Languedoc - Roussillon

  • "La culture rebelle des Cévennes rouges"... reportage de C. Deroubaix     Lors des dernières élections départementales, cette terre protestante à cheval sur le Gard et la Lozère a de nouveau accordé sa confiance 
à des élus communistes, parfois en binôme avec ...
    Publié à 23 juin 2015 à 07:14 par Jean-Pierre Rissoan
  • ELECTION du nouveau maire de BÉZIERS: le discours d'Aimé Couquet, élu communiste, doyen du conseil municipal         On sait qu'un journaliste qui a bénéficié pendant des années des ondes et temps d'antenne de BFMTV, a été élu sur une liste FN à la mairie de ...
    Publié à 1 janv. 2016 à 14:45 par Jean-Pierre Rissoan
  • A Saint-Germain de Calberte (Lozère), le Front de Gauche fait 35,7%... article de l'Humanité Dimanche      article supprimé , faute de place...
    Publié à 20 sept. 2016 à 07:46 par Jean-Pierre Rissoan
  • Cévennes : LE DESERT ET LE REFUGE         Je reproduis ici le texte de Philippe Joutard, professeur à l’université d’Aix-Marseille, tel qu’il l’a écrit dans son travail de géographie sur les Cévennes dans ...
    Publié à 6 avr. 2014 à 02:22 par Jean-Pierre Rissoan
  • Cévennes, Front de gauche, ré-sis-tance...     Un article du journal l’Humanité m’a donné l’envie de rédiger une monographie un peu plus complète. Il s’intitule « les Cévennes disent non au FN » et est ...
    Publié à 23 août 2013 à 07:25 par Jean-Pierre Rissoan
Affichage des messages 1 - 5 de 5 Afficher plus »

"La culture rebelle des Cévennes rouges"... reportage de C. Deroubaix

publié le 23 juin 2015 à 07:13 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 23 juin 2015 à 07:14 ]

    Lors des dernières élections départementales, cette terre protestante à cheval sur le Gard et la Lozère a de nouveau accordé sa confiance 
à des élus communistes, parfois en binôme avec des verts. Comment, dans un monde en pleine mutation, expliquer cette permanence ?Voici un reportage de C. Deroubaix que l'on pourra compléter, poursuivre plutôt par d'autres articles sur c site : A Saint-Germain de Calberte (Lozère), le Front de Gauche fait 35,7%... article de l'Humanité Dimanche  mais aussi Cévennes, Front de gauche, ré-sis-tance... et encore Cévennes : LE DESERT ET LE REFUGE
    Enfin bref, vous avez de la chance...

Le « paradoxe mondial » des Cévennes rouges


    Christophe Deroubaix
    Mardi, 23 Juin 2015
    L'Humanité


    À Saint-Germain-de-Calberte (Lozère), la politique ne peut pas être un métier, elle passe par le téléphone. La bataille avec Orange concernant le réseau est âpre. Les élus considèrent qu’elle est impérative pour ne pas laisser le territoire devenir exsangue, mais au contraire attirer de nouveaux habitants.Photo : Jean-Claude Azria


    Au cimetière de Malataverne, à Cendras, dès l’entrée, sur la gauche, on trouve deux pierres tombales, peu rares dans leur particularité, mais uniques dans leur voisinage : celle de gauche est frappée de la faucille et du marteau, celle de droite de la croix huguenote. Symbole, jusque dans le repos éternel, de ce que l’historien Patrick Cabanel appelle « un paradoxe mondial ». Rien de moins. En effet : « Les Cévennes sont la seule terre protestante au monde qui vote communiste. » Un coup d’œil sur la dernière carte des élections départementales. Au milieu d’une première couronne rose et d’une seconde couronne bleue, apparaissent trois points rouges.

    Dans le canton d’Alès-1, le binôme constitué de 
Jean-Michel Suau, conseiller général communiste sortant, et de Genevière Blanc, conseillère générale EELV sortante, l’a emporté au second tour, en triangulaire, avec 40,82 % des voix devant le FN (31,38 %) et l’UMP (27,80 %).

    Dans le canton de La Grand-Combe, le binôme constitué de Patrick Malavieille, conseiller général communiste sortant, et de la journaliste à la Marseillaise, Isabelle Jouve, l’a emporté, dès le premier tour, avec 53,03 % des voix devant le FN (29,27 %) et l’UMP (17,71 %).

    Passons du Gard à la Lozère. Dans le canton du Collet-de-Dèze, le binôme constitué de Robert Aigoin, conseiller général communiste sortant, et de Michèle Manoa, conseillère générale écologiste sortante, l’a emporté dès le premier tour avec 72,69 % des voix, ne laissant à la droite que 27,31 % des suffrages.

    Ce mini-territoire politique a subi l’exode rural, des formes de désertification, la fermeture de la mine, puis l’échec de la reconversion industrielle. Il est frappé par le chômage massif, une pauvreté enracinée, le recul des services publics. Mais il continue de voter beaucoup plus à gauche que son environnement proche là où d’autres territoires ont renoncé au sens de la révolte. Comment expliquer cette permanence ?

    Début d’explication avec Patrick Cabanel : « Le protestantisme a tellement été persécuté par la monarchie catholique qu’il s’est retrouvé derrière la République dès sa naissance, puis derrière les partis républicains et les partis les plus à gauche, considérés à chaque étape comme ceux qui les protégeaient le plus : le Parti radical, d’abord, puis le Parti socialiste, puis le Parti communiste. » Pas une rencontre dans ce territoire cévenol, sans que le sujet ne soit abordé et la thèse confirmée. « En Cévennes, les protestants votent très à gauche. Pas à Nîmes, pas ailleurs, mais ici, oui », lâche posément Dominique Garrel, ancien ­responsable CGT de Saint-Gobain, revenu dans les ­Cévennes s’occuper des fruits oubliés et de la biodiversité. Il incarne, à sa façon, une autre particularité du territoire : cet enchevêtrement de l’ouvrier et du paysan, de l’urbain et du rural. À Cendras, Yannick Louche, le maire ­communiste, nous informe qu’il est à la fois touché par la réforme de la politique agricole commune et par celle de la politique de la ville.


