I. Vote F.N. et vote ouvrier : le cas de la MOSELLE

publié le 25 juin 2011 à 00:36 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 11 sept. 2015 à 06:22 ]
  14/04/2010  

    Dans son édition du 21 mars 2010, Le Monde publie un article de Rémi Barroux, intitulé : « en Moselle, abstention et vote FN flirtent avec les records ». Article intéressant mais sur lequel il y a beaucoup à redire[1]. L’auteur nous fait passer successivement par Creutzwald puis le pays de Bitche, on revient sur Carling avant de filer sur Gandrange etc…Bref, tout se passe comme si la Moselle était une et indivisible. Laissons de côté le vote ouvrier à la campagne et observons le vote ouvrier dans la grande industrie. La Moselle a deux centres industriels très distincts : elle tient une part de la « Lorraine sidérurgique » à l’ouest et le « bassin houiller » en son centre qui est, comme on sait, le prolongement de celui de la Sarre allemande toute proche.

    Observer la géographie électorale du FN en Moselle sur la carte incluse dans l'article : VI.Sénatoriales, Présidentielle, implantation locale: le cas de la Moselle

        

    Ces industries étaient dites « peuplantes » par les géographes car elles nécessitaient beaucoup de main-d’œuvre et là, l’histoire des deux foyers diffère fortement. La Lorraine sidérurgique a reçu un « afflux de personnes aux origines variées ; d’abord Alsaciens-Lorrains, Vosgiens, Champenois, puis bientôt étrangers (Allemands, Polonais avant 1914, et, depuis, Italiens, Portugais, Nord-Africains). (…). En 1936, les étrangers furent naturalisés en grand nombre… ». A l’inverse, pour le « bassin houiller », la « provenance des mineurs est plus régionale que dans la sidérurgie. Toutefois, 20% des salariés sont d’origine étrangère »[2].

    Pour des raisons historiques, le Parti communiste français a bien réussi son implantation dans la lorraine sidérurgique. A la Libération, il a un siège de député qu’il conservera jusqu’en 1958. César Depietri (dont le patronyme suggère des origines italiennes) sera élu de la circonscription de Thionville en 1973 jusqu’à la « vague rose » de 1981. La ville de Thionville sera longtemps administrée par une municipalité communiste. Rien de tout cela dans le bassin houiller, réfractaire au marxisme. Entre 1973 et 1978, Depietri progressa fortement dans sa circonscription avec 36% des exprimés au 1er tour de 1978 ; à St Avold et Forbach, à l’inverse, les candidats communistes reculent en suffrages exprimés et n’obtiennent que de médiocres 12,3 et 9,9%.... La dégringolade du PC sera assez rapide : en 1981, le parti socialiste rafle 5 sièges et la droite remporte les 3 autres. En 1986, malgré la proportionnelle, le PC n’a pas d’élu, en revanche, l’espoir mis dans le PS commence à s’envoler avec l’élection d’un député FN…

(Petite) géographie électorale de la Moselle

    Nonobstant, la géographie électorale de la Moselle n’est pas uniforme. Grâce à l’implantation du communisme, le vote FN n’est pas le même, pas du tout le même, entre l’Ouest du département d’une part, et le Centre-et l’Est d’autre part, qui - comme dirait A. Siegfried - n’ont pas le même tempérament politique. Voici les pourcentages des inscrits obtenus par le FN dans les 10 circonscriptions mosellanes.

    Du nord au sud et d’ouest en est, on rencontre les circonscriptions législatives de Thionville ouest et est, les trois circonscriptions découpant Metz et son plat pays : Metz I, Metz II, Metz III, puis la circonscription du Plateau lorrain Rombas- Bouzonville. Viennent les découpages de Boulay-St-Avold puis de Forbach. Totalement à l’est, on trouve les circonscriptions de Sarreguemines (le long de la frontière allemande) et de Sarrebourg - Château-Salins (Moselle du sud-est).

Tableau I

Pourcentage de voix FN au second tour des Régionales 2010 en Moselle.

