II. Vote F.N. et vote ouvrier : le cas de la MOSELLE

publié le 25 juin 2011 à 00:39 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 11 sept. 2015 à 06:38 ]
  19/04/2010 
suite de I. Vote F.N. et vote ouvrier : le cas de la MOSELLE
Un vote « protestant » ?

    J’ai montré que pour les analystes des élections de 1958, on pouvait esquisser -très grossièrement- un vote MRP catholique et un vote gaulliste protestant. Plus tard, dans sa thèse, Schwengler analyse le vote FN en Alsace et dans une réponse à un entretien avec Le Monde, il déclare[1] : « la notion d'identité me semble être trop générale. On peut noter, en revanche, que les cantons les plus catholiques du nord de l'Alsace votent plus pour la droite classique que les cantons protestants, qui ont tendance à voter davantage pour tous les autres candidats, qu'ils soient socialistes, Verts ou FN ». L’Alsace et la Moselle ont beaucoup de points communs.

    Le Bassin houiller, où la population définie par l’INSEE comme relevant du « salariat modeste » est très importante, possède des paroisses protestantes comme celle de L’Hôpital[2] ou encore celle de Freyming-Merlebach. Dans ce dernier canton, le FN obtient 28,6% des exprimés et 10,8% des inscrits. Dans la ville éponyme, il obtient 32,3% des exprimés et 12,2% des inscrits. A L’Hôpital, le FN obtient 38,5% des exprimés -second tour - et 13,9% des inscrits.

    Dans les cantons « mouillés » par la Sarre, l’influence protestante date de la Réforme où des princes allemands « possessionnés » en France (famille de Nassau par exemple), introduisirent l’Église luthérienne. Il en est ainsi de la seigneurie de Dabo, aujourd’hui commune de 2330 électeurs inscrits. Le FN y obtient, en ces régionales 2010, 31% des exprimés et 13,9% des inscrits…on lira grâce au tableau IV, le comportement électoral de deux cantons « protestants », Phalsbourg et Fénétrange [3]. 

    Mais il est facile de trouver, dans l’ouest du département, des villes et villages de tradition protestante où le score FN est bien plus faible. Et il faut ajouter qu’à l'invitation de la Conférence des Églises chrétiennes en Europe, la Fédération protestante de France a fait de 2010 une année des migrations [4].

    Comme il est aisé de trouver des communes de tradition catholique où le FN - qui possède en son sein un courant politique relevant du traditionalisme catholique - fait de « mauvais » scores : à Siersthal, canton de Rohrbach-Lès-Bitche, c’est 11,8% des inscrits (indice 137) et 25,6% des exprimés.

Un vote ouvrier ?

    Si l’on suit les écrits de Schwengler, le vote FN est un vote essentiellement ouvrier. Des trois variables retenues par les politologues comme « majeures » : catégorie socio-professionnelle, patrimoine et religion, il ne retient que la première. Il est vrai que les faits semblent lui donner raison[5].

    Ainsi, Schwengler nous donne la composition socio-professionnelle (SP) de 2 cantons mosellans (et de 3 cantons alsaciens que je néglige, ici). Je ramène, comme dans mon livre, ces catégories SP à trois : bourgeoisie patronale, professions intermédiaires, salariat modeste.

 

Tableau II

CSP des cantons de Phalsbourg et de Fénétrange

canton

BP

PI

SM

Phalsbourg

11,5

15,7

72,8

Fénétrange

14,9

17,7

67,4

Moselle

14,2

21,5

64,3

France

22,5

23

54,5

Sources : en partie d’après l’article de Schwengler, seconde mouture.

Ces deux cantons sont manifestement dominés socialement par le salariat modeste (ouvriers et employés) alors que la part de la bourgeoisie patronale (Chefs d’exploitation, artisans, commerçants, chefs d’entreprise, cadres et professions intellectuelles supérieures) est nettement inférieure à la moyenne française (recensement INSEE de 1999).

Comment ont voté ces deux cantons en 1981, présidentielle où des millions de Français ignoraient jusqu’à l’existence de Jean-Marie Le Pen ?

Tableau III

Vote des cantons de Phalsbourg et Fénétrange en 1981

Canton

Mitterrand

Marchais

V. G.- E.

J. Chirac

UDF/RPR

Phalsbourg

18,2

4,0

49,0

17,0

66,0

Fénétrange

16,1

3,6

49,9

20,5

70,4

Moselle

26,2

11,8

34,0

16,2

50,2

France

25,8

15,4

28,3

18,0

46,3

Sources : en partie d’après l’article de Schwengler, seconde mouture.