« Notre village est “profondément civilisé”, dans un monde qui ne l’est pas assez »

    En montant vers la ferme auberge Les Faïsses de la ­Blichère, à Saint-Julien-des-Points, moins de deux cents habitants, on se croit enfin en pleine terre rurale. Le propriétaire des lieux nous reçoit, dans la tenue de travail de la saison d’été qui commence : short, tee-shirt, chaussures de sécurité. On s’installe dans la salle du restaurant. Notre hôte raconte une histoire de mineurs-paysans, de son père, employé sur le carreau, achetant cette petite propriété en 1957. Lui, le fils, a ouvert une auberge, ici, en 2008, synthétisant ses talents de cuisinier qu’il fut à ses vingt ans et d’agriculteur bio. Ah oui, Robert – Aigoin, de son nom de famille – fait également de la politique. Il est conseiller général depuis 1992.

    À quelques kilomètres de là, son inséparable ami, Gérard Lamy, figure une même histoire – celle du communisme cévenol – mais via une autre trajectoire : celle des ­années 1970. Cet hydrobiologiste de formation est arrivé à Saint-Germain-de-Calberte en 1975. Depuis 2014, il est le maire de ce village de 500 habitants. Avec son épouse, il gère quelques chambres d’hôtes. Ici, la politique ne peut pas être un métier. Ici, la politique passe par le téléphone. Celui qui, souvent, ne fonctionne plus après les orages et même parfois, avant... La bataille avec Orange concernant le réseau est âpre. Les élus considèrent qu’elle est impérative pour ne pas laisser le territoire se vider de son sang, pour attirer de nouveaux habitants. C’est une bataille que mènera Michèle Manoa, élue en binôme avec Robert Aigoin dans ce canton lozérien. Professeure de mathématiques, arrivée dans les Cévennes avec la vague post-68, élue maire de Sainte-Croix-Vallée-Française en 2000, puis conseillère générale en 2008, elle est aujourd’hui vice-présidente du conseil départemental chargée des politiques territoriales et d’accueil. « Pour redynamiser le territoire, la reconquête démographique est primordiale, affirme-
t-elle. Pour faire faire venir des gens, il faut leur donner la possibilité de rester, c’est-à-dire leur offrir des écoles, des routes, des téléphones… »

    Michèle et Gérard, la verte et le rouge, ont pour point commun d’avoir fait partie de cette génération de ceux que l’on appelait les « hippies ». Patrick Cabanel ­commente : « Ils ont inversé la psychologie de ce pays : non, ce n’était pas la fin d’une civilisation. Ils ont également contribué à rougir encore un peu plus le vote cévenol. » L’arrivée de ces « néos » dans les années 1970 a permis au territoire de ne pas s’éteindre à petit feu. Mais la bataille pour la survie continue. À Saint-Germain-de-Calberte, le niveau de la population se maintient. Pas plus. « Des enfants commencent à s’installer contrairement à il y a trente ans. Des gens arrivent, mais ils doivent inventer leur modèle », témoigne Gérard Lamy. La difficulté économique est contrebalancée, par « une vie sociale très intense ». Dans son dernier édito du bulletin municipal, il conclut : « Voici donc pourquoi notre village est fort et a de l’avenir : il est “profondément civilisé”, dans un monde qui ne l’est pas assez. » Saint-Germain-de-Calberte : un bon résumé des Cévennes.

Une culture solidaire et rebelle qui perdure 
et convertit des nouveaux arrivants

    De l’autre côté de la frontière, le parcours de Frédéric Mazer raconte la même histoire de revitalisation et de fragilité. Revenu dans les Cévennes en 1996 comme viticulteur bio, il reste dans le bio mais version cochons, brebis et légumes. Beaucoup de boulot, une bonne santé, une grande envie : pourtant, ce « petit paysan des ­Cévennes », également syndicaliste au Modef (mouvement de défense des exploitations familiales, JPR), ne tire son salaire que des primes. Ce qu’il voit à l’œuvre : la « lubéranisation des Cévennes » (de Lubéron, JPR). Le phénomène n’est pas aussi massif que de l’autre côté du Rhône mais Frédéric le constate : chaque année, nombre d’exploitations ferment tandis que les installations restent fragiles. Plus on se rapproche de la ville, plus on sent le souffle de la crise et le soufre de ses conséquences potentielles. À Cendras, ancienne commune rurale devenue cité-dortoir des mines, aux portes d’Alès, le maire communiste, Yannick Louche, ne veut pas transiger avec le diagnostic. Il dit : « Nous avons des critères de pays sous-développés. » Exemple : 27 % de chômeurs. Le binôme du Front de gauche a réalisé 55 % dans sa commune. « Attention, ­prévient l’édile. On a l’impression que l’on est dans un bastion mais… Si la cellule lâche prise, il peut se passer, ici, ce qui se passe dans certaines villes du Pas-de-Calais. » Le même son de cloche résonne à La Grand-Combe et à Alès, villes catholiques de culture ouvrière et minière.

    Patrick Malavieille, maire d’une ville qui a perdu les deux tiers de ses habitants en trente ans, ne veut pas se voiler la face malgré une réélection dès le premier tour : « La résistance s’estompe. Le parti, le syndicat et l’Église n’ont plus la même fonction d’encadrement. Les repères se brouillent. J’ai vu des gens se battre pour les réseaux d’éducation prioritaire et voter FN. » « Le Front national arrive par le bas, prévient Patrick Cabanel. Il arrive par les plaines. Il remonte les garrigues, par le piémont. Il lance des pointes dans le sud des Cévennes. C’est un vote importé par des gens qui sont arrivés ces vingt-cinq dernières années dans le cadre d’un phénomène de rurbanisation. »

    Le canton d’Alès-1 illustre ces évolutions démographiques et politiques. Il comporte des quartiers populaires d’Alès, des villages protestants numériquement stables et des villages dont la population a triplé en vingt ans. C’est dans ces derniers que l’extrême droite réalise ses meilleurs scores, jusqu’à 46 % au premier tour. Le binôme FG-EELV 
a finalement tiré son épingle du jeu. « L’ancrage territorial a joué, reconnaît Jean-Michel Suau, mais dans le sens où l’élu de terrain est l’incarnation de valeurs. » À Saint-Christol-lès-Alès (3 300 habitants en 1975, 6 600 en 2015), le binôme est arrivé en tête. Aucune fatalité à ce que la croissance démographique s’accompagne du repli résidentiel et politique des nouveaux arrivants. Contrairement aux villages voisins, dont l’expansion est plus récente, cette petite ville a connu son boom démographique dans les années 1980 et 1990. On peut aussi croire que la culture solidaire et rebelle des Cévennes a, dans la durée, influencé, voire « converti » ces « néos » de la deuxième génération.