Circonscriptions législatives

Voix FN/inscrits

indice

Thionville-ouest

7,22%

83

Thionville-est

6,05%

70

Metz I

7,84%

90

Metz II

7,79%

90

Metz III

7,38%

85

Rombas-Bouzonville

9,12%

105

Boulay - St Avold

10,80%

125

Forbach

10,27%

119

Sarreguemines

9,75%

113

Sarrebourg- Château-Salins

10,03%

116

Moselle Moyenne

8,64%

100

    Sources : établi à partir des statistiques fournies par LE RÉPUBLICAIN LORRAIN.

    On constate que la Lorraine sidérurgique est peu encline à voter FN. Si elle ne vote plus communiste, elle ne vote pas FN pour autant. Encore une baudruche dégonflée. Il y a jusqu’à 50 points d’indice de différence entre Thionville-Est (Moselle sidérurgique) et le Bassin Houiller (St Avold, Forbach). Dans le canton de St Avold2, le FN obtient 12,5% des inscrits ! Quant à l’Est lointain, lointain mais proche de la luthérienne Alsace, les chiffres lepénistes sont élevés, frôlant les 9% et la campagne de Sarrebourg vote Le Pen à 11,2% …Circonscription qui avait élu Pierre Messmer à presque 75% des suffrages exprimés en 1973…

    Il est donc fort léger d’écrire qu’en Moselle, le vote FN flirte avec les records. Cela est vrai pour les cantons du « bassin houiller » et pour ceux de l’Est limitrophes de l’Alsace. Nous y reviendrons.

La religion, variable majeure

    La Moselle est un département du christianisme pratiquant. Ainsi l’avait vu le chanoine Boulard lors de l’élaboration de sa carte-référence. Ainsi la voit-on en consultant l’atlas de la Révolution française. Lors, dans le clergé séculier mosellan, les réfractaires sont majoritaires dès 1791, ceux qui ont prêté serment se rétractent dès l’année suivante dans une proportion de 80 à 90%... on observe aussi que les prêtres assermentés ont été plus nombreux à l’Ouest qu’à l’Est du département.

    Bref, la Moselle est pieuse, elle fournit des députés catholiques ou protestants. Durant l’entre-deux-guerres, la Moselle donne TOUJOURS le vote de la majorité des électeurs inscrits à la droite[3]. Beaucoup sont des Indépendants, plus encore seront M.R.P. après la Seconde guerre mondiale. En 1958, les députés sortants M.R.P. - sans doute pour se départir de leur collègue Pflimlin qui avait vaguement parlé de dialogue avec les ‘fellaghas’ et dont l’investiture avait été le facteur déclenchant du coup du 13 mai 1958 - les députés MRP mosellans, donc, qui se présentent aux élections de novembre 58, prennent également la casquette DC, c’est-à-dire Démocratie Chrétienne de France fondée par G. Bidault. Celui-ci est un champion de l’Algérie française et rejoindra les rangs de l’OAS. Nos amis du MRP ne veulent pas passer pour des modérés ! Trois sont élus sous cette double étiquette[4]. On relèvera cette atteinte grave à la laïcité qui ne semble pas avoir perturbé les électeurs de Moselle[5].

    Lien (pour la lecture de cartes) : CHANOINE BOULARD : LA RELIGION, VARIABLE POLITIQUE MAJEURE.(atlas)

    Autrement, « la correspondance est presque parfaite : les électeurs catholiques du monde rural forment l’essentiel des électeurs du mouvement (républicain populaire) »[6]. Mais, on le sait, la Moselle et l’Alsace ont aussi une solide assise protestante. Comment a voté l’électorat protestant mosellan ? Comme son coreligionnaire alsacien, surtout pour les candidats gaullistes. « Dans ce milieu, où les divisions religieuses et linguistiques sont profondes, l’U.N.R. apparaît un peu comme l’héritier des « démocrates » de l’avant-guerre ; ses électeurs sont, à la fois, protestants, francophones et urbains, ou, plus rarement, ruraux et protestants »[7]. Ainsi Forbach, où l’ Église luthérienne est fort implantée, élit au second tour un député UNR alors que le catholique MRP était arrivé en tête au premier tour.

