La Loire - Inférieure de 1913 à 1946

publié le 22 avr. 2015 à 08:28 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 13 mai 2016 à 11:03 ]

Mots-clés : Siegfried, tableau politique de la France de l’Ouest, tempérament politique, Bretagne, Nantes, Loire-Inférieure, Châteaubriant, Saint-Nazaire, religion et politique, noblesse, ancien régime, propriété de la terre, Comité d'union nationale et républicaine, MRP, Parti républicain de la Liberté (PRL), Blancs et Bleus

 

LA LOIRE-INFÉRIEURE A L’ÉPOQUE DU TABLEAU...

 

    Le "Tableau", c’est bien sûr le Tableau politique de la France de l’ouest d’André Siegfried. Travaillée et rédigée avant 1914, cette étude est obsolète sur de nombreux points, mais elle est encore exploitable sur bien d’autres. C’est un chef-d’œuvre de la littérature politique. La France est "un pays dont les répartitions électorales ont depuis des décades une réputation non usurpée de stabilité" écrit Le Monde en 1946. On sait, par exemple, que la géographie électorale du Parti communiste français rappelle puissamment la géographie jacobine-montagnarde-sans-culottes de la Révolution. Dans la France de l’Ouest, il en va de même : la stabilité est de mise. Certes, en 2012, la Bretagne a voté "rose" ce qui témoigne d’un vrai changement mais il a fallu des décennies pour en arriver là. En tout cas, pour étudier l’évolution électorale en Loire-Inférieure de 1946 à la fin du XX° siècle, les apports du livre de Siegfried sont encore nombreux et féconds.

    Siegfried présente les différents pays de ce vaste département. Ils recouvrent souvent l’aire des différents arrondissements.

  

 Arrondissements de Châteaubriant et Ancenis :

    Siegfried attache une grande importance à la structure foncière et sociale pour expliquer ce qu’il appelle le "tempérament politique" d’une région ou d’un pays -au sens français de petite région-. "Dans le canton de Moisdon (arrondissement de Châteaubriant) la grande propriété couvre 40% de la surface. (…). Rien n’est encore sérieusement entamé dans les positions d’une noblesse terrienne nombreuse et riche, qui réside et, appuyée sur le clergé, résiste et domine". "Les familles du Breil de Pontbriand (Erbray), Ginoux-Défermon (Issé), de Charette (Nort-sur-Erdre), de La Ferronays (Saint-Mars-la-Jaille), Thoinnet de la Turmelière (Liré et Ancenis) sont les influences dominantes et presque incontestées. Comme (en Maine-et-Loire), la véritable note politique est le royalisme, avec les de La Ferronays et les du Breil de Pontbriand [1]. À Ancenis et Châteaubriant, (…), cette région angevine de la Bretagne continentale demeure méfiante des idées démocratiques, soumise à ses nobles et à ses prêtres. Jusqu’à présent elle n'évolue pas". Depuis, il y eut quelque évolution. Sur sa carte numérotée 22, Siegfried distingue un canton au tempérament politique de gauche (c’est-à-dire républicain) : celui de Guémené. En 1946, ce canton et ceux qui le prolongent vers l’Est : Derval et Châteaubriant manifestent une vocation radicale assez forte et le pourcentage de votes laïques y est supérieur à celui des votes confessionnels. 

Arrondissement de Paimboeuf

    Après avoir présenté ses observations sur le vignoble du sud-est de Nantes, A. Siegfried évoque le cas des cantons au sud de la Loire et à l’est de Nantes (arrondissement de Paimboeuf, aujourd’hui supprimé). "L’arrondissement de Paimboeuf et les cantons nettement vendéens de Machecoul, St.-Philbert-de-Grandlieu, Legé, à un moindre degré Aigrefeuille sont nettement royaliste d’esprit et de tendance. Vers l’ouest, la vigne cesse d’être la principale culture (et) voici la grande propriété qui reparaît : elle couvre à Legé 42% de la surface. A St.-Père-en-Retz, la proportion est de 48%. L’atmosphère sociale et politique change en même temps : les élus sont titrés et royalistes (…)".