 

    Ces deux cantons sont des cantons « protestants » de l’est du département. Le secrétaire du PCF obtient 11,8% en Moselle grâce aux votes des travailleurs de la métallurgie à l’ouest du département, mais, a contrario, ces deux cantons, massivement ouvriers, votent communiste dans une proportion infime par rapport à la moyenne nationale. En revanche, Mitterrand fait un score honorable dans ces cantons protestants de l’est, ce qui confirme les propos de Schwengler selon lesquels les « protestants » et leurs épigones peuvent voter socialiste [6]. En votant Mitterrand davantage que l’ensemble du pays, la Moselle religieuse montre qu’elle a été sensible au charme de la sirène socialiste. Plus dure sera la chute.

    Mais, surtout, il faut retenir que ces cantons, pratiquement sans « bourgeois », vote massivement pour la droite. V. Giscard d’Estaing, archétype du grand bourgeois libéral, obtient quasiment 50% des voix dès le premier tour dans ces cantons ruraux où la classe dominante est l’ouvrier. Avec les voix de J. Chirac et autres candidats de droite, c’est 70 à 75% des voix qui sont attribuées à la droite classique. C’est énorme.

    Le tableau suivant nous montre « où sont passées » aujourd’hui les voix de la droite classique. Elles ont littéralement fondues. La quasi-totalité des voix FN viennent de la droite dite de gouvernement, il ne peut pas en être autrement. En 1981, le total des voix de gauche atteignaient dans ces deux cantons à peine 25% des votes exprimées. Il est aujourd’hui de l’ordre de 40%. Les 75% de la droite ont éclaté en 15% de plus en faveur de la gauche, 35% restant dans son giron et 25% se portant sur le FN. Le vote des ouvriers communistes en faveur du FN est une invention du microcosme intello-journalistique parisien.

Tableau IV

Vote des cantons de Phalsbourg et Fénétrange aux régionales 2010.

(Second tour)

Cantons

Gauche

U.M.P.

F.N.

Phalsbourg 10

42,4

34,2

23,5

Phalsbourg 04

36,4

36,4

27,3

Fénétrange 10

39,2

34,7

26,1

Fénétrange 04

35,3

37,4

27,3

Moselle 10

48,9

30,3

20,8

Moselle 04

47,9

33,6

18,5


Sources : établi à partir des statistiques fournies par LE RÉPUBLICAIN LORRAIN.

    J’ai écrit : les faits « semblent donner raison » à Schwengler. Pourquoi cela ? Dans un paragraphe précédent de mon blog, j’ai montré le comportement électoral de municipalités de l’agglomération lyonnaise qui ont une sociologie très proche de celle du canton de Phalsbourg. Ainsi sont Vaulx-en-Velin et Pierre-Bénite.

 

 

BP

PI

SM

Pierre-Bénite (ville)

12,5

22,9

64,7

Vaulx-en-Velin

10,1

16,3

73,6

 

    Vaulx-en-Velin, avec un salariat modeste à 73,6% reste et demeure une municipalité majoritairement communiste. Ainsi que Pierre-Bénite et des dizaines de villes d’Ile-de-France ou d’ailleurs. Il ne convient pas de dire que le vote FN des villages de l’Est mosellan est le vote de l’ouvrier caché… Il faut faire intervenir des facteurs idéologiques et la religion en est un, de même que le « travail » idéologique des militants communistes de naguère.

La déception Sarkozy

    Beaucoup de commentateurs ont exprimé l’idée que la remontée du FN, lors de ces Régionales, était due à un retour des voix Le Pen sur le FN après un rapide et décevant passage par le vote Sarkozy. Le tableau V est un essai de justification de cette assertion.

 

Tableau V

Scores UMP et Extrême-droite en 2007 (législatives) et 2010 (régionales)

Circonscription

Abs07

UMP

EXD

Abs10

UMP

EXD

4° Sarrebourg

42,4

31,7

4,9

52,4

16,3

10,1

5° Sarreguemines

46,5

31,9

3,6

57,4

12,7

  9,8

6° Forbach

54,5

23,2

4,4

61,2

  9,7

10,3

7° St-Avold

49,1

26,5

5,3

57,3

11,4

10,8

Sources : établi à partir des statistiques du MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR pour les législatives 2007 et du RÉPUBLICAIN LORRAIN pour les Régionales 2010. Les chiffres sont calculés par rapport aux nombre des électeurs inscrits.

