La gauche révolutionnaire : 1978 et 2017, une comparaison géographique

publié le 12 mai 2017 à 06:23 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 26 juin 2017 à 01:55 ]

    Voici une comparaison. D'une part, la carte des résultats du PCF en 1978, année où il atteindra -pour la dernière fois -  le chiffre de 20 % des suffrages exprimés. D'autre part la carte du vote Mélenchon (JLM) au 1er tour de la présidentielle 2017, le nombre de suffrages exprimés atteignant presque le chiffre de 20% (19,6%). Le problématique est la suivante : est-ce le même électorat ? sinon quelles sont les mutations régionales, reflet d'un changement d'électeurs.
    Il va de soi que en 40 ans les choses ont beaucoup changé  depuis le "redéploiement industriel" giscardien jusqu'à la mondialisation déchaînée, les "gens" ont été bousculés, maltraités, méprisés. L'effondrement de l'URSS a créé des conditions nouvelles : les "gens" ont perdu l'espoir. Mais les 7 millions de JLM annoncent -peut-être- de nouveaux jours heureux et le goût du bonheur. En souhaitant qu'il n'y ait pas trop d'opportunistes qui viennent se glisser, à la recherche de "la soupe" comme disait le Général De Gaulle, croyant qu'ils aient affaire à un nouveau PS...

    la carte du vote PCF est bien connue. On sait qu'elle a un héritage jacobin avec ce croissant nord-ouest qui enveloppe le Massif central, de la Nièvre jusqu'à la Dordogne. le littoral méditerranéen est une autre ligne de force, avec des départements peu industrialisés, le vote communiste est porté  par la paysannerie et par les agents des services publics. Ce que l'on appelle, aujourd'hui "les Hauts-de-France" était un puissant bastion avec la Picardie à l'industrie disséminée, sauf le long de l'Oise servie par canaux en charbon du Nord. Avec aussi, bien sûr et surtout, le N-PdC dont la puissance reposait sur les "trois piliers" à savoir : extraction minière, sidérurgie et grosse mécanique, industrie textile. à part cela, on avait des départements isolés : Côtes-d'Armor (avec ses -vrais- bonnets rouges), Sarthe (Renault déconcentré), Isère (électro-chimie et électro-métallurgie), Meurthe&Moselle avec extraction du fer, la sidérurgie , la grosse mécanique.
    les meilleurs d'entre-vous auront décelé les allures de carte du chanoine Boulard Chanoine BOULARD : la religion, variable politique majeure (atlas) avec les grosses faiblesses dans les terres chrétiennes de l'Ouest, de l'Est, du cœur du Massif central, le pays basque.

    JLM2017

    La carte du vote Mélenchon -qui est élaborée avec la même légende que la précédente - est très différente.  Il n'y a presque pas de solution de continuité : le nombre de départements où le score est inférieur à 15% des exprimés a considérablement baissé : 23 pour la carte PCF et 9 pour la carte JLM. La carte tend vers l'homogénéité, l'uniformisation.
    Un moyen pour rendre compte de cette évolution est de calculer -et cartographier ensuite - le différentiel entre les deux cartes. Certains départements font nettement mieux en 2017 qu'en 1978, inversement d'autres ne font pas du tout le "plein" des voix PCF de 1978.
    Voici la carte qui correspond à ce calcul.

    En couleurs "chaudes", les départements qui font plus en 2017 qu'en 1978 : rouge vif = progression supérieure à plus de 8% ; en orange = progression comprise entre +8 et +3% ; en jaune = faible progression (moins de 3%).
    En couleurs "froides", les départements où l’influence révolutionnaire recule : noir = plus de 8% ; en bleu foncé : entre -8% et -3% ; en bleu clair = recul inférieur à 3%.

