Cévennes : LE DESERT ET LE REFUGE

publié le 4 mai 2012 à 14:50 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 6 avr. 2014 à 02:22 ]

    

    Je reproduis ici le texte de Philippe Joutard, professeur à l’université d’Aix-Marseille, tel qu’il l’a écrit dans son travail de géographie sur les Cévennes dans le cadre de la belle collection « Découvrir la France »[1]. L’histoire et la géographie ont souvent besoin l’une de l’autre. Il n’est pas possible d’établir la géographie des Cévennes sans parler de leur histoire et de leur histoire protestante. Ce chapitre est une indispensable introduction aux analyses électorales des villes et villages cévenols. Lien Les Cévennes, le front de gauche, ré-sis-tance ! Les protestants calvinistes du Grand sud de la France et particulièrement ceux des Cévennes ont été des résistants à la monarchie absolue, ont rejeté les autorités « verticales » qui prétendaient les soumettre pour développer des relations horizontales de solidarité, ils ont été de farouches républicains et beaucoup ont poussé la logique de leur engagement jusqu'au vote communiste. Cette histoire ne saurait être généralisée aux autres régions françaises qui comptent de nombreux électeurs protestants.

    Jean-Pierre RISSOAN

 

LE DÉSERT ET LE REFUGE

 

Par P. JOUTARD

Professeur des universités

Aix-Marseille

 

 

LES « FOUS DE DIEU»

 

    Jusqu'au XVIIIème siècle, les Cévennes font peu parler d'elles; les affrontements sanglants entre catholiques et protestants pendant les guerres de Religion ont heu a la périphérie. Même sous Louis XIII lorsque Rohan établit son quartier général à Anduze, la montagne fournit des troupes mais non un théâtre d'opérations. C'est à partir de la révocation de l'édit de Nantes en 1685, que commence la grande aventure de la résistance cévenole, dont la guerre des camisards n'est qu'une phase, importante mais limitée dans le temps.

    En 1685, une fois le culte interdit, les pasteurs exilés ou ayant abjuré, les notables sincèrement convertis ou pratiquant le double jeu, tout semblait conduire le petit peuple à se soumettre à la volonté royale Dans une époque ou les hiérarchies sociales avaient tant de poids, comment supposer que de simples paysans ou artisans, privés de tout encadrement, puissent avoir un comportement autonome ? Or, contre toute attente, ces modestes Cévenols refusèrent de céder.

    A peine les dragons chargés de «convertir» les «prétendus réformés» ont-ils quitté la montagne qu'apparaissent des laïques, les prédicants, qui réconfortent leurs coreligionnaires et les exhortent à maintenir la foi de leurs ancêtres. Ils réunissent les «nouveaux convertis» à l'écart des villages, dans des endroits isolés et bien protégés, par exemple à la Can de L'Hospitalet ; ce sont les premières assemblées du Désert, où l'on prêche, baptise et administre la communion. Les autorités réagissent très brutalement, les prédicants sont exécutés, les participants envoyés aux galères et les femmes emprisonnées. Au bout de quinze ans, le succès de la répression paraît total, les derniers prédicants s'exilent ou abandonnent. Illusion. Les Cévenols, ne pouvant plus s'exprimer «rationnellement», se réfugient dans l'imaginaire, les «prophètes» succèdent aux prédicants. Venu du Vivarais en 1700, le mouvement se répand en quelques mois dans toutes les vallées cévenoles, telle une véritable épidémie. Avec des tremblements convulsifs, des jeunes gens et des jeunes filles appellent à la repentance et à la sortie de «Babylone» (l'Église catholique) ; ils prédisent le rétablissement du protestantisme dans toute sa gloire. Ces manifestations ne se réduisent pas à de simples phénomènes d'hystérie collective, même si elles en ont les apparences. Par-delà des formes qui déconcertaient les autorités catholiques et les notables protestants de Nîmes, d'Amsterdam ou de Genève, elles reprenaient l'enseignement traditionnel des pasteurs et des prédicants, et traduisaient, dans la seule expression laissée par les circonstances, la même volonté de résistance. Avec toujours autant d'incompréhension, le pouvoir reprend la répression. Le prophétisme qui, au début, était pacifique, devient violent ; il appelle à la guerre contre les persécuteurs.