 

    Pour établir une comparaison, j’ai choisi deux élections rapprochées mais différentes. En 2007, il s’agissait de choisir des députés qui soutiendraient l’action du nouveau président. En 2010, il s’agit d’élire un Conseil régional. L’enjeu est loin d’être le même. Nonobstant, la campagne de 2010 a été menée sur le thème de la « sanction » - ou non - à infliger au président, la campagne des régionales fut largement « nationale ». De plus, j’ai choisi les quatre circonscriptions du centre et de l’est du département mosellan, où la droite est traditionnellement très forte, implantée, structurée et où le FN fit d’entrée ses meilleurs scores. En 2007, dans les quatre circonscriptions, le candidat UMP obtient dès le 1er tour la majorité absolue des votes exprimés.  

    L’abstention est très importante en 2007, comme si les jeux étaient déjà faits. Dans la 6° circonscription, elle empêche le candidat UMP d’être élu dès le 1er tour alors qu’il a obtenu la majorité absolue des exprimés mais pas le quart des électeurs inscrits. En 2010, l’abstention est, grosso modo, supérieure de 10 points. C’est une différence importante mais qui n’empêche pas une comparaison laquelle doit être cependant interprétée avec prudence.

En 2007, l’extrême-droite obtient des résultats très faibles. Il y a deux explications : soit l’électorat FN s’est abstenu, soit il a voté pour le candidat du parti de Nicolas Sarkozy, sensible qu’il a été aux promesses du candidat à l’Elysée. Dans les deux cas, on peut penser qu’il s’agit de « donner sa chance » au nouveau président.

En 2010, alors que l’abstention est en hausse, le FN double son nombre de voix par rapport aux inscrits. S’offre le luxe de battre l’UMP dans la 6° circonscription. L’UMP perd respectivement 15,3% ; 19,2%; 13,5% et 15,1% toujours par rapport aux inscrits. Les 10 points d’abstention supplémentaires ne peuvent pas à eux seuls expliquer cette chute électorale. Si la Gauche en profite aussi, il est clair qu’une partie importante de l’électorat UMP s’est reporté sur le FN ou est revenu au vote FN. Comme l’indique le tableau IV, le FN est revenu approximativement à hauteur de ses résultats de 2004.

La voix des prophètes

    Dans l’article cité de Schwengler, il y a des citations de quelques entretiens que ce chercheur a eus avec des ouvriers. J’en extrais les passages les plus significatifs en rapport avec la propagande du candidat Sarkozy lors de sa campagne. Mais les entretiens datent d’avant 2003, date de la publication de l’article.

Le social 

« avec les jeunes Turcs qui viennent, c’est la catastrophe, non, ça va pas, ils ne veulent pas travailler, ils ne veulent pas travailler, c’est pas qu’ils ne peuvent pas, ils ne veulent pas travailler, c’est ça le grand problème, ils ne veulent pas travailler… mais il dit, ça ne l’intéresse pas de travailler ici, il veut même pas travailler, il vient travailler deux mois, alors il aura x heures, et il touche pendant un an le chômage, c’est tout ce qu’il veut,…

« Bon, ils ont 8-9 gosses, les allocations, c’est nous qui les payons, parce qu’ils ont jamais payé les caisses, jamais, donc c’est bien nos sous à nous qu’ils prennent pour vivre,…

N. Sarkozy a vigoureusement remis en cause - durant sa campagne et même bien avant - le thème du « social ». "Je ne vous cache pas mon exaspération devant ces discours interminables qui évoquent invariablement les mots justice sociale, progrès social, politique sociale (…) la réussite sociale et la promotion sociale ne sont pas un dû que chacun peut réclamer en faisant la queue à un guichet. C'est mieux : c'est un droit, un droit que l'on mérite à la sueur de son front".[7]

La France qui se lève tôt.

Autre thème sarkozyste moult fois réitéré. Cette préoccupation était bien présente chez l’électorat ouvrier. Citation :

 « Parce que moi… Je me lève demain matin à trois heures pour aller au travail, les autres ils rentrent, ils rentrent à trois heures, ils me rigolent au nez quand je travaille, c’est ça le grand problème,…

Le candidat du pouvoir d’achat.