ELECTION du nouveau maire de BÉZIERS: le discours d'Aimé Couquet, élu communiste, doyen du conseil municipal

publié le 6 avr. 2014 à 03:19 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 1 janv. 2016 à 14:45 ]

   
    On sait qu'un journaliste qui a bénéficié pendant des années des ondes et temps d'antenne de BFMTV, a été élu sur une liste FN à la mairie de Béziers, avec l'incroyable coquetterie de dire qu'il n'est pas encarté FN ! à l'occasion de la première réunion du nouveau conseil, dédiée à l'élection du maire, l'usage veut que le doyen d'âge prononce le discours inaugural. A Béziers, le doyen d'âge est un élu communiste, Aimé Couquet. Son discours ne manque pas de grandeur, c'est le moins que l'on puise dire, et ensevelit les médiocres qui mettent un signe d'égalité entre PC et FN.
    J.-P. R.

        Mesdames, Messieurs,

      Ce n'est pas de gaieté de cœur que je préside cette séance d'installation du nouveau Conseil Municipal et l'élection du Maire, pour deux raisons principales.
      La première est personnelle. J'avais 39 ans quand j'ai été pour la première fois élu à la municipalité au service de la population. 31 ans déjà ! Le temps passe mais on peut toujours compter sur moi pour faire entendre dans cette assemblée, à ma façon, la voix des travailleurs, des familles modestes, de tous ceux qui ont à souffrir des dégâts de cette société capitaliste de plus en plus inhumaine.
      La deuxième raison est politique. C'est l'installation à Béziers d'un nouveau Maire qui tout en flirtant avec Jean-Marie et Marine Lepen, veut cacher son obédience avec le Front National. Si ce n'est pas le cas, je lui propose, pour plus de clarté, de se désolidariser des membres de sa liste encartés au Front National qui par son histoire et sa composition n'est pas un parti politique comme les autres.

        Il est vrai que son OPA sur le beffroi a été facilité par un ras le bol général des Biterroises et des Biterrois envers les 19 ans de gestion de la ville par l'UMP. De plus, leurs responsables, aux grandes élections successives ont jeté des passerelles entre les électeurs du FN et de l'UMP. Retour du boomerang, cette fois-ci ce sont les électeurs de droite qui ont franchi dans l'autre sens les passerelles, pour aller rejoindre tout naturellement l'extrême droite. Ss sont  ajoutés à la réalité du déclin de la ville, les méfaits des gouvernements successifs de droite et PS-Écologistes. Sur ce terreau, en faisant jouer certaines peurs moyen-âgeuses, le candidat de l'extrême droite camouflée, a eu la capacité d'apparaître comme un homme neuf.

      Mais, républicain, je respecte, les 47% d'électeurs Biterrois qui lui permettent de devenir, à la majorité relative, le 1er magistrat de notre ville. Cela ne m'empêchera pas, dans l'opposition, d'être très vigilant et d'intervenir publiquement, comme je sais le faire, pour défendre avec mes amis, les intérêts des habitants. D'ailleurs, à cet effet, Monsieur le futur-Maire, j'ai une proposition à vous faire. Pendant la campagne électorale, vous avez fait de la baisse des impôts locaux votre cheval de bataille. Vous l'avez considérée comme indispensable et urgente. Voilà une occasion de tenir votre promesse. Dès la prochaine séance du Conseil Municipal, sera certainement inscrit à l'ordre du jour, le vote des taux des taxes communales foncières et d'habitation. Il ne vous reste plus qu'a proposer leur baisse.
          
     
Enfin, j'ai mal au cœur. C'est grave que dans la ville des Cathares, de Casimir Peret, de Jean Moulin, des Joseph Lazare et Paul Balmigère, où les habitants ont toujours montré leur ouverture d'esprit, bien accueilli les immigrés, ont toujours lutté et résisté aux envahisseurs, nous nous retrouvions dans cette situation.
  

    Ami, entends-tu le vol des corbeaux sur nos plaines,
    Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu'on enchaîne ?

    Ohé, partisans, ouvriers, paysans, C'est l'alarme.
      Résistance ! Résistance !

 

                                                                Béziers, le 4 avril 2014

                                                                Aimé COUQUET


A Saint-Germain de Calberte (Lozère), le Front de Gauche fait 35,7%... article de l'Humanité Dimanche

publié le 22 mai 2012 à 10:05 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 20 sept. 2016 à 07:46 ]

     article supprimé , faute de place...

Cévennes : LE DESERT ET LE REFUGE

publié le 4 mai 2012 à 14:50 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 6 avr. 2014 à 02:22 ]

    

    Je reproduis ici le texte de Philippe Joutard, professeur à l’université d’Aix-Marseille, tel qu’il l’a écrit dans son travail de géographie sur les Cévennes dans le cadre de la belle collection « Découvrir la France »[1]. L’histoire et la géographie ont souvent besoin l’une de l’autre. Il n’est pas possible d’établir la géographie des Cévennes sans parler de leur histoire et de leur histoire protestante. Ce chapitre est une indispensable introduction aux analyses électorales des villes et villages cévenols. Lien Les Cévennes, le front de gauche, ré-sis-tance ! Les protestants calvinistes du Grand sud de la France et particulièrement ceux des Cévennes ont été des résistants à la monarchie absolue, ont rejeté les autorités « verticales » qui prétendaient les soumettre pour développer des relations horizontales de solidarité, ils ont été de farouches républicains et beaucoup ont poussé la logique de leur engagement jusqu'au vote communiste. Cette histoire ne saurait être généralisée aux autres régions françaises qui comptent de nombreux électeurs protestants.

    Jean-Pierre RISSOAN

 

LE DÉSERT ET LE REFUGE

 

Par P. JOUTARD

Professeur des universités

Aix-Marseille

 

 

LES « FOUS DE DIEU»

 

    Jusqu'au XVIIIème siècle, les Cévennes font peu parler d'elles; les affrontements sanglants entre catholiques et protestants pendant les guerres de Religion ont heu a la périphérie. Même sous Louis XIII lorsque Rohan établit son quartier général à Anduze, la montagne fournit des troupes mais non un théâtre d'opérations. C'est à partir de la révocation de l'édit de Nantes en 1685, que commence la grande aventure de la résistance cévenole, dont la guerre des camisards n'est qu'une phase, importante mais limitée dans le temps.