  

 Le nord-ouest du département :

    "Au delà de Savenay, Blain, Guémené-Penfao, Redon le paysage change ; les champs se font nus et tristes entre 1eurs haies d'ajoncs, les landes apparaissent; une coloration grise remplace le vert éclatant de l'Anjou. A Montoir-de-Bretagne, près de Saint-Nazaire, c'est l'aspect de la pure Bretagne qui se manifeste dans ces successions de petites maisons carrées aux toits noirs, plantées sans ordre les unes à côté des autres sur la lande, jusqu'à l'horizon vide, aride et lointain. En même temps, la structure sociale se modifie, de nouveaux courants se font sentir, le climat politique change. C'est la fin de l'Ouest intérieur. Dès Donges et Saint-Nazaire, voici qu'apparaît la Bretagne proprement dite, et dès le Croisic une sorte d'annexe de la Bretagne bretonnante : Guérande et le Croisic furent en effet des fondations bretonnes ; (…). Distinguons bien, dans ce nord-ouest de la Loire-Inférieure la côte de l'arrière-pays ; car dès maintenant va nous saisir le contraste essentiel, que nous retrouverons partout en Bretagne, des marins et des terriens".

    "Sans nous attarder aux paludiers des marais salants (communes de Guérande et de Batz principalement), ces indépendants un peu sauvages pour qui la politique est un intérêt secondaire, passons maintenant au pays rural. Dès Guérande qui du haut de sa colline domine une immense étendue d'océan, d'îles et de marais, l'atmosphère de l'intérieur apparaît. D'abord, le morcellement est de suite moins accentué. Puis, la grande propriété se retrouve. Dans le canton de Saint-Gildas-des-Bois, la grande propriété couvre 41 p. 100 de la surface, la moyenne 13 p. 100, la petite 46 p. 100. A mesure qu'on s'éloigne de la mer, l'égalité du milieu maritime fait place à une société hiérarchique. A Guérande et dans les environs il y a une foule de petits hobereaux. Plus loin, dans les cantons de Saint-Gildas, Guémené, Saint-Nicolas-de-Redon, Pontchâteau, Herbignac, de grandes familles nobles (les de Montaigu, de la Villesboisnet, de Lareinty) exercent une influence prépondérante. Ce n'est sans doute plus tout à fait la solide structure féodale de l'Anjou (on remarquera par exemple, à Saint-Gildas, le grand nombre de petits propriétaires); mais, sur une population misérable et craintive, l'ascendant du riche, surtout l'ascendant du prêtre est sans contrepoids". "Là est l'explication de la carte politique. Sitôt gravie la colline de Guérande, surtout sitôt traversé le Marais de la Grande- Brière, les forces de gauche cessent de l'emporter. Les communes terriennes de Guérande, Saint-Molf, Escoublac, Saint-André-des-Eaux (canton de Guérande) votent habituellement à droite. Plus loin, dans les cantons de Saint-Gildas-des-bois, Herbignac, Pontchâteau, toutes les communes, sans exception pour ainsi dire, sont inféodées aux influences antirépublicaines".

    Nantes ?

    Le protestant Siegfried aime écrire que "Nantes est une ville républicaine et même très républicaine". Mais il écrit par ailleurs et cela vaut pour tout le département : "c’est le tête-à-tête des nobles et des paysans qui remplit la politique des cantons ruraux". Car Nantes n’a pas de rayonnement politique au-delà de ses limites ; "grande capitale économique régionale, Nantes n’est politiquement pas plus qu’un îlot de modernité dans un océan d’ancien régime". Sa carte des élections de 1902, le confirme tristement car les cantons noirs qui votent conservateurs sont, à cette date, des cantons anti-dreyfusards et hostiles au ministère Waldeck-Rousseau.

     Tout ce qui est cité, ici, est de grand service pour comprendre la suite. Siegfried parle souvent du curé et de l’union du château et de la cure au niveau de la commune et du canton (celle du trône et de l’autel relève du passé) mais il ne cartographie pas sur une forme ou une autre, l’influence de la religion dont on sait qu’elle est une "variable politique majeure" CHANOINE BOULARD : LA RELIGION, VARIABLE POLITIQUE MAJEURE.(atlas) J’ai tenté de le faire en exploitant les résultats électoraux de novembre 1946.


LA LOIRE-INFÉRIEURE DE NOVEMBRE 1946

 

    Les élections générales du 10 novembre 1946 apportent leur lot d’informations. La Loire-Atlantique - à l’époque Loire-Inférieure (jusqu’en 1957) - est un pays catholique et - comme d’autres départements - elle est à cette date le théâtre d’une double confrontation. D’une part, c’est la lutte qui perdure entre Blancs et Bleus, entre Ancien Régime et Révolution, entre le châtelain conservateur (comprendre royaliste) et l’épicier radical-socialiste (comme aux cantonales de Châteaubriant, par exemple [2]). D’autre part, c’est la lutte, plus récente, entre l’Eglise-qui-ne-peut-pas-se-tromper (lire l’introduction de mon livre, ici-même) et les catholiques plus réformateurs du Mouvement Républicain Populaire (MRP), né des entrailles de la Résistance. Le MRP s’est prononcé en faveur de l’école privée. Il s’est, surtout, allié aux Communistes et a accepté un programme de nationalisations, attentatoire au dogme sacré de la propriété privée. Pour ces deux raisons, le MRP est exécré par la droite traditionaliste, nationaliste et patronale, laquelle est réorganisée depuis la Libération dans le Comité d'union nationale et républicaine dont le MRP est exclu.

