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V. Vote FN, vote ouvrier, la religion, l’Alsace… En guise de conclusion

publié le 23 juin 2011 à 10:14 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 4 nov. 2014 à 05:33 ]
  14/10/2010  

    Cet article est le cinquième - et la conclusion - d'une série numérotée de I à V. article précédent : IV. Vote FN, vote ouvrier, la religion, l’Alsace… (4ème partie)
article initial : I. Vote F.N., Vote OUVRIER, La RELIGION, L’ALSACE…(1ère partie)

Trois points :

1. Une influence indéniable de la religion dans le comportement politique.

    En conclusion, on peut exploiter les données fournies par l’ IFOP pour le compte de la revue protestante Réforme en 2009.

    L’ IFOP analyse la sociologie et le comportement politique des protestants français en effectuant un découpage géographique sans, malheureusement, nous dire les limites de ses circonscriptions. Ainsi parle-t-il du « Grand Est », du « Grand Sud », de la région parisienne et des grandes agglomérations de plus de 100.000 habitants. Par « Grand Est » il faut vraisemblablement comprendre les trois Régions : Lorraine, Alsace et Franche-Comté qui ont appartenu au Saint Empire romain germanique et ont été des foyers de la réforme ou ont été sous l’influence des réformes allemande et suisse. Dans cette espace, l’Alsace se détache nettement (plus de 7% de protestants pour une moyenne nationale de 2,2%) devant la Moselle, Belfort et le Doubs (entre 2,5 et 6,9% de protestants).

    Agrandissant l’échelle, on observe que les protestants sont nettement concentrés dans le Bas-Rhin prenant en écharpe le département depuis l’Alsace bossue jusqu’à Bischwiller sur le Rhin. Il y a aussi Strasbourg dont j’ai peu parlé parce que le comportement politique des Strasbourgeois ne peut s’expliquer par une seule variable, même si la religion protestante est loin d’être négligeable dans leur vote socialiste (mairie et députation). En effet, le protestantisme germanique est un Janus aux deux visages. Il peut aussi bien alimenter le vote pour les partis autoritaires (soumission luthérienne au Prince) qu’abonder les suffrages sociaux-démocrates (dès le départ, la sécularisation des biens du clergé catholique a servi à financer les écoles et les hôpitaux, construisant le berceau du futur État-Providence cher au cœur de ce courant politique). C’est la même analyse qui permet de comprendre la persistance de la social-démocratie à Mulhouse, social-démocratie fortement teintée d’anti-communisme.

    Dans le Grand Est, les protestants présentent un profil nettement plus populaire que dans les grandes agglomérations. Le type IFOP du protestant Grand Est est celui d’un homme, âgé de 35 à 49 ans, ouvrier (23% alors qu’à l’échelle nationale, les protestants sont ouvriers à hauteur de 12% seulement), Jean le laveur, ouvrier luthérien du Pays de Montbéliard, 1858.luthérien, et votant à droite.

    En affinant l’analyse du comportement électoral, on observe que les protestants du Grand Est «  se distinguent du reste du pays par un tropisme plus prononcé pour les Verts (13,7% contre 12,5% pour l’ensemble des protestants français) mais surtout pour l’extrême-droite qui y compte deux fois plus de sympathisants (16,6%) qu’à l’échelle nationale (7,8%) ».

    Notre analyse confirme ce point de vue. Il est vain de nier une influence religieuse protestante dans le score très élevé de l’extrême-droite en Alsace. Mais c’est un protestantisme qui n’a pas la même histoire que le« Grand Sud » de l’IFOP (Saintonge, Tarn, Languedoc, Cévennes, Drôme, Vaucluse…).

 2. le cas des calvinistes (ou réformés).

    « Le protestantisme alsacien présente en effet des caractères particuliers qui lui donnent une place à part dans le protestantisme français. L’entrée dans la communauté française à la suite des traités de Westphalie (1648) va valoir au protestantisme alsacien un régime d'exception ; alors qu'avec la Révocation de l’Édit de Nantes (1685), la terreur s'abat sur leurs coreligionnaires des Cévennes ou du Poitou, l'Alsace connut une relative tranquillité (….) et les vicissitudes connues par l'Alsace de 1870 à nos jours ont valu aux Églises de conserver un statut particulier très proche du régime établi sous le Consulat par les Articles Organiques ».