    On constate, non sans tristesse, que les bastions PCF ont été fortement entamés. Quelques chiffres désastreux : les trois départements du Limousin perdent, pour la Haute-Vienne -11,5%, la Corrèze -7%, la Creuse -6,4 ; les départements du Centre : Cher -13,5% ! Indre -7,3%, Allier -11%. Concernant les Hauts-de-France : les départements picards perdent -11,9% pour la Somme (courage ami Ruffin) ; Aisne -10,8% et Oise -6,2%. Pour ce qui concerne les départements méditerranéens : Pyrénées-Orientales -9,1%, Aude -4,5 ; Gard -12,2% , Bouches-du-Rhône -10%, Var -8,6 et Vaucluse -5,6%. La petite couronne de Paris a bien souffert aussi avec la désindustrialisation, les départs à la retraite dans le département de naissance,  le métamorphisme social dû à la lente pénétration des classes moyennes qui ne peuvent plus se loger à Paris intra-muros, etc... Seine-Saint-Denis -4%, Val-de-Marne -4,9%, Hauts-de-Seine -6,3%.

    Les départements qui progressent
    Heureusement, il y a  nombre de départements qui réservent d'heureuses surprises.
    Soit l'Ouest d'André Siegfried "Les régions cléricales de l'Ouest", hier et aujourd'hui (atlas)" C'est, avec l'Alsace, la plus belle surprise. Plus que la Bretagne stricto sensu  c'est ce que les géographe appellent "la bordure armoricaine" faite de religion, de soumission "au maître", de l’alliance de château et de l'église, qui marche vers la République de transformation sociale ou vers le patriotisme "indépendantiste" -mot de JLM-. Rappelons que la Manche votait à 90% pour le Général De Gaulle. Aujourd'hui, elle vote JLM à 17% soit +8,4% par rapport à 1978. Mayenne : +8,8% ; Maine&Loire : +7% ; Vendée 15,8% soit +5,6%. Les Deux-Sèvres +10,1% (sic).  Les départements bretons ne sont pas en reste : Ile&Vilaine +10,3%, Loire-Atlantique : +9,9%. Rennes et Nantes ont voté respectivement 25,9 et 25,5 pour la candidature unique de la Gauche de transformation sociale et écologique. Même le Morbihan donne +4,3% par rapport à 1978. Petite facétie : les Côtes-du-Nord reculent...Ainsi d'ailleurs que la Sarthe (crise de l'automobile, mais aussi vote de servitude volontaire à l'égard d'un maître du pays : F.Fillon). Le scrutin majoritaire va empêcher la Gauche radicale de traduire cette poussée par des sièges à la Chambre des députés.
    Passons à l'Est. Les deux premières cartes avec une couleur pour les départements ayant voté à moins de 15% ne permettent pas de saisir les évolutions. D'où l'intérêt de la troisième ! Le Bas-Rhin, avec Strasbourg (24,4% de votes JLM) passe de 6,6% en 1978 à 14,8 soit +8,2%. C'est inouï, au sens premier de "jamais entendu".  JLM est en tête dans des villes importantes : Bischheim (17.000 hab.) à 23,2%, également Schiltigheim (31.000 hab.) à 27%. Le Haut-Rhin est tout à fait comparable qui passe de 6,7 à 14,3%. Ici, JLM est en tête à Lapoutroie (village de 1900 hab.) 21%. En Lorraine, il ne faut pas que les résultats désastreux de LePen cachent les progrès de la France Insoumise et PCF. Ainsi, la Moselle progresse, de peu 2,2% mais dans cet océan FN c'est un signe d'espoir. deux communes placent JLM en tête dans le bassin houiller, terre traditionnelle de droite et d 'extrême-droite.  Les Vosges gagnent 4%. Là encore, le fief de Meurthe&Moselle est ébranlé, mais nul n'ignore la crise de la sidérurgie lorraine et de son industrie extractive.
    Les quatre départements du Massif central, bien distincts sur la carte du Chanoine Boulard et sur celle du PCF1978 passent à gauche. Enfin presque. Ils arrivent à la moyenne nationale, se banalisant. Haute-Loire +9,4% (18,2), Lozère +11,3% -sic- (19,7), Aveyron + 8,4% (19,7) ; seul, le Cantal renâcle un peu +1,8% passant à 15,9.
    Le Sud-ouest, bastion traditionnel du Ps et du Radicalisme, fournit des suffrages à JLM, même le très chrétien département des Pyrénées-atlantiques et ce, malgré la concurrence du Modem-En marche! et du sympathique Jean Lassalle.
concernant la Région Parisienne, si la Petite-couronne faiblit ainsi que l'Essonne, la Grande couronne (Val-d’Oise ; Seine-et-Marne) et l'Eure&Loir sont plus réceptifs.