    Les élections de députés, en novembre 46, sont des élections législatives et non pas constituantes, les Français ayant adopté, par referendum, le projet de constitution proposé le 13 octobre. Ces élections de novembre sont les meilleures pour le PCF qui (re)devient le premier parti de France avec 28,6% des suffrages exprimés (21,9% des inscrits). Qu’en est-il en Loire-Inférieure ? 

    L’élection a lieu au scrutin proportionnel, de liste, départemental. La Loire-Inférieure a droit à 8 sièges. Huit listes se présentent au corps électoral. A gauche : PCF, SFIO, un petit parti gauchiste le PCI, l’UDSR et Jeune République ; au centre le MRP et le Rassemblement des Gauches Républicaines (RGR) ; à droite/droite extrême, la liste d’Union nationale, P.R.L., Union Gaulliste et union paysanne et, enfin, une liste d’Union sociale et républicaine de la réconciliation française. Que dire de ces listes ?

    La liste de réconciliation française fleure bon son pétainisme : embrassons-nous, Folleville ! Après nous être séparés durant l’Occupation, oublions les comportements trop chaleureux envers le Maréchal, et cessons de parler de politique, qui -comme on sait- divise les Français. Vieux thème de la droite maurassienne. Tout cela n’est pas écrit noir sur blanc mais est implicite.

    La liste d’Union nationale montre que les Gaullistes sont bel et bien dans l’opposition au Tripartisme. Ils n’hésitent pas à s’allier avec le parti paysan de Paul Antier lequel a voté les pleins pouvoirs à Pétain, le 10 juillet 1940 et défend un point de vue étroitement corporatiste sur l’agriculture. De même, ils s’allient au Parti républicain de la Liberté (PRL) dont le programme est ultra-libéral, farouchement anticommuniste et colonialiste. La liste est conduite par Jacques Chombart de Lauwe, Olivier de Sesmaisons (petit-fils d’Ernest Guibourd de Luzinais, sénateur monarchiste de la Loire-Inférieure de 1886 à sa mort, maire de Nantes de 1888 à 1892) [3]. Au Conseil de la république, le PRL présente le comte Henry Pantin de Landemont, monarchiste passé au gaullisme à la Libération (puis divers droite), maire d’Ancenis [4]

    Le R.G.R. comprend en son sein les restes du parti radical et radical-socialiste, très affaibli par la défaite de 1940 et par son vote pour le maintien de la constitution de 1875… mais il renaîtra de ses cendres. Le RGR condamne les nationalisations, lui aussi est libéral. Je ne vois guère que la laïcité qui le distingue de la droite classique.

    Le M.R.P. est au gouvernement avec la SFIO et le PCF. C’est le Tripartisme, Tripartisme sans De Gaulle, puisque le Général s’est retiré en janvier 1946. À la surprise générale, le MRP a accepté de continuer à gouverner avec les partis "marxistes" ce qui est vécu par beaucoup de Gaullistes comme une trahison et par les traditionalistes comme une hérésie. Mais, compte tenu des résultats de ce parti - très élevés, ils feront du MRP le premier parti de France lors des élections générales de juin 1946 - et de son électorat, il faut se féliciter de sa participation gouvernementale qui permet à l’électorat catholique d’être associé aux grandes réformes de la Libération. Mais sa pesanteur sociologique - comme ici en Loire-Inférieure - ne l’incite pas à aller très loin dans sa coopération avec le PCF. Ainsi que l’écrit Jacques Fauvet : "le MRP est un parti qui veut faire une politique de gauche, avec des électeurs de droite tout en siégeant au centre" [5].