    C'est ainsi que l'abbé du Chaila, inspecteur des missions, est tué au Pont-de-Montvert, le 24 juillet 1702, premier acte de ce que l'on a appelé la «guerre de camisards», nom qui fait référence soit aux chemises (camise en patois) «empruntées» par les combattants pour se changer après la bataille, soit aux méthodes de lutte (la camisade étant une embuscade de nuit).

    Pendant deux ans, moins de 2000 artisans ou paysans tinrent tête à plus de 25 000 soldats de troupes régulières. C'est que, profitant du relief du pays et de la  complicité totale de la population, les camisards firent une guérilla étrangement moderne, annonçant les «guerres révolutionnaires» de notre temps. Le paisible moissonneur d'un jour devenait, le lendemain, un terrible combattant qui faisait s'enfuir le dragon au seul son du «psaume des Batailles», tandis que le berger inoffensif, du haut des serres, était son meilleur agent de renseignements.

    Les autorités eurent beau rendre les paroisses responsables des incidents survenus sur leur territoire, déporter les habitants de deux villages particulièrement «mal intentionnés», Saumane et Mialet, et finalement regrouper les autres dans quelques grands centres en brûlant plus de 400 hameaux pour priver les insurgés de leurs bases, rien n'y fit. Il fallut la découverte des magasins de l’un des chefs, Cavalier, la négociation entre celui-ci, simple garçon boulanger, et un maréchal de France, Villars, où le second n’eut pas de peine à circonvenir le premier, enfin la mort par trahison de l'autre chef, Roland, pour que peu à peu le pays se calme. Mais les convictions cévenoles n’étaient pas brisées pour autant. L'année même de la mort de Louis XIV, un jeune homme du Vivarais, Antoine Court, réunissait aux Montèzes, prés de Saint-Hippolyte-du-Fort, quelques amis pour reconstituer l'Église réformée, selon les principes de l'ancienne discipline ecclésiastique, et en préconisant une résistance non violente. Bientôt, prédicants, puis pasteurs du Désert parcouraient à nouveau toutes les Cévennes.

    Le culte était pourtant toujours interdit, et les édits de Louis XIV furent tous confirmés par son successeur, en 1724. Mais les Cévenols s'en souciaient peu ; ils se mariaient «au Désert» et faisaient baptiser leurs enfants par les pasteurs, au risque de les voir considérés comme bâtards et privés d'héritage. Quand la pression était trop forte, on envoyait les petits au catéchisme, mais la grand-mère se chargeait de détruire le soir ce qui avait été dit le matin. Les autorités sévirent à plusieurs reprises, avec cependant plus de prudence qu'au siècle précédent, tant la peur d'un nouveau soulèvement était grande ; néanmoins exécutions, envoi aux galères et emprisonnements furent encore pratiqués. Enfin, vers 1760, une tolérance de fait s'établit, qui fut officiellement reconnue en 1787.

  

DÉMOCRATIE CÉVENOLE

     Ce siècle de résistance a profondément marqué la région : dans son paysage d'abord, avec les grandes routes de surveillance implantées sur les crêtes par l'intendant Baville - la plus célèbre est devenue la Corniche des Cévennes -, dans sa toponymie ensuite, avec les dénominations de grottes, pont et vallée «des camisards». Plus encore, toute la mentalité cévenole est imprégnée de ce passé. Les vieilles familles huguenotes en sont très fières. A ceux qui savent mériter leur confiance, elles montrent dans les vieux mas l'endroit où l'on cachait la Bible ou le prédicant. Elles disent où se tenaient les assemblées du quartier ; parfois elles citent avec émotion le nom de l'ancêtre qui mourut aux galères, et dont le nom est inscrit sur le mur du musée du Désert.

    Depuis 1910, en effet, dans la maison natale du chef camisard Roland, la Société de l'Histoire du Protestantisme français a fondé un musée pour rappeler cette résistance. Chaque année, le premier dimanche de septembre, plusieurs milliers de protestants, venus souvent de très loin, se rappellent...

    L'attachement des Cévenols à la liberté, leur individualisme, s'alimentent au souvenir de ce passé : le goût de la «dissidence» et une certaine méfiance vis-à-vis des institutions officielles des Églises ne sont pas sans rapport avec l'habitude prise de s'organiser pendant les périodes difficiles en petites communautés, et de se passer des structures établies. Le mysticisme latent et la tendance permanente au réveil religieux sont peut-être un héritage lointain du prophétisme. Le visiteur ne sera donc pas surpris de la multiplicité des dénominations protestantes en Cévennes : à Saint-Jean-du-Gard, sept groupes protestants sont représentés, qui vont de l'Église réformée de France aux darbystes et adventistes.

