municipales 2014 : L’acier rouge résiste au FN dans le bassin sidérurgique lorrain

publié le 31 mars 2014 à 07:14 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 17 mai 2014 à 11:53 ]

    En Moselle et Meurthe-et-Moselle, les projecteurs sont braqués sur le Front national qui, outre sa présence à Forbach ou Hayange, a fait élire quelques conseillers municipaux au premier tour. Pendant ce temps, treize maires sortants communistes ont été réélus.

    Nous sommes le 23 mars 2014, il est 20 heures. À écouter la télévision, toute la France est sous le joug du Front national, « arbitre » de l’élection. Il a suffi qu’une seule ville, Hénin-Beaumont, bascule, et que quelques autres enregistrent de forts taux de vote FN, pour que le parti d’extrême droite monopolise l’entre-deux-tours. Alors que dans les endroits où les projecteurs médiatiques ont révélé une progression électorale du parti, ils ont laissé des zones inexplorées. La région industrielle à cheval entre le nord de la Moselle et de la Meurthe-et-Moselle est de celles-là. Dans ces deux départements assez peu touchés par le chômage (11 % et 10,6 % au troisième trimestre de 2013, selon l’Insee), un effet bénéfique de la proximité avec le riche Luxembourg, Marine Le Pen espérait tirer profit de la désindustrialisation en cours, voire achevée par endroits, pour capter le désespoir de populations autrefois fidèles à la gauche.

    Contraste entre ambition et réalité

    Forbach, en Moselle, est un des trois noms de villes (« Forbach, Fréjus, Béziers ») où le danger est réel, mais répété en boucle, jusqu’à l’écœurement, par la presse pour expliquer la « poussée » de l’extrême droite. Florian Philippot, le vice-président du Front national, y sera dimanche en ballottage favorable (35,75 % des voix) pour le deuxième tour. Ce résultat, comme le maintien au second tour à Thionville d’Hervé Hoff, qui profite de la baisse du seuil de maintien (14,03 % des voix, mais 8,12 % des inscrits), ne peut masquer la dure réalité. Sur les 15 têtes de liste investies par le FN, peu ont atteint le second tour… voire le premier. Non loin de Forbach, mis à part L’Hôpital, où le FN, arrivé en deuxième position (23,98 %), provoque une triangulaire, les résultats sont catastrophiques : pas de liste à Freyming-Merlebach et Creutzwald ; seulement trois conseillers élus à Saint-Avold (22,36 %) et Sarreguemines (20,27 %). Et dans l’agglomération messine, où la présidente du FN entretenait de grands espoirs ? À Metz, le parti accède au second tour (21,31 % des voix), mais n’obtient que trois élus à Montigny-lès-Metz (19,51 %), et était absent à Woippy…

C’est dans la vallée de la Fensch, où la présence au second tour du transfuge cégétiste Fabien Engelmann, portant la couleur bleu Marine à Hayange (30,41 %), a occulté tout autre nouvelle, que le contraste entre les ambitions du Front national et la réalité est le plus visible. Pourtant annoncées à grand fracas, il n’y avait pas de liste à Nilvange, Vitry-sur-Orne, Fameck et Florange. Dans ce même bassin pourtant, quatre maires communistes sortants ont été réélus dès le premier tour, à Talange (Patrick Abate, 100 %), Knutange (Fabrice Cerbai, 67,02 %), Algrange (Patrick Peron, 64,33 %) et Aumetz (Gilles Destremont, 73,62 %), sans publicité nationale. À Sérémange-Erzange, le candidat PCF, Serge
 Jurczak, arrivé en tête au premier tour avec 40,75 %, est bien placé pour conquérir la mairie. Algrange, reprise à la droite en 2008. La petite ville d’Algrange (6 500 habitants) à l’ouest de Thionville a été l’une des premières municipalités mosellanes à être dirigée par un maire communiste, de 1923 à 1925, puis de 1977 à 2001. Dans le même arrondissement, Knutange (3 300 habitants), qui a conservé ses hauts-fourneaux produisant de la fonte jusque dans les années 1970, est communiste sans discontinuer depuis 1977, excepté une période de gestion à droite, entre 2001 et 2008.

Il y a un « gros écart » entre la dernière présidentielle, où « Mélenchon faisait de bons scores » (21,69 % à Aumetz, 16,22 % à Knutange…) et le vote local, explique Philippe Noller, responsable à la vie du PCF mosellan. Un score qui s’analyse à l’aune de la « reconnaissance du travail de terrain des élus » pour le maintien des entreprises « aux côtés des travailleurs. »