 

    Les résultats départementaux de la Loire-Inférieure montrent l’influence massive de la religion catholique (voir par ailleurs la carte du chanoine Boulard). L’Union nationale obtient 30,3% des suffrages exprimés (23,5% des inscrits), le MRP arrive second avec respectivement 23,7 et 18,4% ; la liste de réconciliation nationale : 1,37% et 1,06 (elle arrive avant-dernière). Les partis laïques -c’est-à-dire les cinq autres listes - ne forment évidemment pas un bloc homogène. La somme de leurs suffrages donne cependant une idée de l’influence des Bleus dans le département [6]. A l’échelle départementale, les partis confessionnels obtiennent 55,5% des suffrages exprimés contre 44,5 aux partis laïques - respectivement 43% et 34,5% par rapport aux électeurs inscrits - .


    Pour chaque canton, j’ai calculé le nombre de voix obtenues par les laïques et le nombre de voix "catholiques", sachant bien que le PRL est bien loin des positions du MRP, mais, là encore, cette masse de voix constitue le point d’appui de la Droite dans les années futures - l’UDF de Giscard d’Estaing réunira ces deux tendances, ne l’oublions pas -. Les résultats sont cartographiés sur la figure ci-dessous. Les cantons où les catholiques représentent plus de 80% des voix figurent en noir-feutre ; plus de 70% : bleu-feutre ; plus de 60 : bleu-crayon avec une croix ; plus de 50% : gris-crayon cerné de marron-feutre. Les cantons en rose n’ont donné que 40% aux partis adeptes de l’école de Dieu, en jaune, les cantons où ils n’obtiennent qu’un peu plus de 30%. Pour la lecture des cantons, je conseille la carte interactive de France -Trésor des régions. La ville de Nantes est ceinte de rouge-feutre, les partis confessionnels n’y font que 41,9% des votes exprimés. C’est toujours un fief républicain dans un océan conservateur [7].    


    Je conseille la lecture de l’ouvrage suivant : "La Loire-Inférieure sous la IV° République : un bastion de la droite "modérée"", tout en condamnant l’usage goguelien du mot modérée alors que tout ce que nous avons lu jusqu’à présent nous démontre qu’il s’agit d’une droite nostalgique de l’ancien régime, de la monarchie, constituée de républicains du lendemain, quand ce n’est pas de résistants du lendemain… D’ailleurs, l’auteur, Gilles Richard, emploie un autre vocable dans sa présentation : "Au début des années cinquante, renaissait le mouvement breton et au moment de la création du CELIB, la Loire-Inférieure représentait un département sensiblement différent des quatre autres départements bretons sur le plan politique. Sa spécificité tenait avant tout au poids considérable qu'y avait la droite nationaliste et catholique conservatrice. Réorganisée depuis la Libération dans le Comité d'union nationale et républicaine, elle amorça en 1952-1953 une évolution de fond en s'intégrant dans le cadre politique national du CNIP. Mais sa prétention à fédérer les courants anti-marxistes, des gaullistes aux radicaux en passant par les démocrates-chrétiens, échoua en 1958 à l'occasion du changement de régime"[8].

"Droite nationaliste et catholique conservatrice" : voilà qui est bien plus près de la réalité !

 

A suivre : Loire-Atlantique : les élections au scrutin d’arrondissement sous la V° république (1958-1986)



[1] Pour les irrévérencieux et facétieux qui -comme votre serviteur- savourent les noms à rallonge, lire : http://fr.wikipedia.org/wiki/Cat%C3%A9gorie:Ancien_d%C3%A9put%C3%A9_de_la_Loire-Atlantique

[2] Article Wiki « canton de Châteaubriant ».

[3] Le troisième député PRL est René Dubois, au nom plus plébéien mais maire de La Baule. A retenir.

[4] Le Conseil de la république remplace le Sénat de la III° république.

[5] Dans son livre "La IV° république", Fayard, 1959.

[6] Voici les résultats de ces partis, par rapport aux exprimés puis par rapport aux inscrits, précédé par leur rang dans le département : PCF : 3°, 13,1 et 10,2 ; SFIO : 4°, 12,0 et 9,3 ; RGR : 5°, 11,7 et 9,0 ; Jeune République et UDSR : 6°, 6,6 et 5,1 ; Parti communiste internationaliste : 8°, 1,1 et 0,86%.

[7] Source essentielle : Élections et referendums des 13 octobre, 10 et 24 novembre et 8 décembre 1946, résultats par département et par canton, Le Monde, rue des Italiens, Paris (9°), 1947, 294 pages.

[8] Richard Gilles. La Loire-Inférieure sous la IVe République : un bastion de la droite "modérée". In: Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest. Tome 107, numéro 4, 2000. pp. 121-147. doi : 10.3406/abpo.2000.4086 url : /web/revues/home/prescript/article/abpo_0399-0826_2000_num_107_4_4086

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