    Le catholique, ici minoritaire, en a été «contaminé». Il montre la même détermination à suivre la tradition de sa famille, la même volonté de refuser la pression sociale lorsqu'il se trouve seul dans un quartier totalement protestant Aussi, longtemps, les deux communautés ont vécu côte a cote sans véritable échange ; dans certains villages, chacune avait ses commerçants et son médecin. Et les mariages mixtes étaient pour tous une véritable catastrophe. Depuis plusieurs années, cet état d'esprit évolue au fur et a mesure que l'on est confronte aux mêmes difficultés. On a commencé par fréquenter les kermesses des uns et des autres, aujourd'hui on organise des activités culturelles en commun et parfois même on lit la Bible ensemble. Les pasteurs et les curés sont passés d'une courtoisie bienveillante à une collaboration certaine, sans d'ailleurs être toujours approuvés car les vieilles méfiances enfouies au plus profond de la conscience n'ont pas totalement disparu.

    Il n'est pas jusqu'à l'attitude politique des Cévenols qui ne soit encore marquée par cette histoire : les conflits religieux se sont longtemps prolongés en conflits politiques ; chacun sait dans la région que depuis le début du suffrage universel, les communes protestantes sont républicaines et votent à gauche et que les catholiques sont conservateurs et votent à droite, indépendamment du revenu et de la condition sociale. Cette sociologie électorale simple n'a pas encore disparu dans la Cévenne rurale. L'ancienneté de ce républicanisme cévenol est en rapport avec la résistance religieuse. Sans doute, les combattants camisards ou leurs successeurs ne furent pas des républicains avant la lettre, mettant en cause la royauté ; ils prirent toujours soin d'affirmer leur loyalisme monarchique ; mais leur Eglise s'est organisée, de fait, sans «notable», dans l'indépendance complète de la hiérarchie sociale, et contre l'autorité établie. Cette expérience de démocratie religieuse a préparé tes Cévennes au non-conformisme et à la démocratie politique.

    L'étonnante culture du Cévenol doit aussi beaucoup à son protestantisme, même si, par ailleurs, la montagne est invitation à la connaissance - témoin le département des Hautes-Alpes, traditionnel fournisseur d'instituteurs-. Pour lire quotidiennement la Bible, ne faut-il pas être alphabétisé ?

    De cette culture témoigne le goût de la lecture : de simples paysans discutent d'ouvrages d'érudition. Dans des intérieurs très pauvres, on conserve pieusement une petite bibliothèque : «ici, les livres, on ne les jette pas». On est aussi attaché aux vieux documents, car l'écrit a valeur sacrée : il n'est pas rare de trouver chez des familles modestes des papiers remontant au XVII° et XVIII°siècle, sinon au-delà.

    Le protestantisme a enfin obligé le monde cévenol à s'ouvrir à l'extérieur : les impératifs culturels rejoignent les nécessités économiques. De même que l'artisan ou le sériciculteur devait avoir des liens avec la plaine, et au-delà avec Lyon, Paris, l'Italie ou le Japon, de même recevait-il ses livres de Londres, d'Amsterdam ou de Genève. Spontanément, ce petit peuple, enfermé dans ses montagnes, fut à l'échelle de l'Europe : et il n'est pas étonné quand il découvre de lointains cousins, partis il y a trois siècles, et qui recherchent aujourd'hui un enracinement cévenol.

    Car ces pauvres vallées, qui paraissent économiquement en perdition, acquièrent un prestige toujours plus grand, non seulement chez les protestants français, mais chez les réformés étrangers de langue ou d'origine françaises. Les Cévennes sont pour tous la terre sacrée, Israël, preuve vivante du triomphe du «petit troupeau» sur les puissances de ce monde. Ce symbole ne touche pas les seuls huguenots : il fascine des gens très éloignés de ces croyances, mais qui ont lié leur destin au combat résolu que mène actuellement le pays pour survivre : et ce passé est peut-être l'un des atouts les plus sérieux dans cette lutte.

 


[1] Éditions LAROUSSE, direction Roger BRUNET.

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