en guise de conclusion
    On ne saurait réduire l'électorat JLM de 2017 à celui du PCF en 1978, même si ce dernier continue à fournir de gros bataillons. L'idée générale, à mon sens, est que les départements se rejoignent peu à peu. Les départements les plus "rouges" (plus de 25% voire plus de 29,9% des exprimés) disparaissent, il ne reste plus que l'Ariège et la Seine-st-Denis. En revanche, les départements les plus rétifs, en 1978, arrivent au niveau de la moyenne nationale. le vote JLM est un vote d'envergure nationale. Dans mon article  Un Front de Gauche d’ampleur nationale j'écrivais prophétiquement (lol) ceci :
     Il est intéressant de relever que ces départements rétifs à la gauche révolutionnaire en 1978 se rapprochent de la moyenne nationale en 2012. Grosso modo, ces départements n’atteignaient guère que le tiers ou la moitié de l’influence nationale du PCF en 1978. Aujourd’hui, en progressant en voix et en pourcentage, ils se situent entre les 66% et 90% du score national FdG. D’où le choix du mot homogénéisation pour qualifier le développement de l’influence du FdG en France.

    De cela il résulte que l’influence du FdG ne saurait être réduite à celle d’un PCF ragaillardi. J.-L. Mélenchon a obtenu des voix qui ne se seraient pas portées sur un candidat affichant la seule étiquette PCF. Les départements où l’apport personnel -via son parti néophyte- de J.-L. Mélenchon est le plus évident sont, à mon avis, les départements "droitiers" : ceux du tableau ci-dessus plus le Morbihan, l’Ille-et-Vilaine et l’Orne ainsi que les départements "socialistes" c’est-à-dire où le PS -y compris la SFIO autrefois- est puissant avec un PC relativement faible : Aude, Nièvre, Gers, Haute-Garonne…

    Il n’est pas interdit également -litote- de voir dans les bons résultats du FdG dans certains départements, un retour au bercail de l’électorat communiste qui avait suivi un temps l’étoile du berger socialiste (après 1983 notamment).

    Il est difficile, au jour d’aujourd’hui, de donner une explication à ces bons résultats dans les départements "droitiers". Il m’est apparu que ces départements ont également donné un bon résultat -tout est relatif- à Nicolas Dupont-Aignan. Ses résultats figurent dans une des colonnes du tableau[2]. Dupont-Aignan représente la droite dite souverainiste, il est le dernier représentant de la tendance gaulliste. Est-ce que les électeurs de ces départements ont été sensibles au discours patriotique de Jean-Luc Mélenchon ? C’est une hypothèse.

    j'ai parlé plus haut de la "faiblesse" du score PCF dans les terres chrétiennes de l'Ouest et de l'Est en 1978. Aujourd’hui, 2017, les journaux catholiques (La Vie) nous disent que le vote des Catholiques pratiquants réguliers en faveur de JLM est passé de 3% à 9% : autre explication de ses progrès dans la France catholique du Chanoine...

 lire aussi FRANCE 2012, géographie électorale : ça bouge ! (atlas)Le Front de Gauche : le quatrième état qui se lève… le vrai rapport de force à gauche au premier tour des départementales  "Le vote Front de gauche à la loupe" par Jérôme Fourquet (IFOP)


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