    En 1685, une fois le culte interdit, les pasteurs exilés ou ayant abjuré, les notables sincèrement convertis ou pratiquant le double jeu, tout semblait conduire le petit peuple à se soumettre à la volonté royale Dans une époque ou les hiérarchies sociales avaient tant de poids, comment supposer que de simples paysans ou artisans, privés de tout encadrement, puissent avoir un comportement autonome ? Or, contre toute attente, ces modestes Cévenols refusèrent de céder.

    A peine les dragons chargés de «convertir» les «prétendus réformés» ont-ils quitté la montagne qu'apparaissent des laïques, les prédicants, qui réconfortent leurs coreligionnaires et les exhortent à maintenir la foi de leurs ancêtres. Ils réunissent les «nouveaux convertis» à l'écart des villages, dans des endroits isolés et bien protégés, par exemple à la Can de L'Hospitalet ; ce sont les premières assemblées du Désert, où l'on prêche, baptise et administre la communion. Les autorités réagissent très brutalement, les prédicants sont exécutés, les participants envoyés aux galères et les femmes emprisonnées. Au bout de quinze ans, le succès de la répression paraît total, les derniers prédicants s'exilent ou abandonnent. Illusion. Les Cévenols, ne pouvant plus s'exprimer «rationnellement», se réfugient dans l'imaginaire, les «prophètes» succèdent aux prédicants. Venu du Vivarais en 1700, le mouvement se répand en quelques mois dans toutes les vallées cévenoles, telle une véritable épidémie. Avec des tremblements convulsifs, des jeunes gens et des jeunes filles appellent à la repentance et à la sortie de «Babylone» (l'Église catholique) ; ils prédisent le rétablissement du protestantisme dans toute sa gloire. Ces manifestations ne se réduisent pas à de simples phénomènes d'hystérie collective, même si elles en ont les apparences. Par-delà des formes qui déconcertaient les autorités catholiques et les notables protestants de Nîmes, d'Amsterdam ou de Genève, elles reprenaient l'enseignement traditionnel des pasteurs et des prédicants, et traduisaient, dans la seule expression laissée par les circonstances, la même volonté de résistance. Avec toujours autant d'incompréhension, le pouvoir reprend la répression. Le prophétisme qui, au début, était pacifique, devient violent ; il appelle à la guerre contre les persécuteurs.

    C'est ainsi que l'abbé du Chaila, inspecteur des missions, est tué au Pont-de-Montvert, le 24 juillet 1702, premier acte de ce que l'on a appelé la «guerre de camisards», nom qui fait référence soit aux chemises (camise en patois) «empruntées» par les combattants pour se changer après la bataille, soit aux méthodes de lutte (la camisade étant une embuscade de nuit).

    Pendant deux ans, moins de 2000 artisans ou paysans tinrent tête à plus de 25 000 soldats de troupes régulières. C'est que, profitant du relief du pays et de la  complicité totale de la population, les camisards firent une guérilla étrangement moderne, annonçant les «guerres révolutionnaires» de notre temps. Le paisible moissonneur d'un jour devenait, le lendemain, un terrible combattant qui faisait s'enfuir le dragon au seul son du «psaume des Batailles», tandis que le berger inoffensif, du haut des serres, était son meilleur agent de renseignements.

    Les autorités eurent beau rendre les paroisses responsables des incidents survenus sur leur territoire, déporter les habitants de deux villages particulièrement «mal intentionnés», Saumane et Mialet, et finalement regrouper les autres dans quelques grands centres en brûlant plus de 400 hameaux pour priver les insurgés de leurs bases, rien n'y fit. Il fallut la découverte des magasins de l’un des chefs, Cavalier, la négociation entre celui-ci, simple garçon boulanger, et un maréchal de France, Villars, où le second n’eut pas de peine à circonvenir le premier, enfin la mort par trahison de l'autre chef, Roland, pour que peu à peu le pays se calme. Mais les convictions cévenoles n’étaient pas brisées pour autant. L'année même de la mort de Louis XIV, un jeune homme du Vivarais, Antoine Court, réunissait aux Montèzes, prés de Saint-Hippolyte-du-Fort, quelques amis pour reconstituer l'Église réformée, selon les principes de l'ancienne discipline ecclésiastique, et en préconisant une résistance non violente. Bientôt, prédicants, puis pasteurs du Désert parcouraient à nouveau toutes les Cévennes.

    Le culte était pourtant toujours interdit, et les édits de Louis XIV furent tous confirmés par son successeur, en 1724. Mais les Cévenols s'en souciaient peu ; ils se mariaient «au Désert» et faisaient baptiser leurs enfants par les pasteurs, au risque de les voir considérés comme bâtards et privés d'héritage. Quand la pression était trop forte, on envoyait les petits au catéchisme, mais la grand-mère se chargeait de détruire le soir ce qui avait été dit le matin. Les autorités sévirent à plusieurs reprises, avec cependant plus de prudence qu'au siècle précédent, tant la peur d'un nouveau soulèvement était grande ; néanmoins exécutions, envoi aux galères et emprisonnements furent encore pratiqués. Enfin, vers 1760, une tolérance de fait s'établit, qui fut officiellement reconnue en 1787.

  

DÉMOCRATIE CÉVENOLE

     Ce siècle de résistance a profondément marqué la région : dans son paysage d'abord, avec les grandes routes de surveillance implantées sur les crêtes par l'intendant Baville - la plus célèbre est devenue la Corniche des Cévennes -, dans sa toponymie ensuite, avec les dénominations de grottes, pont et vallée «des camisards». Plus encore, toute la mentalité cévenole est imprégnée de ce passé. Les vieilles familles huguenotes en sont très fières. A ceux qui savent mériter leur confiance, elles montrent dans les vieux mas l'endroit où l'on cachait la Bible ou le prédicant. Elles disent où se tenaient les assemblées du quartier ; parfois elles citent avec émotion le nom de l'ancêtre qui mourut aux galères, et dont le nom est inscrit sur le mur du musée du Désert.

    Depuis 1910, en effet, dans la maison natale du chef camisard Roland, la Société de l'Histoire du Protestantisme français a fondé un musée pour rappeler cette résistance. Chaque année, le premier dimanche de septembre, plusieurs milliers de protestants, venus souvent de très loin, se rappellent...