    Les Huguenots « français » -ainsi étaient-ils dénommés tant que l’Alsace et la Lorraine relevèrent du Saint Empire romain germanique-, persécutés, allant jusqu’à l’insurrection (Guerre des Camisards), ont entretenu une opposition au régime de la Monarchie absolue de droit divin, version Bossuet-Louis XIV. Ils ont accueilli la Révolution française avec ferveur. Cette révolution leur accordant, non pas la tolérance mais la liberté religieuse. Cela explique leur attachement à la laïcité et à la République et, donc, pendant longtemps, leur positionnement politique à gauche de l’échiquier. Il est clair que les conditions historiques ne sont pas les mêmes que dans le Grand Est. Dans le ‘Grand Sud’ de l’IFOP, les protestants votent à 7,1% pour l’Extrême-droite contre 16,6 pour le Grand Est et 7,8% pour l’ensemble des protestants français.

    Il ne faut donc pas s’étonner si les calvinistes alsaciens n’ont pas le même positionnement que les calvinistes de « l’intérieur ». D’autant que Strohl nous signale une identité de vue entre luthériens et calvinistes : « comme tous ces principes - relatifs à « l’ordre moral »- JPR » étaient aussi admis par les réformés, les autorités exigèrent que tous les ‘usages’ des luthériens et des réformés fussent rendus conformes, nonobstant la différence de doctrine ». ainsi, le canton de Sarre-Union où les réformés sont majoritaires vote massivement pour l’extrême-droite (35,7%) à l’unisson avec ses voisins ‘luthériens’.

 3. et les catholiques ?

    Je juxtapose deux cartes* : celle de l'extrême-droite et celle du vote Boutin (catholique traditionaliste). Le vote Boutin m'a semblé représentatif du vote catholique même si on sait que des traditionalistes votent FN sans vergogne. cela dit, l'importance des votes n'est pas comparable. Mais, grosso modo, ne peut-on pas dire que ces cartes sont l'inverse l'une de l'autre ? Regardons à Wissembourg, à Haguenau, les cantons autour de Saverne, vers Molsheim, au niveau de Soultz-Ht-Rhin, et dans le Sundgau -région d'Altkirch.

    

Au moment de la Réforme, si des princes basculèrent -eux et leurs sujets- dans le protestantisme, d’autres demeurèrent inexorablement catholiques. Ce fut le cas de l’évêque de Strasbourg qui demeure à Saverne et, bien sûr, le souverain autrichien qui était largement « possessionné » en Haute Alsace (Sundgau, pays de Altkirch, notamment). Mais d’autres princes territoriaux étrangers à la province y avaient quelques fiefs qui devinrent des isolats catholiques dans leur environnement protestant, c’est le cas du Duc de Lorraine, de l’évêque de Spire, etc… Ensuite, intervint la Contre-Réforme catholique qui, ici ou là, regagna du terrain perdu. Symbole de cette contre-réforme « des établissements d'enseignement jésuites ont été créés à Saverne (ville 21,9%), Molsheim (ville 25,2%), Ensisheim (ville 31,7%), Sélestat (25,4%), Colmar (24,5%), Obernai (27,87%) » (Strohl). Cela a aussi une traduction dans les comportements électoraux d’aujourd’hui. On constate que le score EXD est plus faible que pour le reste de l’Alsace, mais Ensisheim nous rappelle qu’il n’y a pas de loi mécanique.

- Le pays de Sundgau (Altkirch) - ancienne terre des Habsbourg, demeuré catholique - est une zone de moindre influence également. A noter que dans les cinq cantons de ce « pays », Alain Madelin obtient 4,5% des exprimés (3,9% en France).  

