Départementales 2015 à Mamers (72)

publié le 8 juin 2015 à 06:36 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 16 déc. 2015 à 08:53 ]
 
Une fois n’est pas coutume, je publie un article du journal lyonnais Le Progrès. C’est un bon article exploitable par les analystes et le journal déroge à son localisme qui ne le fait parler que de sa zone de chalandise. Quels lecteurs du Progrès vont s’intéresser à ce qui se passe dans la Sarthe -en dehors de la course des 24h du Mans- ? Espérons que pour une fois, ils seront nombreux.

        J.-P. R.

 

https://sites.google.com/site/jeanpierrerissoan/articles/analyses-electorales/france-de-l-ouest/leselectionsde1946danslasarthepermanencessiegfriediennes/72-sarthe.jpg

                                                 http://www.1france.fr/departement/72-sarthe/carte-plan-departement.php

 

    Dans la campagne sarthoise, le Front National a doublé son score.

"TOUT DISPARAIT, ON VOTE FN"

 

 

    "Allez les gars, votez bien dimanche prochain. Un bulletin Marine !"… Gilles, le patron du bistrot-restaurant "Aux tables de nos grands-mères", ne cache plus ses idées, Il motive même les clients qui entrent et sortent de son établissement situé face à l'église de Meurcé, (dans la) Sarthe. Au premier tour dimanche, le Front national est arrivé en tête dans la commune et a dépassé 26%, dans ce département rural, terre d'élection de l'ancien Premier ministre UMP François Fillon et du ministre de l'Agriculture socialiste en exercice Stéphane Le Foll. Sept points de plus que Marine Le Pen en 2012, le double de son père en 2002.

    Dans ce village de 310 habitants pourtant, personne ne connaît et n'a jamais vu les candidats du canton. ( Ils sont toujours les mêmes, lire mon article ; Les fantômes du Front national...JPR).. "Presque 50 % des voix ! Je pensais que ce serait mieux. Mais vous verrez au second tour", sourit, bravache, Gilles. La vague bleu marine s'est transformée en tsunami à Meurcé [1] et aussi à Rouessé-Fontaine, Thoiré-sous-Contensor, Courgains, Saint-Aignan, Rouperroux-le-Coquet... Dans ces bourgades aux allures de cartes postales banales de la France rurale, peuplées d'artisans, d'ouvriers, de commerçants, de retraités aux revenus modestes, le FN a fait son trou : plus de 40 % des voix. Il est arrivé très souvent en tête, à force de se nourrir au fil des scrutins du sentiment d'abandon qui n'épargne personne.

    "Je n'ai pas l'impression que l'on s'occupe de nous. Les gens en ont marre de voir que tout se dégrade de jour en jour dans nos campagnes", glisse cette retraitée qui craint la fermeture prochaine du dépôt de pain de sa commune, le dernier commerce de Chérancé. "Tout disparaît autour de nous. Il y a eu les commerces, la poste, les écoles et bientôt ce sera le tour des communes qui seront obligées de fusionner. On vivra dans un désert. On est impuissants face à cette évolution", s'inquiète cette secrétaire de mairie d'un village de 400 habitants.

    Les Roumains de l'abattoir

    Dans ces villages du nord de la Sarthe, le Front national n'a même pas besoin d'agiter outre mesure ses thèmes historiques, l'insécurité ou l'immigration. "Même si les étrangers ne sont pas loin, à Alençon à 30 km et Mamers à 20 km", note ce jeune maçon à l’œuvre sur un chantier à Meurcé. "Il y a aussi les Roumains qui travaillent à l'abattoir de Chérancé. Les habitants du village ne disent rien, mais peut-être qu'ils n'en pensent pas moins. Pourtant ce métier pas facile, peu de Français semblent vouloir le faire", explique la vendeuse du dépôt de pain.