    L'attachement des Cévenols à la liberté, leur individualisme, s'alimentent au souvenir de ce passé : le goût de la «dissidence» et une certaine méfiance vis-à-vis des institutions officielles des Églises ne sont pas sans rapport avec l'habitude prise de s'organiser pendant les périodes difficiles en petites communautés, et de se passer des structures établies. Le mysticisme latent et la tendance permanente au réveil religieux sont peut-être un héritage lointain du prophétisme. Le visiteur ne sera donc pas surpris de la multiplicité des dénominations protestantes en Cévennes : à Saint-Jean-du-Gard, sept groupes protestants sont représentés, qui vont de l'Église réformée de France aux darbystes et adventistes.

    Le catholique, ici minoritaire, en a été «contaminé». Il montre la même détermination à suivre la tradition de sa famille, la même volonté de refuser la pression sociale lorsqu'il se trouve seul dans un quartier totalement protestant Aussi, longtemps, les deux communautés ont vécu côte a cote sans véritable échange ; dans certains villages, chacune avait ses commerçants et son médecin. Et les mariages mixtes étaient pour tous une véritable catastrophe. Depuis plusieurs années, cet état d'esprit évolue au fur et a mesure que l'on est confronte aux mêmes difficultés. On a commencé par fréquenter les kermesses des uns et des autres, aujourd'hui on organise des activités culturelles en commun et parfois même on lit la Bible ensemble. Les pasteurs et les curés sont passés d'une courtoisie bienveillante à une collaboration certaine, sans d'ailleurs être toujours approuvés car les vieilles méfiances enfouies au plus profond de la conscience n'ont pas totalement disparu.

    Il n'est pas jusqu'à l'attitude politique des Cévenols qui ne soit encore marquée par cette histoire : les conflits religieux se sont longtemps prolongés en conflits politiques ; chacun sait dans la région que depuis le début du suffrage universel, les communes protestantes sont républicaines et votent à gauche et que les catholiques sont conservateurs et votent à droite, indépendamment du revenu et de la condition sociale. Cette sociologie électorale simple n'a pas encore disparu dans la Cévenne rurale. L'ancienneté de ce républicanisme cévenol est en rapport avec la résistance religieuse. Sans doute, les combattants camisards ou leurs successeurs ne furent pas des républicains avant la lettre, mettant en cause la royauté ; ils prirent toujours soin d'affirmer leur loyalisme monarchique ; mais leur Eglise s'est organisée, de fait, sans «notable», dans l'indépendance complète de la hiérarchie sociale, et contre l'autorité établie. Cette expérience de démocratie religieuse a préparé tes Cévennes au non-conformisme et à la démocratie politique.

    L'étonnante culture du Cévenol doit aussi beaucoup à son protestantisme, même si, par ailleurs, la montagne est invitation à la connaissance - témoin le département des Hautes-Alpes, traditionnel fournisseur d'instituteurs-. Pour lire quotidiennement la Bible, ne faut-il pas être alphabétisé ?

    De cette culture témoigne le goût de la lecture : de simples paysans discutent d'ouvrages d'érudition. Dans des intérieurs très pauvres, on conserve pieusement une petite bibliothèque : «ici, les livres, on ne les jette pas». On est aussi attaché aux vieux documents, car l'écrit a valeur sacrée : il n'est pas rare de trouver chez des familles modestes des papiers remontant au XVII° et XVIII°siècle, sinon au-delà.

    Le protestantisme a enfin obligé le monde cévenol à s'ouvrir à l'extérieur : les impératifs culturels rejoignent les nécessités économiques. De même que l'artisan ou le sériciculteur devait avoir des liens avec la plaine, et au-delà avec Lyon, Paris, l'Italie ou le Japon, de même recevait-il ses livres de Londres, d'Amsterdam ou de Genève. Spontanément, ce petit peuple, enfermé dans ses montagnes, fut à l'échelle de l'Europe : et il n'est pas étonné quand il découvre de lointains cousins, partis il y a trois siècles, et qui recherchent aujourd'hui un enracinement cévenol.

    Car ces pauvres vallées, qui paraissent économiquement en perdition, acquièrent un prestige toujours plus grand, non seulement chez les protestants français, mais chez les réformés étrangers de langue ou d'origine françaises. Les Cévennes sont pour tous la terre sacrée, Israël, preuve vivante du triomphe du «petit troupeau» sur les puissances de ce monde. Ce symbole ne touche pas les seuls huguenots : il fascine des gens très éloignés de ces croyances, mais qui ont lié leur destin au combat résolu que mène actuellement le pays pour survivre : et ce passé est peut-être l'un des atouts les plus sérieux dans cette lutte.

 


[1] Éditions LAROUSSE, direction Roger BRUNET.

lire aussi sur ce site : A Saint-Germain de Calberte, le Front de Gauche fait 35,7%... article de l'Humanité Dimanche

Cévennes, Front de gauche, ré-sis-tance...

publié le 4 mai 2012 à 13:35 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 23 août 2013 à 07:25 ]

    Un article du journal l’Humanité m’a donné l’envie de rédiger une monographie un peu plus complète. Il s’intitule « les Cévennes disent non au FN » et est signé par Isabelle Jouve[1]. Le titre a fait tilt chez moi parce que j’ai visité les Cévennes et dans mon livre, « Traditionalisme et Révolution », j’écris ceci :

    « Le hasard de la vie a voulu que mon épouse et moi allions faire une course dans les montagnes de Lozère. C'était aux lendemains du second tour (de la présidentielle 2002) et, dans les villages que nous traversions, on pouvait lire la presse locale qui donnait les résultats de l'élection, commune par commune. Comme on ne peut pas traverser les Cévennes sans entrer en contact avec leur histoire protestante, je constatai que les communes les plus protestantes donnaient le moins de voix à l'extrême-droite. Cela me remémorait les cartes publiées par un collègue de l'université d'Aix-Marseille, dans un volume de la collection Découvrir la France, cartes qui montrent les comportements électoraux en 1877 (le grand conflit entre le républicain Gambetta et le royaliste légitimiste Mac Mahon) et en 1968[2]. Les cantons cévenols à majorité protestante étaient tous républicains en 1877 et à gauche en 1968. En 2002, les voix pour l'extrême-droite y étaient de beaucoup inférieures à la moyenne nationale. Quel bel exemple de fidélité à la République ! Et quel lien surprenant, pour le néophyte, entre le protestantisme et la démocratie. Cela nous donna l'envie de visiter le musée du Désert »...