    Eux sont « des boucliers sociaux », fait-il valoir, quand le vote FN exprime « l’abandon de la gauche et de la droite ». Une exaspération patente à la lecture des résultats dans deux communes du secteur. À Hayange, 16 000 habitants et 14 % de chômage, la progression du FN se fait en grande partie sur l’effondrement du vote pour le socialiste Philippe David, qui perd 20 points et 1 461 voix entre 2008 (49,52 %, 2 591 voix) et 2014 (19,21 %, 1 130 voix). À Florange, commune emblématique du combat mené par les ouvriers d’ArcelorMittal, le Parti socialiste est éliminé au premier tour au profit de l’UMP. « À cause des promesses non tenues de l’actuel président François Hollande », comme le croit un observateur local ? Alors, pourquoi voter pour le parti de l’ancien président qui, lui non plus, n’avait pas tenu ses promesses ? Dans un contexte de défiance envers le personnel politique et syndical, il se murmure aussi que le ralliement au PS en vue des élections européennes du syndicaliste CFDT Édouard Martin a pu handicaper le maire sortant. Enfin, l’influence du FN ne doit pas être sous-estimée dans la prise en compte de la colère des ouvriers, même s’il n’était pas présent lors de cette élection : Marine Le Pen avait recueilli 25,69 % à Florange (1 616 voix) au premier tour de l’élection présidentielle, et Fabien Engelmann 35,6 % (14 067 voix) sur la 8e circonscription du département lors de la législative suivante.

« Les gens se serrent les coudes »

    Le même phénomène est à l’œuvre dans le département limitrophe. La Meurthe-et-Moselle partage la même réalité économique et sociale. Ici aussi, le FN nourrissait de grandes ambitions. Mais à Nancy (6,91 %), il sera absent du second tour ; à Pont-à-Mousson (16,87 %) et Lunéville (16,40 %), il ne remporte que trois sièges ; à Pompey et Vandœuvre-lès-Nancy, il n’était pas au premier tour… L’ancien bassin sidérurgique, autour de Longwy, tient sa gauche. Ici aussi, les maires communistes ont été réélus au premier tour à Mont-Saint-Martin (Serge De Carli, 65,04 %), Saulnes (Adrien Zolfo, 100 %), Hussigny-Godbrange (Laurent Righi, 100 %) et Crusnes (Alain Eckel, 100 %) ; ou en tête à Villerupt (Alain Casoni, 40,20 %). Plus au sud, Piennes (Michel Mariuzzo, 59,81 %), Joudreville (Jean-Marc Léon, 65,05 %), Homécourt (Jean-Pierre Minella, 100 %), Joeuf (André Corzani, 56,28 %) et Jarny (Jacky Zanardo, 57,28 %) ont également réélu des maires communistes au premier tour. Une « coulée rouge » qui ne doit rien au hasard, à croire Serge De Carli, le maire de Mont-Saint-Martin, 10 000 habitants. La deuxième ville de l’agglomération, « terre de résistance » communiste sans discontinuer depuis 1977, coincée entre la Belgique et le Luxembourg, fut un fleuron industriel, longtemps placé sous domination de la Société des aciéries de Longwy. Les « métallos » ont gardé « leur combativité face aux injustices ». C’est ce qui a séduit le maire, arrivé en tant qu’instituteur en 1999 : « Les gens se serrent les coudes » malgré les difficultés. Partagée entre pauvreté visible – la deuxième plus grande opération de rénovation urbaine du département – et attractivité économique du Duché voisin, Mont-Saint-Martin « jongle » entre « un besoin de protection des plus pauvres » et l’exigence de ménages plus favorisés : « On tient les deux bouts », lâche Serge De Carli. En revanche, à quelques kilomètres, la « catastrophe » de Longwy, avec 38 % de voix pour la liste d’union conduite par le PS, semble la marque du « discrédit d’une certaine gauche ». « La gauche (qui) totalise habituellement 54 % des voix », aurait pu reprendre la ville. Avec 36 % à l’UDI, une liste divers droite à 17 % et le Modem à plus de 8 %, la possibilité s’éloigne.

    "Les gens voient qu’on est comme eux, qu’on a les mêmes préoccupations"

    Pour éviter une même débâcle, Fabrice Cerbai, maire de Knutange, 3 200 habitants, a bien compris lui aussi qu’il fallait « de la proximité ». Sa ville a fourni jusqu’au mitan des années 1970 des ouvriers pour les usines et les mines voisines de Fontoy ou d’Algrange. Aujourd’hui elle abrite « des employés, des ouvriers. Pas de CSP plus », énonce l’élu apparenté PCF. Du coup, comme « on n’a pas les leviers sur l’emploi », ici « on a mis le paquet sur le logement ». Constructions de logements neufs au loyer accessible, bien isolés… « Autant de gagné sur le pouvoir d’achat. » Ses administrés ont-ils reconnu ce souci ? Dans une élection qui a vu la participation baisser de plus de dix points entre 2008 et aujourd’hui, le maire sortant est en progression de 14,27 points (52,75 % en 2008, 67,02 % en 2014) et de 82 voix. « Les gens voient qu’on est comme eux, qu’on a les mêmes préoccupations. » Une explication de la « bonne tenue » des villes communistes sortantes, quand « le PS est en difficulté » ? « Ici, raconte Serge De Carli, la droite et le PS nous regardent avec des yeux ronds, ils ne comprennent pas ce qui leur arrive… »


    article paru dans l'Humanité de ce 30 mars 2014

    Grégory MARIN

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