    Petites retraites, pouvoir d'achat, privilèges des élites : voilà ici les sujets qui mettent en colère l'électeur. "La vie est morose", avoue la vendeuse de Chérancé. "Je ne vends pratiquement pas de pâtisseries. C'est un luxe. Ma journée est bientôt finie et il me reste onze gâteaux et tartelettes.sur les seize livrés ce matin. Il y a un vrai ras-le- bol ! Je gagne péniblement 1500 euros pendant que nos élus s'engraissent. Il faut un vrai changement ! Dimanche dernier, j'ai bien rigolé en découvrant les résultats du Front national. Je pense que les élus UMPS ont désormais très peur".

Dans la Sarthe,

Patrice Barrère, Le Progrès du jeudi 26 mars 2015

 ***

    L’intérêt de l’article est de montrer que le thème de l’immigration est devenu réellement secondaire. Il faut aller chercher les immigrés à 20 ou 30 km pour en trouver. On est loin de l’insécurité des cages d’escalier. Quoique des imbéciles jouent à se faire peur (cf. le mais peut-être qu'ils n'en pensent pas moins.). Le titre de l’article cible sur l’essentiel du ressenti du journaliste après son enquête : tout disparaît, donc on va voter FN pour protester contre la désertification des campagnes. Et c’est là un problème gravissime. Il est clair que les entreprises multinationales favorisent les territoires métropolitains et laissent à l’abandon les territoires mal placés par rapport à la géographie du profit.

    Les géographes et autres responsables de l’aménagement du territoire connaissaient le cri d’alarme lancé par Jean-François Gravier, dès 1947, avec son ouvrage "Paris et le désert français". Mais, alors qu’il fallait reconstruire la France, il fallait s’appuyer sur ses points forts dont la région parisienne. Et la France vit se développer sa "Diagonale aride", vaste zone qui barre notre pays du sud-ouest pyrénéen au nord-est mosan. Ce n’est que quelques décennies plus tard, que les aménageurs répliquèrent avec la création des métropoles d’équilibre (Lille, Nantes, Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Marseille, Lyon, Strasbourg). Avec la mondialisation, la fracture territoriale s’est creusée. Il y a les régions fortes et les autres. La nouvelle loi, créant les métropoles va au-devant du désir de la finance internationale.

    Pour en revenir à l’article, l’agriculture commerciale et exportatrice, productiviste, a favorisé un exode rural massif qui apparaît à la lecture de l’article. Qu’est-ce que FN peut bien apporter comme solution, lui qui soutient la Coordination rurale [2] des agriculteurs capitalistes ?

 

Quelques éléments historiques pour la compréhension des résultats.

    

La géographie du département de la Sarthe est caractérisée par le contact entre le Bassin parisien de nature sédimentaire et la Massif armoricain avec des roches beaucoup plus vieilles. Dans son fameux Tableau politique de la France de l'Ouest sous la Troisième république, André Siegfried faisait passer la limite entre les deux grandes unités au travers même du département de la Sarthe. La partie Nord-ouest, armoricaine, votait à droite, catholique, la partie sud-est, parisienne, votait plus à gauche, radical. On voit cette séparation dans le croquis ci-contre (actuellement absente), croquis élaboré par Dominique Crozat qui a "épluché" les numéros du journal Ouest-France du 10 au 16 juillet 1997, pour savoir quelles étaient les communes qui fêtaient l’anniversaire du 14-juillet. Il a constaté que les communes "du Bassin parisien" étaient plus républicaines que les autres du Massif armoricain [3].

    Lors des élections de 1978, les circonscriptions du nord-ouest : Le Mans-Sillé-le-Guillaume (1ère), Le Mans-Sablé (4ème), Mamers- La Ferté Bernard (5ème) élisaient toutes un député de droite parfois dès le premier tour sinon en 1978 en tout cas en 1973. Les deux autres : Le Mans - St Calais (2ème) et La Flèche-Château-du-Loir (3ème) votaient à gauche ou perdait un siège par un écart de… 18 voix sur plus de 44.000 exprimées (3ème en 1973).