    L’élection de ce 22 avril 2012 met à nouveau ce comportement électoral au premier plan de l’actualité, pas seul, bien sûr, mais il est toujours intéressant de descendre au niveau du village pour apprécier le comportement électoral de nos compatriotes. Comment se sont comportés les Cévenols lors de ce premier tour ?

    Disons aussi que le champ a été quelque peu éclairci. Sur ce site, beaucoup de lecteurs ont trouvé des analyses explicatives du comportement électoral dans d’autres régions marquées par le protestantisme, je pense notamment aux séries d’articles sur la Moselle et sur l’Alsace. Je renvoie également le lecteur à la mise au point de l’IFOP pour la revue Réforme, «Éléments d’analyse sur la sociologie et le positionnement politique des protestants en France », d’octobre 2009 et qui est disponible sur le net[3]. L’IFOP distingue les protestants du Grand Est de la France, du Grand Sud et de la région parisienne. Les Cévennes, c’est dans le Grand sud et, ici, la propension des protestants à voter pour l’extrême-gauche -hors PC - est plus élevée que partout ailleurs : 8,7% au lieu de 4,6% pour l’ensemble des protestants de France. La propension à voter extrême-droite est de 7,1% pour 7,8 France entière (et 16,6% pour les protestants du Grand Est…).

    Pour poser le décor, citons l’article, relativement bref, d’Isabelle Jouve.

 

    Les Cévennes disent non au FN

    Le petit village de Bonnevaux est sous le feu des projecteurs. Mais qu’a donc fait ce bourg cévenol pour mériter tant d’égards ? Une chose si simple et pourtant extraordinaire : il a donné zéro voix au Front national. Personne n’a voté pour Marine Le Pen. On s’interroge, on observe, on rêve de découvrir là, conservées au fond de quelque marmite secrète, sur des braises dormantes de la guerre des camisards, qui sait, la recette miracle. Non, Bonnevaux, c’est une centaine d’habitants à l’année (180 en comptant les résidences secondaires), 94 inscrits sur les listes électorales et 73 votants pour le premier tour de la présidentielle de 2012. Pas matière à théoriser. On regarde alentour, les villages du même canton. Aujac, le plus proche voisin : Le Pen, 38 voix sur 152[4]. Mais, La Vernarède, dans la vallée d’à côté, 17% pour le FN, bon, et 43,2 % pour le Front de gauche, tiens ?

    On élargit encore le zoom, et là, peut-être que quelque chose se dessine. Les Cévennes sont géographiquement et historiquement divisées en deux : le plateau lozérien, catholique de droite (Bonnevaux est à la limite de cette zone), et les vallées cévenoles gardoises et sud-lozériennes, protestantes de gauche. S’il est vrai que la carte d’implantation du FN dans le Gard suit les contours de la carte de la précarité, pour autant, ici ou là, des villages sortent du lot. Dans les basses Cévennes, donc, on note Bonnevaux (FN : 0%, FdG : 20%), Saint-Martin-de-Boubaux – au bout du monde ! (Mélenchon 52,4%, Le Pen 8,28%). À Soudorgues aussi, Mélenchon arrive en tête (30 %) et le FN fait 10 %. Quant à Cendras, petite commune avec un pied en Cévennes et l’autre dans le bassin minier alésien, le FN est en baisse constante depuis 1995 et le FdG fait 31,6%.

    Les Cévenols sont culturellement trop modestes pour chercher à donner des leçons à quiconque. Et dans cette zone si particulière, toute tentative de généralité est une erreur. Mais, localement, des enseignements sont peut-être à tirer d’expérimentations de la démocratie directe participative, du temps donné au temps indispensable au fonctionnement démocratique[5], d’une autre approche de l’homme, de son respect en lien avec celui de l’environnement. Bonnevaux, comme en témoigne Marlène, une enfant du pays, «ce fut un haut lieu de l’arrivée massive de néo-ruraux, dans les années 1970-1980. Aujourd’hui, ceux qui sont restés sont bien intégrés». Ce que confirme la mairesse, Roseline Boussac, parisienne d’origine : «Il restait une quarantaine d’habitants quand les néo-ruraux sont arrivés. Ils sont principalement agriculteurs bio ou éleveurs (de moutons et chèvres)».

    Fin de citation. Voir tableau suivant :

 

Comportement politique des communes citées dans l’article de l’Humanité

(voix, pourcentage et rang obtenus par J.-L. Mélenchon)

 

Commune

inscrits

Voix

%

Rang

Canton

Bonnevaux (30)

94

20

27,7

Génolhac (M. en 1877)*

Aujac (30)

187

23

15,1

Génolhac (M. en 1877)

La Vernarède (30)

340

118

43,2

1er

Génolhac (M. en 1877)

St-Martin de Boubaux (48)

176

76

52,4

1er

Saint-Germain-de-Calberte

Soudorgues (30)

244

61

29,8

1er

Lasalle

Cendras (30)

1418

368

31,6

1er

Alès-ouest

* la parenthèse signifie ‘vote monarchiste en 1877’ et fait référence aux cartes publiées par JOUTARD (cf. infra). La lettre (R.) signifiera ‘Républicain en 1877’ mais minorité protestante.

 

    Indécrottables républicains[6]

    Arrivons tout de suite à la dimension historique du vote. Qui ne connait la Guerre des Camisards ? La persécution par Louis XIV et le terroriste Louvois, la résistance des paysans et artisans cévenols dont les méthodes de lutte clandestine seront reprises par les maquisards de 1940-44. Je publierai le texte de P. Joutard qui signe un excellent résumé de tout cela.

  

 Surtout, voici deux cartes tout à fait enrichissantes. Elles présentent le comportement électoral de cantons caussenards et cévenols en 1877 et 1968. Pourquoi 1877 ? parce que c’est le coup d’Etat du monarchiste Mac Mahon contre la République[7]. Aux élections législatives appelées à trancher le conflit, il fallait voter pour la République-révolution ou pour la Monarchie-traditionaliste[8]. Pourquoi 1968 ? parce que c’est le scrutin qui clôt les « évènements de mai-juin » et ouvre les vannes à un raz-de-marée conservateur. Les circonscriptions qui votèrent « rouge » à cette date étaient vraiment ancrées à gauche.