Autre thème rabâché à foison. Schwengler l’a signalé dès avant 2003 :

« Ma grande politique à moi, c’est la feuille de paie, autrement ça s’arrête là, et si là, ça va pas, alors on discutera plus, et si la feuille de paie n’est plus correcte, il faudra prendre les sanctions qu’il faut,

Je répète que ces interviews (il y en a d’autres que je n’ai pas exploitées) ont été obtenues avant 2003. Est-ce que Schwengler aurait été pour N. Sarkozy ce que fut E. Todd pour Jacques Chirac en 1995 avec le thème de la fracture sociale ? En tout cas, il y a dans ces déclarations d’ouvriers comme une vision prophétique. On comprend qu’ils aient été sensibles aux déclarations du candidat UMP de 2007. Mais les changements espérés ne furent pas au rendez-vous. D’où la déception. Les résultats électoraux de 2010 en témoignent.

  CONCLUSION

    Dans la première mouture de son article, Schwengler donnait comme explication au fort vote FN chez les ouvriers la crise du mouvement ouvrier et des idéologies marxistes. Dans mon livre Traditionalisme et Révolution[8], j’ai dit qu’il ne pouvait s’agir de cela puisque le mouvement ouvrier marxiste ou inspiré par le marxisme était particulièrement faible dans ces circonscriptions (à l’exception encore une fois de la Lorraine sidérurgique). Dans la mouture suivante, fortement remaniée, la crise du mouvement ouvrier est devenue celle du monde ouvrier. Il conclut son article par cette phrase : « Le vote rural du Nord-Est de la France pour l’extrême droite correspond à un vote ouvrier et il constitue la traduction politique de la crise économique et sociale du monde ouvrier ». C’est très contestable. Des régions ouvrières connaissent la même crise et ne votent pas pour autant FN dans de si fortes proportions.

    Précédemment, toujours dans sa conclusion, il écrit : « le véritable clivage en matière de scores en faveur de l’extrême droite n’est pas un clivage de type urbain-rural, mais il se rapporte à la composition socioprofessionnelle des régions étudiées, les régions ouvrières, qu’elles soient rurales ou urbaines, se caractérisant par un vote très élevé pour l’extrême droite et s’opposant aux régions ou quartiers davantage constitués de cadres et professions intellectuelles supérieures et de professions intermédiaires, qui accordent à l’extrême droite des scores plus modestes ». Cette dernière affirmation est inexacte. J’ai montré que le vote FN était aussi -et d’abord chronologiquement - un vote de riches[9].

J’aurais l’occasion d’y revenir.

à suivre...

III. Vote F.N. et vote ouvrier : le cas de la MOSELLE


[1]  Interrogé par le Monde, numéro du 16 avril 2003, dans le cadre d'un reportage sur l'Alsace rurale, "terrain fertile" pour le FN.

[2]  Dans cette commune, à la présidentielle 2002, l’extrême-droite (FN + MNR) obtint 35,1% des votes exprimés.

[3]  Sur le « protestantisme » de ces cantons, voir F. ROTH, « la Lorraine annexée », thèse publiée par Lille III, 1976, pages 140 et suivantes.

[4]  L’objectif de cette année est de manifester « l’engagement des Églises en faveur des étrangers, femmes et hommes, en réponse au message de la Bible qui insiste sur la dignité de chaque être humain, afin de promouvoir une politique d’ouverture sans exclusive, aux niveaux européen et national, à l’égard des migrant(e)s, des réfugié(e)s et des groupes ethniques minoritaires. » Plus d'informations : 2010anneedesmigrations. protestants.org.

[5]  Bernard SCHWENGLER « L'ouvrier caché : le paradoxe du vote rural d'extrême droite dans la France du Nord-Est », Revue française de science politique 4/2003 (Vol. 53), p. 513-533. Ce texte est sensiblement différent de celui qui fut publié de prime abord sur le net (site du CEVIPOF), que j’ai sorti sur imprimante et exploité pour l’écriture de mon livre « Traditionalisme et révolution », chapitre XXIII, disponible sur ce site.. .

[6]  A l’époque de la domination allemande, le parti social-démocrate allemand accaparait beaucoup de votes protestants dans le Reich.

[7]  Discours à l'université d'été de l'U.M.P., 2005.texte stupéfiant quand on sait que la CONSTITUTION de notre pays dit que "la France est une république sociale"...Aujourd'hui, Sarkozy est membre du Conseil Constitutionnel chargé de surveiller le respect de la constitution...

[8]  Lire le chapitre XXIII, disponible sur mon blog.

[9]  Voir « le veau d’or », chapitre XXII de mon livre. 


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