    Cette coupure est donc bien réelle.

    Comme une faille, elle "rejouait" récemment.

    L’arrondissement de Mamers relève de la partie Nord-Ouest, catholique et traditionaliste. En fait de traditions, le canton (ancien modèle) de Marolles-les-Braults (cf. la carte en intro) -auquel appartient la commune de Meurcé- élisait dès le 1er tour le candidat UMP, en 2011, avec 26,8% des inscrits et 51,9% des exprimés. Le FN obtenant 10,9 et 18,5%.

    La commune de Rouperroux-le-Coquet, canton de Bonnétable, arrondissement de Mamers, lors du renouvellement de 2008, plébiscitait le candidat DVD - divers droite, ce qui veut dire à droite de l’UMP, la région étant sous l’influence des Indépendants - lui donnant 63% des exprimés dès le premier tour, puis, au second, 131 voix sur 248 inscrits, soit 53% des inscrits et 78% des exprimés.

    A Rouessé-Fontaine, canton de Sillé-le-Guillaume -anciennement de St-Paterne-, arrondissement de Mamers, en 2004, avec 189 inscrits, le candidat UMP obtenait 97 voix soit 81,5% des suffrages exprimés, au second tour.

    A Thoiré-sous-Contensor, canton de Sillé-le-Guillaume -anciennement de St-Paterne-, arrondissement de Mamers, en 2004, le candidat UMP obtenait la majorité absolue des inscrits au second tour (83,7% des exprimés).

    Tout cela pour dire que nous sommes ici au royaume de la droite absolue, le FN obtenant d’ailleurs des résultats non négligeables dès ces dates-là.

    En 2015, il obtient des résultats effectivement très élevés :

Commune

Par rapport aux Inscrits

Aux exprimés

2015

FN

Droite

FN

Droite

Meurcé

26,6

20,0

44,4

39,4

Courgains

24,8

17,7

47,6

33,9

St-Aignan

22,1

21,0

40,2

38,3

St-Paterne

15,6

17,6

30,1

33,9

Rouessé-F.

23,2

24,7

42,9

45,7

Thoiré-s-C.

31,8

16,7

56,8

29,7

Rouperroux

24,6

24,1

40,4

39,7

Chérancé

17,4

14,4

37,9

31,5


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans ces régions marquées par le catholicisme traditionaliste et sa transcription politique : le parti du "Centre" des Indépendants et Paysans, devenus Républicains indépendants puis Parti républicain, le désaveu politique ne se manifeste pas par un virage à gauche mais par une démarche vers l’extrême-droite.

La gauche, et le PCF en particulier, n’a jamais été très bien implantée, ici. De surcroît, le niveau d’instruction n’est guère élevé, comme en témoigne cette réaction imbécile "nos élus s’engraissent", comme si les dépenses consacrées à la rémunération des élus pouvaient être comparées aux salaires faramineux des gros patrons et aux subventions ou autres dégrèvements fiscaux accordés aux "entreprises", en fait aux propriétaires d’icelles car l’entreprise est formée, en principe, par ceux qui apportent le capital et ceux qui apportent leur travail.

 Lire aussi, sur ce site, : Les élections de 1946 dans la Sarthe : permanences siegfriediennes ?



[1] Les communes aux noms surlignés appartiennent au nouveau canton de Mamers. Toutes les communes citées appartiennent à l’arrondissement (sous-préfecture) de Mamers.

[2] A ne pas confondre avec la Confédération paysanne, située à gauche de la FNSEA, alors que la Coordination est à la droite de ce syndicat de droite.

[3] L’auteur aurait pu/dû ne pas tenir compte de la ville et banlieue du Mans qui, communistes ou socialistes, fêtent le 14-juillet comme il se doit mais qui sont situées à l’ouest de la ligne Siegfried. Cela aurait renforcé sa démonstration.

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