    Les protestants ont accueilli la Révolution de 1789 avec ferveur, beaucoup sont restés farouchement républicains et c’est le cas dans les Cévennes où l’on sait mieux qu’ailleurs ce qu’est l’absolutisme monarchique. Les cartes établies par Joutard montrent qu’en 1877 les cantons protestants des Cévennes ont TOUS voté pour la République. En juin 1968, ils ont TOUS voté pour la gauche. Bref, comme dirait André Siegfried, les protestants cévenols ont un certain comportement politique qui les distingue de leurs coreligionnaires alsaciens et mosellans qui, eux, n’ont pas connu les persécutions louis-quatorziennes et encore moins la guerre civile[9]. Il n’y a donc pas un seul comportement calviniste : l’histoire provoque des bifurcations selon les régions[10]. L’enracinement républicain du vote protestant amènera certains d’entre eux à l’ultima trajecta : le vote communiste [11]. C’est pourquoi je m’intéresse ici au vote Front de gauche de la présidentielle 2012.

    Les cantons à majorité protestante, républicains en 1877 et de gauche en 1968 sont les suivants[12] :

En Lozère : le Pont-de-Montvert, Saint-Germain-de-Calberte, Barre-des-Cévennes.

Dans le Gard : Saint-André-de-Valborgne, Saint-Jean-du-Gard, Lasalle, Anduze, Vézénobres et Ledignan.

    Mais il ne faut pas s’arrêter à une prise en compte exclusivement administrative. Dans certains cantons catholiques, il se trouve des villages protestants ; dans des cantons qualifiés de « protestants », il y des villages catholiques. Et puis il y a le secret des consciences. Et puis, il y a l’évolution politique générale ; les mariages mixtes ne sont plus « une catastrophe » (Joutard) comme elle l’était naguère. Il y a ce qu’ A. Siegfried appelle les « protestants qui ne croit plus en Dieu ». Oxymore qui doit effaroucher pasteurs et théologiens mais qui traduit la réalité d’un comportement laïc qui respecte une vieille éducation religieuse[13].

 


    En 1978 : quelques indications

    En 1978, le PCF obtenait 20% des voix à l’échelle nationale, c’était -mais on l’ignorait- son chant du cygne. La 4° circonscription du Gard allait d’Alès au Vigan, deux fiefs protestants, mais aussi localisation d’un authentique « pays noir », cadre du roman « la Gueuse » de Jean-Pierre Chabrol. Le vote ouvrier-protestant ou mineur-protestant était explosif. Le candidat du PCF obtenait 38% dès le premier tour et 57% au second. Temps heureux du plein emploi.

    Quant à la Lozère, il en va différemment. Ce département est à cheval sur la crête des Cévennes. A l’image du réseau hydrographique -les Cévennes sont un château d’eau- une partie est tournée vers l’ouest, est catholique, conservatrice, une autre partie est tournée vers la Méditerranée avec des torrents tumultueux surtout après les trop célèbres orages cévenoles. Là, on est davantage protestant, un peu plus « rouge ». La circonscription Mende-Florac, cévenole pour partie, donnait 30% à la gauche PS + PCF (11% pour ce dernier). La circonscription de Marvejols donna 15% à « la gauche » en 1973, 5,6% au PCF en 1978.

    Parodiant Siegfried, on pourrait dire que la Lozère atlantique vote blanc et la Lozère méditerranéenne est « rouge ».

 

    Les sanctuaires du patrimoine camisard

    Je reproduis la carte de Joutard sur laquelle figurent les hauts lieux du combat protestant. Sans établir une causalité directe, il est intéressant de voir si ces « lieux de mémoire » ont gardé/entretenu une mentalité révolutionnaire.

   


A Mialet (hameau des Aigladines) s’est tenu le premier synode réformé (1560). Ses habitants, avec ceux de la paroisse voisine de Saumane ont été déportés sous Louis XIV. Dans la maison natale d’un chef camisard, Roland, au Mas Soubeyran, hameau de Mialet, a été aménagé le musée du Désert. C’est au Can de L’Hospitalet (commune du Pompidou) qu’eut lieu la première assemblée -clandestine- du « Désert ». Au Pont-de-Montvert, l’assassinat de l’abbé du Chaila, en 1702, ouvre « la guerre des camisards ». C’est à Montèzes -commune de St-Christol-lès-Alès- que se reconstitua l’Eglise réformée (1715).


Commune

inscrits

Voix

%

Rang

Canton

Mialet (30)

596

117

22,5

2ème

Saint-Jean-du-Gard

Saumane (30)

217

43

23,8

2ème

Saint-Jean-du-Gard

Le Pompidou (48)

180

38

23,0

2ème

Barre-des-Cévennes

Barre-des-Cévennes (48)

227

42

21,9

2ème

Barre-des-Cévennes

St-Christol-lès-Alès (Montèzes)

5300

685

15,8

Alès-ouest

 

    L'histoire du massif montagneux du Bougès est fortement marquée par les débuts de la guerre des Camisards, qui partit du hameau de Vieljouves, situé au-dessus du Rouve, le 22 juillet 1702, et s'étendit ensuite durant deux années à l'ensemble des Cévennes. Ces épisodes tourmentés de la résistance huguenote ont fortement marqué la mémoire des habitants du Bougès, en particulier de la communauté protestante. Voici les résultats FdG de 2012 sur trois communes parmi celles qui se partagent le massif du Bougès.

 

Communes

Inscrits

voix

%

 

Canton

Florac (48)

   1224

233

22,7

2ème

Florac (M. en 1877)

Saint-Frézal-de-Ventalon (48)

175

56

38,4

1er

Le Pont-de-Montvert

Saint-André-de-Lancize (48)

113

19

20,1

2ème

Saint-Germain-de-Calberte

 

Autres communes citées sur les cartes de Ph. Joutard :

 

Commune

Insc.

Voix

%

Rang

canton

Valgorge (07)

291

62

25,6

1er

Valgorge (R.)

Vézénobres (30)

1346

150

13,7

Vézénobres

Portes (30)

304

94

37,0

1er

Génolhac (M. 1877)

Les Vans (07)

2189

324

18,1

Les Vans (M. en 1877)

 

Si l’on suit les indications de l’encyclopédie Wikipaedia, les principaux villes et villages de la région (auxquels j’ai rajouté Ledignan) sont les suivants :

 

Commune

Inscrits

Voix

%

Rang

Canton

Alès (30)

26522

3190

15,6

Alès (R.)

