providence cher au cœur de ce courant politique).

Aujourd’hui, dans le Grand-Est, les protestants présentent un profil nettement plus populaire que dans les grandes agglomérations françaises. Selon une étude IFOP,[3] le protestant du Grand-Est est un homme, âgé de 35 à 49 ans, ouvrier (23%, alors qu’à l’échelle nationale les protestants sont ouvriers à hauteur de 12% seulement), luthérien, et votant à droite. En affinant l’analyse du comportement électoral, on observe que les protestants du Grand Est «  se distinguent du reste du pays par un tropisme plus prononcé pour les Verts (13,7% contre 12,5% pour l’ensemble des protestants français) mais surtout pour l’extrême-droite qui y compte deux fois plus de sympathisants (16,6%) qu’à l’échelle nationale (7,8%) »[4].

Je rappelle également que "tradition protestante" n’est pas synonyme absolument de pratique religieuse. André Siegfried, fondateur des sciences politiques, bousculait un peu les concepts et n’hésitait pas à distinguer « à côté du protestant d’Eglise, le protestant électoral dont le vote est commandé par une tradition qui vient du fond des siècles ». Il traitait même : du « protestant croyant ou non croyant (sic)»[5]. Il reste de cela, « même chez ceux qui ont abandonné toute croyance religieuse, une culture religieuse résiduelle, transmissible, inconsciente et quasi ineffaçable »[6].

La variable socio-professionnelle

Rappelons l’originalité sociologique de la Moselle : ce département est très largement dominé par la catégorie INSEE du salariat modeste (SM), c’est-à-dire ouvriers et employés.

 

BP

PI

SM

Moselle

14,2

21,5

64,3

France

22,5

23

54,5

 

64,3% de SM en Moselle au lieu de 54,5% pour la France -recensement de 1999-[7]. La catégorie que j’appelle Bourgeoisie patronale (BP) est en revanche sous-représentée. Il s’agit des chefs d’exploitation agricole (ouvriers agricoles exclus), des artisans et commerçants, chefs d’entreprise (ACCE), et enfin des cadres et professions intellectuelles supérieures (CPIS). Ainsi les CPIS représentent 13,1% de la population active en France mais 9,4% en Moselle. Les ACCE sont 6,6% en France mais 4,76% en Moselle. Cette faiblesse numérique des élites a des raisons historiques. En 1871, le département rattaché à l’Allemagne a perdu une partie de sa bourgeoisie qui, plus que les agriculteurs ou les ouvriers, a des relations ou de la famille à Paris ou ailleurs, qui a un patrimoine financier capable d’être recyclé en France, etc…En 1918, c’est une élite germanophone qui a préféré demeurer allemande et s’est repliée outre-Rhin. En 1940, nouvelle hémorragie vers la France de l’intérieure.

Autrement dit les professions caractéristiques des fonctions de commandement métropolitain se trouvent en partie à Metz mais aussi à Nancy, Strasbourg voire Sarrebruck et même Paris. Paradoxalement, cette faiblesse de la BP est défavorable au Parti socialiste[8].

Tâchons de voir l’origine des voix FN en Moselle.

 

1958

1973

Mosel. 81

Mos. 02

Evol.

Fran. 81

Fra. 02

Evol.

ANBl*.

26,6

21,2

20,1

33,50

+13,4%

20,2

30,8

+10,6%

Gauche

12,4

26,3

37,3

26,50

-10,8%

40,4

29,7

-10,7%

Droite

61,0

52,5

42,6

21,95

-20,7%

39,3

26,2

-13,1%

EXD.

 

 

 

17,98

+17,98%

 

13,3

+13,3%

Total

100

100

100

100,00

0

100

100

0

·          * abstentions, votes nuls et blancs.

·          Sources : établi à partir des statistiques du ministère de l’intérieur et du "Monde" pour 1981 et 1958.

·          Tous calculs effectués par rapport aux inscrits.

 

Les élections de 1958 sont marquées par un raz-de-marée de la droite dont toutes les tendances se prononcent plus ou moins en faveur du général de Gaulle. Relativement à ces élections, il est clair que les électeurs du FN sont tous sortis du sein de la droite mosellane. Je précise que depuis 1919, premières élections générales à laquelle participe la Moselle redevenue française, ce département a toujours voté à droite (cf. F. Goguel). Et massivement (83% des suffrages exprimés en 1958). Elle est encore majoritaire absolue (inscrits) en 1973, où le nouveau parti socialiste d’Epinay n’a pas encore donné toute sa mesure, sa capacité de catch-all party (parti attrape-tout, expression anglo-saxonne).

Les élections de 1981 représentent, en revanche, une crête pour la Gauche. La poussée du FN de 1984 étant pour grande partie une réaction à la victoire de la gauche, il est judicieux de comparer 2002 à 1981.

En 2002, par rapport à la présidentielle 1981 où le FN n’existait pas, la droite mosellane a perdu la moitié de ses voix. Elle a bien davantage reculée que dans le reste du pays. Le FN fait presque jeu égal avec elle. En 1981, la droite de Moselle était un fief avec un indice 108 pour 100 = France entière. En 2002, c’est un point de faiblesse avec un indice 84 (toujours pour 100 = France).

Bien sûr, une partie des voix de la Droite a pu abonder les ANBl. Ces abstentions et votes nuls ou blancs sont bien plus importants en Moselle qu’en France = c’est le résultat de la composante "salariat modeste" de l’électorat. L’absentéisme ouvrier. Mais cette abstention ouvrière frappe surtout la Gauche et le PCF en particulier. Tous les observateurs ont noté que les pourcentages FN sont toujours plus élevés en cas de forte abstention et la présidentielle 2002 l’a confirmé avec trop d’éclat. La Gauche mosellane a perdu mais relativement moins que la Droite. Pour la gauche de France, la Moselle était déjà un point faible en 1981 avec un indice de 92. Ce n’est pas mieux en 2002 avec un indice de 89.

Mais là où la Droite perd 24 points d’indice, la gauche n’en perd que 3.

Pour le FN, la Moselle est devenue un fief avec un différentiel positif de 4,7% par rapport à la France.

Au total, ce département ouvrier de droite, qui ne donnait que 32% à la Gauche en 1973 (exprimés), a été et est un terreau pour le FN. La faute en revient à la droite, religieuse et autoritaire qui recueille ce qu’elle a semé. Ce n’est pas un individu qui s’est fourvoyé (ou infiltré ?) dans la CGT qui peut masquer cette réalité.


[1] C. Maurras ajoutait "même légaux"…

[2] Futur président du parti et de la République de Weimar.

[3] Etude IFOP pour la revue Réforme, « Eléments d’analyse sur la sociologie et le positionnement politique des protestants en France », octobre 2009. Disponible sur le net. Grand-Est = Alsace-Lorraine-Franche Comté.

[4] Citations extraites du document IFOP.

[5] Cité par GREILSAMMER, Sociologie électorale du protestantisme français, revue Archives des sciences sociales des religions, numéro 49, Janvier-Mars 1980, pp. 119-145.

[6] GREILSAMMER.

[7] Choisi parce que c’est le plus proche de la présidentielle 2002. En 1981, quoique la casse industrielle avait déjà commencé sous VGE-R. Barre, cad depuis 1974, le taux d’industrialisation était encore plus élevé.

[8] En contre exemple, on peut en effet, donner le cas de Strasbourg, ville "protestante", où un canton habité majoritairement par des CPIS a un conseiller général socialiste. 

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