    Sous la V° république, en Alsace-Lorraine, les duels de second tour ne seront pas rares entre le candidat MRP -qui deviendra CD puis CDS - et le gaulliste. Outre l’opposition confessionnelle, il y a des clivages autres : la construction européenne, le fonctionnement parlementaire ou présidentiel de la république…

    La Moselle s’est jetée dans les bras du Général presque sans retenue : 90% de « oui » au référendum qui précéda ces élections. Sans établir le moins du monde la plus petite comparaison entre De Gaulle et Le Pen, on doit relever que c’est la partie centrale et orientale du département, la plus oui-ouiste, la plus gaulliste, la plus protestante qui donne aujourd’hui les scores les plus élevés au FN. Mais dans ces cantons, où le « mouvement ouvrier » au sens marxiste était très faible voire inexistant, l’alternative à la droite dite de gouvernement se présentait à la droite de la droite.

Le bastion FN du bassin houiller

    Dans l’article du Monde évoqué, l’auteur nous informe que la tête de liste régionale du FN est un syndicaliste de la CFTC, sigle qui signifie confédération française des travailleurs chrétiens. Visiblement, ce syndicat qui se présente comme « indépendant des partis », n’est pas trop gêné par ce mélange des genres. Malheureusement, on est bien obligé de convenir que le vote ouvrier pour le FN et autres partis extrémistes est souvent massif.

    On a vu que les Mosellans n’avaient pas été dérangés par l’étiquette DC - qui signifiait « Algérie française » - des candidats MRP, en 1958. On a vu également que le recrutement des mineurs de charbon et des industries connexes avait été « régional » au lieu du recrutement « cosmopolite » des travailleurs de la métallurgie à l’ouest du département. Or, ces mineurs étaient issus des campagnes mosellanes à forte pratique religieuse. Ils ont apporté, au fond de la mine, les mêmes valeurs qu’ils avaient sous le clocher de leur village.

    En 2002, la 7° circonscription (St-Avold 1 et 2, Faulquemont, Boulay-Moselle..) était au second tour le théâtre d’un duel UMP-FN., tous les autres candidats ayant été éliminés.

Aux élections régionales qui viennent de se tenir, les cantons de Stiring-Wendel, St-Avold, Freyming-Merlebach et Sarralbe donnent à l’extrême-droite un score de plus de 27% des suffrages exprimés, soit un score supérieur à celui obtenu par les candidats FN et MNR à la présidentielle 2002. Dans la plupart des cantons voisins, le score est supérieur à 25% des exprimés. Évidemment, on peut trouver au niveau de quelques communes des résultats encore plus mauvais dépassant largement les 30%.    

(à suivre…) II. Vote F.N. et vote ouvrier : le cas de la MOSELLE

lire aussi, sur le type ouvrier luthérien de l'Est : Jean le laveur, ouvrier luthérien du Pays de Montbéliard, 1858.
 


[1]  Et pas simplement concernant la confusion suffrages par rapport aux inscrits/ par rapport aux exprimés !

[2]  Au lieu de 41% dans la sidérurgie. Toutes ces infirmations sont prises chez Henri NONN (U. de Strasbourg), auteur de l’article LORRAINE dans le volume de la collection DÉCOUVRIR LA FRANCE.

[3]  Cf. F. GOGUEL, géographie des élections françaises sous la III° et IV° république, cahier FNSP, n°159.

[4]  Dans le cahier n°109 de la F.N.S.P., il est dit page 294 que tous les candidats MRP avaient cette double casquette, y compris donc Maurice Schuman. Ce n’est pas ce que dit LE MONDE - autre référence sérieuse - qui rend compte du résultat de ces élections. M. Schuman sera néanmoins élu.

[5]  Pour qui, il est vrai, la loi de 1905 n’a guère de sens puisqu’elle n’est pas appliquée dans leur département (la Moselle étant sous autorité allemande à cette date) qui reste sous le régime du concordat napoléonien.

[6]  Cahier 109 de la FNSP, page 358.

[7]  Cahier 109 de la FNSP, page 369. 

Commentaires


Comments