Le Vigan (30)

  3104

  473

19,4

Le Vigan (M. en 1877)

Sumène (30)

  1358

  182

16,1

Sumène (M. en 1877)

Valleraugue (30)

    943

  122

15,6

Valleraugue (M. en 1877)

Ganges (34)

  3041

  401

16,9

Ganges (M. en 1877)

Saint-Hippolyte-du-Fort (30)

  2834

  404

17,7

St-Hippolyte (M. en 1877)

Sauve (30)

  1374

 165

14,7

Sauve

Lasalle (30)

    886

151

20,7

Lasalle

Saint-André-de-Valborgne (30)

    449

  47

13,0

Saint-André-de-Valborgne

Saint-Jean-du-Gard (30)

  2158

306

17,7

Saint-Jean-du-Gard

Anduze (30)

2386

315

15,4

Anduze

Florac (48)

1224

233

22,7

Florac (M. en 1877)

Saint-Germain-de-Calberte (48)

366

107

35,8

Saint-Germain-de-Calberte

le Pont-de-Montvert (48)

317

62

23,1

Le Pont-de-Montvert

Villefort (48)

445

56

15,3

Villefort (M. en 1877)

Génolhac (30)

689

134

23,3

Génolhac (M. en 1877)

Bessèges (30)

2210

244

15,0

Bessèges (R.)

Saint-Ambroix (30)

2637

325

16,2

Saint-Ambroix (M. 1877)

Ledignan (30)

996

128

15,1

Ledignan

 

    On constate que partout les pourcentages sont largement supérieurs au score national de Jean-Luc Mélenchon (11,1%). Au total, J.-L. Mélenchon arrive en tête devant tous les candidats dans deux cantons, deux cantons cévenols, l'un en Lozère : St-Germain-de-Calberte (27,7%), l'autre dans le Gard : Génolhac (24,8%). Pourquoi cet engouement ?

    L’appel à la tradition républicaine et révolutionnaire s’impose. Lien : Cévennes : LE DESERT ET LE REFUGE. Mais je ne puis m’empêcher de penser que le cri de ralliement des meetings du Front de gauche, durant la campagne, ré-sis-tance ! ré-sis-tance ! cri répété des millions de fois, de penser que ce cri a eu dans ces terres de résistance contre la tyrannie de Louis XIV et épigones, pour la République et contre l’Ordre moral, terres de résistance à l’occupant hitlérien aussi, ce cri a eu en Cévennes un retentissement particulier.

    Le 4° rang indique que le candidat du Front de Gauche est arrivé derrière la candidate du Front national. Mais, les motivations d’un vote sont rarement dues à une seule cause. Les Cévennes -surtout dans le bassin minier- ont subi de terribles secousses. Dans son article sur les Cévennes, Joutard posait la question au milieu des années 70’ : « les Cévennes condamnées ?» c’est dire la menace de désertification -mais cette fois au sens économique général - qui planait sur ces montagnes et ces vallées qui se terminent parfois en « bout du monde ». Et puis, les protestants ne sont pas immunisés contre le virus du Front national (moyenne de 7%, je l’ai dit plus haut). Ajoutons que par une réanimation perverse de la tradition de l’esprit rebelle «  des gens ont voté FN, par refus historique de se voir imposer des choses qu’ils ne veulent pas ». Ces propos sont le fait d’un Calbertois -c’est ainsi qu’on appelle les habitants de Saint-Germain-de-Calberte-[14].


    Au moment où j’écrivais ces lignes, est arrivée l’Humanité-dimanche datée du 3 mai 2012, dans laquelle on peut lire un article intitulé : « à Saint-Germain-de-Calberte, "on vit ensemble, on vote ensemble", et le Front de Gauche fait 35,7% ». À mettre dans toutes les mains. Le temps que vous alliez chercher ce journal et le lisiez, je publierai cet article extrêmement utile qui donne une réponse fondamentale : dans ce village lointain, les gens sont proches les uns des autres. Les relations humaines sont préservées. Le formica et la télé n’ont pas tout détruit. Dans les villages et quartiers qui ont une âme, le FN est sur la touche. A Saint-Germain-de-Calberte, dont le maire est communiste, où le temple occupe une place centrale dans ce village aux origines protestantes affirmées, la Gauche et le MODEM républicain rassemblent 80% des voix. A Saint-Germain de Calberte, le Front de Gauche fait 35,7%... article de l'Humanité Dimanche

 



[1] L’Humanité, numéro du 27 avril 2012.

[2] Découvrir la France, Larousse, Paris, 1974, volume Languedoc, page 114 et sq., texte et cartes de Philippe JOUTARD (université d’Aix-Marseille).

[4] Soit 25% des exprimés et elle arrive en tête.

[5] Cela fait penser au mot de Marat-l’ami-du-peuple qui imaginait, avec un siècle et demi d'avance, l'Etat-providence comme condition sine qua non de la démocratie participative : "la société peut donc forcer (les indigents) au travail, puisque la nature les y condamne : mais lorsqu'ils ne s'y refusent pas, et lorsque leur travail ne suffit pas à leur entretien, elle leur doit une nourriture salubre, un logement sain, un vêtement convenable, de quoi élever leurs enfants, des soins dans leurs maladies et dans leurs infirmités, enfin une existence assez supportable, pour qu'ils ne soient pas réduits à s'excéder de fatigue. Or c'est le temps de leur délassement qu'ils peuvent consacrer à la chose publique". Cf. mon livre, vol.1, page 150.

[6] C’est le mot de Louis XIV contre les Néerlandais qu’il détestait. Ce compliment vaut pour les Camisards.

[7] Et qui trouva en face de lui, le leader Gambetta et son mot fameux : « il faudra se soumettre ou se démettre ».

[8] Je renvoie au chapitre X de mon livre -disponible sur ce site- « au nom du sacré cœur »…

[9] Guerre civile qui mobilisa jusqu’à 30.000 soldats du roi et trois maréchaux dont Villars

[10] En revanche, le luthérianisme vote de façon homogène soit pour la social-démocratie, soit pour l’extrême-droite.

[11] Comme le canton de Vernoux, en Ardèche.

[12] Ils sont surlignés en vert dans l’article.

[13] Comme aux Pays-Bas actuels où la première religion déclarée par la population est le catholicisme (30%) mais qui n’en demeurent pas moins un pays fortement imprégné de sa culture calviniste.

[14] 9,4% au FN, 10,7% à l’UMP.

1-5 of 5