- Kaysersberg était ville-libre, immédiate d’Empire, membre de la Décapole et rétive à la Réforme. Le score de F. Bayrou montre ses assises catholiques (12,3%), l’extrême-droite atteint 26,6%, Mais très gros score d'Alain Madelin - candidat ultra-libéral dans le prolongement des Indépendants & paysans - dans le canton de Kaysersberg : presque 6% des exprimés (au lieu de 4,1% dans le Haut-Rhin) ainsi que dans la commune éponyme (5,60%).

- Ville de piémont, Guebwiller (27,91%) commande une vallée vosgienne « que ne toucha pas la Réforme protestante. En effet, les abbés de Murbach, en fidèles soutiens des empereurs Habsbourg, se révèlent d'actifs artisans de la Contre-Réforme catholique » , le vote EXD y est un peu plus faible.

- La zone Sélestat - Villé est également marquée par la vivacité du catholicisme.

- Dans le Bas-Rhin, la région de Saverne, ville où résidait l’évêque de Strasbourg, a échappé à la Réforme, on y relève aujourd’hui un score inférieur à la moyenne pour les candidats FN/MNR. Enfin, tout au nord, les cantons de Wissembourg et Lauterbourg (évêché de Spire) suscitent les mêmes commentaires.

Cela dit, nous sommes face à une question.

    Les chiffres indiquent une nette supériorité du chiffre de protestants bas-rhinois sur ceux de haute Alsace. Si la thèse selon laquelle le vote pour l’extrême-droite serait dû à une dilection protestante à son endroit, c’est en Bas-Rhin que l’on devrait trouver les chiffres les plus élevés. Or c’est le contraire qui est vrai : le Haut-Rhin a voté FN/MNR à 28,5% et la basse Alsace à 27,3%. Et le Haut-Rhin - aux exceptions que nous avons vues - est resté de tradition catholique. Henri Strohl peut écrire : "les grandes possessions des Habsbourg dans le Sundgau sont restées hermétiquement fermées à la Réforme". Les cartes publiées par Dreyfus en 1957 confirment le vide protestant au sud d’une ligne Munster-Brisach, et là, les votes EXD atteignent le même niveau que dans l’Alsace bossue.

    Curieusement, les votes ‘catholiques’ Boutin-Bayrou sont nettement plus élevés dans le Bas-Rhin y compris dans les cantons réputés les plus ‘luthériens’ (13,5% à Bouxwiller, par exemple). Tout ce passe comme si, dans ces terres protestantes, les catholiques tenaient à manifester leur présence.

    Le sondage de l’ IFOP ainsi que les chiffres que nous avons cités pour les cantons de vieille implantation ne permettent pas de mettre en doute le vote protestant. Mais il est tout aussi nécessaire de dire le vote catholique dans d’autres cantons.

    L’explication ne peut pas être univoque. Tout cela plaide en faveur d’une crise régionale dans laquelle entrent de nombreux facteurs : religion, immigration, crise industrielle, décalage de croissance avec les régions allemande et suisse voisines, dissensions Paris/province, etc...

Fin de la série d’articles relatifs à l’Alsace.

* : fond de carte fourni par le site Trésor des régions.

article n°1 : I. Vote F.N., Vote OUVRIER, La RELIGION, L’ALSACE…(1ère partie) 

***

voir aussi la série d'articles sur le Pays de Montbéliard dont le premier :  Jean le laveur, ouvrier luthérien du Pays de Montbéliard, 1858. est un portrait typique d'un ouvrier luthérien.


[1] IFOP pour Réforme, « Éléments d’analyse sur la sociologie et le positionnement politique des protestants en France », octobre 2009. Disponible sur le net.

[2] En réalité, « Tout le XVII° siècle, selon le mot de Georges Livet, n'a été qu'une vaste conspiration contre l'Édit de Nantes », cf. mon livre, chapitres 3 et 4.

[3] D’après F.-G. Dreyfus,  « Le protestantisme alsacien », Archives des sciences sociales des religions, Année 1957, Volume 3, Numéro 3, pp. 57-71.

[4] Site des dominicains de Haute-Alsace.

[5] A l’exception, encore une fois de Mulhouse, qui affiche une situation insulaire dans un océan catholique.

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